Renaud Camus relit Les Vagues

J'ai tout de même relu Les Vagues, récemment, pour la première fois depuis trente ans et plus. Et j'en ai été assez déçu. [...] Mais j'ai trouvé au livre quelque chose de dogmatique, de trop volontariste, de contrived.[...]

Quelques enseignements tout de même: se souvenir encore et encore que les contraintes formelles ne valent rien quand elles ne sont pas l'expression d'une nécessité sensible, ou poétique, ou bien les moyens d'une émotion à faire naître chez le lecteur — elles n'ont d'autre légitimité que de servir à trouver, elles aussi, à toucher juste.
Renaud Camus, Outrepas p.425

Dans la préface aux Vagues de l'édition "Classiques modernes" du livre de poche, Pierre Nordon écrit ceci page 762: «[...] Jamais non plus, encore qu'elle ne soit pas totale et que nous apprenions peu à peu à identifier les "voix", la déconstruction du personnage, dans son "caractère" au profit de l'expression poétique, n'avait dans le roman, été tentée de manière si hardie. À cet égard, Virginia avait éprouvé quelques doutes: «N'y aurait-il pas quelque erreur dans ma méthode, un je-ne-sais-quoi d'artificiel?»

«les contraintes formelles ne valent rien quand elles ne sont pas (...) les moyens d'une émotion à faire naître chez le lecteur...»
Retour au(x) sens...
Le Nouveau Roman cependant a envisagé le jeu comme possibilité d'échapper au récit, en abandonnant l'émotion au passage:

Les gens lisaient de moins en moins de romans, ils allaient au cinéma, regardaient la télévision, et s'ils achetaient des livres, c'étaient des documents, des mémoires, des témoignages. Raconter une histoire, explorer une psychologie, soutenir une thèse, montrer un milieu ou une époque, la littérature n'était pas la seule à pouvoir le faire, ni la plus qualifiée. Les plus brillants de ces fils décidèrent donc, pour lutter contre l'abandon dont était menacée leur mère, de se consacrer uiquement à ce qui, en elle, était unique, ce qui ne s'épuisait pas dans le message, c'est-à-dire le texte, la phrase, les mots, les lettres, l'écriture même. Ils inventèrent, où ils retrouvèrent dans les œuvres du passé, mille procédés et techniques qui donnèrent à leurs écrits une densité de fonctionnement rarement atteinte avant eux, et peut-être jamais. Le sens de chacun des éléments du discours n'était que secondaire, et il arrivait même qu'il disparaisse tout à fait. [...]
Renaud Camus, Travers (1978) p.165

Le développement se poursuit sur plusieurs pages pour se terminer ainsi (p.170):

— Au fond, reprit-il, il n'y a que deux sortes de littérature, celle qui vous aide à passer la nuit, quand vous avez vu de la fenêtre, en soulevant à peine le rideau, la femme que vous aimiez monter, en bas, dans une voiture garée qui démarre (et de l'homme les mains seules sur le volant), se dégage lentement, part, s'arrête un instant, au feu rouge, la portière s'ouvre, elle va revenir, non, c'est seulement parce qu'un pli de sa robe qui était pris; et celle qui non.)

Ce n'est plus faire ressentir une émotion qui est en jeu, mais la capacité à envoûter le lecteur, à le faire se perdre entre les pages, à le capturer finalement. La curiosité est-elle une émotion?


«Et celle qui non»: c'est par ce genre de petit bout de phrase que j'ai compris ce qu'était l'amour fétichiste...
Travers peut faire passer la nuit, plusieurs nuits, en proportion exacte de ce qu'on a lu auparavant : la chambre des échos fonctionne de mieux en mieux avec le temps. Il se produit le phénomène inverse du phénomène habituel: la deuxième, la troisième, la dixième lecture, est deux fois, trois fois, dix fois plus longue que la première, au fur à mesure que la reconnaissance des sources s'accroît et que le terrain de jeu s'agrandit.

De l'effet du remplissage des déclarations d'impôts sur certaines âmes sensibles

4 heures : Le plus clair effet sur moi de l’Italie, outre l’italophobie, aura donc été de me relancer dans une pratique pour moi presque complètement négligée vingt ans durant, la masturbation. Prodigieux le nombre de bébés auvergnats qui peuvent se perdre entre les lattes du plancher, sous mon bureau, dans ma maison du fond des bois. La chose me prend maintenant deux fois par jour. Ce matin, encore, c’était assez compréhensible, à cause de l’évocation lyrique et embuée du pompier d’Ostie. Mais cette après-midi, l’irrépressible pulsion onaniste m’a saisi tandis que je rédigeais ma déclaration de revenus (tardivement, date spéciale pour les Français de l’étranger, 30 avril...) qu’on aurait pu croire sans danger, et devoir être vite torchée.

Renaud Camus, Journal romain, 24 avril 1986 (p.297)

La nostalgie de Nabokov

But "the enchanted eyes of nostalgia" (Nabokov on Gogol) are carrying me far from that pledge to write down only those memories which might illuminate his novels.
Ross Wetzsteon in TriQuaterly number seventeen, winter 1970, p.245


Deux ans plus tôt, c'était Feu pâle, le nec plus ultra de la littéralité; cinq ans plus tard c'était Ada, la summa nabokoviana, véritable machine à engendrer de la nostalgie, mais où celle-ci est si bien maîtrisée, «dramatisée», avec cet humour à la fois malicieux et savant, voir érudit —marque la plus distinctive de l'auteur— qui évite parfaitement le travers dans lequel tombe trop souvent ce sentiment: le débordement.
Michel Gresset dans l'introduction du n°99 de L'Arc de 1985 consacré à Nabokov (réédition du n° de 1964)

Après Gide et Proust, convoquons Nabokov

Ce billet s'inscrit dans la suite d'un autre billet.

"Le sujet de la phrase est davantage dans l'action." Rien dans la langue, je crois, ne peut étayer ce sentiment.

We came to know — nous connûmes, to use a Flaubertian intonation— the stone cottages under enormous Chateaubriandesque trees, the brick unit, the adobe unit, the stucco court, on what the Tour Book of the Automobile Association describes as "shaded" or "spacious" or "landscaped" grounds.
Vladimir Nabokov, premier chapitre de la deuxième partie de Lolita.

Avec nous connûmes, je vois Humbert au volant de sa voiture, Lolita à côté de lui, en train de parcourir l'Amérique et découvrir ses hôtels (Il n'y a pas une chasse d'eau des journaux camusiens, de Journal romain à Outrepas, qui ne m'évoque Lolita).
Avec "nous avons connu", je vois Humbert penché sur son cahier, en train de raconter ses voyages.
C'est ce que j'appelle "un sujet davantage dans l'action".


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réponse de Rodolphe (l'inconscient!)

We came to know — nous connûmes, to use a Flaubertian intonation— the stone cottages under enormous Chateaubriandesque trees, the brick unit, the adobe unit, the stucco court, on what the Tour Book of the Automobile Association describes as "shaded" or "spacious" or "landscaped" grounds.
Vladimir Nabokov, premier chapitre de la deuxième partie de Lolita.

Cet exemple me met un peu mal à l'aise. Nabokov commence par employer le prétérit anglais ("we came to know") avant de continuer en français dans le texte (nous connûmes). Est-ce cependant la traduction? "To use a Flaubertian intonation" peut suggérer au contraire que connûmes s'impose en vertu de ses qualités sonores. En outre, le prétérit anglais ne se traduit pas systématiquement par un passé simple. Selon le contexte, le sémantisme du verbe, etc., la logique impose parfois l'imparfait ou le passé composé. Quelle connaissance Nabokov avait-il du français? Votre exemple pourrait certes s'avérer pertinent: vous n'avez néanmoins pas choisi la facilité.


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ma réponse

"To use a Flaubertian intonation" peut suggérer au contraire que "connûmes" s'impose en vertu de ses qualités sonores.
Quelle connaissance Nabokov avait-il du français?

Nabokov est connu pour avoir construit des résonnances, allusions, jeux de mots, transversaux au russe, à l'anglais et au français. Son aisance à ces jeux paraît si grande qu'elle en est devenue mythique.
(Ah Rodolphe, que vous me permettiez d'étaler mes connaissances toutes fraîches (elles datent de quelques recherches suite à la lecture des trois premières Églogues) suffirait à ce que je vous embrassasse (non parce que j'étale (quoique), mais parce que c'est une telle joie de se plonger dans Nabokov)).

Disons tout d'abord que lorsque Nabokov utilise nous connûmes, il sait très précisément ce qu'il évoque ou invoque en utilisant ce temps, et que c'est peut-être justement parce que la même nuance ne peut s'exprimer en anglais qu'il utilise le français. Que la sonorité vienne compléter son dessein est un plaisir supplémentaire et nécessaire, quelque chose qui va de soi, d'une certaine façon, comme dans tout usage poétique de la langue.

Je ne sais pas trop par quoi commencer. Voici les souvenirs d'un élève de Nabokov :

After the initial lecture on good literature and good readers (the course was taught in Goldwin Smith Hall, by the way, a fact which might be of interest to anyone doing research into the sources of the names in Pale Fire), we were told to be sure to bring our copies of the novel to the next class, for the first lecture on each novel consisted largely of a long list of corrections of the inevitably wretched translation.
"Turn to page 15, line eight — cross out 'violet' and write in 'purple'. 'Violet', he would blurt out in a kind of disdainful glee. "Imagine, 'violet' ", he would almost quiver in delight at the exquisite vulgarity of the translator's word-choice.
"Page 18, third line from the bottom — change 'umbrella' to 'parasol'. " He would hold up the book like something damp and greenish found under the sink: "This wingless Penguin..."
I almost remember the translation corrections better than the novels. In Madame Bovary for instance, "steward" became "butler", "fluttered" became "rippled", "pavement" became "sidewalk" — but was Rudolf Emma's first or second lover? Never mind. [...]
Ross Wetzsteon in TriQuaterly number seventeen, winter 1970, p.245

ou (évidemment, ce serait plus parlant en anglais, mais je n'ai que le français sous la main)

«L'if, arbre sans vie! Ton grand Peut-Être, Rabelais:
La grande patate. I.P.H., un très laïque
Institut (I) de Préparation (P)
A l'Hadès (H), ou If, comme nous
L'appelions — grand si !— m'invita à discourir sur la mort
Pendant un semestre («pour traiter du Ver»,
M'écrivit le Président Mc Aber).»

Ligne 501 : L'if
Yew en français. Il est amusant de constater que le mot zemblais pour saule pleureur est également if (yew se traduit par tas)

Ligne 502 : La grande patate Un exécrable jeu de mots, délibérément placé dans cette position épigraphique pour souligner le manque de respect envers la mort. De mes années d'études, il me souvient des soi-disant «derniers mots» de Rabelais, parmi d'autres brillants traits d'esprit dans quelque manuel de français: Je m'en vais chercher le grand peut-être.»
Vladimir Nabokov, Feu Pâle, Canto trois


This is only one facet of Nabokov's multi-lingual nature. His translations, re-translations, pastiches, cross-linguistic imitations, etc., form a dizzying cat's craddle. No biographer has, until now, fully unraveled it. Nabokov has translated poems of Ronsard, Verlaine, Supervielle, Baudelaire, Musset, Rimbaud from French into Russian. Nabokov has translated the following English and Irish poets into Russian: Rupert Brooke, Seumas O'Sullivan, Tennyson, Yeats, Byron, Keats and Shakespeare. His Russian version of Alice in Wonderland (Berlin, 1923) has long been recognized as one of the keys to the whole Nabokov œuvre. Among Russian writers whom Nabokov has translated into French and English are Lermontov, Tiuchev, Afanasi Fet and the anonymous of The Song of Igor's Campaigne. His Eugene Oneguine, in four volumes with mammoth textual appartus and commentary, may prove to be is (perverse) magnum opus. Nabokov has published a Russian text of the Prologue to Goethe's Faust. One of is most bizarre feats is a re-translation back into English of Konstantin Bal'mont's "wretched but famous" (Andrew Field: Nabokov, p.372) Russian version of Edgar Allan Poe's The Bells. Shades of Borges's Pierre Menard!
Equally important, if not more than these translations, mime, canonic inversions and pastiches of other writers —darting to and fro between Russian, French, German, English and American—are Nabokov's multi-lingual recastings of Nabokov, the principal translator into English of his own early Russian novels and tales, but he has translated (?) Lolita back (?) into Russian, and there are those who consider this version, published in New York in 1967, to be Nabokov,s crowning feat.
George Steiner in TriQuaterly number seventeen, winter 1970, p.122


C'est en 1948, je crois, que Vladimir Nabokov vint enseigner à l'université de Cornwell [...]
Si l'on s'était attendu à ce que Nabokov enseignât le russe, cette illusion fut vite dissipée. non seulement il n'entendait rien à l'enseignement des langues aujourd'hui, mais, dans la mesure où il s'en instruisait, il n'avait que dédain pour des méthodes où il ne voyait que préjugés et défis à la culture. Pour lui, le langage était un instrument extrêmement sensible, que rien ne pouvait éprouver mieux, et finalement éclairer, que la littérature elle-même. Vouloir étudier le russe, ou n'importe quelle autre langue, par voie de phonèmes ou de morphèmes, lui répugnait tout simplement.
[...]
Il constituait un mélange curieux de sens esthétique et de simple bon sens: cette combinaison étonnait sans cesse ses collègues. la littérature pour lui n'était pas tant un moyen d'expression qu'une façon de dominer le langage, et presque de l'exténuer. [...]
David Daiches in L'Arche n°99, 1985, réédition du numéro de 1964 consacré à Nabokov, p.65 et 66


[...] he has translated (?) Lolita back (?) into Russian, and there are those who consider this version, published in New York in 1967, to be Nabokov's crowning feat.
George Steiner

My private tragedy, which cannot, and indeed should not, be anybody's concern, is that I had to abandon my natural idiom, my untrammeled, rich, and infinitely docile Russian tongue for a secon-rate brand of English, devoid of any of those apparatuses —the baffling mirror, the black velvet backdrop, the implied associations and traditions— which the narrative illusionist, frac-tails flying, can magically use to transcend the heritage in his own way.
dernière phrase de la postface de Nabokov à Lolita

A propos de la traduction de Lolita en russe :

I am only troubled now by the jangling of my rusty Russian strings. The history of this translation is a history of disillusion. Alas, that "marvellous Russian" which, I always thought, constantly awaited me somewhere, blooming like true spring behind hermetically sealed gates to which I kept the key for so many years — that Russian turns out to be non-existent. And behind the gates there is nothing, except charred stumps and a hopeless automn vista, the key in my hand is more like a lock-pick.
Nabokov dans la postface de sa Lolita russe Traduction de Irwin Weil dans TriQuaterly (op. cit.), p.282

L'imparfait du subjonctif (et le passé simple)

2 heures et demie. Encore une journée bien commencée qui capote sur ma faiblesse : à dix heures je me préparais à répondre enfin à la lettre d'un lecteur des Manières du temps. Il me parlait de certains passages que j’ai voulu relire avec son œil. J’ai donc pris le livre, et m’y suis abîmé deux heures. Comme ce lecteur-là était extrêmement bienveillant et que j’ai toujours tendance à me rallier aux opinions, bonnes ou mauvaises, qu’on m’exprime, j’ai trouvé qu’en effet certaines pages n’étaient pas trop mauvaises. Il y a là trop de préciosité, sans doute, et l’auteur se sort mal de l’exaspérante question du subjonctif imparfait : il y est attaché en principe, et aux règles en général ; mais l’application stricte de celle-ci a quelque chose d’affecté (c’est du moins mon avis).

Renaud Camus, Journal romain, extrait de l'entrée du 14 février 1986

A m'essayer aux joies du subjonctif imparfait depuis deux ans, j'ai fait quelques constatations. Tout d'abord, il devient assez rapidement naturel, et il faut faire attention à ne pas le suremployer: la concordance des temps dépend du sens et ne doit pas être appliquée mécaniquement. D'autre part, l'esthétique du subjonctif imparfait dépend du groupe auquel appartient le verbe: assez laid pour les verbes du premier groupe, sans intérêt car quasi invisible pour les verbes du deuxième groupe , le subjonctif imparfait révèle des trésors utilisé pour les verbes du troisième groupe. C'est souvent plus joli à l'oreille et à l'âme que le subjonctif présent.

En écoutant le révérend Dusseroy mercredi dernier, je pris conscience que le passé simple était sans doute autant en danger, voir plus, que le subjonctif imparfait. Il est peut-être davantage en danger car prendre l'habitude d'utiliser le passé simple à l'oral à la place du passé composé est très difficile.

Voici un extrait que j'aime beaucoup de la leçon inaugurale d'Harald Weinrich au Collège de France le 29 janvier 1993, extrait fort en suspense et que l'accent de Weinrich rend absolument charmant:

[...] Le passé simple ne doit être employé que pour des événements éloignés dans le temps de plus d'une journée. Si en revanche ils sont d'un temps plus récent, le passé composé en prend la place. Exemple: il partit hier. Il est parti aujourd'hui.
[...] Madame de Sévigné se conforme méticuleusement à cette règle. Ainsi par exemple l'adverbe hier est un déclencheur presque automatique du passé simple: "Je fus hier à un service de M. le chancelier à l'oratoire." Inversement, l'adverbe aujourd'hui déclenche presque infailliblement le passé composé : "Aujourd'hui 17 novembre 1664 Monsieur Fouquet a été pour la seconde fois sur la sellette."
[...] La mort du duc de La Rochefoucauld nous permettra d'être plus précis encore. En fait, nous apprenons par une lettre de Mme de Sévigné qu'il est mort exactement à minuit entre le 16 et le 17 mars 1680. Mme de Sévigné, qui communique cet événement d'ailleurs très douloureux pour elle dans une lettre du 17 mars, se trouve alors devant un choix assez difficile du temps verbal adéquat: mourut-il à 24 heures du 16 mars ou est-il mort à 0 heure le 17 mars? Elle se décide à mettre le passé composé. [...]

(Dans la suite de son exposé, H. Weinrich expose toutefois ses doutes quant à l'opportunité d'utiliser les règles de l'âge classique pour parler et écrire aujourd'hui.)


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Rodolphe m'a répondu :

Chère Valérie, ce qui rend peut-être difficile l'emploi du subjonctif imparfait, ce n'est pas tant les sonorités prétenduement cocasses ou desagréables qu'une réputation désastreuse. Ainsi, "chantassions" vous dérange. Vous devrez donc vous passer de "fascination", d' "addition", etc. (Je reprends ici la démonstration de Gide.)

"Le passé simple ne doit être employé que pour des événements éloignés dans le temps de plus d'une journée. Si en revanche ils sont d'un temps plus récent, le passé composé en prend la place. Exemple: il partit hier. Il est parti aujourd'hui".

Cette règle est trop rudimentaire, ou même simpliste. Pour bien comprendre la valeur des temps verbaux, il faut garder à l'esprit qu'une forme verbale exprime à la fois le temps chronologique et un "aspect" de l'action. Comme le passé simple, le passé composé situe l'action, ou un état, sur la partie gauche de l'axe chronologique. Mais par le jeu de l'auxiliaire, le passé composé précise que les conséquences de l'action se font sentir jusque dans le présent. Bien sûr, plus l'action est lointaine, plus ses conséquences risquent de s'estomper. Dans ces conditions, la règle de Weinrich est validée.


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ma réponse

Comme vous y allez... Il n'en faudrait guère plus pour que je m'émusse de vos insinuations. Je n'ai pas parlé de la première personne du pluriel, j'emploie davantage la première du singulier, la deuxième du pluriel et les troisièmes personnes. Ce qui me dérange dans les verbes du premier groupe, c'est le "a" de l'affixe. Le troisième groupe propose des affixes en i et en u que je trouve plus jolis, plus discrets (comparez que vous brouillassiez et que vous bouillissiez, que je peignasse et que je peignisse). Je préfère les verbes qui condensent leur radical au passé simple (radical sur lequel se forme le subjonctif imparfait )(venir, prendre, mettre, etc), il y a également des considérations de longueur du mot. Il s'agit selon les moments d'employer discrètement le subjonctif imparfait parce qu'il doit s'employer, ou de le mettre en relief dans une volonté rieuse ou batailleuse ou par esbrouffe. (Le subjonctif imparfait n'est plus obligatoire depuis 1905, je crois).

"Le passé simple ne doit être employé que pour des événements éloignés dans le temps de plus d'une journée. Si en revanche ils sont d'un temps plus récent, le passé composé en prend la place. Exemple: il partit hier. Il est parti aujourd'hui".

Cette règle est trop rudimentaire, ou même simpliste.

'' Vous êtes plus affirmatif qu'Harald Weinrich. Cette règle est citée par Friedrich Diez dans la Grammaire des langues romanes''. On en trouve l'origine chez Henri Estienne au XVIe, certains grammairiens du XVIIe la diffusent tandis que d'autres contestent un usage mécanique, purement chronologique, des temps.

Dans sa leçon inaugurale, Weindrich rappelle la structure dissymétrique des temps, quatre temps pour le passé en grec, trois en latin, à nouveau quatre dans les langues romanes. La multiplicité des temps pour évoquer le passé serait dû à la valeur narrative de la langue. Il note l'effacement progressif du passé simple à partir du XIXe dans toutes les langues romanes, qu'il lie, en citant un essai de Walter Benjamin, Le Narrateur, à la prépondérance accordée progressivement à l'information (le journaliste) contre l'expérience (le sage). Il remarque d'ailleurs que le passé simple recule moins en Italie du Sud, moins industrialisée, qu'en Italie du Nord. Il note d'autre part que si le passé composé tend à remplacer le passé simple dans les récits oraux de tous les jours, c'est plutôt le présent qui est utilisé dans les récits oraux plus formels.

Enfin, Weindrich souligne que l'usage du passé simple par Madame de Sévigné reste une caractéristique du style de Madame de Sévigné, et que ce style est également la marque d'une mentalité. Il paraît déconseiller l'application systématique de cette règle aujourd'hui.

Tout cela reste une question de choix.


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réponse de Henri

Mais si le journaliste occupe le devant de la scène en tant qu'informateur, ne serait-il pas plus logique que "son" temps soit le passé simple, propre au récit des événements? Et le "temps du sage", est-ce que ce ne serait pas plutôt le présent de vérité générale, ou le passé composé actualisant le passé dans le présent? La remarque de W. Benjamin me surprend. En tous cas, l'effacement du passé simple semble coïncider avec une certaine modernité, avec "l'heure Adler", comme dit Renaud Camus dans son Journal. L'heure Adler, c'est l'heure du présent perpétuel de l'énonciation...


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ma réponse

Oups. Benjamin ne parle pas du passé simple, ce n'est pas sa préoccupation, c'est Weindrich qui s'appuie sur les observations de Benjamin pour étayer ses hypothèses. Je ne possède qu'une cassette, ce qui m'oblige à des transcriptions extrêmement fastidieuses, j'ai donc choisi de résumer. Or les citations de Benjamin par Weindrich et les hypothèses de Weindrich à partir de Benjamin s'entremêlent étroitement.

Benjamin prédit la fin de la narration avec l'avènement de l'information : "l'art de narrer touche à sa fin". Il s'agit de la narration orale, celle qui consiste à transmettre son expérience. C'est Weinrich (et non Benjamin) qui, reprenant cette hypothèse de Benjamin à son compte, y lit une explication possible de la disparition du passé simple, le passé simple étant à son avis le temps narratif par excellence, celui qui dépeint l'action (premier plan) sur l'arrière-plan de l'imparfait.

Pour ma part, je ferais un autre détour que Weinrich, mais j'arriverais aux mêmes conclusions. Le passé simple me semble-t-il est un temps de la surprise, de l'action, de l'enthousiasme, de la nervosité. Je lierais sa disparition au "désenchantement du monde" (ce qui revient à remplacer Benjamin par Max Weber), le passé composé étant un temps plus détaché et plus blasé. Il me semble que le passé simple implique davantage le narrateur dans l'action qu'il décrit tandis que le sujet de la phrase est davantage dans l'action. (Ils défilèrent devant le cercueil papal. Ils ont défilé devant le cercueil papal. Nous connûmes. Nous avons connu.) Il y aurait une façon simple de vérifier cette hypothèse: si elle est vraie, L'Equipe, dernier journal enthousiaste et angoissé, devrait utiliser nettement plus de passé simple que la moyenne. Il faudrait demander une étude à Anton ou Finkielkraut.

(Avez-vous noté les passés simples amusants d' Outrepas, avec leurs erreurs d'affixe?)


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réponse de Rodolphe

Le Bétis commença par péter les plombs. [...] Le très vétuste stade Manuel Ruiz de Lopéra fut en effet plongé dans le noir [...]. Ses joueurs réussirent pourtant dix bonnes première minutes [...]. Monaco vit ainsi Maicon [...]. Sorlin trouva ensuite Chevanton, qui remit judicieusement [...]. Ce début encourageant mais inefficace piqua le Betis au vif, et les Andalous se mirent à développer des mouvements plus dangereux.
L'Equipe, le 10 août 2005

La suite de l'article est essentiellement rédigée au passé simple. Pour les comptes rendus d'événements, je confirme que L'Équipe fait un sort au passé simple.

"Je lierais sa disparition au "désenchantement du monde"." Cette remarque me semble un peu naïve.

" Il me semble que le passé simple implique davantage le narrateur dans l'action qu'il décrit tandis que le sujet de la phrase est davantage dans l'action." D'un point de vue purement linguistique, c'est faux. Le passe simple présente, comme il l'indique assez bien, une action située sur la partie avant de l'axe chronologique, mais de façon distanciée, froide, objective. C'est encore la notion d'aspect qui est ici déterminante. Si vous employez le passé composé, vous présentez la même action, cette fois dans sa relation avec le présent. Avec le passé simple, le "procès", comme disent les savants, s'étale nûment, si j'ose dire, en dehors de tout contexte (Est-ce clair?). Cependant, et là vous avez raison, quoique confusément, employer le passé simple aujourd'hui, c'est prendre un ton épique, raconter avec fougue et passion un fait, important ou banal.

"Le sujet de la phrase est davantage dans l'action." Rien dans la langue, je crois, ne peut étayer ce sentiment.


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ma réponse

Merci d’avoir pris la peine de valider (à son petit niveau) mon hypothèse. Il est d’ailleurs paradoxal que vous parveniez d’un même mouvement à la valider et à la mettre en doute… (Suprême bathmologie ?)

Cela vous paraîtra sans doute étrange, mais je n’échangerais pas ma naïveté contre votre assurance. Elle est sans doute l’un de mes biens les plus précieux, la source justement d’un enchantement du monde. Lorsque vous dites « D'un point de vue purement linguistique, c'est faux » ou « Rien dans la langue, je crois, ne peut étayer ce sentiment. », vous indiquez précisément la source de notre divergence (si cela doit s’appeler divergence). Je ne m’appuie pas spécialement sur la linguistique, mais effectivement sur le sentiment, ou plus exactement sur le ressenti (et là, comme vous brandîtes Gide, je pourrais exhiber Proust). Le ressenti est pour moi la grande affaire. Vous êtes-vous amusé, vous amûsâtes-vous, vous amusez-vous, à transposer tout un texte (très simple, une lettre personnelle fait l’affaire) de la seconde personne du singulier à la seconde du pluriel, à transformer tous les passés composés en passés simples, à utiliser strictement tous les imparfaits du subjonctif là où ils étaient (sont, auraient été) nécessaires, jouâtes-vous à goûter une phrase pour le (s) d’un verbe qui transformait un espoir (conditionnel) en promesse (futur) ? Essayâtes-vous de déterminer le plus précisément le moment, l’endroit de la phrase, où la sensation bascule, où le fait d’avoir changé un temps, une personne, change le sens, et essayâtes-vous de comprendre pourquoi, ce que cela touchait en vous ?

Lorsque tu disais « D'un point de vue purement linguistique, c'est faux » ou « Rien dans la langue, je crois, ne peut étayer ce sentiment. », tu indiquais précisément la source de notre divergence (si cela doit s’appeler divergence). Je ne m’appuie pas spécialement sur la linguistique, mais effectivement sur le sentiment, ou plus exactement sur le ressenti (et là, comme tu as brandi Gide, j’exhiberai Proust). Le ressenti est pour moi la grande affaire. T’es-tu amusé, t’amusas-tu, t’amuses-tu, à transposer tout un texte (très simple, une lettre personnelle fait l’affaire) de la seconde personne du singulier à la seconde du pluriel, à transformer tous les passés composés en passés simples, à utiliser strictement tous les imparfaits du subjonctif là où ils eussent été nécessaires, jouas-tu à goûter une phrase pour le (s) d’un verbe qui transforme un espoir (conditionnel) en promesse (futur) ? Essaieras-tu de déterminer le plus précisément le moment, l’endroit de la phrase, où la sensation bascule, où le fait d’avoir changé un temps, une personne, change le sens, essaieras-tu de comprendre pourquoi, ce qui est touché en toi ?

Ressentir et goûter me sont bien plus chers que la linguistique. Vous pouvez trouver cela puéril, ce n’est pas grave, je le supporterai.


«Avec le passé simple, le "procès", comme disent les savants, s'étale nûment, si j'ose dire, en dehors de tout contexte».
Il se trouve que j’ai précisément l’expérience inverse : je trouve très difficile d’utiliser un passé simple sans ajouter un contexte ou une précision.
Exemple : je découvris hier soir votre message sur le site.
Ne pensez-vous pas qu’on attend davantage, que le passé simple condamne le sujet à l'action (c'est en ce sens que je dis que le sujet est davantage dans l'action)? (et j’allai me coucher. Et je décidai de répondre le lendemain)
Ou : j’ai découvert hier soir votre message sur le site.
Sentez-vous le même besoin de précision supplémentaire ? (Laissez tomber la linguistique. Que sentez-vous ? (C’est important, c’est fondamental : un seul auteur, des milliers de lecteurs : comment savoir ce que l’on transmet, ce qui est ressenti, quel miracle de faire ressentir ce que l’on souhaitait, quel drame ou quel étonnement de faire ressentir autre chose.))


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réponse de Rodolphe

Excusez-moi, Valérie, je crois que j'ai commis une erreur! Effectivement, "le sujet est davantage dans l'action dans le passé simple": à la différence des temps composés, les temps simples présentent l'action dans leur globalité. Le passé composé, comme le plus-que-parfait d'ailleurs, insiste plutôt sur l'accomplissement, sur l'instant d'achèvement, qui peut être passé, présent ou futur.

En revanche, le narrateur s'efface quand il sélectionne le passé simple. Remarquez d'ailleurs que ce temps est l'une des caractéristiques du récit (voir Benvéniste) à la troisième personne, celui du narrateur omniscient, "hétéreodiégétique". Ici, le ressenti n'entre pour rien; les mots et les formes expriment. Le passé simple, c'est l'absence d'angle.

Vous dites éprouver le besoin de préciser le passé simple en plaçant des adverbes ici et là. Besoin légitime. Le passé simple situe quelque part dans le passé, ignorant à la fois le présent (à la différence du passé composé) et ces tranches de temps qui lui sont antérieures (que le plus-que-parfait ou le passé antérieur sauront décrire). Il lui faut donc de petits adverbes ou de longues descriptions.

France-Culture doit s’ancrer dans l’actualité

Je lisais l'été dernier un passionnant entretien que Mme Laure Adler, directrice de France Culture, justement, a donné au supplément de radio et de télévision du Monde. Renaud Camus, La dictature de la petite bourgeoisie, p.34

A la lecture, je vois dans cette interview quelque chose de défensif, une justification présentée par la dame suite aux grèves répétées que subit France-Culture, une justification du glissement du documentaire vers "l'actualité", en d'autres termes, une justification de la disparition de la réflexion au profit de la réaction, de la disparition de la raison au profit de l'affectif ou de l'affectivité.

Je reprends une partie de l'entretien disponible via le lien :

Laure Adler : [...] «L'enjeu est de prouver que France-Culture est une radio comme les autres, avec bien sûr sa spécificité : approfondir l'actualité européenne, internationale et française, et amener l'auditeur à apprendre et à comprendre grâce au décryptage d'intellectuels, d'acteurs sociaux, de chercheurs du CNRS, de Sciences-Po...

L'actualité est donc au coeur des missions de France-Culture ?
C'est ce que souhaitent les auditeurs, selon des études menées à Radio-France. Ils sont très intéressés par l'actualité au sens large, et nous le font savoir chaque jour.
[...] Nous avons la chance d'être écoutés par les auditeurs les plus intelligents qui soient, mais aussi les plus exigeants. C'est pour cela que mon seul juge, mon seul interlocuteur, ma seule référence, ce sont les auditeurs. Nous sommes à leur seul service. Mon modèle, si tant est qu'on en ait un, c'est Radio France Internationale (RFI), où j'ai travaillé plus de trois ans. Décryptage de l'actualité, souffle international, interactivité, RFI fait ça tous les jours.

Mais RFI est une radio d'information !
Et nous une RFI culturelle ! Ouverte aux vents du monde. Le public s'est beaucoup renouvelé. Avec le doublement de l'audience de France-Culture (passée à 1,4 %, soit près de 750 000 auditeurs par jour), la demande n'est plus la même qu'auparavant. Nous devons répondre aux besoins nouveaux qui s'expriment, à la demande de décrypter un monde de plus en plus complexe. Tout en conservant, bien sûr, les émissions plus culturelles qui approfondissent chaque champ disciplinaire. Mais, là encore, la culture a changé...

Est-ce vraiment la " culture " qui a changé, ou la demande ?
La vision de la culture a énormément évolué. La culture, ce n'est plus le patrimoine. C'est l'interrogation de soi-même, une certaine citoyenneté, une manière de s'ouvrir au monde. [...]»


Aporie ?

Que déplore Renaud Camus dans La dictature de la petite bourgeoisie? Que ceux qui vivent selon l'ancienne acception de la culture (la seule ayant du sens, mais passons) n'aient plus de place et ne soient plus entendus, niés, ou que la culture dans l'ancienne acception du terme ne soit pas proposée à un plus grand nombre, ou que le plus grand nombre (ou un plus grand nombre) ne désire pas cette culture?
Car il me paraît qu'à lire l'interview, le mal vient de la popularité grandissante de la station: le niveau pouvait être élevé tant qu'un petit nombre nous écoutait, dit en substance Laure Adler, maintenant, il faut répondre aux attentes du plus grand nombre qui nous écoute. (Quel aveu désarmant à propos de RFI : elle est en train de dire qu’elle souhaite faire ce qu’elle a déjà fait, en d’autres termes, qu’elle ne sait pas faire ce qu’elle a à faire... Quelle erreur de recrutement. Ou bien non, recrutement volontaire et torpillage programmé ?)
Autrement dit, est-il possible de souhaiter de la culture culture pour le plus grand nombre? N'est-elle pas indissociable du petit nombre qui désire, et la proposer à ceux qui n’en veulent pas, n’est-ce pas irrémediablement l’avillir ?

La définition de la culture par Laure Adler est très étonnante. La culture n'est pas l'interrogation de soi-même et le décryptage de l'actualité, elle est le préalable nécessaire, peut-être indispensable, à l'interrogation de soi-même et au décryptage de l'actualité. Elle est ce qui permet le recul, la mise en relief, et finalement la hiérarchisation des événements et des œuvres: sans recul, il est logique que tout paraisse aussi important ou aussi peu important et qu'il ne soit plus possible de juger. Il n'y aurait pas tant refus de juger qu'impossibilité de juger.


Plus je lis cet entretien, plus je suis atterrée, en colère aussi. Il y a tant de candeur dans les réponses de Laure Adler, est-ce qu'elle s'est rendu compte de ce qu'elle était en train de dire?
Le point de vue de Laure Adler est totalement stupide d'un pur point de vue marketing: si la radio était en train de gagner de l'audience, c'est qu'elle plaisait comme elle était, c'est qu'elle plaisait par ce qu'elle était. La changer pour ressembler à RFI est stupide: si les auditeurs souhaitent des analyses "à la RFI", ils peuvent écouter directement RFI.
Je ne comprends pas le positionnement lauradlérien de France-Culture dans l'ensemble des radios de Radio-France: à quoi bon avoir deux radios identiques au sein de la même maison? L'intérêt de disposer d'un éventail de radios, c'est justement qu'elles soient chacune différente, correspondant à des publics différents, qui éventuellement se recoupent. Vouloir devenir la même radio qu'une autre n'a aucun sens, à moins de souhaiter supprimer l'une des deux à terme. Ou alors, c'est juste très bête. (Est-ce que Laure Adler obéissait à des ordres ou n'en faisait-elle qu'à sa tête?)

Un ami me disait qu'en 1986 sa mère s'était mise à écouter France-Culture, car c'était selon elle la seule radio qui restait un peu indépendante (cette femme était une forte tête, du genre à faire la grève de la faim pour obtenir de faire les études qu'elle souhaitait). Je lis Journal romain, entrées du 18 décembre 1985 : «et puis l’on retrouve France-Culture, ou France-Musique, et c’est bien autre chose, tout de même, que les malheureux postes italiens, même culturels.» et du 16 janvier 1986 :

Parmi tout ce qui manque ici, de bonnes radios. Il faut sortir de France pour apprécier pleinement France-Musique et France-Culture. Un poste italien essaie bien de remplir à lui seul leurs deux emplois : il alterne une œuvre musicale avec la présentation d’un ou deux livres. Mais les œuvres diffusées sont généralement assez banales, et la formule beaucoup trop rigide : une symphonie, deux livres récemment parus, un concerto, deux livres etc., cela jusqu’à huit heures et demie du soir, où tout s’arrête. Aucune variation, pas de discussions, aucun débat, pas d’émissions constituées, de thèmes, de programmes : un implacable enchaînement, et d’autant plus plat que les présentateurs ont l’air de s’ennuyer mortellement.

Qu'avons-nous perdu, est-ce irrémédiable?
Il y a eu résistance, est-il significatif que cette résistance se soit faite plus forte et plus déclarée en Belgique? (Cette association a rejoint finalement les Amis de France Culture). Un autre article pointe l'obsession du jeunisme (rajeunir l'audience, rajeunir les producteurs et les journalistes), ses égarements et sa contre-productivité. Bref, tout cela donne l'impression d'un magnifique gâchis.

Illusion

Si le désir hétérosexuel procède d'une illusion organique, généré par les exigences de reproduction de l'espèce, le désir homosexuel, lui, est l'illusion d'une illusion.
Renaud Camus, Outrepas, p.589

Voilà qui est énigmatique. Tout dépend de quel côté on fait pencher le désir, du côté charnel ou du côté plus... que dire, sentimental, affectif? L'illusion hétérosexuelle serait-elle de se penser désir de l'autre tandis qu'il ne s'agirait que de nécessité biologique, et de se penser (ou vouloir se penser) libre alors qu'il ne s'agirait que d'instinct génésique?

Mais comment décrypter "l'illusion d'une illusion"? Illusion d'avoir échapper à l'illusion hétérosexuelle, et donc illusion de se croire libre de la pulsion génésique et d'être revenu (ou parvenu) à... à quoi? A un désir physique libre et gratuit, ou à du sentiment, de l'affectif, pur non lié aux impératifs de la reproduction? Illusion de la liberté, de la gratuité de l'acte sexuel/amoureux? Mais quelle serait alors "l'illusion de l'illusion"? S'agit-il de se rendre compte que cet acte n'est pas gratuit, n'est pas sans conséquence, et que finalement tout l'être est engagé dans la quête de l'autre, tout l'être aspire à rencontrer un autre qui serait "l'autre", qu'il n'y a pas joyeuse liberté, mais quête et manque?

Evidemment, le contexte d' Outrepas fait pencher la balance vers cette interprétation.
Mais je pense aussi à cet extrait plus ancien :

Je n'en ai jamais éprouvé la satiété. Eros est adorable mais trompeur. Il fait miroiter devant nous des plaisirs dont ils nous offre quelques-uns, et quelquefois beaucoup, même, mais cependant jamais assez. [...] Le drame cavafien ne serait en ce sens qu'une exaspération mélancolique, et nostalgique, d'une insatisfaction dont je crains qu'elle ne soit consubstancielle à l'éros, hélas, car il est le monde de la danse des sept voiles, et après le septième il y en a sept encore, et jamais de fin à leurs agaceries. Le christianisme n'a jamais rien dit d'autre. Je regrette d'avoir à lui donner raison. Mais de cette constatation fâcheuse nous ne tirons pas encore les mêmes conclusions, lui et moi.
Renaud Camus, Hommage au carré p 217

Hum... Je ne sais pas ce que je comprends et ce qu'il faut comprendre.

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