Je lisais l'été dernier un passionnant entretien que Mme Laure Adler, directrice de France Culture, justement, a donné au supplément de radio et de télévision du Monde. Renaud Camus, La dictature de la petite bourgeoisie, p.34

A la lecture, je vois dans cette interview quelque chose de défensif, une justification présentée par la dame suite aux grèves répétées que subit France-Culture, une justification du glissement du documentaire vers "l'actualité", en d'autres termes, une justification de la disparition de la réflexion au profit de la réaction, de la disparition de la raison au profit de l'affectif ou de l'affectivité.

Je reprends une partie de l'entretien disponible via le lien :

Laure Adler : [...] «L'enjeu est de prouver que France-Culture est une radio comme les autres, avec bien sûr sa spécificité : approfondir l'actualité européenne, internationale et française, et amener l'auditeur à apprendre et à comprendre grâce au décryptage d'intellectuels, d'acteurs sociaux, de chercheurs du CNRS, de Sciences-Po...

L'actualité est donc au coeur des missions de France-Culture ?
C'est ce que souhaitent les auditeurs, selon des études menées à Radio-France. Ils sont très intéressés par l'actualité au sens large, et nous le font savoir chaque jour.
[...] Nous avons la chance d'être écoutés par les auditeurs les plus intelligents qui soient, mais aussi les plus exigeants. C'est pour cela que mon seul juge, mon seul interlocuteur, ma seule référence, ce sont les auditeurs. Nous sommes à leur seul service. Mon modèle, si tant est qu'on en ait un, c'est Radio France Internationale (RFI), où j'ai travaillé plus de trois ans. Décryptage de l'actualité, souffle international, interactivité, RFI fait ça tous les jours.

Mais RFI est une radio d'information !
Et nous une RFI culturelle ! Ouverte aux vents du monde. Le public s'est beaucoup renouvelé. Avec le doublement de l'audience de France-Culture (passée à 1,4 %, soit près de 750 000 auditeurs par jour), la demande n'est plus la même qu'auparavant. Nous devons répondre aux besoins nouveaux qui s'expriment, à la demande de décrypter un monde de plus en plus complexe. Tout en conservant, bien sûr, les émissions plus culturelles qui approfondissent chaque champ disciplinaire. Mais, là encore, la culture a changé...

Est-ce vraiment la " culture " qui a changé, ou la demande ?
La vision de la culture a énormément évolué. La culture, ce n'est plus le patrimoine. C'est l'interrogation de soi-même, une certaine citoyenneté, une manière de s'ouvrir au monde. [...]»


Aporie ?

Que déplore Renaud Camus dans La dictature de la petite bourgeoisie? Que ceux qui vivent selon l'ancienne acception de la culture (la seule ayant du sens, mais passons) n'aient plus de place et ne soient plus entendus, niés, ou que la culture dans l'ancienne acception du terme ne soit pas proposée à un plus grand nombre, ou que le plus grand nombre (ou un plus grand nombre) ne désire pas cette culture?
Car il me paraît qu'à lire l'interview, le mal vient de la popularité grandissante de la station: le niveau pouvait être élevé tant qu'un petit nombre nous écoutait, dit en substance Laure Adler, maintenant, il faut répondre aux attentes du plus grand nombre qui nous écoute. (Quel aveu désarmant à propos de RFI : elle est en train de dire qu’elle souhaite faire ce qu’elle a déjà fait, en d’autres termes, qu’elle ne sait pas faire ce qu’elle a à faire... Quelle erreur de recrutement. Ou bien non, recrutement volontaire et torpillage programmé ?)
Autrement dit, est-il possible de souhaiter de la culture culture pour le plus grand nombre? N'est-elle pas indissociable du petit nombre qui désire, et la proposer à ceux qui n’en veulent pas, n’est-ce pas irrémediablement l’avillir ?

La définition de la culture par Laure Adler est très étonnante. La culture n'est pas l'interrogation de soi-même et le décryptage de l'actualité, elle est le préalable nécessaire, peut-être indispensable, à l'interrogation de soi-même et au décryptage de l'actualité. Elle est ce qui permet le recul, la mise en relief, et finalement la hiérarchisation des événements et des œuvres: sans recul, il est logique que tout paraisse aussi important ou aussi peu important et qu'il ne soit plus possible de juger. Il n'y aurait pas tant refus de juger qu'impossibilité de juger.


Plus je lis cet entretien, plus je suis atterrée, en colère aussi. Il y a tant de candeur dans les réponses de Laure Adler, est-ce qu'elle s'est rendu compte de ce qu'elle était en train de dire?
Le point de vue de Laure Adler est totalement stupide d'un pur point de vue marketing: si la radio était en train de gagner de l'audience, c'est qu'elle plaisait comme elle était, c'est qu'elle plaisait par ce qu'elle était. La changer pour ressembler à RFI est stupide: si les auditeurs souhaitent des analyses "à la RFI", ils peuvent écouter directement RFI.
Je ne comprends pas le positionnement lauradlérien de France-Culture dans l'ensemble des radios de Radio-France: à quoi bon avoir deux radios identiques au sein de la même maison? L'intérêt de disposer d'un éventail de radios, c'est justement qu'elles soient chacune différente, correspondant à des publics différents, qui éventuellement se recoupent. Vouloir devenir la même radio qu'une autre n'a aucun sens, à moins de souhaiter supprimer l'une des deux à terme. Ou alors, c'est juste très bête. (Est-ce que Laure Adler obéissait à des ordres ou n'en faisait-elle qu'à sa tête?)

Un ami me disait qu'en 1986 sa mère s'était mise à écouter France-Culture, car c'était selon elle la seule radio qui restait un peu indépendante (cette femme était une forte tête, du genre à faire la grève de la faim pour obtenir de faire les études qu'elle souhaitait). Je lis Journal romain, entrées du 18 décembre 1985 : «et puis l’on retrouve France-Culture, ou France-Musique, et c’est bien autre chose, tout de même, que les malheureux postes italiens, même culturels.» et du 16 janvier 1986 :

Parmi tout ce qui manque ici, de bonnes radios. Il faut sortir de France pour apprécier pleinement France-Musique et France-Culture. Un poste italien essaie bien de remplir à lui seul leurs deux emplois : il alterne une œuvre musicale avec la présentation d’un ou deux livres. Mais les œuvres diffusées sont généralement assez banales, et la formule beaucoup trop rigide : une symphonie, deux livres récemment parus, un concerto, deux livres etc., cela jusqu’à huit heures et demie du soir, où tout s’arrête. Aucune variation, pas de discussions, aucun débat, pas d’émissions constituées, de thèmes, de programmes : un implacable enchaînement, et d’autant plus plat que les présentateurs ont l’air de s’ennuyer mortellement.

Qu'avons-nous perdu, est-ce irrémédiable?
Il y a eu résistance, est-il significatif que cette résistance se soit faite plus forte et plus déclarée en Belgique? (Cette association a rejoint finalement les Amis de France Culture). Un autre article pointe l'obsession du jeunisme (rajeunir l'audience, rajeunir les producteurs et les journalistes), ses égarements et sa contre-productivité. Bref, tout cela donne l'impression d'un magnifique gâchis.