Marotte

Suivra-t-on les chemins qui penchent vers la Stour ?
Renaud Camus, Outrepas p.474


Le long du chemin creux qui penche vers Bilhère
Paul-Jean Toulet, Coples

Pages préférées

Si je ne devais garder que trois pages d' Outrepas, je conserverais la description de l'exposition Constable, et les réflexions qu'elle provoque.

p.473 et suivantes - le rire et la non-incompatibilité, une sévérité tempérée d'humour :

Toutefois il y a en lui quelque chose qui l'apparente aux pires producteurs de croûtes de la deuxième moitié du XIXe siècle [...] La Charette à foin, "la Joconde des Anglais" (pauvres Anglais...) a fait une si belle carrière comme couvercle de boîte de chocolats, sous-bock ou coussin de tapisserie. Et pourtant c'est sans doute un très beau tableau, parce que Constable est un très grand peintre. Mais c'est un beau tableau insupportable.

- le déchirement de l'artiste, entre tradition et fidélité à soi-même à travers son art :

[...] c'est en poussant à l'extrême la fidélité au paysage, à l'atmosphère, à l'air, à l'expérience de la promenade, à l'impression si l'on veut (mais que ce journal ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit (avec ça qu'il se gêne, d'habitude...)), que le peintre, par fascination morale de la justesse, sans doute, va se trouver contraint bon gré mal gré à une autre fidélité, la fidélité à la peinture, qui lui paraît contredire la première, et dont la tentation le laisse manifestement troublé, en proie au doute, à une grande incertitude, voire à une certaine angoisse.

- les tentations de détournement du spectateur, la façon dont nous détournons ce que vous voyons, lisons, écoutons, pour en faire "notre" chose (et la lucidité qui permet d'analyser ce mouvement):

L'ennui, c'est que ce Constable-là, c'est nous qui l'inventons. Ou, plus exactement, nous choisissons un détail dans la personnalité du peintre, et nous décidons de faire de ce détail, par métonymie, l'expression d'ensemble d'une figure d'artiste.[...] Mais Constable, comme tout grand artiste, c'est aussi beaucoup moins et beaucoup plus qu'un "pionnier de la modernité".

- Mais ce que je préfère, très profondément, c'est la fin du passage:

Au fond ce n'est pas une mauvaise chose que j'aime si peu Lucian Freud. C'est ce que j'aime peu en Lucian Freud qui est allé chercher en Constable ce qu'en ce peintre je n'aime guère, et qui est pourtant bel et bien là, aussi aimable sans doute que ce que j'aime en lui (Pluie d'orage sur la mer); mais aimable par quelqu'un d'autre, ou par une autre époque. Le Constable de Freud n'est pas notre vérité. Mais sans doute n'en est-il que plus vrai.

Je ne sais pas si ce passage m'aurait autant retenue si je n'avais eu en mémoire le "beurkissime Lucian Freud". Ce beurkissime m'avait beaucoup plus, en voilà une bonne idée, -issime, et dire que je ne l'utilise jamais...

Je trouve admirable le dessaisissement qu'opère ici Renaud Camus : pour mieux voir (comprendre, aimer) Constable, il accepte de le voir par l'œil d'un autre, d'un autre qu'il n'apprécie pas. Il est admirable qu'au lieu du mouvement si ordinaire, si commun, de possession envers ce que (qui) nous aimons, au lieu du désir ou de la prétention de s'en sentir propriétaires, même virtuels, et seuls capables d'en dire la vérité, d'en expliquer et comprendre les nuances, Renaud Camus accepte de, et même cherche à, voir Constable à travers le regard d'un peintre qu'il n'aime pas et dont il pourrait mépriser le jugement, s'offrant là une vision inattendue, ou tout du moins qu'il n'aurait sans doute pas pris la peine de s'imposer à lui-même sans l’aide de Lucian Freud. Il y a là une grande leçon de liberté et de rigueur morale, liberté de Renaud Camus par rapport à ses propres pré-jugés tant constabliens que freudiens, liberté reconnu à Lucian Freud d'avoir des goûts différents sans être pour autant méprisé, liberté de Constable à qui l'on reconnaît le droit de plaire à d'autres que nous pour des raisons autres que celles qui nous font l'aimer.
Constable n’en est que plus vrai : reconnaître la possibilité de plusieurs regards très différents sur un peintre, c’est l’enrichir de tous les regards qui ne sont pas le nôtre, c’est reconnaître l’existence de tous ces autres jugements qui constituent autant de vérités, c’est surtout finalement rendre Constable libre de tout regard et lui reconnaître une valeur en soi.

Deuxième lecture

L’idée étant de reprendre les livres dans l’ordre où ils sont parus, je viens donc de relire Tricks, le premier, trente-trois récits aux éditions Mazarine (plaisir de l’avoir trouvé). La liste « Du même auteur» n’expose que deux livres, Passage et Travers ; Echange, de Denis Duparc, est cité comme partie des Eglogues (combien de lecteurs à l’époque savaient-ils que c’était le même auteur ?)

Décidemment, c’était une bonne plaisanterie, et il fallait un certain culot pour publier ce livre après le genre des deux (trois) premiers. D’un autre côté... c’est malgré tout un exercice de style, photographies d’une même activité jusqu’à obtenir le nombre de vignettes désiré, écriture à contraintes, la contrainte s’appliquant au vécu et non d’abord au texte (Il faut, pour qu’il y ait tricks, que quelque chose se passe ; et précisément : du foutre, à parler sadien, dit la préface) et déjà ce glissement brouille les codes habituels de la littérature à contraintes : ici, c’est la littérature qui contraint et ordonne la vie. (Cela est faux : même s’ils n’avaient pas été racontés, les tricks auraient eu lieu, puisqu’ils étaient la (l’une des) pratique de l’auteur à l’époque (cela n’est pas si faux : dans quel journal est-il noté quelque chose comme « Tricks continue à se vendre, il m’apporte un revenu régulier, me voilà payé de ma fatigue quand je sortais draguer uniquement pour avoir de la matière à récit » ? Quelques feuilletages dans trois journaux ne m’ont pas permis de retrouver cette référence, ce sera pour une autre fois.))

Il est difficile d’aborder Tricks sous un angle littéraire, le plus tentant est bien entendu d’étudier l’aspect sociologique et historique : qu’est-ce que cela pouvait bien être de parler de sexe ou de sexualité en 1978, à plus forte raison d’homosexualité ? Comment se représenter l’atmosphère d’une époque, comment se rendre compte de l’effet produit par un livre à un moment donné ? C’est impossible. Je suis cependant partie à la recherche de compte-rendus littéraires dans les journaux et revues, j’en ai trouvé deux (il doit y en avoir d’autres, mais il m’en faudrait les références, mêmes imprécises, pour les trouver), dans Le Monde et Arcadie. Ces compte-rendus proposent un point d’appui pour commencer à réfléchir. Le texte d’Arcadie m’a tout à la fois fait sourire et attristée. On sent la peur de choquer et le souci de rassurer, qui étaient dénoncés par avance dans Travers :

Ça permettrait de lutter contre le réformisme d’Arcadie, par exemple, d’affirmer le droit à la différence absolue, de refuser l’intégration sous condition. On nous disait : faites ce que vous voulez, mais discrètement, que ça ne se voit pas trop. Obtenir le droit de cité pour les folles, c’était obtenir du même coup droit de cité pour les homosexuels dits respectables. Alors que l’inverse n’est pas vrai. Ce qu’il fallait éviter, c’est un schéma bien connu et constant : que les modérés, si vous voulez, obtiennent gain de cause grâce à leur abandon des extrêmistes. Renaud Camus, Travers, p.136

La remarque d’Arcadie « Quant au parler cru je préfère encore et de loin celui de Tony Duvert car il conserve une certaine poésie» est très intéressante. Elle dit vrai, Tony Duvert, tout au moins dans Le Voyageur qui est le seul livre de lui que j’ai lu, écrit effectivement une langue plus poétique, je dirais « plus moelleuse », que Renaud Camus. Le Voyageur porte mieux le rêve ou le fantasme, il est plus fou, plus étrange, plus poétique, tout à fait. Mais il est tout de même paradoxal de la part d’une revue en quête de respectabilité comme Arcadie de préférer la violence des textes de Duvert (pédophilie, inceste, zoophilie, meurtre, etc) au texte certes détaché, objectif, quasi a-sensuel, mais joyeux, gentil, bienveillant (comme dit Barthes) de Tricks. Je vois une explication à cela : les textes de Duvert sont plus acceptables parce qu’ils prennent la forme d’une fiction, ce sont donc des textes moins dangereux, plus « respectables » que Tricks, malgré les horreurs objectives qu’ils racontent : la fonction de mise à distance de la fiction joue à plein, et ce que ne peut supporter Arcadie, c’est le texte brut, la réalité proche, l’absence de recherche d’effets justement. C’est le réel qui fait peur, la mise à distance par la fiction rassure. En refusant la fiction, Tricks'' refuse de respecter les règles du jeu sociales du récit sexuel. La trangression n’est pas dans ce qu’on raconte, elle est dans la manière de raconter.

L’article du Monde est signé par Poirot-Delpech. C’est un article froid, sans chaleur ni passion même dans son déplaisir. Il n’est pas présenté dans son intégralité sur le site, la première partie traitait du dernier tome de l’Anthologie des littératures érotiques de Pauvert qui venait alors de paraître. Or il se trouve que je connais bien les trois tomes de cette anthologie. La question devenait donc : « pourquoi Tricks me plaît autant tandis que les Pauvert provoquent une excitation désagréable, mêlant fascination et répulsion ? »
La plupart des textes des Pauvert joue sur le trouble, la perversion, l’exagération (les autres jouent la carte du trouble de l’adolescence, tendresse, du premier amour, de la défloraison, etc). Les plus beaux textes, sans surprise, sont écrits par les plus grands auteurs (Wilde, Colette, D.H. Lawrence) (Ou plutôt avec surprise : comme il est étonnant, et réconfortant, que les bons textes se reconnaissent si facilement, instinctivement, à l’aveugle.)
Ces textes rejoignent Duvert : ce sont des textes fictionnels, recherchant systématiquement l’exagération, l’interdit social ou le trouble moral. Ils provoquent finalement une sorte d’ennui, d’excitation ennuyée : on connaît les ficelles, on ne sait pas ce qui va se passer mais on en connaît le principe, et la question devient justement celle-ci : mais qu’est-ce que l’auteur va bien pouvoir inventer de nouveau, dans les situations ou dans l’exposition des faits ? Il se produit une escalade dans l’inattendu, le bizarre, dans la domination, la violence, dans la transgression sociale ou morale, et toujours par le biais d’une fiction, puisque la fiction permet à l’auteur d’éviter d’être soupçonné d’être trop impliqué dans ce qu’il raconte. Même les textes drôles (Pierre Louÿs et ses Trois filles de leur mère par exemple) n’échappent pas à cette désagréable impression de bizarrerie, comme si plaisir et volupté ne pouvaient jamais être normaux, mais toujours du domaine de la monstruosité.

A partir de ces quelques remarques les particularités de Tricks se dégagent par comparaison : sur la forme, ce texte dit « je », ce n’est pas une fiction, il n’est pas construit selon le principe de l’escalade ou de la progression, (les tricks de la fin ne sont pas plus élaborés ou sophistiqués que les premiers), il n’y a pas d’exagération perceptible, c’est très plat, objectif, l’auteur ne met pas en avant de quelconques prouesses sexuelles (qui seraient les « prouesses de discours » dénoncées dans la préface). Sur le fond (les pratiques), il n’y a jamais violence ou domination, mais camaraderie et partage, le texte ne suscite pas le trouble ou l’excitation perverse, mais du rire, de l’excitation joyeuse. Le mot qui revient et qui m’enchante et me fait rire dans ce contexte est « enthousiasme ». L’excitation à tout prix n’est pas ce qui est recherché par l’auteur (Certains penseront que je ne suis pas le meilleur juge en la matière, et je l’admets tout à fait. C’est pourquoi j’ai été rassurée de voir mon ressenti sexuel du livre corroboré par les impressions de Matoo, qui parle drôlement de « dégâts colatéraux » : « ces récits sont assez excitants évidemment (merci la lecture dans le métro…) mais pas vraiment faits pour cela (simple dégât collatéral) ». Cet (-te absence d’) effet est d’ailleurs revendiqué par l’auteur : «[...] ni tentative de titillation du lecteur », nous prévient-il dès le début de son avertissement).
La question que je posais plus haut à propos des textes du Pauvert : « mais qu’est-ce que l’auteur va bien pouvoir inventer de nouveau ? » se dégonfle d’elle-même et perd ici tout son sens : car justement il n’y arrive rien de nouveau, c’est toujours la même chose dans le principe, passages de garçons et échanges de foutre, passages et échanges…
D’un strict point de vue littéraire, Tricks apportait donc une réelle nouveauté dans le traitement du sujet (de ce sujet).

Bien sûr on pourrait soutenir qu’il est inutile d’introduire de la bizarrerie ou de la transgression dans un texte comme Tricks, l’homosexualité étant bizarre et transgressive en soi (et ce d’autant plus en 1978 je suppose), la pratique des tricks en rajoutant dans la transgression et la bizarrerie (cf. la réaction effarouchée d’Arcadie).
Je me retrouverais alors obligée d’écrire un couplet fort convenu sur le thème « mais non, mais pas du tout » que je n’ai pas envie d’écrire, l’exercice est si codifié qu’il m’ennuie par avance. Que les éventuels lecteurs de ces lignes se débrouillent.
Je retiens cependant l’ambition de l’avertissement, « et qu’on puisse, quant à nous, maintenant parler d’autre chose » : le pas suivant pour banaliser tout à fait le sexe serait les récits lambdas de personnes lambdas aux pratiques les plus banales possibles, il est bien possible que les blogs et les films d’amateurs sur le web permettent aujourd’hui d’atteindre cet idéal.

La grande leçon morale de ce livre, et je regrette qu’Arcadie ne l’ait pas saisie, c’est qu’il montre que la plus grande liberté sexuelle ne mène pas au désordre ou à la violence quand ce qui limite (auto-limite) cette liberté, c’est l’attention à l’autre, le désir avant tout de passer un bon moment ensemble. La liberté n’est pas ici l’absence de contrôle ou l’instinct de domination qui revient dans les textes retenus par Pauvert et qu’a théorisé Georges Bataille. Elle est la possibilité d’explorer les possibles du jeu sexuel avec un ou des autres. L’autre est la limite du jeu. Tout le monde peut jouer tant que le sexe reste un jeu pour tout le monde. En ce sens Tricks est profondément moral (le désir suscité par le désir de l’autre (et tué par l’absence de désir de l’autre): merveilleux idéal qu’on regrette ne pas voir davantage partagé (c’est exactement ici que je défendrais que Tricks a une dimension universelle, et non étroitement homosexuelle masculine.))
(Vient ensuite le pas suivant, qui consiste à avoir décrit et publié ces jeux intimes… Violence à un autre niveau, au moins pour quelques partenaires. L’amour-propre et l’estime de soi occupent des places trop importantes dans ce domaine pour qu’une parole puisse réellement être neutre. Ne pas blesser devient un exercice difficile.)

Finalement ce qui m’a le plus amusée lors de cette lecture, c’est de constater le chemin que j’ai parcouru. La première fois que j’ai lu Tricks (celui de 1988), je n’avais lu que Du Sens, Eloge du paraître, peut-être Buena Vista Park, et j’avais erré dans Vaisseaux brûlés. Autant dire que je ne m’attendais pas à ce que j’allais y lire…
Là, à le lire après les trois premières Eglogues, j’ai constaté à quel point j’étais irrécupérable : c’est à peine si les scènes de baise m’ont arrêtée, j’ai passé mon temps à noter avec amusement des références furtives (« selon un raisonnement d’un stucturalisme primaire », (p.204 dans l’édition de 1988), « j’avais beau admirer, ici, l’efficacité du signifiant » (p.246)), et comme Travers s’écrit pendant Tricks', je l’ouvre pour essayer de trouver (en vain) Lux inscrit dans un rectangle (p.110), j’essaie de même de trouver un « Roch » (p.89) (pas trouvé dans Travers, mais peut-être que dans Eté''…) Les raccourcis m’amusent beaucoup, lorsqu’un tricks rencontré quelques heures plus tôt dit, à la lecture d’une lettre de sa mère « Elle te fait ses amitiés» et que RC répond, impertubable « Comme c’est gentil», on se croirait dans Courteline. Ou encore, dans un cinéma porno, en plein action « Evidemment, nous ne suivions pas l’intrigue de très près...» Je me dis que j’exagère, quand même, à ne m’attacher ainsi qu’aux détails, mais heureusement, désormais Nabokov me couvre («Caress the détails», Nabokov would utter, rolling the r, his voice the rough caress of a cat’s tongue, « the divine détails!»)

Il y aurait une étude à mener sur le « je » de ''Tricks'. C’est un je qui paraît lointain ou proche selon les moments, le « je » est à la fois celui qui décrit et celui qui est décrit. Il y a dédoublement et détachement («C’est drôle, cette figure du dédoublement. On est fait pour s’entendre.» p.116)
Le passage de l’un à l’autre des je (du je qui décrit à celui qui est décrit) est fugitif, il joue sur un « peut-être » quand l’écrivain ne se souvient plus bien d’une soirée, sur des descriptions trop précises et quasi-géométriques de positions qui donnent le sentiment que l’auteur veut nous transmettre un dessin, un tableau, et non pas des sensations. Je « fait » ça beaucoup plus que je « fais » ça. Les émotions et sensations dans l’amour sont peu ou pas décrites, seules interviennent régulièrement les notations de l’enthousiasme et du moment de jouir, c’est-à-dire finalement ce qui se voit ou s’entend lorsqu’on est spectateur de la scène : celui qui écrit pourrait ne pas être l’un des protagonistes de la scène, il n’est (le plus souvent, ce n’est pas une règle stricte, mais une impression générale) qu’un scribe. Cette impression est renforcée par les notations, de plus en plus nombreuses au fur à mesure qu’on avance dans le livre, qui concernent ce qui se passe pendant que RC écrit (se remémore) les scènes.
Ce dédoublement cesse lorsqu’on sort des scènes d’amour proprement dites, il devient alors beaucoup moins perceptible. Parfois on trouve des cas de dédoublement « intérieur », où l’auteur s’interroge lui-même ou monologue.
L’usage des différents « je » ne me paraît pas tant intéressant pour ''Tricks' lui-même, dont le sujet est tout de même ailleurs ( !) que comme exercice de détachement pour le lecteur qui a ici l’occasion rêvée de sentir à tout moment où se situe le cœur de l’action : dans le lit avec l’amant, devant la page blanche avec l’auteur ou dans la tête même de l’auteur, et de se demander ce qui produit ces différences d’impressions.

Enfin j’évoque pour mémoire le plaisir des descriptions, les villes la nuit, la plage, l’évocation de Claude Simon. Les lectures valéryennes d’Henri dernièrement m’ont fait abusivement rapprocher « le sonore et disgracieux raclement de gorge des tourterelles, à moins que ce ne soit sous le toit qu’elles aient été installées » (p.270) d’un certain toit où marchent des colombes, «C’est tellement bien une piscine comme ça, au lieu de ces horribles bleus turquoise qu’on voit partour » (p.277) m’a bien évidemment ramenée aux dix-huit façons de massacrer sa maison de campagne, « Dans le couloir d’accès, deux types d’une trentaine d’années, emphatiquement mâles l’un et l’autre, se faisaient face et se palpaient la braguette, les pectoraux, les biceps. Plus loin, d’autres attendaient sans se regarder, appuyés à la paroi humide et lépreuse [...] deux quadragénaires chauves, un mégot entre le pouce et l’index, étaient postés d’un air méditatif devant la porte close de chiottes occupées » (p.123) me semble tiré tout droit d’un dessin de Tom of Finland, tandis que « Et d’ailleurs je ne m’intéresse qu’à certaines nuances d’âme...» (p.396) ou (après avoir baisé ensemble) « — Et qu’est-ce que c’est, ton genre ? — Eh bien toi, à la limite, tu es presque envisageable...» (p.399) me fait furieusement penser à Mon amie Nane, sans oublier cette cette phrase qui a pour moi un parfum d'éternité (à la manière de L'Invention de Morel): «En revanche doivent dormir dans un tiroir d'Auckland beaucoup de clichés de Philippe et de moi, les yeux clos et la bouche grande ouverte sur notre fourchette s'avançant.» (p.344)


Je ne peux terminer que sur une note mélancolique. Les disputes répétées avec Tony, « il y a quelqu’un chez moi », « Tony ? mon Tony ? », « faire l’amour avec Tony et moi en même temps », « Ainsi c’était là ma nouvelle vie ? », me ramènent toujours à L’Inauguration de la salle des Vents (de la rupture en tant que mode de durée), mélancolie redoublée par mon actuelle lecture de Journal romain, année où Rodolpho quitta l’Europe. Tricks n’est plus l’ovni surgi au milieu des Eglogues, il s’articule avec le reste de l’oeuvre dont il éclaire certaines pages.

Après tout ce que j'ai fait pour vous

Il faudra bien qu'un jour j'arrive à comprendre pourquoi l'expression après tout ce que j'ai fait pour vous m'a toujours semblé une des plus comiques de la langue [...].
Renaud Camus, Outrepas, p.424

— Ah, ça oui... Pourquoi, tu as un faible pour le radical-socialisme?
— Oui, tout à fait. J'aimerais être un gros sénateur bien combinard, avec un gros nez rouge à la fin des banquets de Conseils généraux, qui distribuerait de tous les côtés des bureaux de tabac et des réformes de service militaire, pour pouvoir dire à tout le monde «Après tout ce que j'ai fait pour vous!» J'aime beaucoup dire: «Après tout ce que j'ai fait pour vous!» Malheureusement, l'occasion se présente rarement.
— Tente ta chance. [...].
Tricks, 1988, p.106

Tout cela vous a un petit côté Monsieur du Paur...

Ça c'est un tuyau

« — Nice pipe you've got there...
— Why thank you, répond l'amant noir de Mrs William H.T. III avec son meilleur accent d'Oxford, I had it for years. As a matter of fact, I already had it when I was at Yale.»

Renaud Camus et Tony Duparc, Travers, p.242

complément le 15 mai 2007

L'amant du maître de maison est un Noir complètement stone. W. en a entendu parler à New York comme d'un gigolo qui essaie de se faire passer pour un Ph. D. Il entraîne une fille et W., qui m'entraîne, dans sa chambre où il passe à la ronde de l'herbe dans une pipe.
«Quelle jolie pipe! dis-je pour dire quelque chose.
— Oui, je l'avais déjà quand j'ai commencé ma thèse de doctorat à Harvard.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.452


Le journal traduit, pas l'églogue, l'églogue adapte et transforme, pas le journal.

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