Si je ne devais garder que trois pages d' Outrepas, je conserverais la description de l'exposition Constable, et les réflexions qu'elle provoque.

p.473 et suivantes - le rire et la non-incompatibilité, une sévérité tempérée d'humour :

Toutefois il y a en lui quelque chose qui l'apparente aux pires producteurs de croûtes de la deuxième moitié du XIXe siècle [...] La Charette à foin, "la Joconde des Anglais" (pauvres Anglais...) a fait une si belle carrière comme couvercle de boîte de chocolats, sous-bock ou coussin de tapisserie. Et pourtant c'est sans doute un très beau tableau, parce que Constable est un très grand peintre. Mais c'est un beau tableau insupportable.

- le déchirement de l'artiste, entre tradition et fidélité à soi-même à travers son art :

[...] c'est en poussant à l'extrême la fidélité au paysage, à l'atmosphère, à l'air, à l'expérience de la promenade, à l'impression si l'on veut (mais que ce journal ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit (avec ça qu'il se gêne, d'habitude...)), que le peintre, par fascination morale de la justesse, sans doute, va se trouver contraint bon gré mal gré à une autre fidélité, la fidélité à la peinture, qui lui paraît contredire la première, et dont la tentation le laisse manifestement troublé, en proie au doute, à une grande incertitude, voire à une certaine angoisse.

- les tentations de détournement du spectateur, la façon dont nous détournons ce que vous voyons, lisons, écoutons, pour en faire "notre" chose (et la lucidité qui permet d'analyser ce mouvement):

L'ennui, c'est que ce Constable-là, c'est nous qui l'inventons. Ou, plus exactement, nous choisissons un détail dans la personnalité du peintre, et nous décidons de faire de ce détail, par métonymie, l'expression d'ensemble d'une figure d'artiste.[...] Mais Constable, comme tout grand artiste, c'est aussi beaucoup moins et beaucoup plus qu'un "pionnier de la modernité".

- Mais ce que je préfère, très profondément, c'est la fin du passage:

Au fond ce n'est pas une mauvaise chose que j'aime si peu Lucian Freud. C'est ce que j'aime peu en Lucian Freud qui est allé chercher en Constable ce qu'en ce peintre je n'aime guère, et qui est pourtant bel et bien là, aussi aimable sans doute que ce que j'aime en lui (Pluie d'orage sur la mer); mais aimable par quelqu'un d'autre, ou par une autre époque. Le Constable de Freud n'est pas notre vérité. Mais sans doute n'en est-il que plus vrai.

Je ne sais pas si ce passage m'aurait autant retenue si je n'avais eu en mémoire le "beurkissime Lucian Freud". Ce beurkissime m'avait beaucoup plus, en voilà une bonne idée, -issime, et dire que je ne l'utilise jamais...

Je trouve admirable le dessaisissement qu'opère ici Renaud Camus : pour mieux voir (comprendre, aimer) Constable, il accepte de le voir par l'œil d'un autre, d'un autre qu'il n'apprécie pas. Il est admirable qu'au lieu du mouvement si ordinaire, si commun, de possession envers ce que (qui) nous aimons, au lieu du désir ou de la prétention de s'en sentir propriétaires, même virtuels, et seuls capables d'en dire la vérité, d'en expliquer et comprendre les nuances, Renaud Camus accepte de, et même cherche à, voir Constable à travers le regard d'un peintre qu'il n'aime pas et dont il pourrait mépriser le jugement, s'offrant là une vision inattendue, ou tout du moins qu'il n'aurait sans doute pas pris la peine de s'imposer à lui-même sans l’aide de Lucian Freud. Il y a là une grande leçon de liberté et de rigueur morale, liberté de Renaud Camus par rapport à ses propres pré-jugés tant constabliens que freudiens, liberté reconnu à Lucian Freud d'avoir des goûts différents sans être pour autant méprisé, liberté de Constable à qui l'on reconnaît le droit de plaire à d'autres que nous pour des raisons autres que celles qui nous font l'aimer.
Constable n’en est que plus vrai : reconnaître la possibilité de plusieurs regards très différents sur un peintre, c’est l’enrichir de tous les regards qui ne sont pas le nôtre, c’est reconnaître l’existence de tous ces autres jugements qui constituent autant de vérités, c’est surtout finalement rendre Constable libre de tout regard et lui reconnaître une valeur en soi.