Domaine privé : Toulet et Chopin

[Chopin]

Avril, dont l'odeur nous augure
Le renaissant plaisir,
Tu découvres de mon désir
La secrète figure.

Bonsoir. J’avais beaucoup aimé l’émission du Domaine privé de Philippe Meyer cet hiver, où il avait confronté des textes poétiques et de la musique. Et je dois dire que c’est à lui que j’emprunte l’idée de me livrer à une expérience similaire, une expérience qu’en l’occurrence j’avais envie de tenter depuis longtemps, et que je vais tenter avec vous ce soir, et qui est de rapprocher Paul-Jean Toulet de Chopin.

On a plutôt tendance, évidemment, à rapprocher Toulet de Debussy, puisque d’une part le poète et le musicien sont exactement contemporains, il est né en 1864, il est mort en 20, donc les dates sont à peu près les mêmes que celles de Debussy, en plus ils se sont connus et beaucoup appréciés, en tout cas Debussy aimait beaucoup la poésie de Toulet, on ne sait pas trop ce que Toulet pensait de la musique de Debussy. Mais ce n’est pas à un rapport chronologique que j’ai envie de me livrer, c’est plutôt à un rapport qui me reste à expliciter si possible.

On a beaucoup dit de Toulet, et je le déplore, parce que j’ai pour lui la plus grande admiration, et trouve que c’est un des plus grands poètes français, que c’était un poète mineur ; et il me semble que si l’on de Toulet que c’est un poète mineur, on pourrait en dire tout autant de Chopin, ce qu’à Dieu ne plaise et ce que personne ne prétend. Toulet, en effet, en tant que poète, n’a produit que des pièces tout à fait courtes, brèves, extrêmement concentrées, extrêmement savantes –ce sont presque comme des haïkus– et il ne s’est pas livré aux genres majeurs, pas même au sonnet, certainement pas au grand poème épique. Mais Chopin non plus, qu’on sache, ne s’est pas tellement livré aux genres majeurs de la musique, sinon éventuellement dans ces concertos, qui ne sont pas considérés comme ses plus grandes réussites.

Toulet est un personnage qu’on pourrait dire éminemment antipathique, et d’abord il est anti-tout : il est antisémite, pour commencer, mais ça, c’est on ne peut plus répandu, hélas, parmi les écrivains français de son époque, il est aussi anti-homosexuel, ça aussi, ça va presque sans dire de son temps –il est plutôt, comme il dirait, anti-pédéraste– il est anti-américain, allez savoir pourquoi, il est anti-glabre, oui, d’ailleurs ces deux choses sont liées : je crois qu’il reprochait aux Américains de ne porter pas de moustache et de barbe, c’était même à cela, disait-il, qu’on les reconnaissait, les Américains de son temps, il est anti-protestant, ce qui est quand même un racisme assez peu répandu, je crois, et je ne sais pas si pour celui-là il n’en est pas l’un des derniers tenants — euh… à ceci près tout de même qu’on en trouve des traces intéressantes chez Sollers, me semble-t-il. Notre ami Sollers, dans son extrême papisme, néo-papisme, semble témoigner à certains moments d’un gentil anti-protestantisme qui me semble digne de devoir être protégé pour son bel archaïsme. Toulet, cela dit, je pense, n’aurait pas fait de mal à une mouche, et certainement pas à aucun des objets de son animosité ou de sa bougonnerie. Il devait être bougon, plutôt que anti-ceci ou anti-cela, et de mauvaise humeur.

Cela dit, ses contemporains l’ont trouvé extrêmement sympathique, malgré tous ses préjugés. C’était sans doute un excellent ami, et il a une façon que je trouve absolument exquise d’aimer les femmes. Toulet a été fou des femmes, toute sa vie, et c’est lorsqu’il parle des femmes qu’il est le plus touchant et peut-être aussi le plus grand poète. Ses deux grandes réussites, en poésie, ce sont les femmes et les paysages. Il a une façon de parler des femmes qui, paradoxalement, ou pas si paradoxalement que ça, est très proche, je trouve, de la façon dont Cavafy parle des garçons. L’amour des femmes chez Toulet est assez proche de l’amour des garçons chez Cavafy, c’est-à-dire qu’il est immédiatement rétrospectif. Les femmes pour Toulet, comme les garçons pour Cavafy, sont immédiatement un souvenir, et peut-être ce qu’il aime en elles comme ce que Cavafy a aimé dans les garçons objets de son amour ou de son désir, c’est son passé ou les jours enfuis. Les poèmes de Cavafy s’appellent volontiers, ce sont parmi les plus beaux, « jours de 1896 », « jour de 1903 », « jour de 1907 », ce sont des titres qui conviendraient, extraordinairement, à la plupart des poèmes de Toulet. Donc un rapport d’un côté Toulet-Chopin, un autre, je crois, Toulet-Cavafy.

Toulet cependant est éminemment français. Je trouve d’ailleurs que la France, et les Français se trouvent pour une fois – ce n’est pas vraiment leur pente habituelle – extrêmement discrets en ce qui concerne Chopin et la francité, pardon de cet horrible mot, de Chopin. Chopin est considéré systématiquement, et à très juste titre bien entendu, comme « le » musicien polonais, comme « la » Pologne en musique. Je trouve qu’on insiste assez peu sur le côté extrêmement français de Chopin. On pourrait un peu se souvenir que Chopin a un nom français, a un père français, est d’origine française, a passé la plus grande part de sa vie en France, et certes Chopin ne serait pas Chopin sans la Pologne, mais je crois que Chopin ne serait pas non plus Chopin sans la France. Ce qu’il a peut-être de très français, au sens le plus traditionnel du terme, qu’il partage tout à fait avec Toulet, c’est une extrême pudeur. La pudeur de Toulet, c’est l’humour ; peut-être que Chopin n’a pas énormément d’humour, il le manifeste assez peu en musique, sinon la forme de sa pudeur serait plutôt l’élégance.

Enfin vous en jugerez, nous allons procéder à cette expérience à laquelle je procède pour la première fois, il est possible que je me trompe complètement. Nous allons voir, nous allons alterner donc des poèmes de Paul-Jean Toulet et des pièces de musique de Chopin.

(J'ai ajouté les références précises des poèmes qui ne sont pas données pendant l'émission).

Avril, dont l'odeur nous augure
Le renaissant plaisir,
Tu découvres de mon désir
La secrète figure.

Contrerimes I

[Chopin]

Ce n’est pas drôle de mourir
Et d’aimer tant de choses :
La nuit bleue et les matins roses,
Les fruits lents à mûrir.

Ni que tourne en fumée
Mainte chose jadis aimée,
Tant de sources tarir...

Ô France, et vous Île de France,
Fleurs de pourpre, fruits d’or,
L’été lorsque tout dort,
Pas légers dans le corridor.

Le Gave où l’on allait nager
Enfants sous l’arche fraîche
Et le verger rose de pêches

Paul-Jean Toulet, Vers inédits 1936

[Chopin]

La vie est plus vaine une image
Que l'ombre sur le mur.
Pourtant l'hiéroglyphe obscur
Qu'y trace ton passage

M'enchante, et ton rire pareil
Au vif éclat des armes ;
Et jusqu'à ces menteuses larmes
Qui miraient le soleil.

Mourir non plus n'est ombre vaine.
La nuit, quand tu as peur,
N'écoute pas battre ton coeur :
C'est une étrange peine.

Paul-Jean Toulet, Contrerimes LXX

[Chopin]

Le temps irrévocable a fui, l'heure s'achève.
Mais toi, quand tu reviens et traverses mon rêve,
Tes bras sont plus frais que le jour qui se lève,
Tes yeux plus clairs.

A travers le passé ma mémoire t'embrasse.
Te voici. Tu descends en courant la terrasse
Odorante, et tes faibles pas s'embarrassent
Parmi les fleurs.

Par un après-midi de l'automne, au mirage
De ce tremble inconstant que varient les nuages,
Ah ! verrais-je encor(e) se farder ton visage
D'ombre et de soleil ?

Paul-Jean Toulet, Chansons II

[Chopin]

Dans Arle, où sont les Aliscams,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;

Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes.

Chansons I a.

[Chopin]

Trottoir de l’Élysé’-Palace
Dans la nuit en velours
Où nos cœurs nous semblaient si lourds Et notre chair si lasse ;

Dôme d’étoiles, noble toit,
Sur nos âmes brisées,
Taxautos des Champs-Élysées,
Soyez témoins ; et toi,

Sous-sol dont les vapeurs vineuses
Encensaient nos adieux —
Tandis que lui perlaient aux yeux
Ses larmes vénéneuses.

Paul-Jean Toulet, Contrerimes XVI

[Chopin]

Qu’importe si l’automne a fané le séjour
Où nous avons brûlé, Faustine, aux mêmes flammes.
Je sais d’autres secrets pour endormir les âmes ;
Et ma chambre de nacre irise encor le jour.

Boy, une pipe encor. Douce m’en soit l’aubaine
Et l’or aérien où s’étouffent les pas
Du sommeil. Mais non, reste, ô boy : n’entends-tu pas
Le dieu muet qui heurte à la porte d’ébène ?

Invisibles regards qu’on sait qui nous verront,
Fumée où se dérobe une présence abstraite,
Les flambeaux ont noirci. Quel mystère s’apprête,
Qui met une sueur d’épouvante à mon front ?

Paul-Jean Toulet, Coples XIII, XV et XIX

[Chopin]

Mais non, reste, ô boy : n’entends-tu pas
Le dieu muet qui heurte à la porte d’ébène ?

Ô nuit parmi les nuits de laque et de vermeil,
Es-tu l’aurore, — ou les degrés d’un noir sommeil ?

Je me rappelle un jour de l’été blanc, et l’heure
Muette, et les cyprès... Mais tu parles : soudain,
Je rêve, les yeux clos, à travers le jardin,
D’une source un peu rauque, et qu’on entend qui pleure.

Jardin qu’un dieu sans doute a posé sur les eaux,
Maurice, où la mer chante, et dorment les oiseaux.

Sous le soir jaune et vert nous ne reviendrons pas
Le long du chemin creux qui penche vers Bilhère,
Faustine. Ni, du bois embelli de bruyère,
L’argile n’a gardé la forme de tes pas.

Le Mardi gras, ni toi, ni moi, nous n’étions gais.
Des carreaux où du ciel le ciel semblait descendre
Sur notre âme, on eût dit qu’il pleuvait de la cendre :
— Ah, ah ! t’écriais-tu parfois en portugais.

Sur un tableau de Vinci.

Ah, mon frère aux beaux yeux, ce n’est pas sans douceur,
Ce n’est pas sans péril, que tu serais ma sœur.

Elle est noire, c’est vrai. Corail ni jameroses
Ne rient dans sa figure, ou l’or non plus des blés.
Mais, les charbons sont noirs comme elle. Allume-les :
On dirait un buisson de roses.

Paul-Jean Toulet, Coples XV, XXII, XXXI, XLIV, XLIX, LI, LX et LXI

[Chopin]

Mon chien s’appelait Tom, et ma chienne Djaly.
Ah, que de noms pompeux méritaient mieux l’oubli.

L’ombre, ni le mystère enchanté des fontaines,
Et l’éclair noir du merle, ou l’auberge aux murs bas :
Je n’ai rien oublié. Non plus quand tu courbas
Ce front trop orgueilleux, que paraient deux antennes.

... Le temps était couleur de pêche.
Sur le Saleys qui dort
Un oiseau d'émeraude et d'or
Fila comme une flèche.

À Pau, les foires Saint-Martin,
C’est à la Haute Plante.
Des poulains, crinière volante,
Virent dans le crottin.

Là-bas, c’est une autre entreprise.
Les chevaux sont en bois,
L’orgue enrhumé comme un hautbois,
Zo’ sur un bai cerise.

Le soir tombe. Elle dit : « Merci,
« Pour la bonne journée !
« Mais j’ai la tête bien tournée... »
— Ah, Zo’ : la jambe aussi.

L’Ingénue.

D’une amitié passionnée
Vous me parlez encor,
Azur, aérien décor,
Montagne Pyrénée,

Où me trompa si tendrement
Cette ardente ingénue
Qui mentait, fût-ce toute nue,
Sans rougir seulement,

Au lieu que toi, sublime enceinte,
Tu es couleur du temps :
Neige en Mars ; roses du printemps...
Août, sombre hyacinthe.

Paul-Jean Toulet, Coples LXXVIII, LXXXV Contrerimes XXXI, XXXII, XXXIII

[Chopin]

— « Bayonne ! Un pas sous les Arceaux,
Que faut-il davantage
Pour y mettre son héritage
Ou son cœur en morceaux ?

Ainsi, ce chemin de nuage,
Vous ne le prendrez point,
D’où j’ai vu me sourire au loin
Votre brillant mirage ?

Le soir d’or sur les étangs bleus
D’une étrange savane,
Où pleut la fleur de frangipane,
N’éblouira vos yeux ;

Ni les feux de la luciole
Dans cette épaisse nuit
Que tout à coup perce l’ennui
D’un tigre qui miaule.

Molle rive dont le dessin
Est d’un bras qui se plie,
Colline de brume embellie
Comme se voile un sein,

Filaos au chantant ramage —
Que je meure et, demain,
Vous ne serez plus, si ma main
N’a fixé votre image.

Un Jurançon 93
Aux couleurs du maïs,
Et ma mie, et l’air du pays :
Que mon cœur était aise.

Ah, les vignes de Jurançon,
Se sont-elles fanées,
Comme ont fait mes belles années,
Et mon bel échanson ?

Dessous les tonnelles fleuries
Ne reviendrez-vous point
À l’heure où Pau blanchit au loin
Par delà les prairies ?

Comme à ce roi laconien
Près de sa dernière heure,
D’une source à l’ombre, et qui pleure,
Fauste, il me souvient ;

De la nymphe limpide et noire
Qui frémissait tout bas
— Avec mon cœur — quand tu courbas
Tes hanches, pour y boire.

Paul-Jean Toulet, Contrerimes XLI, XLIII, XLV, XXXV et XXXVI

[Chopin]

Cet automne que nous fûmes à Venise, mon amie Nane et moi, nous étions partis de Bordeaux. C'est ainsi, mais par mer, qu'il faudrait toujours quitter la France; et les regrets qu'on emporte de ce beau royaume seraient moins vifs, SI on ne lui disait adieu qu'à travers cette cité de vin et de morues, couchée sur les bords noirs d'un port sans navires.

Car ces matins ne sont plus où se voyaient de riches armateurs, en pantalon de nankin, sur le damier des quais. Cependant on débarque le sucre et le précieux café que les noirs du Petit Goave ont enveloppé de pagne; et une belle dame à la taille haute regarde languissamment sous son ombrelle à franges, en rêvant peut-être aux aides de camp de M. le duc d'Angoulême.

Nous passâmes ensuite par ces villes du Sud, où il y a beaucoup, assure-t-on, de huguenots: Nîmes, Orthez, Montauban, Moissac. Peut-être ne sont-elles pas citées dans l'ordre; et d'ailleurs nous ne les distinguâmes point, parce que c'était un train de nuit. Mais, à l'aube, ce fut Arles en robe lilas, des architectures gallo-romaines, et, sur le quai de la gare, une fille, de chair grasse et mate, qui vendait du raisin très mûr. Alors, mon amie, s'étant soulevée sur sa couchette, demanda:

—Combien de stations y a-t-il encore?
—Soixante-dix-huit, répondis-je,—et elle retomba accablée.

Les topos de Nane manquent un peu de précision. Elle n'a pas reçu, étant d'extraction obscure, cette forte éducation géographique qui nous permet de ne pas confondre l'île de Nossi-Mitsiou avec le détroit ou phare de Messine.

Elle a d'ailleurs peu de prétentions aux sciences, contente de régenter les lettres et les arts. Elle ne croit pas non plus que l'archéologie ni l'érudition historique lui soient tout à fait étrangères. Mais peut-être s'y exagère-t-elle quelque peu sa valeur.

Les douanes passèrent. Nous étions en Italie, et Nane s'indigna de n'apercevoir autour d'elle aucun changement. Les plus lointains regards qu'elle ait encore jetés sur le monde, c'est jusqu'à Mustapha-Supérieur; et longtemps elle caressa l'illusion que les pays étrangers sont autre chose qu'une espèce de France plus mal tenue, habitée par des professeurs de langues. Peut-être espérait-elle aujourd'hui qu'elle allait voir des gens se promener nus, les pieds en l'air, avec des yeux sur le ventre, ou toute autre chose de ce goût là; en sorte que d'être déçue elle devient injuste, tourne le dos au paysage éblouissant et mou, et ne veut même pas reconnaître dans l'air cette odeur d'épices, qui est proprement l'haleine de l'Italie. Car chaque pays a la sienne. C'est ainsi que l'Angleterre sent la marmelade et les houilles éteintes, tandis que l'Espagne est toute odorante de sang, de fleurs corrompues, de sueur; et pour l'Allemagne je n'en sais rien, sinon que la chambre de Fräulein exhalait le parfum du café au lait refroidi.

Mais Nane est insensible à ces nuances. Aussi ne lui parlerai-je point des petits ports hindous, où l'on respire le safran et le poisson salé; ni du Maroc, empire fleuri, aromatisé de jonquille; non plus que de cette île créole qui répandait au loin, sur la mer nocturne, l'âme des cassies et des gérofliers.

Paul-Jean Toulet, Mon amie Nane, chapitre VIII

[Chopin]

«Quae est ista, quae progreditur ut luna?»
(Canticum canticorum)

Quelle est cette jeune personne qui s'avance vers nous, et dont les traits n'annoncent pas une vive intelligence?

Cette amie que je veux te montrer sous le linge, ô lecteur, ou bien parée des mille ajustements qui étaient comme une seconde figure de sa beauté, ne fut qu'une fille de joie — et de tristesse.

En vérité, si tu ne sais entendre que les choses qui sont exprimées par le langage, mon amie ne t'aurait offert aucun sens; mais peut-être l'eusses-tu jugée stupide. Car, le plus souvent, ses paroles—que l'ivresse même les dictât—ne signifiaient rien, semblables à des grelots qu'agite un matin de carnaval; et sa cervelle était comme cette mousse qu'on voit se tourner en poussière sur les rocs brûlants de l'été.

Et pourtant elle a marché devant moi telle que si ma propre pensée, épousant les nombres où la beauté est soumise, avait revêtu un corps glorieux. Énigme elle-même, elle m'a révélé parfois un peu de la Grande Énigme: c'est alors qu'elle m'apparaissait comme un microcosme; que ses gestes figuraient à mes yeux l'ordre même et la raison cachée des apparences où nous nous agitons.

En elle j'ai compris que chaque chose contient toutes les autres choses, et qu'elle y est contenue. De même que l'âme aromatique de Cerné, un sachet la garde prisonnière; ou qu'on peut deviner dans un sourire de femme tout le secret de son corps; les objets les plus disparates—Nane me l'enseigna—sont des correspondances; et tout être, une image de cet infini et de ce multiple qui l'accablent de toutes parts.

Car sa chair, où tant d'artistes et de voluptueux goûtèrent leur joie, n'est pas ce qui m'a le plus épris de Nane la bien modelée. Les courbes de son flanc ou de sa nuque, dont il semble qu'elles aient obéi au pouce d'un potier sans reproche, la délicatesse de ses mains, et son front orgueilleusement recourbé, comme aussi ces caresses singulières qui inventaient une volupté plus vive au milieu même de la volupté, se peuvent découvrir en d'autres personnes. Mais Nane était bien plus que cela, un signe écrit sur la muraille, l'hiéroglyphe même de la vie: en elle, j'ai cru contempler le monde.

Non, les ondulations du fleuve Océan, ni les noeuds de la vipère ivre de chaleur qui dort au soleil, toute noire, ne sont plus perfides que ses étreintes. Du plus beau verger de France, et du plus bel automne, quel fruit te saurait rafraîchir, comme ses baisers désaltéraient mon coeur? Sache encore que l'architecture de ses membres présente toute l'audace d'une géométrie raffinée; et que, si j'ai observé avec soin le rythme de sa démarche ou de ses abandons, c'était pour y embrasser les lois de la sagesse.

Et voici, sous les trois robes du mot, que je te les présente, ô lecteur, pareilles à des captives d'un grand prix. Découvre-les, et avec elles le secret de ce livre. Va, ne t'arrête pas à la trivialité des fables, au vide des paroles, ni à ce qu'on nomme: l'ironie des opinions. Lève un voile, un voile encore; il y a toujours, sous un symbole, un autre symbole. Mais pour toi seul qui le savais déjà, puisqu'on enseigne aux hommes cette vérité-là seulement que d'avance ils portaient dans leur âme.

S'il t'ennuie toutefois de pénétrer aussi avant, tu pourras te récréer aux choses qui sont ici écrites touchant l'amour. Ne crois pas, au moins, que celui-là eût mérité le mépris, qui aurait aimé mon amie tout simplement. Car il y a une religion au fond de l'amour, comme du savoir. Et la volupté elle-même a ses mystères.

En cas que tu n'y veuilles souscrire, j'évoquerai pour toi,—par un après-midi d'août, tandis que le soleil éclate et dévore l'ombre bleue au pied des murs,—l'alcôve où mon amie, lasse de rayons et lasse d'aimer, repose dans le silence. Parfois elle soulève les paupières; et tu verrais alors palpiter la lumière de ses yeux, comme un éclair de chaleur au fond de la nuit.

Ibid, introduction

[Chopin]

Longtemps si j’ai demeuré seul,
Ah ! qu’une nuit je te revoie.
Perce l’oubli, fille de joie,
Sors du linceul.

D’une figure trop aimée,
Est-ce toi, spectre gracieux,
Et ton éclat, cette fumée
Devant mes yeux ?

Ta pâleur, tes sombres dentelles,
Le bal qui berçait nos pieds las,
Un corps qui plie entre mes bras :
Je me rappelle...

Paul-Jean Toulet, Chansons III

thèmes

C'est donc un amoureux qui parle et qui dit         Fragment d'un discours amoureux
C'est donc un paranoïaque qui parle et qui           Notes sur les manières du temps
«Ce serait donc un homme qui...»                       Le Lac de Caresse
ce serait l’homme qui aime les adagios               voir le billet sur Kodaly ci-dessus

Il me semble légitime de rapprocher la troisième forme de la première, puisqu'il s'agit de la première phrase d'un livre destiné à soulager un chagrin d'amour.
Je suis moins sûre qu'on puisse rapprocher la dernière de la troisième. Mais quand je l'entends, je pense à l'ensemble de ces filiations.

Je découvris brusquement cette idée capitale de Wittgenstein, qui me semble indiscutable et a des conséquences immenses : le langage n'a pas pour unique tâche de nommer ou de désigner des objets ou de traduire des pensées, et l'acte de comprendre une phrase est beaucoup plus proche que l'on ne croit de ce que l'on appelle habituellement : comprendre un thème musical. Exactement, il n'y avait donc pas «le» langage, mais des «jeux de langage», se situant toujours, disait Wittgenstein, dans la perspective d'une activité déterminée, d'une situatin concrète ou d'une forme de vie.
Wittgenstein et les limites du langage, Pierre Hadot, p.16

Et j'ai envie de me moquer gentiment (car je ne suis guère charitable) de Claude Durand :

Claude Durand, quand il me lit avant publication, ne manque pas de signaler, chaque fois, mes répétitions — pas les répétitions de mots dans un paragraphe (quoiqu'il les signale aussi, à juste titre), les répétitions de thèmes, d'histoires, d'informations, d'épisodes. Or je remarque que le journal de Paul Morand est plein de répétitions, et qu'à mon avis elles ne sont pas désagréables, pour le lecteur. Au contraire, elles sont extrêmement révélatrices. Elles me permettent de bien repérer les courants de forces et les obsessions.
Renaud Camus, Sommeil de personne p.224

Je me souviens d'avoir pensé, en lisant Du sens, quelque chose comme «pas difficile de faire un gros livre quand on passe son temps à citer les précédent». Je me demande si Claude Durand a lu autre chose que les journaux qu'il a publiés.

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