Libérés du désir, nous sommes rendus à la présence.
[...] ce temps retrouvé qu’elle nous donne, cette présence exceptionnelle où elle nous rend ce moment, nous ne sommes plus portés par le désir vers autre chose, nous sommes rendus à nous-mêmes ou à l’autre peut-être, mais en tout cas au présent.

Je trouve ici les prémisses de ce qui deviendra, par approfondissement, la définition de l'amour dans L'Inauguration de la salle des Vents : une parfaite présence à l'autre. Que la définition de l'amour trouve ses racines dans le moment où nous sommes délivrés du désir rend malgré tout perplexe; donc soit je me trompe en trouvant dans ces quelques remarques sur Chostakovitch les prémisses de la définition de l'amour, soit il faut lire dans cette délivrance par rapport au désir la possibilité d'enfin s'oublier soi-même pour être parfaitement disponible à l'autre.

Le présent, c'est aussi pour Pascal le moment, le seul, pour être heureux:

Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l'arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point les nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste.
[...] Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.
Blaise Pascal, Pensées Brunschvicg 172, Lafuma 47

Pour Pascal comme pour L'Inauguration, il est terrible de constater que nous laissons filer entre nos doigts la seule chose qui nous appartienne et que nous tenons, le présent, au profit de chimères. Il est terrible de constater que nous préférons toujours ce que nous n'avons plus ou pas encore aux dépens de ce que nous avons. Nous comprenons ici pourquoi se libérer du désir est le préalable indispensable à la saisie, à l'occupation, du présent.

auxquels nous ne pensons pas à penser parce que nous nous disons que nous aurons toujours le temps de nous interroger là-dessus et parce que le défaut d'interrogation ne tient pas à la distance mais au contraire à la proximité eh bien de même exactement de la même façon la vie tout court à nos côtés ne nous paraît pas mériter l'attention la passion la curiosité l'effort de perception d'appréhension d'adhésion d'adhérence ne pas appartenir à ce registre de l'attention de la du de de puisqu'elle est là tout offerte à chaque instant disponible atteignable enveloppante dépourvue de la moindre forme et alors cette inattention qu'elle nous suggère ce défaut de présence à la présence de coprésence au temps d'habitation résolue claire joyeuse virile déterminée toutes fenêtres ouvertes à la lumière pascale de l'instant qu'elle provoque par son défaut de résistance de consistance de forme de moins de plus de structure de cadre de de de de c'est la mort qui c'est justement la mort qui mais bon.
Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents p.285