Il y avait longtemps que j'avais retenu la date du 8 décembre, et joignant l'agréable à l'agréable, j'en ai profité pour rencontrer Philippe[s] dont j'avais découvert le blog en avril.

Bien m'en a pris, car Philippe[s] fait une recension sérieuse et synthétique de l'intervention de Renaud Camus, ce qui va me permettre de raconter mes souvenirs sans ordre ni continuité, et sans dissimuler l'amusement qu'a provoqué cette longue soirée. Ne comptez donc sur moi ni pour l'exactitude, ni pour l'objectivité, d'autant plus que je n'ai pas pris de note et que ma mémoire est éminemment déformante.

Il s'agissait d'une table ronde au cours d'un colloque intitulé "Plaisir, souffrance et sublimation" (j'ai cru comprendre ailleurs (trop bu, je ne sais plus quand ni où) qu'il s'agit d'échapper à la souffrance due au plaisir par la sublimation), table ronde qui s'avéra une longue table rectangulaire en verre prévue pour cinq personnes. L'amphithéâtre est sombre, seule la scène est réellement éclairée, il n'y a pas de chaise ou de fauteuil mais des gradins en béton, sans table ou tablette permettant d'écrire autrement que sur ses genoux (on est pourtant dans une université). L'architecte a dû s'apercevoir que c'était terriblement froid (et inconfortable (cela doit éviter que les étudiants s'endorment)) et a fourni dans le sursaut d'un remords des rectangles de moquette pour s'asseoir.

Jean-Michel Devésa porte un pantalon de cuir avec une veste. C'est la première fois que je vois cette association. Il se montrera extrêmement gentil et courtois (charmant, arrangeant, disponible) durant toute l'interview et toute la soirée; pourtant, ses premiers mots m'ont surprise, et pour tout dire, plutôt déplu : «Je vous ai invité Renaud Camus, même si cela doit faire grincer quelques dents...»
Qu'est-ce à dire? Impression fugitive que ce professeur pense (espère, voudrait?) se donner l'image d'un rebelle contre l'ordre établi en osant inviter Renaud Camus... Je regarde la salle, remplie surtout d'étudiants d'une vingtaine d'années. Je doute que leurs dents grincent, je doute même qu'ils comprennent quoi que ce soit à cette allusion. A moins que Jean-Michel Devésa n'ait fait une première présentation de l'œuvre camusienne dans des cours précédents?

Ce sera en fait la faiblesse de l'intervention RCienne : par peur de se répéter et de dire toujours la même chose (parce que j'étais dans la salle, me confiera-t-il plus tard: mon dieu, je n’aurais dû me découvrir qu'après la fin de l'intervention!) Renaud Camus a peu développé des points qui certes sont limpides pour des camusiens avertis mais ont dû paraître bien énigmatiques aux étudiants présents. Je pense en particulier à un développement sur le même et l'Autre suite à une question de JM Devésa qui a dû paraître obscur, car que le même soit l'ennemi ne doit pas aller de soi dans la tête de l'étudiant lambda. Je pense également à la dernière phrase, "je suis du côté de Cratyle contre Hermogène" (citation à peu près) dont je parierais qu'elle a dû leur sembler du chinois.

Je n’ai pas assisté au début du colloque, mais je suppose que cette table ronde est intervenue comme une bouffée d’air frais, un moment de légèreté dans une atmosphère ô combien sérieuse. Une image irrespectueuse ne m’a pas quittée, celle de l’étudiante en sociologie dans Le Magnifique, un film de Broca avec Belmondo qui montre une jeune étudiante écrivant très sérieusement une thèse sur la littérature populaire, le désir, la violence,... (J’évoquerai plus tard cette idée avec un libraire (j’anticipe) qui me répondra en riant « Oui, ce n’est pas dans ces colloques qu’on baise le plus»).

Renaud Camus a un don pour faire rire les salles, j’en suis persuadée (j’ai essayé de me souvenir sur ce point de son intervention à la Sorbonne en novembre 2003, mais sans succès). Son aveu tranquille dès le début, le sexe, l’homosexualité, a été la source de beaucoup de plaisir, et pas de souffrance, m’a paru déjà alléger l’atmosphère. Je n’arrive pas à me souvenir du premier rire dans la salle, mais rires lorsque JM Devésa lui dit : «Mais tout de même, dans Tricks, telle page, un partenaire vous demande de lui donner des gifles, et vous obtempérez. — Oui, mais cela m’ennuie, je veux dire que je trouve cela ennuyant, lassant (et il a l’air si ennuyé rien qu’à y penser, qu’un souffle d’ennui parcourt la salle et la salle rit). Je peux le faire s’il y a des compensations par ailleurs, mais pas trop longtemps.»
Rires à nouveau quand il évoque le FARH, les discours militants à la syntaxe insupportable «J’y allais parce qu’il régnait une certaine activité dans les couloirs, dans les toilettes. Voilà : je suis pour l’action, pas pour les discours»..

Jean-Michel Devésa semble décidément vouloir tirer Renaud Camus du côté du militantisme. L’une de ses questions aurait voulu établir par exemple quelque chose du genre «Renaud Camus, en écrivant Tricks, vous avez voulu provoquer et remettre en question la société avec votre corps». M’a frappée la volonté quasi-continuelle de lire du second degré dans Tricks, de chercher des messages et du sens sous toutes les phrases, alors que Tricks me paraît si reposant dans son immédiateté. (Mais bon.)
Bien évidemment, Renaud Camus a résisté à ce mouvement, il ne se laissera pas entraîner sur ce chemin qui lui est à peu près étranger, et après quelques secondes d’hésitation, s’en tirera élégamment par l’humour.

Par exemple Jean-Michel Devésa posera cette question «Que pensez-vous du rapport contemporain au corps?», provoquant la perplexité camusienne: «Le rapport contemporain au corps ? On est en plein syntagme figé. De quand date «le corps»? des années 70?» Passé le premier moment de surprise devant cette question, rétablissement camusien qui conclut sur un ton dont la conviction provoquera des rires: «Je suis très mécontent du rapport contemporain au corps». Est-ce à ce moment-là qu’il développera le regret de la disparition d’une certaine douceur des tricks, des rencontres « sans hier » mais avec parfois de longs lendemains (évocations de « mon meilleur ami, rencontré dans un jardin public derrière Notre-Dame »), la constatation qu’aujourd’hui, le foutre (définition du trick donné au début du débat) « tombe comme un couperet » (sic, pour une fois), que les corps se séparent aujourd’hui très vite, que toute la socialité «comme je crois qu’on dit» a disparu ?

Jean-Michel Devésa a étudié Du Sens autant que Tricks, avec attention et honnêteté. Je n’ai pas compris ce qu’il cherchait à faire en posant plusieurs fois des questions sur l’identité, l’identitaire, le même, les bien-pensants, questions auxquelles RC se dérobera toujours : tendait-il des perches à Renaud Camus pour lui permettre d’exposer ses idées, aurait-il souhaité quelques idées subversives pour pimenter son colloque, voulait-il se donner une image de libre-penseur ou de révolté ou d’agitateur?
Je ne sais pas. Mais il a été, à la fois durant la table ronde et après, d’une parfaite correction et d’une parfaite gentillesse.