Après la table ronde, l’assistance et les divers invités du colloque se voient proposer deux vernissages.

Longue déambulation dans la ville. Je coince mes talons entre les pavés bordelais, nous bavardons. Philippe[s] a malheureusement dû nous quitter. Le premier vernissage a lieu dans une librairie appelée La mauvaise réputation. On dirait une librairie gay, mais finalement c’est plus généralement une librairie érotique. Je suis un peu embarrassée, j’ai peur de gêner. Je me réfugie dans le rayon policier, j’en profite pour feuilleter Pahlaniuck qu’on m’a recommandé récemment. J’entends des bribes de conversation, Renaud Camus est présenté à (ou on lui présente) bon nombre de personnes, universitaires, écrivains, lecteurs... (du moins il me semble, de loin). Je crois comprendre qu’une jeune professeur italienne lui promet de faire acheter Tricks à sa bibliothèque universitaire: —Oui, vous avez raison, c’est tout à fait un livre pour des étudiants. La jeune femme croit que Renaud Camus plaisante. Il tente de la détromper, je dis «tente», parce que je ne suis pas sûre qu’elle ait compris (qu’elle ait pu accepter) qu’il était réellement sérieux (du moins je crois, je pense, j’espère qu’il était sérieux. En tout cas moi, j’ai entendu cette phrase au premier degré, c’est pour cela qu’elle était amusante et charmante.)

Un homme au pull bleu électrique sous un blouson porte en bandoulière sur l’épaule un sac invraisemblable, une sorte de coffre d’une vingtaine de centimètres sur trente et sept d’épaisseur, en ce qui me semble du poil de chèvre fauve : «Vous êtes Renaud Camus ? Je vous lis depuis longtemps...» Je bois un verre de vin rouge devant la librairie (personne ne boit dans la librairie), je fais un tour devant les photos/tableaux exposés. Les lampes de chevet me plaisent, les abats-jour sont montés dans des guêpières, il faudra que j’y pense si j’ouvre un jour une maison close. Je cherche en vain un livre de Tati dont a parlé Matoo dans un de ses posts récents, je regarde quelques livres de ou sur Pasolini, un livre japonais amusant et coloré de photographies de dildos, un album de cunts à colorier, de petits livres avec des photos de pin-up...

Vers huit heures et demi nous sommes entraînés vers le second vernissage de la soirée. Pendant que notre troupe s’allonge dans les rues de Bordeaux, JM Devésa nous parle de Jacques Abeille, surréaliste de la dernière heure, qui écrit des romans érotiques sous le nom de Léo Barthe: «Je pense que ses livres sont trop bien écrits pour plaire, je ne vois pas qui lirait des livres érotiques aussi bien écrits». Renaud Camus et moi rions, RC avait en effet répondu plus tôt à une question sur Tricks («comment avez-vous écrit ce livre, écriviez-vous tous les jours ou avec du recul?») qu’il l’avait écrit «sur le motif: jamais un livre ne m’a demandé aussi peu d’efforts, n’a nécessité aussi peu de relectures et de corrections et ne m’a rapporté autant d’argent.» Il en avait tiré la règle générale que pour qu’un livre soit profitable, il fallait qu’il ne soit pas travaillé...

En chemin nous apprenons qu’un buffet nous attend sur les lieux du second vernissage, une «œuvre éphémère culinaire» dit drôlement JM Devésa. J’ai cru sur le moment qu’il plaisantait, mais en recherchant l’adresse de ce second lieu (afin de vous y envoyer tous, y a pas de raison), je me rends compte qu’il reprenait strictement les termes du programme.
Nous gravissons un escalier en bois, je franchis la porte et me trouve nez à nez avec des rangées de bocaux poussiéreux cachetés à la cire rouge contenant des capsules, des coquillages, etc (je n’ai pas regardé de très près, j’étais trop éberluée) sur des étagères qui courent le long du mur. Je comprendrai plus tard que nous sommes dans une «épicerie d’art» (17 rue Elie Gintrac). J’entends Renaud Camus être présenté au maître des lieux, Isidore Krapo: «J’aime beaucoup votre nom».

C’est une grande pièce cubique, avec une mezzanine. Les murs sont en briques rouges (pas la brique solognote ou lilloise, mais la brique version parpaing), le plancher et la mezzanine en bois brut, l’art est... (j’ai beaucoup réfléchi au mot que j’allais employer), l’art (tableaux et photos) est terrible. Ce que je préfère est une grande affiche qui représente un visage de profil en gros plan la tête en bas, en tellement gros plan qu’on met un moment à comprendre ce que c’est, l’oreille du garçon est pliée ficelée par du fil noir. Qui m’expliquera pourquoi cela m’évoque Berlin ?

La pièce se remplit d’étudiants, de personnes plus âgées, professeurs, journalistes, autres (?) Nous avons droit à un petit discours, qui remercie Isidore Krapo de son accueil et de son engagement artistique, pour les risques (artistiques) qu’il accepte de prendre. Horreur et dammnation, il y a réellement une œuvre éphémère culinaire, une femme a été reconstituée à partir de tranches de saumon parfumées à l’aneth sur une grande table, les cheveux figurés par des lamelles de carottes, les seins par des dômes de saumon, la ceinture par des morceaux de poivrons, les yeux par des champignons ou des olives (je ne sais plus bien). Nous apprenons que lorsque nous aurons dévoré les victuailles, nous découvrirons dessous un véritable tableau. Un bassin d’eau avec des rondelles de citron est prévu pour se rincer les doigts au fur à mesure puisque nous sommes censés manger avec les doigts. Un homme entre corsaire et tavernier servira inlassablement du vin blanc dans de petits verres.

Très vite Renaud Camus réapparaîtra une fourchette à la main, pour quelqu’un qui se plaint d’être un handicapé social je trouve qu’il se débrouille plutôt bien. Pour ma part je retarde autant que possible le moment de me salir les doigts, dévorant champignons et carottes. L’atmosphère est vraiment incroyable pour moi, j’ai l’impression d’être dans un film des années 70 (aux vêtements près), de nager dans les archétypes. Mais bon. Comme je n’ai aucune expérience de ce genre de sôteries, après tout je n’en sais rien. J’échange parfois quelques mots avec RC, au hasard de nos déplacements. Je ris. «Qu’est-ce qu’il y a ? Dites ! — Je me demande comment vous allez raconter tout ça dans votre journal.» RC sourit.

Plus tard les deux libraires de "La mauvaise réputation" nous rejoindront, et je bavarderai beaucoup avec l’un d’eux. A un moment je revois l’homme au sac en poil de chèvre, je le fais remarquer à mon compagnon, je lui dis que je trouve ce sac fantastique, il croit que je me moque «Oui, je me disais justement, il me manque quelque chose pour descendre les poubelles! —Mais non, je suis sérieuse, la seule façon de ne pas abîmer les livres, c’est d’avoir un sac rigide.» J’interpelle le type, lui fait part de mon admiration, il nous explique que c’est un sac de l’armée suisse des années 20. Plus tard nous aurons la surprise de voir un inconnu interpeler l’homme au sac «Oh, mais vous avez un sac militaire suisse!» Damned, ça doit être une secte!

A un autre moment je me ridiculise à jouer avec Renaud Camus à choisir des hommes dans l’assemblée. Il a l’air absolument catastrophé par mes goûts, j’ai très honte. Lui a finalement de la chance, celui qu’il avait repéré (pour Jean-Paul, m’a-t-il pudiquement expliqué) lui sera présenté par je ne sais plus qui et restera à discuter avec lui jusqu'à la fin de la soirée. Je souris en me disant que Dieu fait finalement bien les choses quand Il veut.

Un petit groupe veut finir la soirée dans une brasserie. Le libraire y va, je suis prête à suivre le mouvement, je dis au revoir à Renaud Camus qui préfère rentrer à l’hôtel. Je me retrouve à table avec Marie L. en face de moi, mon libraire à gauche, Jacques Abeille à droite. Celui-ci me paraît fin, cultivé; Marie L. est une jeune femme sérieuse, posée, retenue. Ce qu’elle dit de sa manière d’écrire (elle discute avec Jacques Abeille) me donne une impression favorable, même si je doute que les sujets de ses livres me passionnent. Elle semble utiliser une écriture minimaliste tandis que Jacques Abeille serait plus baroque. Je suis un peu perdue parmi ces érotophiles, je découvre d'autre part sans déplaisir que j'ai fait un contresens concernant mon voisin de gauche (encore de quoi faire rire RC).