Le monde du RER n'est pas du tout celui qu'on vous raconte. On vous ment.

Je rentre chez moi, rame calme, silencieuse, sièges inégalement occupés.

Une jeune fille s'assoit à côté de moi, je lève la tête, elle tient un micro, France Culture ou France Inter, je ne sais plus.
— Bonjour, je fais une enquête sur ce que lisent les gens dans le RER. Ça vous ennuie que je vous interroge?
— Non, non. (Dans mon cerveau, panique à bord et profond amusement, d'une part à cause de ce que je lis, d'autre part à cause de cette impression de "déjà vu".)
— Que lisez-vous?
— Je lis Été, de Renaud Camus. (Je simplifie le nom. Faisons simple, oui, la suite risque d'être suffisamment coton comme ça. Surtout ne pas en dire trop.)
— Qu'est-ce que ça raconte?
— Ça ne raconte rien. (tête de la jeune fille (elle est vraiment toute jeune)) Ce sont des collages, des citations, et puis des souvenirs de l'auteur. (Je voudrais bien faire le minimum de fautes de français en parlant. Combien de fautes de syntaxe suis-je en train de faire, de combien de relâchements syntaxiques suis-je coupable?)

Je ne sais plus ce qu'elle a demandé. J'ai balbutié quelque chose sur "un livre écrit après la fin du Nouveau roman". Je ne sais pas pourquoi je dis ça, je reste persuadée que les Eglogues interviennent quand on n'écrit déjà plus de Nouveaux romans, mais après tout, je n'en sais rien. J'ai la voix qui tremble, tu parles d'un exercice au débotté...

— Vous pourriez nous lire un extrait représentatif?
Je regarde le livre, ouvert à la page 108 : «cherchent dans son salon l'endroit où il peut bien cacher son héroïne et découvrant au fond d'une urne un peu de poudre légère, ils la prisent: c'étaient les cendres de la baronne.»

Bon, on va peut-être éviter... Remontons. Je tourne deux pages. Page 104, ça m'a l'air très bien: « Cette arrière-grand-mère, qui avait dansé avec Napoléon III, à Riom, ne doit pas être confondue, bien sûr, avec celle, tout aussi pittoresque, mais dans un autre genre, qui détestait Roanne, bien qu'elle en tirât sa fortune, et n'eût de cesse que son mari ne l'en arrache. ON N'A PAS ENCORE TROUVÉ LA BONNE MANIÈRE D'ANALYSER EN JOURNALISTE, SOIT AVEC LES MOTS DU PLUS GRAND NOMBRE, DES LIVRES DONT LES HABILETÉS TECHNICIENNES ÉCHAPPENT AUX PROFANES, OU DU MOINS S'APPRÉCIENT D'AUTANT MIEUX QUE LA LECTURE EN DEVIENT PLUS SAVANTE. (Ah très bien, quelle chance de tomber justement sur cette citation.) A celle-ci, et à un hypothétique ancêtre qui aurait eu la tête tranchée à Feurs, en 1793, je dis un certain préjugé contre le Forez, que n'a renversé tout à fait que la lecture du beau livre de Michel Chaillou, Le Sentiment géographique. Encore ce récit évoque-t-il assez peu les deux villes que je viens de nommer, mais bien davantage la Venise du Centre, qu'un réseau étrangement entrecroisé de raisons inégales, outre son surnom, depuis longtemps me préparait à aimer. C'est là que serait né, si j'en crois certains renseignements, l'auteur d'Eden, Eden, Eden. C'est aussi la patrie de Boulez. Le nom «La Diana» désigne non seulement la salle du chapitre, mais aussi l'association, très active, paraît-il, chargée de préserver, comme on dit, le passé de la ville. Vous sortiez, après une nuit écoulée au 14 du quai des Eaux Minérales, de l'Hôtellerie du Lion d'Or, au pied du mont de Brisson qu'obscurcissait naguère un orme immense: «De loin, on l'eût pris pour la tête empanachée d'un géant couché dans la plaine et à qui les monts du Forez servaient d'oreiller...»

Je lis lentement, j'articule, je m'applique, j'oublie des liaisons. Quand j'ai fini, la jeune fille coupe son micro et me dit: — Oui, c'est bizarre. Vous y comprenez quelque chose? — Oui, à peu près tout. Euh, je veux dire (pensée affolée à l'adresse de l'auditeur qui entendra ce mensonge) que plus on lit, plus on comprend (mais ce "plus" n'est pas une question de quantité mais de distance: plus on avance, plus on suit, si je puis dire. Inutile de se lancer dans des explications, vraiment.)

Elle me quitte, part à la recherche du lecteur suivant. Cette émission ne sera peut-être jamais "montée", si elle est montée, mon intervention ne sera peut-être pas retenue, et de toute façon, je ne sais même pas de quelle radio il s'agit. Mais quoi qu'il advienne, j'aurais lu quelques lignes d'Été pour le bénéfice de Radio-France, comme ça, lors d'un sondage au hasard dans un wagon de RER sur les lectures des Français.

Quelle bonne farce. J'en suis encore émue et incrédule.

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note le 09/12/2007, 11h45 :
je suis en train de lire Journal d'un voyage en France et je m'en veux énormément pour tout ce que je découvre. Que de temps perdu, j'aurais dû le lire plus tôt, tout de même.

Eté en voiture avec Jean-Christophe et Elizabeth au vernissage De Meyer à La Remise du Parc. [Parmi les photographies exposées], portraits, extraordinaire technique, trop précieux. Préfère les natures mortes, études de reflets et de transparence, fleurs dans les verres. Pédérastes et Médisante [surnoms donnés avant la Première Guerre mondiale au baron et à la baronne De Meyer.] Histoire des cendres de la baronne prisées pour de la coke. [Elles étaient conservées dans une urne, dans le salon du baron. Des visiteurs se présentent. On les fait attendre. Ils se demandent où le baron peut bien cacher sa cocaïne. Ils découvrent l'urne, l'ouvrent, et prisent son contenu. L'histoire ne dit rien de l'effet produit, sauf sur le baron, qui s'arrache les cheveux.]
Renaud Camus, Journal d'un Voyage en France, p.24