PA peut-il, ou non, être classé parmi les Journaux ?
Par ailleurs, comment parler des Chroniques ?

Tout est journal, je crois. Ou : ce qui n'est pas journal est journal dissimulé (à peine), ce qui est journal surprend l'idée qu'on se fait d'un journal (voir ces exemples et l'échange qui a suivi, dont la quatrième de couverture d' ''Aguets'').

Ou encore: qu'est-ce qu'un journal? Un journal se caractérise très simplement par une forme: une date en tête de l'entrée du jour. Dans ce cas Travers est le journal tenu une semaine de mars 1976. Mais que faire alors d'un journal comme celui de Gombrowicz, sans date, si je me souviens bien de ce que m'a dit Philippe[s]? Et si le journal de Gombrowicz est malgré tout un journal, alors Travers II en est un, puisque les sept chapitres ont les noms des jours de la semaine.

Ou alors: un journal se caractérise par son contenu, il raconte des détails de la vie de l'auteur, ou la vie vue par l'auteur ("ma vie"/"la vie", jeu du journal). Mais dans ce cas, une autobiographie devrait être un journal. Si elle n'en est pas un, c'est qu'elle ne se présente pas "par tranches". Le journal est avant tout, malgré tout, la vie au jour le jour, même quand il (ou elle) est recomposé comme dans le cas de Claude Mauriac.


Ma thèse : Tous les livres publiés avant Journal romain sont des fragments de journaux plus ou moins dissimulés, plus ou moins avoués, ils peuvent être également une autobiographie, dans le sens où ils racontent des événements de l'enfance, de la jeunesse ou de l'histoire familiale.

Comment expliquer cette tentation à laquelle RC ne veut pas céder franchement, avec laquelle il joue constamment? La peur du lyrisme, du sentimentalisme et de la sincérité expliquent sans doute cela. (voir la fin de ce message, cf cette citation et « quand j'entends un critique parler de la sincérité d'un auteur, je sais que soit le critique, soit l'auteur, est un imbécile.» (Nabokov, ''Feu Pâle'', commentaire du v.172)

Renaud Camus mettra dix ans à s'autoriser à écrire un journal. Il trouvera une astuce: il fera une promesse à un jury. Il peut enfin écrire son journal à visage découvert, puisqu'il l'a promis.
On trouve dans Travers p.76 : «DÈS LORS LE BUT DE TOUT CECI N’EST-IL PAS DE SE DONNER LE DROIT D’ÉCRIRE UN «JOURNAL»?
«Néanmoins, comme je crains d'avoir oublié, plus tard, lorsque ma chronique les aura rattrapés, les événements que je suis en train de vivre, je les note également, entre parenthèses, puis entre crochets s'il en survient de nouveaux durant la narration des précédents, ou doubles crochets, ou triples, etc.» Été, p.261

Remarquons que c'est exactement le procédé utilisé dans la seconde version de Tricks, p.213 par exemple. Journal d'un voyage en France utilise un procédé quasi identique mais légèrement différent, qui ajoute des notes lors de la relecture du texte quelques mois plus tard.

Ce procédé permet(trait) le journal total: imaginons que soient entrés dans le journal les événements du jour, les réflexions et autres sur les dits-événements, mais aussi le travail du jour, ce qui donnerait par exemple pour 2001, incorporés au fur à mesure de leur écriture ou de leur copie, des morceaux de Du sens et des phrases de Est-ce que tu me souviens?
(Ce journal total n'est concevable que parce que l'auteur est écrivain: s'il était menuisier, il ne pourrait intéger dans le fil des jours le bois de la table qu'il travaille, ni les états successifs de la table. De même s’il était peintre : la toile finie a aboli tous les états précédents de la toile, la trace ne serait possible que par la photographie. Tandis qu'un écrivain peut intégrer les états successifs d’un texte dans un texte récapitulatif: ce qu'il écrit constitue véritablement sa vie, les heures de sa vie.)
Il y aurait la matière "brute" de Du sens au début de l’écriture du texte, puis quelques semaines plus tard les passages retravaillés. Du sens ne serait jamais publié isolément, sous un titre, il serait à recomposer à partir du journal couvrant la période de son écriture. Travail byzantin. Les Journaux seraient énormes, gros de tous les autres livres, il faudrait en prévoir plusieurs par an.

Matière brute, champs de ruine. Il y a dans tout cela un rapport entre la surface, d’un terrain ou des pages, couverte, et le temps, les signes laissés à travers le temps et à recomposer pour donner sens. Spatialité et temporalité.

Une datation antérieure, toutefois, a également été proposée, avec des arguments presque aussi convaincants. Quoi qu’il en soit, puisse du moins ce genre de problème donner au lecteur, s’il en reste, une idée des efforts nécessaires pour lui présenter, au nom de la Science, de la Culture, de l’Histoire et de la Vérité, des extraits rationnellement ordonnés de ce corpus en ruines, et lui faire comprendre que les étrangetés de certains passages ne trouvent leur éventuelle résolution que cent ou trois cents pages plus loin. A l’évidence le commencement, ici, dépend de la fin tout autant que l’inverse.
Renaud Camus, Été p.141


Edit le 6 avril 2008 : identification de source et remarques

DÈS LORS LE BUT DE TOUT CECI N’EST-IL PAS DE SE DONNER LE DROIT D’ÉCRIRE UN «JOURNAL»? (Travers p.76)

Du fragment au journal
Sous l'alibi de la dissertation détruite, on en vient à la pratique régulière du fragment; puis du fragment, on glisse au «journal». Dès lors le but de tout ceci n'est-il pas de se donner le droit d'écrire un «journal»? Ne suis je pas fondé à considérer tout ce que j'ai écrit comme un effort clandestin et opiniätre pour faire réapparaître un jour, librement, le thème du «journal» gidien? A l'horizon terminal, peut-être tout simplement le texte initial (son tout premier texte a eu pour objet le Journal de Gide).
Le «journal» (autobiographique) est cependant, aujourd'hui, discrédité. Chassé-croisé: au XVIe siècle, où l'on commençait à en écrire, sans répugnance, on appelait ça un diaire: diarrhée et glaire.
Roland Barthes par Roland Barthes, p.90




Néanmoins, comme je crains d'avoir oublié, plus tard, lorsque ma chronique les aura rattrapés, les événements que je suis en train de vivre, je les note également, entre parenthèses, puis entre crochets s'il en survient de nouveaux durant la narration des précédents, ou doubles crochets, ou triples, etc.
Été, p.261

C'est la description de Journal de Travers.