Ce qui m'intrigue chez RC

Ce billet reprend une réponse lors d'une discussion sur la littérature aujourd'hui: qu'est-ce qui fera date?

Si quelque chose me paraît faire date, c'est bien Vaisseaux brûlés: une écriture comme on pense et comme on vit, une écriture qui privilégie les associations d'idées et les coïncidences: foin des belles organisations rhétoriques en points et sous-points, voici la multiplicité des pensées, de niveaux extrêmement différents, nobles ou triviales, qui traverse la tête d'un homme, cet homme ayant par ailleurs de remarquables qualités stylistiques (j'appelle qualités stylistiques à la fois la richesse de vocabulaire, l'inventivité (réactivation de syntagmes figés, néologismes, jeu sur la syntaxe ou l'euphonie (les passés simples, par exemples) et le petit plus, bien sûr, qui n'appartient qu'à l'homme) et une culture générale, une curiosité, rares, qui mettent à sa disposition un réservoir sans fond de références; ce qui fait que la multiplicité des pensées qui traverse la tête de cet homme n'est pas exactement celle du tout venant.

Ce qui me fascine ici, c'est moins une écriture (une écriture, c'est tout de même le moins qu'on puisse demander à un écrivain!) qu'un mode de saisie du réel, réel approché sous deux formes: une forme sensible, le monde qui nous entoure, et une forme réfléchie, le monde de nos pensées, préoccupations, réflexions. Ce n'est pas de la philosophie, cela relève de la littérature à cause de la langue utilisée et de la maîtrise de l'écriture, ce n'est évidemment pas du roman, c'est parfois de la poésie. Qu'est-ce que c'est? (Oui, c'est peut-être une gigantesque prise de notes, de notes aux notes aux notes, tout simplement, tout bêtement. Rien de grandiloquent, n'est-ce pas? Et pourtant.)

Les Eglogues sont la même tentative et utilise le même procédé, mais en se servant d'un matériau plus restreint: la vie personnelle est peu évoquée, ou suffisamment transformée pour être indiscernable. (Cependant j'écris cela alors que le Journal de Travers n'est pas encore publié. Il est possible qu'il infirme cette phrase.) C'est le même procédé, mais qui utilise davantage la littérature et la théorie de la littérature.

Qu'est-ce qui vaut la peine ?

Je ne connais qu'un critère d'excellence: combien de lectures le livre supporte-t-il? Une, deux, dix? Le plaisir augmente-t-il à chaque lecture et s'enrichit-il de tout ce qu'on a lu par ailleurs? Chaque lecture donne-t-elle envie de relire tous les livres pour mieux saisir le jeu des parties avec l'ensemble?

Le plaisir de l'évidence

J'aime les notations que j'appelle "bêtes", c'est-à-dire évidentes, simples, mais que l'on ne s'autorisait pas — qui n'étaient pas autorisées — en cours de philosophie : oui il y a des délires chez Platon, oui les interlocuteurs des dialogues sont souvent d'abominables lèche-culs (sic, p.679), oui on ne comprend jamais parfaitement ce qui fonde le pouvoir, la délégation de pouvoir, ce qui est donné ou reçu ou partagé de qui et par qui chez Hobbes. (non je n'ai jamais compris l'enthousiasme pour Hegel, mais cela n'est pas dans Rannoch Moor).

Et oui, c'est le même émerveillement en lisant les Grecs de constater «extraordinaire profondeur et la durée, au sein de la civilisation occidentale (et sans doute un peu plus), de jugements, opinions ou préjugés qui ont travers vingt-cinq siècles pour venir mourir à nos pieds, tués par le tardif triomphe de la lente révolution égalitaire.» (p.633)
(A cela près que je ne crois pas que ces jugements, opinions ou préjugés vont mourir ainsi. Ils renaîtront, ils sont déjà renés une fois.)

Non je ne partage pas l'opinion camusienne sur Tocqueville, je crois Tocqueville très grand, son "air de rien" fait partie de cette grandeur: tout ce qu'il dit paraît si simple, si évident... (Et je comprends mieux l'impression que j'ai eue en lisant La Dictature de la petite bourgeoisie: impression à partir de quelques dizaines de pages que le livre éprouvait la tentation de la philosophie politique, impression qu'il lui manquait deux cents ou trois cents pages pour faire un tome solide d'analyse politique et ne plus être un pamphlet, impression logique si on pense aux lectures qui ont accompagné l'écriture de ce livre.)

Extrait d'un article d’Art-press de juin 1990

Jacques Henric. Lisez-vous des écrits autobiographiques, des journaux intimes... ?
RC : J'en ai beaucoup lu, j'en lis encore fréquemment, Amiel, Guérin, Gide, Virginia Woolf, des contemporains... C'est un genre qui me passionne, parce que c'est celui où le rapport entre l'écriture et la vie, entre les mots et les choses, si l'on veut, est le plus étroit ; celui où l'on semblerait avoir le plus de chances de réaliser ce contmuum entre la phrase et les heures, ce nappé qui est au fond l'une de mes grandes utopies. Quand le journal prend des proportions aussi déraisonnables que le mien, il a tendance à dévorer l'existence, et le diariste fou, «je», peut s'offrir l'illusion d'écrire directement le passage du temps, de plaquer sans intermédiaire ses lettres, ses virgules, ses guillemets sur les jours, sur les ciels sur tout ce qui survient : de mener une vie entièrement écrite. L'important pour moi n'est pas tant l'influence de la vie sur l'écriture que celle de l'écriture sur la vie.

J.H. Cette importance donnée à l'écrit autobiographique, est-ce une façon de signifier que les autres grands genres littéraires (le roman, la poésie, le théâtre...) seraient devenus caducs à vos yeux ?
Oh là là, pas du tout ! Peut-être même le journal représente-t-il dans mon cas une sorte de soupape de sécurité, qui me débarrasserait d'un vouloir-dire envahissant, d'une terrible volonté de discours dont je ne saurais que faire dans des travaux disons plus «textuels», plus «scripturaux», pour employer une terminologie légèrement archaïque... Peut-être pourrais-je dire, en caricaturant à peine, que je tiens un journal pour me débarrasser du sens... Voici une autre utopie : tordre le cou au sens, une bonne fois. C'est alors qu'on doit pouvoir se colleter à la «littérature», enfin !



Le journal permet de donner une forme à la vie, c'est ce qui influe le style. J'ajoute encore quelques lignes de cette interview:

Je ne vois pas, pour ma part, de contradiction entre la forme et la liberté (non plus d'ailleurs qu'entre la loi, en tant que telle, et la liberté) ; ni même entre la forme et le plaisir, pas du tout ; non plus qu'entre la forme et l'expression, ou l'émotion... La forme est un moyen d'expression, de connaissance, de connaissance de la sensation. Je crois même qu'elle la précède, qu'elle la crée. L'art, en tant qu'il est forme, invente la sensation , nous la propose. Je crois que le bonheur, c'est le style. Et le style, la liberté. Une vie qui s'affranchirait totalement de la forme, de la distanciation, de l'écart, de la réflexion sur ses propres structures, de la «stylisation» même, à défaut de style, une telle vie serait vouée à la tristesse essentielle qui est celle du stéréotype, de la répétition, du défaut d'autonomie non seulement de la parole, mais du geste, et des jours...

La photographie

La photographie, vérité d'une époque et non d'un homme, portrait social et non portrait humain?

On dirait donc que la photographie s’obstine à révéler une vérité qui n’est pas psychologique (l’homme qu’elle me présente comme étant moi je ne le reconnais pas, je ne m'y reconnais pas, sa tristesse et son amertume me sont étrangères), mais sociale et, dirais-je, historique (l'homme qu'elle me présente comme étant moi correspond bien à ma situation historico sociale objective, celle d’un écrivain ignoré par son époque ou bien vilipendé par elle, au choix, et dont on voit parfaitement, à l’image, non seulement les conséquences sur lui de ce statut inconfortable mais aussi, en amont, les raisons pour lesquelles il était absolument impossible qu’il en allât autrement et qu’à cette époque il plût). En ce sens, les photographies que nous conservons (tandis que toutes les autres, grâce à la complaisance de Luc, sont éliminées) sont des mensonges : ce divorce d’emblée inévitable, entre mon siècle et moi, elles le dénient autant que faire se peut.

Renaud Camus, Rannoch Moor, p.383

critique de Rannoch Moor

Destiné au forum Critiques libres:

Voici le dix-huitième tome du journal de Renaud Camus. C'est finalement toujours la même surprise: comment, en écrivant jour après jour depuis dix-huit ans, l'auteur réussit-il chaque fois dans un même mouvement à nous conter éternellement les mêmes agacements, les mêmes inquiétudes, les mêmes déplorations, et à nous entraîner toujours sur des chemins neufs et de nouvelles découvertes, à nous donner encore et encore envie de lire, de voyager, de voir, de goûter, de juger?

Chaque tome a sa tonalité propre. Ce journal est le plus serein, le plus calme, le plus tranquille depuis des années, malgré les problèmes de santé (problèmes en grande partie esthétiques, il est vrai) et les éternels problèmes d'argent; peut-être, tristement, parce que l'auteur semble prendre son parti d'un certain nombre de faits: il est trop tard, le paysage français est irrémédiablement abîmé, il est bien tard, ses livres ne sont ni connus ni reconnus, il est si tard... Allons, courons encore la terre sur les traces de ce que nous avons aimé, ne nous laissons pas abattre, proclame irréductiblement ce journal qui ne cèdera jamais.

Et nous voilà en Ecosse. Quarante ans plus tard l'auteur met ses pas dans les pas de ses souvenirs d'étudiant et nous entraîne, mêlant descriptions de jardins, de maisons, de châteaux, de souvenirs, partant à la recherche d'une vieille dame ou d'un rocher, mettant la même passion à se faire expliquer la vie de Tristram Shandy et les péripéties de ses tombes qu'à retrouver la logeuse de ses vingt ans, donnant son avis sur tout, des rideaux qui assombrissent les manoirs à la manie des femmes de chambre de vous chasser à coups d'aspirateur dès neuf heures du matin. Il y a une énergie inépuisable chez cet amoureux des ciels et des soirs (espéréphile, nous dit-il), et les plus paresseux finissent par se laisser tenter: peut-être, oui, finalement, peut-être, un séjour en Ecosse...

L'autre grand thème de ce tome de journal est les livres, les livres écrits, les livres en cours, les livres à écrire, les livres lus. Renaud Camus nous laissera un témoignage irremplaçable sur les rapports entre un auteur difficile, car exigeant sans être populaire, et ses éditeurs, soucieux à la fois de s'assurer d'un auteur dont ils sentent la valeur et de ne pas prêter le flanc à des attaques judiciaires. On admirera au passage la technique très particulière de Renaud Camus qui, de journal en journal, finit toujours par réussir à écrire tout ce qu'il voulait écrire, nous rapportant dans le journal 2003 ce qu'on l'a obligé à couper (ou au contraire ce qu'on l'a obligé à rajouter) dans le journal 2000, et sans doute nous préparant déjà dans le journal 2005 tout ce qu'il n'a pu écrire dans le journal 2003... Cette obstination est très drôle pour le lecteur et fait naître l'admiration. Pensée émue cependant à l'intention des éditeurs qui font courageusement face à ce bloc inamovible...

La grande nouveauté de ce tome de journal est le commentaire suivi de lecture. Renaud Camus déplore depuis longtemps de ne pas lire suffisamment et surtout de ne pas lire "sérieusement", de feuilleter, de s'éparpiller. A son habitude il décide de faire face en s'attaquant à la racine du problème: l'emploi du temps. Désormais les matinées seront consacrées à la lecture, et c'est pour nous, lecteurs, un merveilleux cadeau. De Hobbes à Platon en passant par Sterne et Tocqueville, nous sommes invités à une promenade à travers les livres comme s'il s'agissait de villes et de monuments, Renaud Camus s'interrogeant sur tout, un détail de traduction, un mystère de publication (mais quel peut bien être le véritable découpage de Tristram Shandy?), reprenant ses dictionnaires de grec pour lire Platon et étant bien proche de se perdre avec délice dans les dédales philologiques où il nous entraîne. Tout le charme de ses lectures est qu'elles ne sont ni pédantes ni effrayantes: de même que Renaud Camus sait montrer le détail d'une voûte ou d'un paysage depuis toujours devant nos yeux et invisible, il interroge le texte simplement et met en évidence des étrangetés ou des imperfections que nous n'aurions pas osé relever nous-mêmes.

Voilà un tome parfait pour découvrir le journal de Renaud Camus, un tome généreux qui donne envie de se lancer sur les routes et dans les lectures, un tome qui expose à merveille la matière, au sens premier, du journal : réflexions littéraires et architecturales côtoient les remarques les plus triviales à propos du quotidien ou de la santé et les rêveries les plus lointaines de paysages que l’on a ou l'on aurait aimés. Ainsi se mêlent les impressions, les pensées et les actes dans le tissu des jours.

Vendredi saint : musiques de l'absence

Bonsoir. J’ai préparé pour l’émission d’aujourd’hui un programme tellement chargé que je n’aurai pas beaucoup l’occasion de parler, je crois ; mais au fond, c’est aussi bien puisque nous sommes aujourd’hui le Vendredi saint, c’est-à-dire peut-être justement le jour où la parole, éventuellement avec une majuscule, défaille, le jour où peut-être la divinité atteint peut-être à son essence absolue qui est d’être absente, ou absence, ou pure absence. Le dieu est mort ou passe pour mort, c’est une absence en abyme : dans l’absence générale de Dieu il y a une absence encore plus marquée aujourd’hui et c’est peut-être cette absence, cette défaillance de la parole, du discours, de la phrase que vont exprimer les musiques que j’ai choisies de vous faire entendre aujourd’hui donc, dont certaines sont extrêmement prévisibles et d’autres un peu moins.

Très prévisible certainement, inévitable même, Les sept paroles du Christ sur la croix de Haydn, qui serviront un peu de structure à cette émission puisque nous entendrons à la fois l’introduction et le terremoto final ; et à l’intérieur de cette structure nous voyagerons beaucoup, toujours à l’intérieur de ce concept d’absence.
Donc Les sept paroles du Christ sur la croix, dans la version pour quatuor à cordes, l’opus 51, de Haydn, avait toutes les raisons qu’on a d’aimer cette musique qui ne sont que trop évidentes. J’en ajoute personnellement une, qui est peut-être moins attendue, qui est Cadix, la ville de Cadix. C’est un chanoine de la ville de Cadix qui avait commandé à Haydn cette œuvre, c’est là qu’elle a été créée, dans une église en plus souterraine qui s’appelait la Santa Cueva, et si je me permets de vous rappeler que cette émission est placée sous le signe de la cavatine, nous sommes là en pleine cavatine, dans une cave, dans une église-cave à Cadix. C’est une des très rares villes d’Europe qui soit tout à fait sur la mer à l’ouest, vraiment plus que sur la mer puisqu’elle est presqu’île, presque tout à fait une île, c’est une de ses rares villes qui bénéficie, jusqu’à l’extrême soir, de la lumière atlantique ; et je dois dire, de façon abusive mais je crois m’être déjà expliqué de cela, cette lumière atlantique est un des éléments que, comment dire, j’entends dans ce quatuor des sept paroles du Christ sur la croix dont nous allons entendre l’introduction par le quatuor Tatraï.

musique

Si j’ai choisi de vous faire entendre cette introduction aux Sept paroles du Christ sur la croix de Haydn dans la version pour quatuor à corde, ce n’est pas par hostilité à l’égard de la voix, la voix, la voici, celle du contre-ténor Charles Brett et celle de la soprano Noémie Rime dans le Jerusalem convertere de la première leçon de ténèbres pour les vendredis saints de Michel Lambert, et d’autre part dans l’Aleph, quomodo obscuratum est de la deuxième leçon de ténèbres pour le Vendredi Saint. «Jérusalem, convertissez-vous au Seigneur votre Dieu», «Aleph, comment l’or s’est-il terni ? Comment sa couleur éclatante s’est-elle obscurcie ? Comment les pierres du sanctuaire ont-elles été dispersées au coin de toutes les rues?»

[musique]

Nous venons d’entendre, de Michel Lambert, le Jerusalem convertere de la première leçon de ténèbres pour le Vendredi saint par Charles Brett, contre-ténor, et l’Aleph, quomodo obscuratum est de la deuxième leçon, par Noémie Rime, soprano, sous la direction de Ivete Piveteau.

Si figure maintenant, dans cette série de musiques du Vendredi saint, ou pour le Vendredi saint, le deuxième mouvement sostenuto molto calmo du deuxième quatuor de György Ligeti, ce n’est pas en raison d’un sens qu’il présenterait naturellement de lui-même qui permettrait de l’associer à cette série ; c’est en fonction d’un sens que, me semble-t-il, peut-être à tort, mais vous en jugerez, il autorise. Voici donc le deuxième mouvement sostenuto molto calmo du deuxième quatuor de György Ligeti parmi ces musiques de l’absence.

[musique]

Nous venons d’entendre le deuxième mouvement sostenuto molto calmo du deuxième quatuor de György Ligeti par le quatuor Arditti.

Vous conviendrez que parmi ces musiques du Vendredi Saint le miserere d’Allegri était mal évitable. Je sais qu’il figure désormais parmi les classiques favoris, au même titre que naguère l’adagio d’Albinoni ou le canon de Pachelbel, mais le voici du moins dans une version qui, me semble-t-il, est assez peu répandue, celle du Taverner consort sous la direction de Andrew Parrott. Elle se refuse certains des mélismes les plus attrayants des autres versions, elle a une certaine subtilité qui laisse quelquefois un peu frustré quand on est habitué aux autres enregistrements, mais là encore je vous en laisse juger. C’est une version qui, évidemment , puisque je vous la fais entendre, j’aime beaucoup.

[musique]

François Sérette me glissait pendant l’audition, «c’est quand même plus intéressant que le canon de Pachelbell». Soit! Inévitable et sublime, c’était le miserere d’Allegri par le Taverner consort sous la direction de Andrew Parrott. Vous connaissez le décor, la chapelle Sixtine, vous connaissez ce qu’on ose à peine appeler la mise en scène, les membres du chœur qui se retirent un à un, éteignant leurs lumières, la salle, la chapelle étant plongée à la fin, elle l’a été sans doute cette après-midi, tout à l’heure, dans l’obscurité, vous connaissez certainement aussi l’anecdote de Mozart enfant tournant l’interdiction de diffuser cette musique grâce à sa mémoire prodigieuse, l’écoutant et se précipitant à l’auberge, à Rome, pour la noter.

Nous allons rester à Rome, si j’ose dire, très superficiellement, parce que le compositeur dont nous allons entendre une œuvre est éminemment romain. C’est Giacinto Scelsi, qui était un vieux monsieur charmant que j’ai beaucoup vu à Rome à la Villa Médicis, qui était couramment là, très gai, très aimable, très courtois, très empressé auprès des femmes et portant toujours un petit chapeau extraordinaire de paysan monténégrin tel qu’hélas n’en portent peut-être plus beaucoup ces temps-ci les paysans monténégrins. Cette musique est donc très associée pour moi à Rome, mais non pas certes à cause de son caractère particulier qui lui va nous entraîner beaucoup plus loin, très loin, très loin, et peut-être hors du monde. Voici le Pranam II par Giacinto Scelsi, par l'ensemble 2E2M sous la direction de Luca Pfaff.

[musique]

Nous venons d’entendre le Pranam II, de Giacinto Scelsi, par l'ensemble 2E2M sous la direction de Luca Pfaff. Et dans ce voyage que nous opérons à travers les musiques de l’absence, et du coup à travers le monde et à travers les siècles, nous allons retourner un moment au XVIIe siècle, celui du Michel Lambert que nous entendions tout à l’heure, mais cette fois-ci avec un compositeur qui m’est très cher, Denis Gaultier, et nous allons entendre de Denis Gaultier, l'Allemande grave, Tombeau de Monsieur Blancrocher ou Les Larmes de Gaultier, par Hopkinson Smith.

[musique]

C’était l'Allemande grave, Les Larmes de Gaultier de la deuxième suite en la majeur de La Rhétorique des dieux de Denis Gaultier par Hopkinson Smith au luth. Musique éminement française, mais qui en même temps, par cette défaillance constante du vouloir-dire, par cette renonciation à la phrase, au discours, nous mène bien loin de la France, de l’Europe, bien loin de tout peut-être, bien loin en tout cas du discours, et peut-être si loin que ces musiques sacrées du Tibet. Nous allons en entendre maintenant un exemple : Offrande à Makahala, par le chœur harmonique de l'université tantrique de Gyuto.

[musique]

C’était Offrande à Makahala, musique sacrée du Tibet, par les moines de l'université tantrique de Gyuto. Et nous allons conclure ce voyage au cœur de l’absence de Dieu, il faut bien qu’il soit absent pour qu’on l’invoque, en revenant là d’où nous sommes partis, c’est-à-dire au quatuor de Haydn, Les sept paroles du Christ sur la croix, que je me suis permis de «farcir», si j’ose dire, de toutes sortes d’autres choses puisque nous n’en avons pas entendu les mouvements centraux, qui étaient les paroles-mêmes du Christ sur la croix, «Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font», «Femme, voilà ton fils», «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné» ou «Père, je remets mon esprit entre Tes mains». Nous avons fait ce grand voyage dans d’autres défaillances du Père ou du Seigneur ou du Dieu, mais nous allons revenir, donc, à ce quatuor de Haydn et à son esprit que j’espère de n’avoir pas trop profondément trahi en entendant le dernier mouvement, terremoto: «Il se fit une grande obscurité à midi sur toute la terre». Voici le dernier mouvement du quatuor Les sept paroles du Christ sur la croix de Joseph Haydn interprété par le quatuor Tatraï.

[musique]

Ce tremblement de terre du XVIIIe siècle, comme celui de Lisbonne, c’était le dernier mouvement Il terremoto du quatuor à cordes opus 51 Hoboken 3 de Joseph Haydn, Les sept dernières paroles du Christ sur la croix.

Chroniques ou journaux...?

Message de GC déposé le 12/04/2006 à 14h24 (UTC)

Constatant que le Journal d'un voyage en France est classé dans la rubrique "Chroniques", je ne suis pas certain de m'expliquer cette mise à l'écart des "journaux", à moins de considérer :

1/ qu'il est antérieur à la période d'écriture ininterrompue des journaux (qui commence donc avec le Journal romain)

2/ qu'il a été écrit en trois temps (phase manuscrite, en voyage ; phase de recopiage, entre crochets et en italiques ; phase d'ajouts aux épreuves, entre crochets et en majuscules) et que cette absence de linéarité/homogénéité ne correspond pas à la forme journal selon Renaud Camus.

Quelqu'un aurait-il d'autres hypothèses, ou quelque idée au sujet des miennes ?


***

En bonus : un lien vers le tableau de Jean Ranc dont il est question aux pages 292-293 (24 mai 1980).

Post-scriptum : je confirme l'impression de Jean-Paul Bayol concernant le taux d'erreurs typographiques, sensiblement plus élevé que dans les autres volumes que je connais de l'auteur.

                      ****************

Ma réponse le 02/11/2006

Je crois que le classement de Journal de Travers dans "Chroniques" permet de retenir la première solution : sont classés dans les journaux ce qui appartient au projet de journal, les journaux antérieurs ne font pas partie de ce projet, ils n'en sont que les ébauches, tentatives et tentation.

Cela renforce la cohésion des journaux considérés comme un ensemble à partir de Journal romain.


source

le 22/12/2007

Première rencontre avec Renaud Camus

En lisant Rannoch Moor, je me remémore les scènes où j'ai rencontré Renaud Camus en 2003, et je me dis "Ah tiens, il se passait cela" : c'est découvrir les coulisses trois ans plus tard.

(Je l'avais trouvé plutôt pâle et silencieux chez Sophie Barrouyer en juin, lors de la séance de dédicaces. Mais comme il se décrit toujours comme un parfait sauvage et que c'était la deuxième fois que je le voyais, je n'avais pas de point de comparaison ; j'avais donc supposé que c'était normal. Depuis, il semble se confirmer que le normal, c'est beaucoup d'humour et beaucoup de curiosité (d'ailleurs, pâle ou pas, il m'avait posé cette question: "Savez-vous si Jean Ristat habite encore Yerres?" (euuhh... qui? (depuis, je me suis renseignée, la réponse est non))).

Il faut dire aussi que ce jour de juin chez Sophie nous étions plutôt comiques dans le genre coincés à attendre en chuchotant sur les fauteuils et divan notre tour d'aller faire signer nos livres, avec cette crainte d'être importun ou ridicule... Mais qu'est-ce que je vais lui dire, j'y vais ou j'y vais pas?

Il faisait beau, Marie m'avait effrayée d'une courte phrase (je n'ai su qui elle était que plus tard, en octobre à Plieux), je n'étais pas bien sûre de reconnaître Luc que je n'avais vu qu'une fois six mois plus tôt (je suis si peu physionomiste que c'en est une malédiction), j'étais contente de revoir Franck et Eudes et de saluer Jacqueline. Je crois que c'est ce jour-là que j'ai vu Jean-Paul Marcheschi pour la première fois.

Voilà, c'est à peu près tout (je m'entraîne pour devenir journaliste à Gala).)

La Tay

Comme nous étions bien , dans notre jolie chambre au George Hotel, face à la Tay! Renaud Camus, dernière phrase de Rannoch Moor

*** Ah tant de promenades de ma jeunesse, écrit-il aussi, tant d'après-midi d'été, où ces mots me furent de compagnie fidèle: sur la colline enchantée, couronnée d'une fausse ruine, qui dominait Perth et d'où l'on voyait, des bord d'une abrupte falaise (le ms. porte ici illustre, mais c'est certainement l'effet d'une distraction: le grand rocher qui domine le fleuve, après sa sortie de la ville, le surplombe de deux ou trois cents pieds, j'ai pu moi-même m'en assurer lors d'une récente visite en ces parages (très agréable séjour au George Hotel, en plein centre)), la Tay****, large et lente, se diriger vers l'orient et la mer (1961-1963 : Joies de la chair et joie des sens, Qu'un autre s'il lui plaît vous condamne); [...]»
Jean-Renaud Camus, deuxième page (p.14) de Été

Les traductions et le malentendu créateur

On a déjà assez de mal à suivre, s'il faut en plus s'accomoder des distractions du traducteur, et des défauts de relecture de l'éditeur!
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.618

Fort bien, mais ce sont là des mots et des concepts, être, étant, essence, réalité, vérité de l'être en tant qu'il est, étantité, et j'en passe, sur lesquels ont été écrites des bibliothèques entières — je lisais récemment, à Paris, le dense petit livre de Barbara Cassin sur le poème de Parménide, Sur la nature ou sur l'étant, dont les trois quarts sont consacrés à des problèmes de traduction, justement [...]
Ibid. p.644

La discipline philologique est pénible, mais elle donne souvent un certain plaisir, quand on s'aperçoit, par exemple, que le texte qui est reçu par tout le monde est évidemment erroné et que, grâce à l'examen des manuscrits ou du contexte ou de la grammaire, on retrouve la bonne leçon, ce qui m'est arrivé quelquefois avec Marc Aurèle, et aussi avec Ambroise. C'est une discipline utile au philosophe, elle lui apprend l'humilité: les textes sont très souvent problématiques et il faut être très prudent quand on prétend les interpréter. C'est aussi une discipline qui peut être dangeureuse pour lui, dans la mesure où elle risque de se suffire à elle-même, et de retarder l'effort de la véritable réflexion philosophique.
Pierre Hadot, La Philosophie comme manière de vivre, p.60

«La Nature aime à se cacher (phusis kruptesthai philei)» [...] On peut ainsi voir toute une suite de sens nouveaux se dégager de trois mots énigmatiques, dont nous ne sommes même pas assurés de connaître le sens voulu par l'auteur. Il est possible en tout cas de parler de contresens créateurs, créateurs de sens nouveaux, puisque ces sens impliquent des concepts dont Héraclite ne pouvait même pas avoir l'idée. Cela ne veut pas dire que ces contresens soient créateurs de vérité.
Ce qui m'avait impressionné en 1968, c'est cette accumulation d'incompréhensions, d'interprétations fausses, de fantaisies allégoriques, qui s'étaient succédé tout au cours de l'histoire, au moins de la philosophie antique, par exemple l'histoire de la notion d'ousia, c'est-à-dire d'essence ou de substance, depuis Aristote jusqu'aux querelles théologiques des Pères de l'Eglise et des scolastiques. Quelle tour de Babel! Il est troublant de penser que la raison opère avec des méthodes tellement irrationnelle et que le discours philosophique (et le discours théologique aussi) aient pu évoluer au hasard des fantaisies exégétiques et des contresens.
Ibid., p.121

C'est fascinant, en effet. Finalement, il est probable que nous ne saurons jamais ce qu'ont réellement écrit les auteurs antiques, ce qu'ils voulaient véritablement nous transmettre. Et pourtant on continue à les lire, à les commenter. Quelle étrange obstination.

Les petites cuillères de la linguistique

C'est un véritable plaisir de découvrire la visite guidée dans les livres que propose Rannoch Moor, avec commentaire des traductions. Je ne savais pas que l'origine des mots était tabou(e?) en linguistique.

Est-ce la Revue internationale de linguistique qui par statut refusait tout article traitant de l'origine des mots? (Mais où diable ai-je bien pu lire cela?)
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.668



Cela m'a fait penser à ce passage que j'aime bien, même s'il rend moins bien en français :

C'est un fait curieux (et auquelle nul ne sait au juste quelle importance attacher) mais quelque 85% de tous les mondes connus de la Galaxie, qu'ils soient primitifs ou hautement avancés, ont un jour ou l'autre inventé une boisson dénommée le Djinnain Tonnyx — ou Gee-N'N-T'N-Hic, ou Djinn-nain-tôt-nique, ou l'une ou l'autre des mille variations et plus sur le même thème phonétique. Les boissons proprement dites ne sont jamais les mêmes et varient entre le «ChinantoNick» silvouplais, qui est de l'eau ordinaire servie légèrement chambrée au-dessus de la température ambiante, et le «jean en tunique» trékrasseux, capable d'occire une vache à cent pas; et à vrai dire, le seul trait commun entre tous ces breuvages, outre que leur nom sonne de manière identique, c'est que tous sans exception furent inventés et baptisés avant que les mondes concernés n'entrent mutuellement en contact.
Que peut-on déduire d'un tel fait? Il demeure totalement isolé. Quelle que soit la théorie de la linguistique structurale qu'on veuille envisager, il demeure en dehors de l'épure, et il y reste. Les vieux structuralistes s'irritent au plus haut point dès lors que leurs jeunes collègues abordent le sujet. Quant aux jeunes structuralistes, ils se passionnent pour la question et passent des nuits blanches dessus, convaincus d'être à deux doigts de quelque découverte primordiale et finissent par devenir avant l'heure de vieux structuralistes que leurs jeunes collègues irritent au plus haut point. La linguistique structurale est une malheureuse discipline amèrement divisée et nombre de ses pratiquants passent encore trop de nuits à noyer leurs problèmes dans les Ouizgui-Zodahs.
Douglas Adams, Le Dernier Restaurant avant la fin du monde, chapitre 24

Et c'est ainsi que j'ai bu des gin tonics pendant des années.

Marcheschi au musée Denys-Puech de Rodez.

Et donc j'y étais, non sans une vague appréhension et une sorte d'ironie intérieure (du type "A Dieu vat"), puisque j'accompagnais Rémi Pellet qui m'avait appris le vernissage et gentiment proposé de partager sa voiture tout en m'avertissant "C'est la première fois que je vais revoir Renaud Camus, l'atmosphère sera peut-être un peu tendue".

Par hasard (? ce point n'est pas très clair, mais sans importance), Jean-Paul Marcheschi a pris une chambre dans le même hôtel que RP, ce qui fait que nous le rencontrons dans le hall. Jean-Paul nous invite à venir prendre un thé au bar d'à côté, invitation que j'accepte tandis qu'RP préfère aller acheter un parapluie. — Je suis sûr qu'il va pleuvoir, il me faut un parapluie, je déteste me mouiller.
— Mais comme vous êtes bien élevé, vous abriterez les dames, et vous vous mouillerez quand même.
Plus tard, il pleuvra, et RP me dira avec satisfaction "J'avais raison" et je penserai "moi aussi".

Je prends donc un thé avec Flatters et cigarettes a-camusiennes (non mais). Il est pressé, il a rendez-vous dans dix minutes au musée, il est à Rodez depuis mardi, il me dit que tout le monde a été charmant, et que comme la conservatrice du musée était malade, il a pu visiter la ville sans cornac. Il a l'air très satisfait de ce qu'il a pu y découvrir.
Il me parle un peu du musée que j’ai vu en arrivant, une bâtisse de deux étages pas très grande mais bien proportionnée, avec de curieuses statues au niveau du haut des fenêtres du deuxième étage, des chiens dorés. Comme je sais que sont exposés des pétrés, je lui parle de la lumière (les pétrés selon moi ne donnent leur meilleur qu’à la lumière naturelle), il m’apprend que le musée n’est électrifié que depuis dix ans, et que le musée dispose d’un très bel éclairage naturel.

JPM file à son rendez-vous, RP arrive avec son parapluie. Nous gagnons le musée à pied.



La salle d’exposition fait tout l’étage. Le thème en est les bagnes de Cayenne. En face de l’escalier se trouve une première série de bagnards, couchés. Imaginez une série de silhouettes grandeur nature, dans ces poses torturées qui semblent naître de la cire, douze bagnards silhouettes blanches sur fond noir, arc-boutées ou bandantes, les bras souvent figés à l’équerre comme des poupées ou des mannequins dans un geste de défense ou d’imploration. Cela évoque parfaitement la souffrance, la douleur, et je ne sais si cela naît des tableaux, mais ce que je ressens le plus, au milieu de tous ces tableaux de bagnards, c’est la solitude infinie de chacun au milieu des corps de tous les autres. Est-ce parce que les bagnard ont taille humaine et qu’ils sont chacun enfermés dans les limites de leur tableau, dans la nuit de leur toile individuelle; ou est-ce parce que je ne peux imaginer cette condamnation, cet emprisonnement, que comme une immense solitude dans la promiscuité ?

A gauche se trouvent d’autres bagnards, debouts, à droite des pétrés. Je fais cette expérience si commune de la re-connaissance, ce sont les tableaux que je connais déjà qui me plaisent le plus, ils se distinguent des autres par je ne sais quoi d’amical, ils m’accueillent, pensée pour Proust et Bergson. C’est la première fois que je vois autant de bagnards d’un coup, je crois qu’ils n’étaient pas destinés à une telle présentation initialement, ils devaient être répartis dans les cellules même du bagne de Cayenne. «Faire masse» leur convient bien (à mon avis, d’autres personnes sont plus hésitantes sur ce point); comment donner à imaginer 52000 bagnards si ce n’est par le nombre, nombre cependant suffisamment petit pour qu’on puisse encore avoir la notion claire de l’individualité de chaque silhouette, individualité clairement marquée par la taille et la posture de chacune, individualité qui permet au tableau de renvoyer le spectateur à sa condition humaine et qui permet au spectateur de s'identifier au tableau: si nous étions bagnards, nous serions cela.

Dans la partie gauche se trouvent les pétrés. Ce sont des tableaux construits cire sur cire, c’est l’épaisseur de la cire, le nombre de couches de cire dans des teintes et des fluidités différentes qui constituent le tableau, ce qu’il y a à voir. C’est très étrange, je suis sûre qu’un pétré pourrait se retrouver à la poubelle: «Cette toile est fichue, elle est pleine de cire.»
Ce sont mes toiles préférées, elles sont très lentes à se dévoiler, elles demandent du temps et une lumière naturelle. C’est à peine nous qui les regardons, c’est plutôt elles qui viennent à nous, elles rayonnent doucement, elles nous atteignent, les détails se dégagent lentement. Elles me font penser aux icônes, ce sont des toiles qui invitent à la méditation, qui la provoque. Je suis très heureuse de voir les deux immenses pétrés que j’avais déjà vus dans l’atelier de JPM pendus sur le mur du fond du musée: le fleuve Maroni, je crois. J’aurais bien aimé les voir en plein jour, ce sera mon regret.

Des pétrés ont été abîmés pendant le transport, on dirait qu’on a appuyé des caisses lourdes dessus, il y a de profondes lignes dans la cire, le visage d’une madone est divisé en trois, un Christ en croix est marqué de plusieurs de ses indentations. Collection particulière, propriétaire(s) indigné(s) et surtout malheureux. Et pourtant, il me semble que ces outrages vieillissent les tableaux, leur donnent davantage de charme. Enfin bon, ça m’est facile de penser cela, ces pétrés ne sont pas à moi, ce n’est pas moi qui ressent l’impression de mutilation et d’irréversible que je sais que je ressentirais.

La conservatrice du musée fait un discours de présentation, je l’entends mal, certains amis de JPM le trouvent plutôt (voire tout à fait) nul et semblent très énervés par l’absence du maire, représenté par son adjoint. Il est vrai que ces deux-là (la conservatrice et l'adjoint au maire) lisent à peu près le catalogue édité pour l’occasion, mais enfin... Luc et là, et Jimmy Rodriguez, et Mme Lloan, et Madeleine Gobeil, et Renaud Camus (sans Pierre).
J’apprends qu’il y aura demain des lectures de Pascal Quignard, et que Jean-Paul (Bayol) sera là :
— Vous ne restez pas ? Pascal Quignard donne une lecture demain.
— Vous ne restez pas ? Jean-Paul Bayol arrive demain.
— Vous ne restez pas ? Moi qui comptais vous faire visiter la ville et ses environs...

Non je ne reste pas. Il fallait prévenir ! Le temps de me tromper de dessert et de décommander une soupe d’agrumes pour la remplacer par une poire, et je file.

Transpositions (révélations ?)

C'est une promenade que j'avais déjà faite , d'Oxford, en 1965 ou 66, en compagnie d'un garçon que j'avais rencontré à une conférence de Stockhausen, je crois bien, ou peut-être seulement sur Stockhausen. Chose étrange, je ne sais plus si ce garçon était cubain ou sud-africain — une composition des deux, peut-être. Il avait plutôt le type latin, et les cheveux bouclés. J'ai oublié son nom et son prénom. Il s'occupait de théâtre, à titre de décorateur, je crois bien. Il vivait avec un homme nettement plus âgé que lui, et surtout nettement moins attrayant, médecin et chercheur dans le domaine médical, qui lui se nommait Peter B. Peter B. nous surprit au lit, le Cubo-Sud-Africain et moi, chez lui, alors qu'il était censé être à Blackpool auprès de ses parents. Malgré ces débuts inauspicieux, nous devînmes assez amis, Peter B. et moi, tandis que je perdais de vue le jeune décorateur de théâtre.
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.396

Obliqué alors vers l'est et mangé un sand. dans un self-service de Mad. Av., d'où j'ai téléphoné à Peter, mon ami, d'Oxford; il n'était pas chez lui, mais en Angleterre pour l'été, m'a informé une voix inconnue. J'ai été attristé de ne pouvoir le voir, car je l'aime beaucoup. pourtant, nos relations avaient commencé sous les auspices les moins prometteurs. A un concert dans un collège quelconque, Queens, peut-être, j'avais rencontré une fille dont le nom m'échappe aujourd'hui, quelque chose de très littéraire, genre Aurélia, ou Lorena, ou Loretta... Peu importe. Elle était colombienne, je crois. Je l'avais revue deux ou trois fois et elle m'avait invité à dîner chez elle. [...] Elle habitait une maison moderne dans un lotissement de Summertown, une banlieue résidentielle, un peu surélevée, au nord de la ville, et j'étais en train de faire l'amour avec elle, à grands bruits de sa part, en plus, lorsqu'il était entré dans la chambre, selon le plus pur scénario de la grande tradition, ce Peter Grant, son amant. Il était supposé être à Manchester, chez ses parents. Pas un mot ne fut échangé entre lui et moi et quand par la suite, des mois durant, je l'apercevais en ville, je m'empressais de traverser pour l'éviter. [...] Mais nous nous sommes un jour trouvés nez à nez à ne pouvoir fuir et nous avons depuis établi les plus solides relations, qui continuent aujourd'hui, alors que l'intermédiaire entre nous est de longue date sortie de ma vie comme de la sienne.
Jean-Renaud Camus, Été, de la p.195 à 218 (l'anecdote court sur une seule ligne en haut de la plupart des pages partitionnées)

Non, c'est seulement à dix-neuf ans, au cours de ma première année à Queen's College, que j'ai eu des relations sexuelles véritables. A un concert des œuvres de Boulez j'avais rencontré un garçon dont le nom m'échappe aujourd'hui, quelque chose de très littéraire genre Aurelio, ou Arcadio, ou Archibaldo. Il était paraguayen, je crois. Je l'avais revu deux ou trois fois, et il m'avait invité à dîner chez lui. Il habitait une maison moderne, à Summertown, au nord de la ville, près de l'anneau périphérique. Et j'étais en train de faire l'amour avec lui, à grands bruits de part et d'autre, lorsqu'est entrée dans la chambre sa maîtresse, une femme plus âgée que lui et qui l'entretenait plus ou moins, je crois. [...] Elle était supposée être à Winchester, où son fils faisait ses études. Pas un mot ne fut échangé entre nous. Mais Archie vint me voir à Paris, pendant les vacances suivantes. J'habitais alors rue Lalo, chez une grosse femme à moitié folle, et ne pouvais le loger. Mais je l'ai installé rue Traversière, dans le douzième arrondissement, chez un de mes amis qui eut avec lui, je ne l'appris que longtemps après, et ni par l'un ni par l'autre, de très intenses, durables et mouvementées relations.
Ibid., p.229

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