La photographie, vérité d'une époque et non d'un homme, portrait social et non portrait humain?

On dirait donc que la photographie s’obstine à révéler une vérité qui n’est pas psychologique (l’homme qu’elle me présente comme étant moi je ne le reconnais pas, je ne m'y reconnais pas, sa tristesse et son amertume me sont étrangères), mais sociale et, dirais-je, historique (l'homme qu'elle me présente comme étant moi correspond bien à ma situation historico sociale objective, celle d’un écrivain ignoré par son époque ou bien vilipendé par elle, au choix, et dont on voit parfaitement, à l’image, non seulement les conséquences sur lui de ce statut inconfortable mais aussi, en amont, les raisons pour lesquelles il était absolument impossible qu’il en allât autrement et qu’à cette époque il plût). En ce sens, les photographies que nous conservons (tandis que toutes les autres, grâce à la complaisance de Luc, sont éliminées) sont des mensonges : ce divorce d’emblée inévitable, entre mon siècle et moi, elles le dénient autant que faire se peut.

Renaud Camus, Rannoch Moor, p.383