Le plaisir de l'évidence

J'aime les notations que j'appelle "bêtes", c'est-à-dire évidentes, simples, mais que l'on ne s'autorisait pas — qui n'étaient pas autorisées — en cours de philosophie : oui il y a des délires chez Platon, oui les interlocuteurs des dialogues sont souvent d'abominables lèche-culs (sic, p.679), oui on ne comprend jamais parfaitement ce qui fonde le pouvoir, la délégation de pouvoir, ce qui est donné ou reçu ou partagé de qui et par qui chez Hobbes. (non je n'ai jamais compris l'enthousiasme pour Hegel, mais cela n'est pas dans Rannoch Moor).

Et oui, c'est le même émerveillement en lisant les Grecs de constater «extraordinaire profondeur et la durée, au sein de la civilisation occidentale (et sans doute un peu plus), de jugements, opinions ou préjugés qui ont travers vingt-cinq siècles pour venir mourir à nos pieds, tués par le tardif triomphe de la lente révolution égalitaire.» (p.633)
(A cela près que je ne crois pas que ces jugements, opinions ou préjugés vont mourir ainsi. Ils renaîtront, ils sont déjà renés une fois.)

Non je ne partage pas l'opinion camusienne sur Tocqueville, je crois Tocqueville très grand, son "air de rien" fait partie de cette grandeur: tout ce qu'il dit paraît si simple, si évident... (Et je comprends mieux l'impression que j'ai eue en lisant La Dictature de la petite bourgeoisie: impression à partir de quelques dizaines de pages que le livre éprouvait la tentation de la philosophie politique, impression qu'il lui manquait deux cents ou trois cents pages pour faire un tome solide d'analyse politique et ne plus être un pamphlet, impression logique si on pense aux lectures qui ont accompagné l'écriture de ce livre.)

Extrait d'un article d’Art-press de juin 1990

Jacques Henric. Lisez-vous des écrits autobiographiques, des journaux intimes... ?
RC : J'en ai beaucoup lu, j'en lis encore fréquemment, Amiel, Guérin, Gide, Virginia Woolf, des contemporains... C'est un genre qui me passionne, parce que c'est celui où le rapport entre l'écriture et la vie, entre les mots et les choses, si l'on veut, est le plus étroit ; celui où l'on semblerait avoir le plus de chances de réaliser ce contmuum entre la phrase et les heures, ce nappé qui est au fond l'une de mes grandes utopies. Quand le journal prend des proportions aussi déraisonnables que le mien, il a tendance à dévorer l'existence, et le diariste fou, «je», peut s'offrir l'illusion d'écrire directement le passage du temps, de plaquer sans intermédiaire ses lettres, ses virgules, ses guillemets sur les jours, sur les ciels sur tout ce qui survient : de mener une vie entièrement écrite. L'important pour moi n'est pas tant l'influence de la vie sur l'écriture que celle de l'écriture sur la vie.

J.H. Cette importance donnée à l'écrit autobiographique, est-ce une façon de signifier que les autres grands genres littéraires (le roman, la poésie, le théâtre...) seraient devenus caducs à vos yeux ?
Oh là là, pas du tout ! Peut-être même le journal représente-t-il dans mon cas une sorte de soupape de sécurité, qui me débarrasserait d'un vouloir-dire envahissant, d'une terrible volonté de discours dont je ne saurais que faire dans des travaux disons plus «textuels», plus «scripturaux», pour employer une terminologie légèrement archaïque... Peut-être pourrais-je dire, en caricaturant à peine, que je tiens un journal pour me débarrasser du sens... Voici une autre utopie : tordre le cou au sens, une bonne fois. C'est alors qu'on doit pouvoir se colleter à la «littérature», enfin !



Le journal permet de donner une forme à la vie, c'est ce qui influe le style. J'ajoute encore quelques lignes de cette interview:

Je ne vois pas, pour ma part, de contradiction entre la forme et la liberté (non plus d'ailleurs qu'entre la loi, en tant que telle, et la liberté) ; ni même entre la forme et le plaisir, pas du tout ; non plus qu'entre la forme et l'expression, ou l'émotion... La forme est un moyen d'expression, de connaissance, de connaissance de la sensation. Je crois même qu'elle la précède, qu'elle la crée. L'art, en tant qu'il est forme, invente la sensation , nous la propose. Je crois que le bonheur, c'est le style. Et le style, la liberté. Une vie qui s'affranchirait totalement de la forme, de la distanciation, de l'écart, de la réflexion sur ses propres structures, de la «stylisation» même, à défaut de style, une telle vie serait vouée à la tristesse essentielle qui est celle du stéréotype, de la répétition, du défaut d'autonomie non seulement de la parole, mais du geste, et des jours...

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