Ce billet reprend une réponse lors d'une discussion sur la littérature aujourd'hui: qu'est-ce qui fera date?

Si quelque chose me paraît faire date, c'est bien Vaisseaux brûlés: une écriture comme on pense et comme on vit, une écriture qui privilégie les associations d'idées et les coïncidences: foin des belles organisations rhétoriques en points et sous-points, voici la multiplicité des pensées, de niveaux extrêmement différents, nobles ou triviales, qui traverse la tête d'un homme, cet homme ayant par ailleurs de remarquables qualités stylistiques (j'appelle qualités stylistiques à la fois la richesse de vocabulaire, l'inventivité (réactivation de syntagmes figés, néologismes, jeu sur la syntaxe ou l'euphonie (les passés simples, par exemples) et le petit plus, bien sûr, qui n'appartient qu'à l'homme) et une culture générale, une curiosité, rares, qui mettent à sa disposition un réservoir sans fond de références; ce qui fait que la multiplicité des pensées qui traverse la tête de cet homme n'est pas exactement celle du tout venant.

Ce qui me fascine ici, c'est moins une écriture (une écriture, c'est tout de même le moins qu'on puisse demander à un écrivain!) qu'un mode de saisie du réel, réel approché sous deux formes: une forme sensible, le monde qui nous entoure, et une forme réfléchie, le monde de nos pensées, préoccupations, réflexions. Ce n'est pas de la philosophie, cela relève de la littérature à cause de la langue utilisée et de la maîtrise de l'écriture, ce n'est évidemment pas du roman, c'est parfois de la poésie. Qu'est-ce que c'est? (Oui, c'est peut-être une gigantesque prise de notes, de notes aux notes aux notes, tout simplement, tout bêtement. Rien de grandiloquent, n'est-ce pas? Et pourtant.)

Les Eglogues sont la même tentative et utilise le même procédé, mais en se servant d'un matériau plus restreint: la vie personnelle est peu évoquée, ou suffisamment transformée pour être indiscernable. (Cependant j'écris cela alors que le Journal de Travers n'est pas encore publié. Il est possible qu'il infirme cette phrase.) C'est le même procédé, mais qui utilise davantage la littérature et la théorie de la littérature.