Le probable constitue la structure même du réel

J'ai assisté à une soutenance de thèse pour la première fois de ma vie en décembre dernier. Mon amie Florence Macrez-G'sell (je donne son nom car j'espère que cette thèse va être publiée dans les prochains mois) soutenait une thèse en droit public : «Recherches sur la causalité dans la responsabilité civile»

Ce fut passionnant. Je pourrais accumuler les détails, disons simplement que cela m'a beaucoup plu.
J'ai été impressionnée de retrouver à travers les commentaires et questions plus ou moins acides du jury tout le caractère et les convictions de Florence. On lui a reproché le caractère philosophique de sa thèse, et il est vrai que c'est une amoureuse de Kant. On a loué son sérieux («Vous avez vraiment lu tout ça?» lui a demandé, impressionné, l'un des professeurs), son humilité («Vous n'avez pas cherché à apporter de réponse définitive à une question qui n'en a pas»), on s'est gentiment moqué de son idéalisme et de ses convictions moralisatrices.
(Je me rappelle, enfant, avoir eu le souffle coupé en entendant Me Vergès dire à la télévision: «La justice ne recherche pas le bien (Bien?), elle applique la loi.» Un gouffre s'était ouvert devant moi, une méfiance définitive envers le monde des adultes.
Florence en est encore là, je crois, elle souhaite encore faire coïncider la justice et le bien, et je suis rassurée à me dire qu'elle, elle est avocat, elle est docteur en droit, avec un peu de chance elle sera professeur : qu'ils soient nombreux comme elle, c'est mon seul souhait.)

Je me suis promis de ne pas la recontacter avant d'avoir lu sa thèse. Cela fait six mois...
Donc je lis sa thèse, et c'est passionnant. Instinctivement, on a l'impression de savoir ce qu'est une cause, avant de commencer à lire. C'est en fait très compliqué. Il s'agit moins de punir que de trouver un responsable qui dédommagera la victime, ce qui peut mener à des résultats curieux : par exemple, si une personne est renversée par un bus d'on ne sait quelle société, qu'il y a deux sociétés de bus dans la ville détenant respectivement 80 et 20 % de la flotte de bus, on peut soit ne pas dédommager la victime, soit condamner la société majoritaire au prétexte que c'est le plus probable, soit condamner les sociétés à payer respectivement 80 et 20 % des dédommagements...


Après ce petit préambule, voici quelques extraits pris dans les cents premières pages.

Le premier concerne le naufrage du Titanic, qui sert de fil rouge à l'ensemble de la thèse (p.19 et 20):

«Le 15 avril 1912, à 2h20 du matin, sombrait, corps et biens, à l’exception de 700 rescapés, le paquebot Titanic qui transportait, pour sa première croisière transatlantique, 2200 personnes à son bord [1] Quelles furent donc les causes du naufrage ? La présence inhabituelle d’un iceberg sur la route du navire [2] ? Le choix du trajet suivi par le paquebot, motivé par des raisons commerciales malgré la forte probabilité de glaces ? La légèreté du directeur de la compagnie maritime, intervenu auprès du commandant pour obtenir le renforcement de la vitesse du navire (21,5 nœuds lors du choc) ? La négligence de l’opérateur de TSF qui omit de transmettre au commandant un télégramme précisant la position de l’iceberg [3] ? Celle du commandant, qui s’abstint de réunir ses officiers de quart en fin de journée afin de faire le point sur la situation générale ? L’absence de fourniture de jumelles aux veilleurs qui, installés à 30 m de haut, dans la hune du grand mât, les avaient réclamées et n’aperçurent l’iceberg qu’au dernier moment ? La réaction de l’officier de quart qui ordonna, peu avant le choc, de virer à bâbord, provoquant un choc latéral qui fut fatal au paquebot [4] ? La superficie du safran, qui, trop faible, ne permit qu’avec retardement au navire de se dérouter sur la gauche et l’empêcha d’éviter totalement l’iceberg ? La conception du paquebot, qui ne pouvait supporter plusieurs voies d’eau et ne disposait ni d’un double fond, ni d’un compartimentage suffisant pour retarder, sinon empêcher, le naufrage ? La mauvaise qualité de l’acier des joints de la coque, qui cédèrent bien trop facilement sous le choc et la pression de l’eau ?
A quoi imputer, en outre, le nombre impressionnant de victimes ? A l’insouciance de l’armateur qui, persuadé de l’insubmersibilité de cet immense paquebot, avait prévu un nombre de chaloupes correspondant au tiers des personnes embarquées ? Au manque d’expérience et d’organisation de l’équipage dans les opérations de sauvetage ? A la passivité du navire le plus proche qui ferma sa TSF [5], ne tint pas compte des fusées de détresse émises par le Titanic et n’arriva sur les lieux que le lendemain matin ? Peut-on, enfin, tracer un lien, comme le firent alors les médias américains, entre le drame et le suicide, 17 ans plus tard, à la veille de son mariage, de l’un des rescapés, sauvé du naufrage à l’âge de 14 ans, qui ne s’était jamais remis de la catastrophe ? Ou avec celui, en 1965, de l’un des veilleurs qui avait aperçu l’iceberg à la dernière minute ? Par son ampleur, ses effets, l’enchevêtrement de ses causes, l’illusion techniciste qui l’a engendrée, la catastrophe du Titanic illustre idéalement l’accident moderne tel que nous le connaissons. Malchance, négligences, accumulation de détails... Comme pour chaque drame, les circonstances se sont incroyablement combinées pour aboutir au résultat final. Et comme pour chaque drame, on n’eut d’en cesse de déterminer les causes.




Le deuxième extrait pose la question de l'origine, ce qui forcément intéresse une camusienne (p.21 et 22) La réponse est sans appel : la seule origine possible est transcendante.

Le principe de causalité. L’idée selon laquelle tout a une cause est, pour le sens commun, évidente [6]. Ex nihilo nihil fit. On ne peut concevoir l’être sans envisager logiquement la possibilité de son inexistence. « Rien n’arrive sans qu’il y ait une cause ou, du moins, une raison déterminante, c’est-à-dire quelque chose qui puisse servir à rendre raison a priori pourquoi cela est existant plutôt que non existant et pourquoi cela est ainsi plutôt que de toute autre façon » [7]. La cause est donc ce qui génère, ce qui engendre. C’est la substance même de l’être que la causalité dévoile en expliquant sa survenance [8] . Ainsi, celui qui, prenant le Droit comme objet d’étude, souhaite en percer l’essence se tourne vers les « sources » du Droit, définies comme « ce qui l’engendre ». Mais penser la génération, suppose de concevoir, a priori, ce qui a été créé. De même que définir et analyser le Droit renvoie à la question de sa production, la démarche revient à prendre parti sur le critère du Droit [9] Tout être présuppose sa cause, de même que toute cause implique l’être qu’elle engendre. L’aporie est évidente si l’on énonce le principe de causalité de la manière tautologique qu’il prend parfois : « toute cause a nécessairement un effet » ou « tout effet a une cause ». Le principe de causalité est mieux traduit par l’idée selon laquelle tout ce qui existe a nécessairement commencé à exister un jour, et a donc, nécessairement, une cause. « Tout ce qui arrive (ou commence d’être) suppose quelque chose à quoi il succède, d’après une règle » [10]. Pour constituer une explication satisfaisante, la cause doit donc être extérieure à ce qu’elle explique. Cette conception implique une prise de distance avec la tradition des Anciens. Concevoir la cause, c’est envisager l’extériorité ou l’altérité agissante, tel le nourrisson qui, progressivement, perçoit le monde et le pouvoir de sa mère. Cette connaissance n’est pas gratuite : elle permet elle-même l’action. Il reste qu’ultimement, seule une transcendance, quelle qu’elle soit, semble pouvoir véritablement faire sens [11].



Je voulais recopier la conclusion de ce tour des philosophies de la cause, mais cela commence à être vraiment long, et j'ai un peu peur que ce ne soit très pénible à lire en colonne étroite. J'abrège le dernier extrait, qui résume le passage du "Pourquoi" des Anciens au "Comment" des Modernes pour aboutir au "Quand", ou "A quelles conditions" du monde actuel (p.50) :

L’évolution que nous avons grossièrement tenté de retracer montre que la causalité des Anciens, d’essence divine ou métaphysique, chargée d’expliquer pourquoi les choses sont ce qu’elles sont, a laissé place à une causalité « laïque » qui se présente, dans la physique classique, en termes mathématiques, au moyen d’un rapport fonctionnel. La pensée moderne a évacué de l’analyse causale toute considération relative aux fins. On se concentre sur la causalité efficiente, définie comme « l’agent ou la force efficace qui produit l’effet » [12]. Si certains courants de l’épistémologie contemporaine, déçus des limites d’une causalité réduite à l’idée de loi constante, voudraient ressusciter la causalité des Anciens, le modèle dominant de relation causale reste une liaison formelle, exprimable en termes mathématiques et traduisant une régularité sinon invariable, du moins probable.
A cet égard, si le recours aux probabilités était autrefois considéré comme la manifestation de l’ignorance de certaines lois naturelles, on s’est mis, progressivement, à le percevoir comme un « fait naturel » lui-même, ce qui a rendu légitime l’étude des processus aléatoires. Le modèle déterministe, porté par la mécanique classique, s’est ainsi profondément altéré. Les théories probabilistes ont eu même tendance à se prévaloir de leurs succès en physique et en biologie, pour tenter d’imposer une forme d’ « ontologie du hasard », où ce dernier aurait pris le relais du Dieu de Platon. Autrement dit, le probable, l’aléa n’est pas la manifestation des limites de nos connaissances, mais constitue la structure même du réel.

Notes

[1] Philippe Masson, Le drame du Titanic, Taillandier, 1998. Le naufrage donna lieu à trois enquêtes principales. Celle du Tribunal des naufrages britannique, celle du Board of Trade, limitée aux moyens de sécurité, et celle d’un sous-comité du Ministère du Commerce américain, sous la direction du Sénat, mandaté spécialement par le gouvernement américain en raison de l’émotion provoquée par le naufrage.

[2] L’hiver 1912, d’une douceur exceptionnelle, avait permis à de grandes masses de glace de dériver vers le sud, à des latitudes anormalement basses. Le phénomène était connu des marins et des compagnies maritimes. P. Masson, op. cit. pp 125-126.

[3] Selon un officier rescapé, cette négligence constitua une des « causes directes » du naufrage. P.Masson, op. cit. p. 118.

[4] Si le Titanic avait heurté l’iceberg de front, le naufrage n’aurait sans doute pas eu lieu. Seuls les trois compartiments de l’avant auraient été inondés, ce qui aurait permis au paquebot de se maintenir à flot. Mais en mettant la barre à gauche toute, l’officier de quart ne fit qu’obéir à une date lorsqu’un obstacle arrive droit devant. P. Masson, op. cit. p. 126.

[5] Le SOS émis par la TSF du Titanic à 0h45 fut le premier de l’histoire de l’assistance en mer. On utilisa également le code antérieur : CQD.

[6] Historiquement, il semble que l’homme ait, de tout temps, utilisé l’idée de cause, fût-ce de manière spontanée et non raisonnée. Le sens commun « se nourrit » de causalité. Il serait « totalement désorienté dans un monde sans causes où tout serait surprise et événement. Il admet spontanément que tout est lié selon une nécessité qui peut souffrir des exceptions mais qui a assez de fermeté et d’uniformité pour que l’on puisse se reposer sur elle », Michel Malherbe, Qu’est-ce que la causalité ? Hume et Kant, Vrin, coll. Pré – textes, 1994, p. 6

[7] Leibniz, Théodicée, §44, V° « Cause », Vocabulaire technique et critique de la philosophie, op. cit. p.127

[8] « La connaissance de l’effet dépend de la connaissance de la cause et l’enveloppe », Spinoza, L’éthique, Définitions I, trad. Roland Caillois, Gallimard, Folio essais, 1954, Axiome IV, p. 67.

[9] V° « Sources du Droit (problématique générale) », in Dictionnaire de la culture juridique, par P. Deumier et T. Revet, p. 1430 et s. Les auteurs relèvent logiquement que, par hypothèse, le phénomène des sources se confond avec celui du Droit. Ils évoquent également la nécessité, au moins scientifique, de distinguer les deux problématiques du Droit et de ses sources. De fait, la notion de cause, à mesure qu’elle s’est éloignée de sa dimension métaphysique, fut progressivement conçue comme nécessairement extérieure à l’effet qu’elle engendre.

[10] Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, PUF, Quadrige, 1993, Analytique transcendantale, Livre II chap. II, Deuxième analogie de l’expérience, p.182

[11] C’est pourquoi il n’est pas possible de définir le Droit sans prendre parti sur un fondement qui le dépasse. En cela, le positivisme ne peut être qu’une position efficace d’un point de vue épistémologique – pour l’étude de l’objet Droit- mais qui laisse ouverte la question du fondement, si indispensable, pourtant, à la compréhension du phénomène juridique.

[12] Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l'histoire p. 195

Nuruddin Farah

revu et corrigé par GC le 27 mai. J'ai corrigé directement l'orthographe, j'ai ajouté ses précisions en notes de bas de page.

Guillaume ayant fini par répondre à ma question, j'arrivai donc à l'EHESS à l'heure de la pause, à temps pour écouter GC qui devait intervenir ensuite... pensé-je.
(Grand plaisir plus tard, lors du cocktail, de pouvoir répondre mystérieusement à un géant blond qui me demande :
— Et vous, à quel titre êtes-vous là?
— Oh moi, je suis venue voir Guillaume, mais il ne le sait pas encore, il ne me connaît pas.
Tête du type: — ??
— On se connaît via internet.
(J'adore cette phrase ambigüe, on voit l'interlocuteur penser "site de rencontres", écarter l'idée, et ne plus savoir à quelle branche se raccrocher.))

En fait, les interventions avaient été interverties, je n'ai donc pas entendu GC. J'ai assisté à la prestation de deux femmes sur le thème «Mouvements de femmes, poétique de la féminité», puis Jean-Christophe Rufin a dit quelques mots que j'ai trouvés très clairs (je n'ose dire très justes puisque je ne connais pas du tout le sujet). [1]

Je découvrais d'un coup Nuruddin Farah, ses livres (feuilleté Links emprunté à mon voisin), le sort des Somaliens qui paraissent pour la plupart être en exil, avoir quitté leur pays et être des réfugiés à travers le monde. Parler de l'œuvre de Nuruddin Farah, parler à Nuruddin Farah, c'est évoquer à la fois une œuvre littéraire et une situation politique, tant interne (en Somalie) qu'internationale (prise en charge des réfugiés).

Nurrudin Farah n'est pas très grand, pas très foncé (c'est un Noir "marron", si je puis dire), âgé d'une soixantaine d'années. Il est en jeans et porte une chemise bleue qui lui va fort bien (je suis très sensible à la façon dont les couleurs font rayonner ou éteignent les visages.) Ce qui m'a le plus impressionnée et le plus séduite, c'est son regard, attentif, sur le qui-vive, sur la réserve, prêt à sourire, secrètement et pas si secrètement moqueur.

Je retranscris ici les notes que j'ai prises, sachant que je n'ai pas toujours tout compris ni tout noté (il manque notamment les questions posées), que j'ai pris mes notes en français tandis que Farah parlait en anglais, que j'ai pris des notes et que je vais donc "renarrativiser" celles-ci dans ma transcription, que par moments, vers la fin surtout, je ne suis pas sûre d'avoir bien compris. Ce n'est donc qu'une idée de ce qui c'est dit ce soir-là. Guillaume et Livy corrigeront ou préciseront.

- première prise de parole de Nuruddin Farah
C'est la première fois que je passe une journée entière à entendre parler de moi, à entendre mon nom. Cela m'a fait penser à une nouvelle de Borges, Borges et moi. Nuruddin c'est moi, mais c'est Farah qui écrit. J'ai remarqué durant la journée que les intervenants utilisaient l'un ou l'autre nom, et parfois je pensais, quand l'un disait «Nuruddin écrit», non, là, c'est Farah qui écrit. (rires dans la salle)

- question
Je ne lis pas les critiques ni les livres sur mes livres. Je me considère comme un médiateur entre l'œuvre et son sens (work and understanding). Je ne me souviens pas des mots en détail des années plus tard, je ne me souviens que du livre que je viens de terminer, pas des autres. Quand le livre est fini, il devient la propriété des autres.
Il y a des années (où? je ne l'ai pas noté, il s'agit d'une ville d'Afrique [2]), mes livres étaient enseignés en philosophie et histoire des religions, pas en littérature.
Ecouter les interventions sur mes livres m'a fasciné, j'ai été fasciné par l'intelligence des intervenants, bien supérieure à la mienne.
Souvent quand les gens m'interrogent, je demande conseil à Guillaume pour savoir quoi répondre. (NB: GC était à côté de Nuruddin Farah afin de traduire si quelqu'un avait un problème avec une phrase ou une expression.) (rires)

- question sur Hier, demain, livre davantage documentaire que littéraire
Je vois mon œuvre comme un seul livre décrivant la même société à différents niveaux. Il y a plusieurs points très importants: les droits de l'Homme, les enfants, sont très importants, ainsi que les femmes. Les hommes aussi, ajoute-t-il malicieusement comme après réflexion. Dans mes livres chacun (ici, j'ai compris par «chacun» «mes personnages» [3]) a l'occasion de s'exprimer, cela produit des contradictions.
Parfois des collègues féminines me disent que je suis dur (harsh (avec ses personnages féminins, je suppose)); c'est vrai, car je n'ai aucune condescendance. Les femmes dès quinze ans (aurait-il dit treize? [4]) sont plus fortes, plus conscientes. Je les traite de la même façon que je traite les hommes. (Là encore, j'ai supposé qu'il parlait d'un traitement littéraire. [5] J'ai pensé, comparé, le cœur serré, la vie ou le destin ou le quotidien d'une gamine de quinze ans chez nous ou d'une Somalienne dans son pays ou en exil: pas les mêmes responsabilités et donc pas la même maturité. Peut-on réellement comparer?)

Les hommes (sous-entendu africains ?) ne voient pas les femmes. Je vais faire une comparaison qui va peut-être vous choquer (ici les yeux de Farah pétillent de malice, je crois qu'il se moque de nous, de toute notre bonne volonté, nos grands mots, notre sensiblerie. Décidément il me plaît), les hommes ne voient pas les femmes comme il y a fort longtemps les Blancs ne voyaient pas les Noirs, ou comme un Texan en bottes ne voit pas une fourmi sur le plancher, n'a pas conscience que la fourmi existe.
Les femmes sont comme les fourmis, elles ont développé une sensibilité au danger, elles ont développé des antennes comme les fourmis pour interpréter un sourire, un cadeau... (un cadeau n'est jamais gratuit).

Hier, demain est plutôt un essai. Il m'a pris beaucoup de temps, il a été difficile à financer (pas compris si beaucoup de temps car difficile à financer ou l'inverse). J'ai malgré tout continué à écrire sur les réfugiés, un peu par hasard: on m'avait demandé de le faire à la fin d'une conférence, stupidement j'ai dit oui (dit-il avec un grand sourire. Et l'on voit bien à l'obstination de ces yeux qu'il l'a fait parce qu'il voulait le faire, et qu'une fois qu'il avait décidé de le faire, rien ne l'aurait empêché de continuer. Cet homme transpire l'obstination, la volonté, non pas une force qu'il possèderait, mais une force qui le possède).

Hier, demain, Links et Knots constituent un seul et même livre. Pour écrire A country in exile, je suis retourné à Mogadiscio. Ma sœur m'a demandé: «Qu'est-ce que tu vas faire là-bas? Il n'y a plus personne là-bas.''
Links décrit la guerre civile à Mogadiscio. Je l'ai écrit en vivant sur place en 1996. C'était très dangereux. J'ai été pris en otage, j'ai eu de la chance car la BBC l'a appris en a parlé, j'ai été relâché. Ce texte est le texte de quelqu'un qui a quitté le pays, c'est un texte sur ceux qui sont visités par ceux qui sont partis et reviennent en visite, les visiteurs ont l'œil frais comparés à ceux qui sont restés.
Hier, demain est un texte sur les gens qui viennent de quitter la Somalie.
Links montre que l'échec n'est pas ressenti comme un échec par ceux qui vivent dans l'échec.

- Pourquoi vous êtes-vous installé au Cap? Est-ce pour des raisons politiques, ou pour la montagne, la mer, le grand air?
J'ai suivi ma femme, c'est elle qui m'a conduit là. C'est elle qui décide. (rires)

- question
J'écris tous mes textes à la main, puis je les recopie sur l'ordinateur. Parfois je ne peux écrire qu'un paragraphe par jour à la main, puis quand je le recopie sur l'ordinateur, ce passage devient trois pages. Le premier jet est souvent catastrophique («The first draft is often an awful draft».) Ecrire le premier jet ressemble à errer dans le noir les mains tendues en avant et à se heurter aux meubles et aux murs. Après vous connaissez vos personnages : certains sont obstinés, certains ne veulent pas donner leurs secrets, certains sont bavards et il faut apprendre à les contrôler.
Quand je suis face à un mur (ie un passage difficile), je continue à la main. Je ne passe à l'ordinateur que lorsque j'ai trouvé la solution.

- Quelle différence faites-vous entre réfugiés et exilés?
Je vais vous répondre avec cynisme. On me cite souvent comme cynique, je suis souvent cynique, surtout quand je parle de la Suisse ou du Canada. (Comment dire? Chez un autre, ce serait de l'amertume. Ici, l'ironie, l'état d'alerte (watchfulness? comment traduire? [6]) transforment ces paroles pas exactement en cynisme mais en constat combatif: «c'est comme ça, mais nous ne l'acceptons pas. Nous respectons les règles actuelles, mais nous les dénoncerons et nous les ferons changer, aujourd'hui, demain, plus tard. Ne comptez pas sur moi pour me taire.» (Cela n'est bien sûr que mon interprétation d'une voix, d'une intonation, d'un langage corporel.[7]) )

En Suisse, si vous avez de l'argent, on ne vous posera pas de question. Au Canada vous obtenez la nationalité en une semaine si vous possédez xxx dollars canadiens (pas compris le montant [8]). Or un exilé est souvent pauvre.

Le premier exilé est Adam. Qu'est-ce qu'un exilé? C'est quelqu'un qui n'est pas à (ou dans) la place à laquelle il appartient logiquement.
Moi je ne suis pas en exil. Les gens au pouvoir en Somalie sont les exilés. Ils sont obligés de se protéger quand ils traversent une rue.
Je ne suis pas un exilé car je vis en Afrique. L'Afrique est un pays pour moi. Quand vous répondez au douanier que vous venez de Somalie, il vous répond avec le sourire «Passez».

Techniquement parlant je suis un réfugié. Avec un passeport somalien, il était très difficile d'entrer dans un pays. Les pays ne veulent pas accueillir de pauvres. Ils vous voient comme un de plus dans la queue. Mais quand je leur réponds en anglais, dans un anglais potable, ils me disent aussitôt que je peux passer.
En Hollande, les chiens sont entraînés à repérer les Noirs.
Maintenant que j'ai un passeport d'un autre pays africain c'est plus facile.

- Pourquoi écrivez-vous en anglais? Ne souhaitez-vous pas écrire en somali, ne regrettez-vous pas de ne pas écrire en somali?
Quand j'ai commencé à écrire en 1965, le somali ne s'écrivait pas. L'écriture n'existe que depuis 1972. J'ai écrit en somali dans un journal et j'ai subi des pressions. D'autre part, fallait-il écrire en somali si je voulais être publié?
Puis j'ai écrit une pièce en anglais et j'ai découvert que je n'étais pas ennuyé par la censure.
J'écrirai un jour en somali, mais pas maintenant.

- Y a-t-il des éléments autobiographiques dans vos livres?
Non. Si dans les années 60 j'avais écrit l'histoire d'un garçon de la campagne arrivant en ville, j'aurais eu un succès immédiat, car c'est très à la mode. J'ai écrit sur une femme vivant à la campagne. ("Née de la cote d'Adam"? C'est ce que j'ai compris, sur Amazon je trouve "From a crooked Rib" [9]).
Ma vie ne m'intéressait pas. J'ai rencontré un jour une femme qui voulait partager mes droits d'auteur, car elle disait que j'avais raconté son histoire. Quelle est votre histoire? lui ai-je demandé. Elle a raconté, et c'était vrai, à quelques petites différences près, c'était la même histoire.
— J'ai écrit cette histoire pendant que j'étais étudiant en Inde, lui dis-je, étiez vous en Inde à l'époque?
— Non
— Alors je ne partagerai pas mes droits d'auteur.

Je ne lis pas les critiques car elle viennent souvent longtemps après que j'ai fini les livres : pour moi l'affaire est close, je n'ai pas envie d'y revenir.
Il y a très longtemps, j'ai rencontré un critique célèbre dans le bar d'un hôtel de Lagos. Il venait d'écrire une critique élogieuse qu'il devait faire publier, il voulait que je la lise, il est allé la chercher dans sa chambre, il me l'a tendue. Je l'ai remercié, la gardant à la main.
— Vous ne la lirez pas?
— Sans doute pas, mais merci beaucoup.
Il a réécrit sa critique en disant que j'étais le pire écrivain qu'il connaissait.

Une autre fois, un homme est venu me voir à la fin d'une conférence:
— Ma femme adore vos livres, nous avons tous vos livres à la maison. Je n'arrive pas à vous lire, je n'aime pas ce que vous écrivez. Que dois je faire?
— Donnez-moi encore une chance.

Notes

[1] Si, si, très justes

[2] à Makere

[3] je [GC]) pense que c’est une continuité, dans son esprit, entre les personnages de fiction et les idées ou les états humains « réels » qu’ils représentent

[4] Non, c’est bien 15, je crois

[5] Pas seulement, crois-je.

[6] vigilance?

[7] Interprétation très pertinente, je trouve.

[8] 150 000 dollars

[9] oui, il a été traduit par Née de la côte d’Adam : il y a deux traductions différentes publiées sous ce titre, d’ailleurs

«Citer est un vice dont je ne me lasse pas»

Nous avons suivi l'ordre du hasard, celui de nos notes de lecture. Selon que j'avais eu en mains un livre, grec ou latin, ou que j'avais entendu un propos digne de mémoire, je notais ce qui me plaisait, de quelle sorte que ce fût, indistinctement et sans ordre, et je le mettais de côté pour soutenir ma mémoire, comme en provisions littéraires, afin que, le besoin se présentant d'un fait ou d'un mot que je me trouverais soudain avoir oublié, sans que les livres d'où je l'avais tiré fussent à ma disposition, je pusse facilement l'y trouver et l'y prendre.

Aulu-Gelle, Les Nuits attiques, éd. Les Belles Lettres


Ainsi commençait le premier billet de mon blog d'origine, avant tous les ajouts, scissions et caviardages que je lui ai fait subir.

quid de cette ambition de tordre le coup au sens ?

Question de François Matton, dans l'un de ces messages où il mêlait si bien malice et questions de fond:

François Matton : Peu d'auteurs [...] nous apportent la jouissance - au-delà du sens, débarrassé de toute volonté de donner une opinion, de défendre des thèses, de chercher à convaincre, à s'expliquer, à séduire, à provoquer.

Ma réponse:
Cependant, il me semble que c'est une erreur (retour à la réflexion, abandon (provisoire) de la polémique) de donner à ces termes-là eux-mêmes une valeur d'absolu: même cette volonté-là est transitoire, abandonnée, reprise.

J'esquisserais la thèse qu'il y a tension entre cette volonté d'abandonner le sens (dans cette signification très particulière, qui signifie ici non pas "ce qui veut dire quelque chose", mais "ce qui affirme quelque chose" (débarrassé de toute volonté [...] de chercher à convaincre), le goût de la perte ("tout ce qui tombe") et l'instinct viscéral de résistance, une tension entre Barthes et Sidoine Apollinaire, si vous voulez.

J'ai souvent écrit que j'étais étonnée par l'étonnante immuabilité de l'œuvre: les premiers textes prévoyaient déjà le déploiement des futurs textes. Pour tout dire cela me dérangeait un peu, il me semble malgré tout normal de bouger un peu avec le temps, de mûrir, en quelque sorte. A la réflexion, l'œuvre n'est pas un roc. Je vois une évolution vers ce que j’appelerai « l’acceptation de devenir lyrique ». Ma thèse est, serait, que la peur d’être obscène en exposant ses sentiments a entraîné Renaud Camus vers plus de formalisme qu’il ne l’aurait réellement souhaité [ou qu'il s'est aperçu avec le temps que le formalisme n'était pas un remède au lyrisme ou même qu'il pouvait le soutenir (éclatante démonstration avec L'Inauguration, ne vous en déplaise) ou encore que finalement les sentiments n'étaient pas "l'ennemi" et que le plus grand défi était sans doute de réussir à les exprimer sans être obscène (je trouve à ce propos intéressant que la première expression de la douleur de la perte se soit exprimé par rapport à un chien, et non par rapport à des hommes: La Vie du chien Horla avant L'Inauguration, ou que l'une est permis d'exprimer l'autre, ou que etc).]

Quel rapport avec le sens (ie ici, je le rappelle, le désir d’avoir raison, d’affirmer), me direz vous ? L’une des façons d’échapper au sens (le fond) est d’accorder beaucoup d’importance à la forme, au style qui donne une forme (voir Salgas, fin du texte). Peu à peu, Renaud Camus s’est éloigné de cette dictature de la forme: «La forme pour la forme a perdu pour moi tout attrait.» (ici) , que l’on retrouve dans Outrepas (bas de la page 424): «se souvenir encore et encore que les contraintes formelles ne valent rien quand elles ne sont pas l’expression d’une nécessité sensible, ou poétique, ou bien les moyens d’une émotion à faire naître chez le lecteur».

Ce désir d’échapper au fond par la forme s’est donc trouvé relativisé au cours du temps et ce d'autant plus qu'est apparue l'urgence de résister au cours de l'histoire : ne pas résister, c'était se résigner, la résignation n'est pas une vertu très camusienne.

En résumé

Réponse synthétique suite aux divers messages de F. Matton.

Non le journal n'est pas un simple exutoire et un projet secondaire (et nous avions là un exemple du fonctionnement de sa lecture et sa mémoire [celle de F. Matton], se souvenant de «Peut-être même le journal représente-t-il dans mon cas une sorte de soupape de sécurité» (et zappant le "peut-être") mais pas de «[...] mener une vie entièrement écrite. L'important pour moi n'est pas tant l'influence de la vie sur l'écriture que celle de l'écriture sur la vie.»); oui, il y a une différence entre souhaiter s'effacer soi-même et souhaiter que ne meurt pas ce qu'on aime ou qu'on a aimé et désirer se battre pour le défendre (et abandonner à son sort ce qu'on aime ou a aimé est peut-être très zen, mais absolument lâche); non L'Inauguration n'est pas du cabotinage (je crois que c'est à ce moment là que j'ai décidé de ne plus répondre, par peur d'être trop violente, ou plutôt, le temps que je digère mon étonnement et ma colère, tant de messages avaient été publiés que cela n'avait plus grand sens de répondre.)

L'assemblée générale de la SLRC en 2003

Contre-version de la version de Rannoch Moor, p.215

Raconter la première AG à laquelle je participai est en fait un grand plaisir. C'était une belle soirée d'avril, temps clair, dans une cour du... dizième, onzième? arrondissement. Je ne sais qui avait prêté une salle, une pièce de bureau en rez-de-chaussée. J'y allais avec timidité et impatience, persuadée d'y rencontrer les intervenants du site que j'avais lus ou avec lesquels je discutais depuis six mois. Je ne connaissais pas grand chose au cercle camusien, je n'avais lu que ce site et Retour à Canossa.

Commençons par brosser le contexte, enfin, "mon" contexte.
Pour moi, RP était sans aucun doute le méchant, celui qui s'était brouillé avec RC. Certes, j'avais du mal à comprendre comment il pouvait demeurer un grand ami de Jean-Paul Marcheschi en s'étant brouillé si fort avec RC, certes j'avais du mal à croire que la brouille était définitive, le site avait été si drôle, les discussions entre Steevie et RP si amusantes (que les autres que je ne cite pas ne soient pas vexés (ujeed, TM, GC, Anna, etc)), comment croire que tout cela avait pu s'interrompre si brutalement (voir les débuts de ce site jusqu'en juillet 2002)? Mais de toute façon, pour moi, RP était le méchant, car il m'avait vexée par un message de novembre 2002 (je cite : «Notez, vous êtes parfois touchants. Notamment quand l’une ou l’un apprend aux autres à lire l’Œuvre. Là ça vaut vraiment son paquet de cacahouète.» Il n'était pas sûr que je fusse visée, mais il est sûr que je me suis sentie visée! (Je l'avoue avec honte, mais tranquillement; car à mes yeux, c'est toujours la personne qui se vexe qui a tort, et je suis très susceptible.))

En arrivant à la réunion, j'ai été plutôt déçue. Je ne sais pas combien nous étions, onze, dit le journal, et je le crois sur parole. J'ai été déçue car j'ai découvert qu'il y avait très peu d'intervenants du site, et même que la plupart des présents ne le lisait jamais: c'est tout un désir et une illusion de connivences qui s'évanouissaient. J'ai reconnu Franck (Chabot) que j'avais rencontré une fois, Eudes, que j'avais rencontré grâce à Jérôme qui avait organisé une rencontre, découvert la figure mythique de Jacqueline Voillat avec beaucoup de plaisir, et mis des visages sur les membres du bureau. Il y avait là quelques personnes inconnues que j'ai revues plus tard, à Plieux, lors de séances de dédicaces et lors de l'AG suivante. Le silence était grand, l'atmosphère recueillie.

Dès le début de la séance, Sophie Barrouyer nous a annoncé que Rémi Pellet nous rejoindrait à partir de xx heures (je ne me souviens plus) afin d'expliquer les raisons de sa démission et qu'il fallait que nous terminions l'AG avant son arrivée.
Cette nouvelle m'a beaucoup surprise; puisque comme je l'ai expliqué, RP était le méchant, je ne voyais pas bien pourquoi il était ainsi invité (pas de quartier pour l'ennemi!)

L'assemblée générale s'est déroulée normalement, approbation des comptes, élection d'un nouveau président suite à la démission de Jan Baetens, retour sur le débat Plenel-Finkielkraut à Sciences-Po, décision d'organiser un voyage à Plieux. Je me souviens de ma stupéfaction à cette idée, un voyage organisé à Plieux, voilà qui paraissait aux antipodes du camusisme ; d’ailleurs les intervenants du site n’en croiront pas leurs yeux quand nous l’annoncerons ici... Il faut décider du lieu de ce voyage, je me souviens que Jacqueline Voillat a proposé un village de Suisse (mais je ne me souviens pas de son nom) en plaidant qu’il s’agissait d’un lieu que Renaud Camus visitait adolescent avec ses parents (j’espère ne pas me tromper, Jacqueline rectifiera), un lecteur s’était récrié, pas du tout, ce village n’apparaissait dans aucun journal, et je m’étais dit qu’il ne réfléchissait pas, que sans doute Jacqueline était en train de nous dévoiler un lieu qui apparaîtrait dans un journal à venir, 2001 ou 2002...

Sophie Barrouyer lance également un appel pour trouver des salles prestigieuses, elle veut « réinscrire Renaud Camus dans l’espace national », ou quelque chose comme cela, Ulm ou Polytechnique ou la BNF, elle souhaite trouver des professeurs pour tenir des conférences sur l’œuvre camusienne, elle me vexe (elle aussi! décidément...) en décrétant que les analyses des lecteurs lambda n’ont aucune valeur à ses yeux, que seuls comptent les professeurs (citation inexacte trois ans après, bien entendu). Franck Chabot proteste doucement en disant qu’il défendra toujours le droit de chacun à s’exprimer sur l’œuvre. (J’entre dans des détails sans importance ; ici, c’est pour remercier Franck de ces quelques mots).

Je crois que c’est à peu près tout concernant la première partie de la soirée. Puis Rémi Pellet est arrivé et a expliqué les raisons de sa démission. Je n’ai pas de souvenirs bien précis de son argumentation (puisque je l’avais déjà condamné il était inutile de l’écouter attentivement). Le récit donné par le journal est plutôt juste, sauf ce mot de « moche » que je réfute : je suis sûre qu’il n’a pas été prononcé.
Je me souviens qu’il a raconté cette histoire de musique dans la voiture qui rendait toute discussion impossible, il n’avait pas trouvé cela extrêmement poli, je m’en souviens bien car j’avais pensé «Mais enfin, ce n’est pas possible, il y a idéalisation, il est déçu parce que Renaud Camus n’est pas parfait !»

Rémi Pellet a protesté que personne sur le site ne lui avait dit qu’il dépassait les limites, « sauf vous » a-t-il ajouté en se tournant vers moi, ce qui m’a bien étonnée, car cela voulait dire qu’il lisait le site attentivement (j’avais répondu à son message de novembre 2002) Reprenant peu ou prou cette discussion webmatique, nous nous sommes disputés à propos du rôle de la psychanalyse (et je suis bien contente, car je l’ai traité d’avocat ! Et toc (ceci est raconté quelque part sur ce site), lui soutenant qu’il n’y avait pas de raison de ménager quelqu’un qui proclamait brûler ses vaisseaux tandis que je soutenais qu’il était choquant de pratiquer sur un site l’analyse d’un tiers qui vous lisait, et que la psychanalyse n’avait pas cela pour objet ou objectif.

RP a effectivement parlé de « moines-soldats », ce que personnellement je trouve plutôt gentil, un hommage aux qualités batailleuses de la Société. Deux stratégies s’opposaient : Sophie Barrouyer voulait obtenir « réparation » du tort causé à Renaud Camus lors de l’«Affaire» tandis que Rémi Pellet défendait la thèse qu’il fallait maintenant dépasser, dans tous les sens du terme (passer outre, dirais-je aujourd’hui) l’ Affaire. Il proposa de lancer une campagne pour obtenir le prix Nobel de littérature pour Renaud Camus. Je le regardai avec des yeux ronds. Il est complètement fou, pensai-je. Comment proposer cela alors que toute la presse est contre Renaud Camus, devenu infréquentable? (Mais depuis je caresse l’idée... Je me suis renseignée sur le mode de l’élection, j’évalue l’obscurité de Claude Simon en France avant qu’il ne recoive le prix... Je me dis que Coetzee n’est pas très politiquement correct, à ce que j’ai compris, etc)

J’étais de loin la plus virulente, me semble-t-il. Les autres, les vieux camusiens, parlaient à RP avec respect, admiration, peut-être reconnaissance. Je sentais qu’il avait dû rendre de grands services et que certains étaient sincèrement désolés de son départ. C’était difficile pour moi de comprendre exactement ce sentiment car j’étais arrivée trop tard sur le site pour avoir vécu tout cela. (Et cela rend d’autant plus difficile la lecture des commérages dans Rannoch Moor: quel décalage entre ce qui apparaît dans le journal 2003 et l’espèce de déférence dont RP était entouré ce soir-là. Est-ce parce que lui aussi a déçu? Les paroles racontées ne sont-elles que le reflet d’une déception ?)

Alors que tous les sujets paraissaient avoir été abordés et que la réunion se terminait, quelqu’un a demandé à Rémi Pellet: «Quelle est selon vous la plus grande qualité de Renaud Camus?» RP a répondu sans hésitation, mais avec quelque chose de surpris et de presque rêveur dans la voix : «le courage». (Il me semble l’entendre encore, ce souvenir est extrêmement précis).

En sortant, j’ai demandé à Sophie Barrouyer: «Mais pourquoi s’énerve-t-il autant?» Elle m’a répondu : « Mais il n’est pas énervé».

La médisance

Vous imaginez-vous, chaque fois que vous vous adressez à quelqu'un, lui dire "bien entendu, cela reste entre nous"? Ce serait honteux, cela supposerait que vous menez une vie de commérages. Toute personne engagée dans une discussion est soumise à la discrétion des autres, cela va de soi; de même qu'elle doit tenir des propos qu'elle serait susceptible de tenir devant les personnes absentes, même si elle ne le ferait pas alors dans les mêmes termes, ou qu'elle préfèrerait ne rien dire parce qu'elle trouverait inutile de faire de la peine.

Que tout cela soit dévoilé dans le journal est finalement un coup ultime pour brouiller tout le monde avec tout le monde, car il ne faut pas oublier qu'il est assez facile de voir qui a rapporté la discussion, d'une part parce que nous étions peu nombreux, d'autre part parce nous savons qui voit ou discute avec Renaud Camus, enfin parce qu'il y a des précédents. Bref, il est facile de savoir à qui il ne faut pas parler, non parce que nous aurions d'infâmes paroles à proférer, mais parce qu'il est de tradition d'isoler les commères... ou de s'en servir pour répandre la rumeur.

C'est un peu dommage malgré tout, parce que cela concerne directement le fonctionnement de la Société des Lecteurs. Nous verrons combien de personnes seront présentes la prochaine fois.

La malveillance avec laquelle Bergotte parlait ainsi à un étranger d'amis chez qui il était reçu depuis si longtemps, était aussi nouvelle pour moi que le ton presque tendre que chez les Swann il prenait à tous moments avec eux. Certes, une personne comme ma grand'tante, par exemple, eût été incapable avec aucun de nous, des ces gentillesses que j'avais entendu Bergotte prodiguer à Swann. Même aux gens qu'elle aimait, elle se plaisait à dire des choses désagréables. Mais, hors de leur présence, elles n'auraient pas prononcé une parole qu'ils n'eussent pu entendre. Rien, moins que notre société de Combray, ne ressemblait au monde. Celle des Swann était déjà un acheminement vers lui, vers ses flots versatiles. Ce n'était pas encore la grande mer, mais c'était déjà la lagune. «Tout cela de vous à moi», me dit Bergotte en me quittant devant ma porte. Quelques années plus tard, je lui aurais répondu : «Je ne répète jamais rien.» C'est la phrase rituelle des gens du monde, par laquelle chaque fois le médisant est faussement rassuré. C'est celle que j'aurais déjà, ce jour-là, adressée à Bergotte, car on n'invente pas tout ce qu'on dit, surtout dans les moments où on agit comme personnage social. Mais je ne la connaissais pas encore. D'autre part, celle de ma grand'tante dans une occasion semblable eût été : «Si vous ne voulez pas que ce soit répété, pourquoi le dites-vous?» C'est la réponse des gens insociables, des «mauvaises têtes». Je ne l'étais pas : je m'inclinais en silence.»

Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Pléiade 1957, p.571

Rapporter des commérages

Question de RP :
«Prenons maintenant l'exemple tiré de la page 215 de Rannoch Moor déjà cité : il est indiqué que l'assemblée générale de la Société s'est tenue en avril 2003 "bien sûr sans (lui)", RC, ce qui indique qu'il n'entend pas intervenir dans les débats de cette même Société. Pour ma part, je juge cette évidence très "morale" en effet (et prudente : une participation serait bien sûr ridicule). Mais alors, le même RC doit-il être rendu destinataire des compte-rendus (tronqués et déformés de surcroît) des débats internes de cette même assemblée ? Est-ce qu'un devoir de réserve ne s'impose pas, et à ceux qui participent à la réunion et à celui qui bénéficie de "fuites" pas tout à fait in-nocentes (si l'on admet l'obligation de réserve) et qui les rend publiques ? Est-ce que la publication n'est pas une forme de participation aux débats internes de la Société, ce qui est contraire à l'évidence « morale » de départ ?»

Henri Bès a bien sûr répondu en disant que tout cela était fort possible dans un journal.

Ma réponse :

Le problème ici, Henri, n'est pas le journal, ou pas d'abord le journal.

L'interrogation porte sur ceux qui éprouvent le besoin de répéter des paroles désagréables (sans répéter les paroles plus agréables, à moins que celles-ci aient été répétées et non retranscrites) à quelqu'un qui est susceptible d'en être blessé.

Je connais suffisamment RP, je crois, pour être à peu près sûre (voire totalement sûre) qu'il aurait pu dire devant RC tout ce qu'il a dit ce soir-là; il suffit pour s'en convaincre de lire ce forum. Seulement il aurait choisi pour cela la forme, le moment, et surtout, il aurait directement endossé la responsabilité de ses paroles. C'est le commérage qui est hautement déplaisant, la seule excuse ou explication que je peux lui trouver, ce serait que les personnes qui l'ont pratiqué (les rapporteurs, donc) n'étaient pas averties de la potentielle violence pelletienne, en d'autres termes, qu'elles n'auraient pas eu connaissance des échanges survenus ici et que donc, la découvrant sur le vif, elles en auraient été choquées et auraient éprouvé le besoin d'en parler, pour soulager leur surprise ou leur colère. L'autre explication, moins indulgente, serait qu'elles ont souhaité nuire à RP, ou faire plaisir à RC en le confirmant dans l'idée que RP était un sale type.

De mon point de vue, cela remet en cause la possiblitié de parler à tout camusien ailleurs qu'ici, de façon à ne pas prêter le dos à ce genre de poignardage. Un autre choix est de ne plus parler du tout.

Ensuite, effectivement, on peut se demander pourquoi RC prend la peine de retranscrire ces propos entre mille autres dans son journal: parce qu'on les lui a rapportés et que RP est un "personnage" camusien (il apparaît dans les journaux précédents), parce que ça l'amuse de mettre le rapporteur en difficulté, parce qu'il est blessé ou en colère et que le journal sert d'exutoire? A chaque lecteur sa lecture.

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