Question de François Matton, dans l'un de ces messages où il mêlait si bien malice et questions de fond:

François Matton : Peu d'auteurs [...] nous apportent la jouissance - au-delà du sens, débarrassé de toute volonté de donner une opinion, de défendre des thèses, de chercher à convaincre, à s'expliquer, à séduire, à provoquer.

Ma réponse:
Cependant, il me semble que c'est une erreur (retour à la réflexion, abandon (provisoire) de la polémique) de donner à ces termes-là eux-mêmes une valeur d'absolu: même cette volonté-là est transitoire, abandonnée, reprise.

J'esquisserais la thèse qu'il y a tension entre cette volonté d'abandonner le sens (dans cette signification très particulière, qui signifie ici non pas "ce qui veut dire quelque chose", mais "ce qui affirme quelque chose" (débarrassé de toute volonté [...] de chercher à convaincre), le goût de la perte ("tout ce qui tombe") et l'instinct viscéral de résistance, une tension entre Barthes et Sidoine Apollinaire, si vous voulez.

J'ai souvent écrit que j'étais étonnée par l'étonnante immuabilité de l'œuvre: les premiers textes prévoyaient déjà le déploiement des futurs textes. Pour tout dire cela me dérangeait un peu, il me semble malgré tout normal de bouger un peu avec le temps, de mûrir, en quelque sorte. A la réflexion, l'œuvre n'est pas un roc. Je vois une évolution vers ce que j’appelerai « l’acceptation de devenir lyrique ». Ma thèse est, serait, que la peur d’être obscène en exposant ses sentiments a entraîné Renaud Camus vers plus de formalisme qu’il ne l’aurait réellement souhaité [ou qu'il s'est aperçu avec le temps que le formalisme n'était pas un remède au lyrisme ou même qu'il pouvait le soutenir (éclatante démonstration avec L'Inauguration, ne vous en déplaise) ou encore que finalement les sentiments n'étaient pas "l'ennemi" et que le plus grand défi était sans doute de réussir à les exprimer sans être obscène (je trouve à ce propos intéressant que la première expression de la douleur de la perte se soit exprimé par rapport à un chien, et non par rapport à des hommes: La Vie du chien Horla avant L'Inauguration, ou que l'une est permis d'exprimer l'autre, ou que etc).]

Quel rapport avec le sens (ie ici, je le rappelle, le désir d’avoir raison, d’affirmer), me direz vous ? L’une des façons d’échapper au sens (le fond) est d’accorder beaucoup d’importance à la forme, au style qui donne une forme (voir Salgas, fin du texte). Peu à peu, Renaud Camus s’est éloigné de cette dictature de la forme: «La forme pour la forme a perdu pour moi tout attrait.» (ici) , que l’on retrouve dans Outrepas (bas de la page 424): «se souvenir encore et encore que les contraintes formelles ne valent rien quand elles ne sont pas l’expression d’une nécessité sensible, ou poétique, ou bien les moyens d’une émotion à faire naître chez le lecteur».

Ce désir d’échapper au fond par la forme s’est donc trouvé relativisé au cours du temps et ce d'autant plus qu'est apparue l'urgence de résister au cours de l'histoire : ne pas résister, c'était se résigner, la résignation n'est pas une vertu très camusienne.