La complexité de l'univers

— Cher époux, dit-elle de sa voix basse et sonore, vous comprendrez bien que pour une femme ambitieuse, il est dur, en entrant dans une salle de bal, de savoir que c'est au bras d'un cocu.
Tandis que très calmement et sans un mot de plus, elle franchissait la porte, le gentilhomme s'assit, s'étonnant comme il ne l'avait jamais fait de la complexité de l'univers.

Karen Blixen, Nouveaux contes d'hiver

La Turquie dans Du sens

Dans le prolongement de mon "repérage" de Du sens, je mets en ligne le contenu d'un article du n°52 de la revue Confluences Méditerranée, numéro consacré à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne et présentant les opinions contradictoires de diverses personnalités.
La revue est diffusée par l'Harmattan.


Du sens d'une intégration

Publié en 2000, son journal de l'année 1994 (La Campagne de France, Editions Fayard) a suscité une polémique très médiatisée. Dans Du Sens (Editions P.O.L., 2003), Renaud Camus s'est attaché à tirer les enseignements de cette expérience en s'interrogeant sur le sens des mots, sur la notion d'origine, sur ce qui fait groupe, sur le poids de la durée... L'ouvrage contient de nombreuses références à la Turquie et un questionnement sur son «européanité». Le propos n'est jamais linéaire et ses sinuosités s'inscrivent dans une recherche de vérité.
Nous le remercions de nous avoir permis d'extraire librement de son ouvrage ces quelques passages.
Le titre et les sous-titres sont de la rédaction.


Si la Turquie doit faire partie ou non de l'Union européenne, c'est une question qui en implique des dizaines d'autres, toutes de la plus haute importance. Elles ne sont pas seulement politiques, bien loin de là ; certaines sont à proprement parler philosophiques, ontologiques, herméneutiques, etc.
Pour commencer, il y va du sens du mot Europe, bien entendu. Mais il y va du sens de tous les mots aussi bien - et même du sens tout court, en tant que tel.
Qu'est-ce qu'être européen? Qu'est-ce qu'être français ? Quelle est la part de l'origine dans ces appartenances diverses : celle de la volonté, de la convention, de la loi, de la décision administrative ?
À propos de la Turquie et de son éventuelle entrée au sein de l'Union européenne, on ne pense pas ici à des considérations d'opportunité immédiate, fluctuante, contingente, bien que ce soient à peu près les seules qui aient été mises en avant. Si la Turquie a vu l'échec, jusqu'à présent, de ses tentatives d'intégration à l'Europe institutionnelle et si son admission est sans cesse remise à plus tard, c'est officiellement pour des raisons économiques — son niveau de développement serait trop éloigné de celui de ses partenaires éventuels — ou bien, et surtout, pour des raisons morales, idéologiques : elle ne présenterait pas de suffisantes garanties démocratiques. Les droits de l'Homme, en particulier, ne seraient pas suffisamment respectés sur son territoire — ce qui doit pouvoir être considéré comme vrai, à l'heure où s'écrit ce livre. Cependant ce n'est pas pour des motifs de cet ordre (bien qu'ils soient par eux-mêmes tout à fait pertinents) que la question de l'accès de la Turquie à l'Union européenne nous semble d'une telle importance. Pas du tout. C'est parce qu'il y a là une occasion incomparable de préciser ce que c'est que l'Europe, ce que l'on veut qu'elle soit, ce que c'est qu'un État, et ce que peut être une patrie — si tant est que ce dernier terme ait encore un sens et une légitimité, s'il est souhaitable qu'il les conserve et qu'il ait encore cours.
Peut-être est-il utile se préciser d'emblée, afin qu'il n'y ait pas d'ambiguïté, que nous n'avons aucune espèce d'hostilité de principe — au contraire, dirons-nous — à l'endroit des Turcs et de la Turquie. Certes, il y a bien des choses à leur reprocher — à commencer par la première tentative de génocide du XXe siècle, celui des Arméniens. (...) Mais la culpabilité turque, à son tour, est sans effet sur l'appartenance ou non de la Turquie à l'Europe, au continent européen, à la culture et à la civilisation européennes, à l'européanité, si l'on ose dire.
Etre européen, Dieu sait, ce n'est pas un gage d'innocence, ni un brevet de vertu. Et l'innocence ni la vertu ne sauraient être des conditions requises pour accéder à ce statut. Il y a parmi les membres de l'Union européenne des États et des peuples — un État et un peuple, à tout le moins - dont la culpabilité historique est autrement plus grande que celle de la Turquie, et nul ne songerait à leur contester, pour cette seule raison, le caractère d'Européens.

Qu'est-ce qu'être européen ?

Une culture commune

Si c'est une question purement géographique, la Turquie ne fait partie de l'Europe que par une infime partie de son territoire — moins d'un vingtième. Et elle n'est donc guère, en ce sens, une nation européenne.
Mais ce serait plutôt une question culturelle, ou de civilisation, car la pertinence des limites géographiques conventionnelles est de nos jours gravement remise en cause, et elles ne sont guère à la mode parmi les géographes. (...) Avant la guerre de 1914, et donc longtemps avant qu'il soit sérieusement question d'une forme institutionnelle moderne pour l'union des peuples européens, les élites intellectuelles et, dans une certaine mesure, les élites sociales des nations européennes les plus développées avaient un sentiment très fort de communauté culturelle et, ajouterons-nous, au risque d'embrouiller d'emblée le débat, de communauté de civilisation. (...) Le sentiment d'appartenance à une communauté culturelle européenne est largement indépendant des échanges personnels et institutionnels effectifs, si bénéfiques que ceux-ci puissent être. Qu'un Français mélomane ait ou non l'habitude de se rendre à des concerts en Allemagne ou en Autriche, Schubert est souvent beaucoup plus présent, dans son patrimoine culturel, que Gabriel Fauré ou Berlioz. Nous avons du mal à penser à Guerre et Paix comme à un livre étranger — il nous est étranger par la langue, bien sûr, mais il est partie intégrante de notre culture néanmoins, et pas seulement au sens où notre culture ce serait l'ensemble de ce dont nous avons connaissance. (Ici c'est le mot culture qui s'ouvre sous nos pas, qui se fend, se crevasse et se présenterait vite comme un véritable gouffre si précipitamment nous ne sautions par-dessus lui et ne passions outre, au lieu de contempler, ainsi qu'il serait nécessaire de le faire, peut-être, le précipice qu'il est ; or garder le fil est nécessaire aussi - peut-être le sens est-il toujours un conflit de sens (et de devoirs) ?)
Nous pouvons avoir une bonne connaissance d'artistes, d'oeuvres et de traditions qui ne font pas partie de «notre culture» (ici la phrase opère d'elle-même un choix parmi les sens possibles, et l'auteur, se relisant, ne peut marquer l'ambiguïté surmontée, enjambée, dépassée, provisoirement négligée, que par le recours aux guillemets). Nous pouvons aimer ces artistes et ces œuvres et même nous pouvons les comprendre autant et plus que s'ils appartenaient à notre patrimoine. Toutefois ils ne nous parlent pas de notre histoire. Titien, Rembrandt, Turner, Van Gogh nous disent quelque chose de la condition d'Européen. Sinon en creux, par opposition, a contrario, ce n'est pas le cas d'Hokusai - même s'il nous parle éloquemment, lui, de la condition d'être humain. On conçoit mal un poète français contemporain qui ne serait pas nourri de Hölderlin, de Leopardi, de Trakl, de Pessoa ou de Celan, autant et plus que de Mallarmé ou d'Apollinaire. Il n'écrit pas nécessairement dans leur lignée. Il peut très bien écrire contre eux. Il n'empêche que ces héros et quelques autres sont le fond du débat où toute poésie européenne s'interroge, et se fomente. On ne peut pas en dire autant de Rûmî ou de Bashô (à telle enseigne qu'il est difficile de trouver pour cette phrase des noms de poètes qui disent au lecteur quelque chose, sauf à remonter vers un passé très lointain). Un Européen peut avoir un goût passionné de Hâfiz, ou de Su Dongpo : aussi fort ou même plus que son amour pour Leopardi, pour Eliot ou pour Lorca. Il n'empêche qu'il ressent, à les pratiquer, une forte impression d'exotisme, il faudrait pouvoir dire d'étrangèreté — laquelle peut fort bien, au demeurant, être une des raisons de son plaisir. Nous n'épuiserons pas ici, il va sans dire, même si nous devons y revenir très souvent, le concept d'étranger. Mais nous ne pourrons même pas l'aborder sans être contraint d'adopter un ton plus personnel.

Le concept d'étranger

J'ai fait l'éloge ailleurs (dans Esthétique de la solitude) de la lontananza de l'art, de sa profonde étrangèreté. Comprendre une œuvre d'art, ai-je écrit, c'est faire méthodiquement le tour de ce qui nous la rend inintelligible à jamais — on dirait étrangère, aussi bien, encore que les deux mots ne soient pas synonymes, certes. Shakespeare ni Sophocle ne sont grands pour la seule médiocre raison qu'ils seraient nos contemporains, comme le veut la moderne vulgate critique. Ils sont loin de nous par le temps, ils sont loin de nous par l'espace, ils sont loin de nous par le génie, ils sont loin de nous par la grandeur et par la dignité d'être homme, qui toujours exige de la distance, de l'infamiliarité, une réserve de nuit et de résistance à la connaissance, au sens, au simple sens. L'art nous échappe, voilà. Ainsi fait l'étranger par son étrangèreté. C'est elle qu'il faut aimer, non sa similitude, où nous n'aimons que nous-mêmes. Ces quelques points précisés afin de bien marquer que le terme d'étranger, dans mon langage, ne saurait en aucune façon être pris en mauvaise part — et cela très au contraire.
Si j'écris, donc, que ce qui fait tout l'intérêt sémantique, politique, moral de la question de l'éventuelle entrée de la Turquie dans l'Union européenne, ce ne sont pas les aspects économiques de cette question (des économies aussi différentes peuvent-elles s'apparier ?), ni ses aspects juridiques au sens large (la Turquie est-elle dans un Etat de droit qui la rende acceptable pour ses éventuels associés ?), mais l'hypothétique caractère d'étrangèreté de ce pays par rapport à l'Europe. Si j'écris cela, il doit être bien clair que ce caractère d'étrangèreté, s'il était établi, ne saurait en aucune façon être attribué à charge à la Turquie (qu'elle soit étrangère, ce n'est pas un reproche que je lui ferais) ; bien clair également que ce même caractère, du seul fait qu'il serait avancé par moi, ne me constituerait en aucune façon en xénophobe (puisqu'il n'a pas la moindre charge péjorative). Le mot étranger s'est spécialisé parmi nous dans un sens qui implique avant tout la nationalité. Ce sens, toutefois, ne dispose pas d'une exclusivité. Et l'étrangèreté au sens national du terme est souvent contredite, corrigée, réduite, par des sentiments de familiarité, de similitude ou de connivence (et bien sûr par les sentiments tout court dès lors qu'il est fait appel à d'autres critères de proximité ou d'éloignement).
On voit bien qu'à une tentative de définition de l'étrangèreté et de son contraire (qui reste à nommer) il est indispensable de faire contribuer un nombre considérable de critères, qui tous n'ont pas été évoqués ici, et ne sauraient l'être de manière exhaustive : la nationalité, bien sûr, mais aussi la langue, la religion, l'origine ethnique, la localisation géographique, la classe sociale, le niveau culturel, l'âge, le sexe, le désir, les goûts sexuels, les sympathies électives, etc. Ces critères ne sont pas étanches, ils empiètent les uns sur les autres, leurs résultats se superposent, se confirment les uns les autres ou se contredisent. Tout ce qu'il est possible d'établir grâce à eux, ce sont des degrés d'étrangèreté (restant bien entendu qu'un haut degré d'étrangèreté n'implique en aucune façon un haut degré, ni même un degré quelconque, d'hostilité).
Un tel désordre incite a regagner le sûr abri de la loi, et à considérer comme étrangères les personnes que la loi désigne comme telles, c'est-à-dire celles qui ont un autre passeport que le nôtre, une autre nationalité. Mais la construction européenne ébranle cette frontière simple, justement, et ce critère traditionnel et commode. Même juridiquement, il y a des degrés dans l'étrangèreté.
La citoyenneté de l'Union européenne confère des privilèges, comme toute citoyenneté. Mais sur ce dernier point il faudra revenir. Le lien entre citoyenneté et privilège, en effet, est aujourd'hui fortement contesté. Il est on ne peut plus traditionnel, pourtant, et même immémorial, au point d'avoir paru fondamental : la citoyenneté, outre qu'elle crée des devoirs, donne des droits dont par définition ne dispose pas le non-citoyen — même si celui-ci dispose d'autres droits, à commencer par ceux de citoyen du monde (les droits de l'Homme, en somme), et même de privilèges et de prérogatives, ceux qui sont dus à l'étranger (à l'Étranger). Cet état de chose, le lien et presque la coïncidence entre citoyenneté et droits particuliers, qui paraissait aller de soi et qui est encore très fortement attesté dans les lois et dans les faits, est énergiquement remis en cause à présent par le discours idéologique et militant, témoin les très violentes et presque unanimes critiques à l'égard du concept de «préférence nationale», lequel, au regard du droit des gens traditionnel, paraissait pourtant auto-évident — mais nous avons affaire ici à l'une de ces tournures qui comme de certains mots (ex. «race») ne peuvent pas être séparées de leur histoire, surtout de leur histoire récente ; et dont les connotations, tonitruantes, écrasent presque entièrement la modeste dénotation.
On sait que de nombreuses voix réclament qu'aux étrangers légalement installés dans le pays soit accordé le droit de vote, au moins partiel (pour les élections locales), alors que ce droit de vote a paru constituer, depuis longtemps, l'un des traits constitutifs de la citoyenneté (laquelle pourtant, jusqu'à la proclamation du suffrage universel, ne l'impliquait pas). Les étrangers à la citoyenneté française, mais qui sont citoyens d'un État membre de l'Union européenne, bénéficient déjà, en France, de ce droit de vote partiel : ce qui confirme, d'une part, qu'à toute citoyenneté — ici la citoyenneté européenne — sont liés des privilèges (et donc l'absence de ces privilèges pour les non-citoyens), et, d'autre part, encore une fois, qu'il y a des degrés dans la qualité d'étranger.
Néanmoins, de quelque façon qu'on envisage les choses et les mots — étranger, étrangère, étrangèreté —, et sans qu'à ces derniers, faut-il le répéter ?, on soit un seul instant tenté de conférer la moindre nuance péjorative (on aimerait écrire au contraire, mais ce ne ferait sans doute que nous embrouiller davantage), il semble bien que la Turquie soit étrangère à l'Europe : étrangère géographiquement, étrangère historiquement, étrangère culturellement.

«Étrangèreté» de la Turquie

Certes, la presque totalité des Turcs, de même que la majorité des Européens, appartient à la «race blanche», comme on disait jadis, et comme on n'a plus le droit de le dire. Mais la blancheur de la peau, pour une population pas plus que pour un individu, n'est pas un critère de l'appartenance à l'Europe. La Martinique et la Guadeloupe, dont les populations sont très majoritairement noires, ou métisses, font partie de l'Union européenne, politiquement, juridiquement, économiquement, quoiqu'elles n'appartiennent pas, géographiquement, à l'Europe. Il est vrai que leur appartenance à l'Union européenne est très étroitement liée à leur appartenance à la République française, et conditionnée par elle. Si ces îles se détachaient politiquement de la France, il est peu probable que quiconque, ni leurs populations ni leurs éventuels gouvernements indépendants, envisagerait leur maintien dans l'Union européenne.
Si la population de l'Europe est majoritairement blanche, d'autre part, elle compte à présent une importante minorité qui, elle, n'est pas blanche. Et cela confirme si besoin était que la couleur de la peau ne saurait être envisagée comme un critère d'appartenance à l'Europe. Pareil critère, s'il était retenu, serait favorable à la Turquie, certes, mais il ne saurait être retenu, pour les raisons logiques qu'on vient de voir, et pour de sérieuses raisons juridiques. Le prendre en considération, en effet tomberait sous le coup de la loi (...). Il est parfaitement licite, bien entendu, d'être contraire à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. C'est là une position politique à laquelle la loi ne trouve rien à redire. En revanche certains des motifs éventuellement avancés pour expliquer cette position, ou pour l'étayer, pourraient être considérés, eux, comme des atteintes au droit, et sanctionnés comme tels. (...) Si l'on est contraire à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, ce qui en soi est tout à fait légitime, encore une fois, on ne saurait donner pour motif, à cette position, que la Turquie est étrangère à l'Europe, que les Turcs ne sont pas des Européens, que leur histoire et leur culture ne font pas partie de la culture et de l'histoire européennes. À une opinion licite en soi de pareils motifs avancés risquent, eux, d'être jugés illicites : ils peuvent tomber sous le coup d'une accusation de «racisme». Tel est du moins l'avis, si je l'interprète bien, d'un avocat de renom, qui plus est président d'honneur de la Ligue des droits de l'Homme.
On remarquera ici que d'assimiler à du «racisme» l'opinion selon laquelle un peuple ou un individu sont des étrangers, par rapport à une entité donnée (les Turcs et la Turquie par rapport à l'Europe, en l'occurrence), c'est donner au terme d'étranger, nécessairement, une connotation péjorative ; et à l'étrangèreté un sens exclusivement négatif, ce qui, nous l'avons déjà souligné, n'est en aucune façon notre cas.
C'est au contraire à la non-étrangèreté, au fait de n'être pas étranger, qu'il faut pouvoir donner une signification négative, agressive, ennemie, pour estimer que la Turquie n'est pas étrangère à l'Europe. Si cette condition est remplie, on a toute latitude aussitôt de dire que la Turquie, certes, n'est pas étrangère à l'Europe ; et moins encore à l'histoire de l'Europe, dans laquelle elle tient une place considérable. Mais on remarquera aussi que le caractère étranger de la Turquie par rapport à l'Europe (...) n'est pas acquis. Ainsi, il est tout à fait contestable que la Turquie soit étrangère à l'histoire de l'Europe, dans laquelle elle tient une place considérable. Pour se forger une idée sur ce point, il faudrait encore une fois préciser ce qu'on entend par étranger, en quelle acception précise on prend le mot, quel sens on lui donne. Les Turcs en effet reviennent constamment dans les annales du continent européen, et tout particulièrement dans l'histoire de certains pays d'Europe, tels que l'Autriche (le siège de Vienne), la Pologne (les combats de Jean Sobieski), la Hongrie, la Roumanie, la Serbie et bien entendu la Grèce, parmi plusieurs autres. Les Turcs en ce sens ne sont pas étrangers à l'histoire de ces pays, dans lesquels ils ont joué au contraire un rôle déterminant et souvent essentiel. Mais c'est toujours un rôle d'ennemi.
Sans doute il est arrivé, très rarement et très brièvement, que la Turquie ait été l'alliée de certains pays d'Europe, de la France de François 1er, de l'Angleterre et de la France de Victoria et de Napoléon III, de l'Allemagne de Guillaume II et de l'Autriche-Hongrie de François-Joseph. Mais c'était toujours contre d'autres pays d'Europe, qui d'ailleurs ne manquaient jamais, dans ces moments-là, de déclarer ces alliances scandaleuses, et contre-nature. De l'Europe elle-même en son ensemble, en tant qu'entité culturelle ou de civilisation, la Turquie, au cours des siècles, a toujours été perçue comme adversaire. Lorsque des souverains, des généraux ou des amiraux autrichiens, polonais, lituaniens, espagnols ou vénitiens remportent une victoire sur les Ottomans, jamais ils ne manquent de souligner que c'est l'Europe qu'ils ont défendue, ou qu'ils viennent de sauver, selon les cas. Certaines grandes victoires sur la Porte, à commencer par Lépante, correspondent précisément aux premières manifestations, parmi les plus intenses, du sentiment européen. Bien entendu, qu'on ait toujours ou presque toujours été ennemis n'empêche en aucune façon, et heureusement, les réconciliations et la bonne entente : témoin la France et l'Allemagne. Mais les réconciliations et la bonne entente n'impliquent pas que les deux éléments jadis adversaires se fondent en l'un ou en l'autre. La France et l'Allemagne de De Gaulle et d'Adenauer ne dont pas devenues toutes les deux «la France», ni ne sont elles devenues «l'Allemagne». L'Europe et la Turquie peuvent parfaitement s'agréger l'une à l'autre, mais l'ensemble ainsi formé ne sera pas «la Turquie» et ne sera pas non plus «l'Europe» — ou bien ce serait en un sens tout à fait inédit du mot Europe, un sens vidé de la signification qui a été la sienne jusqu'à présent. Cependant pareilles considérations, en lesquelles n'intervient, je le répète, pas une once d'hostilité à l'égard de la Turquie, pourraient bien ne pas entrer (...) dans le domaine, plus étroit qu'on ne pense, de la liberté d'expression.

Que nomme-t-on Europe ?

«Je me rends bien compte de tout ce qu 'implique ici mon point de vue, éminemment pulsionnel, j'en conviens. Si le sentiment d'appartenance à une même nation relève essentiellement d'une expérience historique partagée, d'un ensemble de mythes séculairement ancrés, d'une communauté épidermique de mots, de réactions, de façons d'appréhender le sol et le réel, ce qui est valable pour une vaste confédération comme l'Europe, dont l'histoire partagée est avant tout conflictuelle, l'est a fortiori pour un pays très étroitement et très anciennement unifié comme la France». (Campagne de France, 1994) Mon hypothèse est qu'en l'opposition (...) entre deux sens en usage du mot français (avec ou sans majuscule) se lit une fois de plus l'éternel dialogue d'Hermogène avec Cratyle, sous l'arbitrage ironique de Socrate.

Le sens et le poids des mots

Hermogène (...) tient pour la convention : les noms s'appliquent aux choses, et aux êtres, par l'effet d'un accord des sujets parlants qui n'implique aucune vérité particulière du nom. Il n'y a pas de juste dénomination. Ou plutôt, ce qui revient au même, toutes les dénominations sont justes : «le nom qu 'on assigne à un objet est le nom juste ; le change-t-on ensuite en un autre, en abandonnant celui-là, le second n'est pas moins juste que le premier» (Platon). Le nom n'appartient pas à la personne ou à la chose par une adéquation vieille comme le monde qui dirait quelque chose de cette personne ou de cette chose. Adéquation il y a bien, mais elle relève du hasard et de l'arbitraire, consacrés par l'usage ou par le pouvoir. Est français, en ce sens — au prix d'une légère transposition, mais qui paraît tout à fait fondée —, tout être ou tout objet que la loi, une administration, un passeport, une carte d'identité, un coup de tampon, déclare français ; et peut devenir français tout être ou tout objet (un film, par exemple) que la loi, etc., serait disposée à déclarer tel.
Cratyle, lui, croit qu'il y a un lien autrement plus profond, essentiel, fondamental, entre le nom et la chose, entre le nom et la personne. Le nom dit la vérité de la personne et de la chose, même si cette vérité, hélas ! a souvent été obscurcie par le temps et par la négligence des hommes, quand ils écrivent et quand ils parlent. La vérité perdue des uns, on peut la retrouver en la débarrassant de cette couche d'erreur et d'approximation dont l'ont revêtue les siècles, l'ignorance et la paresse.
Europe, Européen, dans une même perspective, ont un sens qui dépasse singulièrement la pure signification administrative ou politique. Ainsi la Suisse, répétons-le, ou l'Estonie, ou la Roumanie, sont indubitablement des pays européens, même s'ils ne font pas partie, pour l'instant (en 2000) de l'Union européenne. On ne saurait dire la même chose de la Turquie, du moins de la Turquie dans son ensemble. En revanche la Turquie deviendrait bel et bien un pays européen si elle était admise au sein de l'Union européenne. Mais elle serait européenne au sens d'Hermogène, si l'on peut dire, pas au sens de Cratyle.
Il doit être bien entendu qu'Hermogène a raison et que Cratyle a tort — cela scientifiquement, sans aucun doute possible, mais aussi politiquement. D'ailleurs Cratyle perd toujours. Peut-être y a-t-il là une des raisons de l'incontestable séduction, un peu perverse, du cratylisme : il est du côté des perdants ; non pas des perdants d'aujourd'hui, des humiliés, des offensés, ceux qui n'ont jamais rien eu à perdre, donc tout à gagner, et qui, après les promesses de la Providence, ont reçu celles de l'Histoire, pour ce qu'elles valent les unes et les autres ; non, les perdants qui ont vraiment perdu, ceux qui n'en finissent pas de perdre, qui ont été et qui ne sont plus, les rois tombés, les nations déchues, les classes remisées dans les tiroirs du Temps, dans ses corbeilles à papier ou dans ses poubelles, et pour qui le désir est toujours en amont, toujours nostalgique, toujours un deuil.
Pour tourner les choses très grossièrement, Hermogène est un homme de gauche, Cratyle est un homme de droite — il ne s'agit plus ici, on l'aura compris, des personnages du dialogue de Platon, mais des figures rituelles, et comme telles un peu caricaturales, de cet échange éternel.
Hermogène est un homme d'avenir, parce qu'il croit que le présent peut à tout moment être fondateur. Si la relation du sens avec les mots est purement conventionnelle, si c'est par convention pure que les mots charrient tel ou tel sens, ils peuvent très bien, demain, charrier tel ou tel autre. Il suffit de changer la convention. D'ailleurs ce n'est même pas nécessaire : l'usage s'en charge de lui-même. Tomorrow est éternellement another day. L'avenir est d'une virginité sans cesse renouvelée.
Cratyle pense au contraire que le sens, au lieu de se forger continuellement sous nos yeux, par notre entremise même, s'éloigne, s'offusque, se déperd. N'étant ni conventionnel ni accidentel, le rapport des mots à la signification est essentiel au contraire, il intéresse l'essence et la révèle. Ce rapport essentiel, malheureusement, est constamment menacé par l'accident et le malentendu, par la convention qui outrepasse ses pouvoirs et ses droits, par le mauvais usage qui est fait de la parole, par la négligence dans le maniement de la langue, par l'ignorance et par le manque de respect. Pour Cratyle la vérité est dans l'origine.

Le sens et le poids du temps

Que Cratyle se trompe, la science du langage l'a prouvé cent fois, et cela dès avant qu'elle ne s'appelle linguistique. (...) Platon lui-même, malgré le balancement structurel qu'il met en avant dans son dialogue, ne se gêne pas pour tourner Cratyle en ridicule, par la voix de Socrate.
Le Cratyle «historique», si l'on peut dire, passait pour un représentant presque officiel, quoique attardé, de la pensée de l'Éphésien. Aristote en sa Métaphysique (...) mentionne dans la même phrase que «tout jeune, Platon devint l'ami de Cratyle et se familiarisa avec la philosophie d'Heraclite». Quels que soient les noms prestigieux qu'elle puisse invoquer pour l'appuyer, la foi dans le caractère essentialiste de la signification des mots relève de la pensée magique, en mettant les choses au mieux, et tous les discours de quelque ambition ou portée scientifique l'ont toujours récusée.
Qu'on prenne ou reprenne le mot français, par exemple (...). Tout nouvel Hermogène soutiendra nécessairement que français peut signifier ce que l'on veut, qu'il suffit de se mettre d'accord sur le sens qu'à tel ou tel moment on voudra donner à cet adjectif, et que pourra être appelé français, et pleinement considéré comme tel, sans aucune restriction, tout être ou tout objet que la loi déclarera français. (...) Cratyle a tort : le sens des mots n'esf pas dans leur origine, et c'est tant mieux, car cette origine est toujours en amont de ce que notre connaissance peut atteindre, toujours en deçà de nous, toujours en deçà de l'histoire et de la philologie. Si le sens des mots était dans leur origine nous ne pourrions jamais le connaître car leur ori¬gine nous est à jamais obscure et dérobée.
On voit combien Cratyle a tort, on voit aussi, hélas - hélas pour la clarté désirable des choses -, qu'il n'a pas tout à fait tort. Ainsi s'explique son éternel retour, et l'impossibilité où se trouvent Hermogène, Socrate, Platon et toute l'histoire de l'interrogation sur le sens, autant dire l'histoire de la philosophie, et certainement l'histoire tout court, de le faire taire, de le faire taire en eux-mêmes, pour commencer, et de se débarrasser de lui une bonne fois.
Cratyle a tort, mais son erreur est pleine d'enseignement. À ce titre, on peut même dire qu'elle est précieuse. Le sens des mots n'est pas dans leur origine, il est dans leur histoire. Le sens n'est pas dans le sens, il est dans l'histoire du sens. Il n'est pas posé d'emblée, il n'a rien d'intangible. On ne peut pas l'appréhender à sa source, car sa source a une source et cette source une source, qui est en dehors de lui comme elle est hors de notre portée. En revanche on peut suivre, suivant les cas, une partie plus ou moins importante de son cours - dont il n'y a aucune raison de penser, au demeurant, qu'il va s'arrêter avec nous. Foin donc de tout «essentialisme». Ce qui est convoqué ici, c'est l'expérience et le temps.

Quel fondement à l'Europe ?

Le sens (...) est inventé à neuf tous les matins. Hermogène a vaincu et règne en maître. Les noms et les mots sont invités à déposer leur bagage au vestiaire, et à s'accommoder des habits neufs qu'on leur distribue en fonction des besoins de l'heure, et du travail qu'on attend d'eux. Dans de telles conditions, Europe est tout ce qu'on voudra. On jugerait déplacé que ce peu de syllabes excipent d'un passé, d'une histoire, d'une culture, d'un sens qui précéderait celui qu'on est en train de tailler pour elle. Pourquoi la Turquie ne ferait-elle pas partie de l'Europe, dès lors que l'Europe n'est qu'une convention, un traité, un ensemble de dispositions révisables à merci, à condition d'accord entre les parties ?
Mais justement : si la définition de l'Europe, parce qu'elle n'est qu'une convention indéfiniment révisable, peut être modifiée en faveur de la Turquie, elle peut l'être en faveur du Maroc aussi bien, de l'Algérie, du Liban, d'Israël très a fortiori, de n'importe quel pays du monde. Si la Turquie peut faire partie de l'Europe, l'Europe ne peut plus être une patrie et le concept même de patrie devient absolument caduc. Rien là qui ne soit parfaitement concevable : c'est même un pas que beaucoup d'entre nous ont déjà franchi, qui sont déjà au-delà de l'État-nation, et à plus forte raison au-delà de l'idée de patrie, fortement entachée de soupçon d'héritage, et de connotations matrimoniales.
Nous sommes assez nombreux à envisager l'Europe à la manière dont un Toscan ou un Napolitain de 1860 pouvait envisager l'Italie : comme une patrie plus grande que la patrie, et, qui sait, comme la vraie patrie. Mais s'il est décidément évident que l'Europe ne saurait avoir aucun des caractères d'une patrie, si elle n'est rien d'autre qu'une convention indéfiniment révisable, bref si elle n'est Europe qu'au sens d'Hermogène, la question qui s'impose est celle-ci : à quoi bon se donner tout ce mal ? Si l'appartenance d'une personne à une nation, ou d'une nation à un État supranational, n'est qu'une affaire d'acte administratif ou de traité international, si la seule citoyenneté de quelque fondement ontologique est la citoyenneté du monde, quelle raison pouvons-nous avoir bien de construire, en unissant nos pays, un pays que nous puissions appeler nôtre, et qui pourtant ne soit pas le monde ?
Nombreuses sont les voix qui se font entendre, déjà, pour juger raciste et scandaleux, inadmissible, criminel (on ne lésine pas sur l'adjectif, dans ces quartiers-là, surtout quand il est bien accusatoire), tout avantage ou privilège qui pourrait être conféré en Europe, ou dans tel ou tel des pays membres de l'Union européenne, aux seuls Européens, à l'exclusion des personnes originaires d'autres parties du monde, et qui ne bénéficieraient pas d'un passeport européen. Que pourrait bien être une citoyenneté qui pour la première fois dans l'histoire de l'humanité ne conférerait pas à ceux qui la partagent, en même temps que des devoirs particuliers, des droits spécifiques ? Une telle citoyenneté n'en est pas une, elle n'a aucune espèce de sens. Il est d'ailleurs significatif que l'adjectif citoyen, l'un des plus lourdement insistants du vocabulaire doxal contemporain, ne garde plus qu'une acception morale, et civique, et serve à qualifier toute activité de bonne volonté dans la cité, sans qu'y reste attaché, la plupart du temps, de lien perceptible avec la citoyenneté, qu'elle soit nationale ou supranationale.
La Turquie peut parfaitement entrer dans l'Union européenne. Ce serait une décision sur le sens, et sur le sens du sens ; et la confirmation de la tendance majoritaire en ce domaine — au moins parmi ceux qui ont l'occasion de s'exprimer -, celle du sens désoriginé. En ce sens il serait exagéré de dire, même si c'est très tentant pour les tenants et survivants de l'ancien sens, origine, que l'Europe n'aurait plus de sens. Ce n'est pas le sens qui lui ferait défaut. C'est la raison d'être. À moins que ce ne soit la même chose ?

Repérage de Du sens

L'idée de départ était de trouver le plan du livre. Il m'est vite apparu que c'était impossible dans le temps que je souhaitais y consacrer pour le moment. Ce qui suit est donc quelque chose d'intermédiaire entre une indexation et un plan, une sorte de balisage destiné à retrouver plus vite un passage ou une citation, et qui met à jour le mouvement du texte, qui avance par vagues.
Il est entendu que cette sorte de travail est très personnelle, et que ce sont surtout les mots-clés et les citations qui m'intéressent que j'ai privilégiés; d'autre part, je n'ai aucune idée de l'effet que peut produire la lecture suivie de ce billet sur quelqu'un qui n'aurait pas lu le livre.

Avant de commencer ce travail, je pensais mettre à jour un système d'imbrications, de parenthèses dans des parenthèses (je pensais que le plan de Du sens correspondait plus ou moins à cela). Il s'agit plutôt de boucles : une idée principale A mène à une digression 1 que l'on suit jusqu'au bout avant de revenir à A jusqu'à la digression suivante 2, etc. Lorsque l'idée principale A semble épuisée, on passe à la B.
C'est ainsi que bien que le retour perpétuel à A donne l'impression que le livre n'avance pas, le passage de boucle en boucle permet une progression insensible.

J'ai mis en gras les thèmes qui me paraissent faire partie de la trame, et porter les boucles. Les numéros de page indique le début d'une réflexion ou d'une boucle, qui peut se poursuivre sur plusieurs pages.


La Turquie doit-elle faire partie de l'Europe? incipit
-> domaine sémantique
-> domaine politique
     => le tout : thème de l'origine, «ciment» de la réflexion du livre entier sera l'occasion de définir ce qu'est l'Europe, ou ce qu'elle n'est pas p.13
génocide arménien p.13
qu'est-ce qu'être européen? p.14
- une question culturelle
- goût pour Hafiz ou Su Dongpo : toujours avec sentiment d'exotisme p.16
bathmologie (définition)
histoire des sens émis. Qu'est-ce qui s'exprime, d'où viennent les convictions, les opinions? p.17
ardemment xénophile. amour des étrangers p.18 [1]
[retour au sens] qu'est-ce que le sens p.20
cavatine, parenthèses, note aux notes
pontuaction => hiérarchie p.22
->syntaxe, vocabulaire. hiérarchie : valeur de droite (?); interrogation sur les rapports entre hiérarchie du sens et hiérarchie sociale. (supprimer la règle "le masculin l'emporte" pour des raisons féministes?) p.25
le discours antiraciste veut que l'étranger soit comme nous p.26
comprendre une œuvre d'art, c'est faire le tour de ce qui nous la rend inintelligible à jamais. p.27
[retour à l'étrangèreté de la Turquie] définition de l'étrangèreté
la citoyenneté européenne, la nationalité p.32
pas le critère de couleur de peau p.34

un musulman peut-il être tout à fait français?

La Campagne de France p.35
citation du 20 février. on peut être contre l'entrée de la Turquie dans l'UE, mais on ne doit pas dire pourquoi
caractère étranger de la Turquie p.37
le régime du journal. le pacte de lecture. p.39 un journal au conditionnel, le sens sous réserve d'inventaire p.41
jeu du sens <=> sens littéral, police et propriété.
la bêtise (écrit une connerie). «Les œuvres sans bêtise sont sans intérêt. Elles ratent le corps.» p.42 Pascal sans bêtise
«le caractère caoutchouteux du droit.» p.44 glissement du juridiquement acceptable au "politiquement correct" p.45
«d'où ils ressortiraient, accepterait-on ces prémisses, que les musulmans, par exemple, ne sauraient être tout à fait français.» p.46
qu'est-ce qu''être français tentative illustrée de définition. p.47
impossibilité de dire quelque chose de totalement juste => accepter un degré d'approximation, de généralisation p.49
parler est un lien. p.51 Héraclite, Heidegger
le sens : inépuisable. dire les mots dans tout leur sens : le Notre Père => «d'ailleurs ma chienne mourut.» p.55
les deux sens du mot français : Hermogène et Cratyle p.56
Hermogène: «l'avenir est d'une virginité sans cesse renouvelée» p.60 Cratyle : le sens est dans l'origine
origine et définition de français. le fou qui se prend pour un os. p.63
début de la réflexion sur un art français p.65 Saint-Loup p.68. tentative de défintion d'une peinture française p.72 mise à jour d'un concept indéfinissable mais compréhensible (art français par opposition à art italien, par exemple) musique française p.76, son français p.78
[retour à La Campagne de France, retour à musulmans de France] p.81 censure du passage «la profonde identité française, au sens ancien» et sa compatibilité, ou non, avec la fois coranique.
objection d'un Egyptien : personne ne peut être français depuis plus longtemps que son âge p.84
comprendre la poule au pot. l'accès au sens p.86
Norbert Elias p.86
extrait de Corbeaux, entrée du 25 avril 2000. p.88
pas de haine p.94 haine des contradicteurs p.95
analyse du texte d'Antoine Spire, L'Obsession des origines, et de sa façon impressionnament sytématique de dénaturer les citations p.97 «La dernière fois à notre connaissance qu'on a publiquement dénombré les Juifs à la radio» p.100
[retour au sens du mot français. retour à la Campagne de France. retour à la question «un musulman peut-il être tout à fait français?»] p.102 le thème du sang, mais du sang versé pour la France. Mme Malika Boumendjel p.106
la littérature, son rôle, sa définition. une conception littéraire du monde p.108
soit les journalistes n'ont pas lu, soit de mauvaise foi p.109
rapport entre les sens de "racisme" et "étranger" («le terme d'étranger n'a rien de péjoratif, très au contraire» p.109) ne pas nier "la part obscure" de ceux qui regrettent la disparition de la France au sens ancien p.111 curieux que ce soit certains psychanalystes qui nient ce refoulé.
Jean Genet, les goûts sexuels, la sexualité à travers les peuples. p 113 les expositions à Plieux (Boltanski), Nightsound, ''Discours de Flaran'', la lecture de l'art contemporain à travers les camps de la mort. Matys Thursz, Ashes to Dust.
«Les journalistes... créaient... un personnage impossible à force de contradictions» bas de la p.117
RC effectivement contradictoire p.118 mais relativement contradictoire.
[retour à l'étude des adjectifs de nationalité] [retour à ''La Campagne de France] la religion musulmane deuxième religion de France p.122 contre la société métissée «ma France à moi n'est pas "multiculturelle", quoiqu'elle soit très ouverte aux autres cultures.»
la sexualité n'est plus le champ de la répression au XXe. maintenant répression idéologique. «formidable encouragement donné à tout ce qui pensent avec.» p.124
le rôle, le bien-fondé, d'un contrôle, d'une censure. mais aujourd'hui, impossibilité de parler d'un des changements les plus profonds de notre époque. p.126
caste des Amis du Désastre. «Sa fonction paraît être, soit de nier purement et simplement les évolutions fâcheuses, soit d'expliquer ... qu'elles sont les prémices de grand bonheur à venir.» p.127
Loft story, image de la France. les deux néants. p.129
pas un complot, mais anesthésie de la société, avec paralysie de la langue. vocabulaire et syntaxe de plus en plus étriqués. p.130
la langue sert à voir (Proust). exemple d'un jury d'art contemporain p.131
Florence du XVIIIe et aujourd'hui : «le langage sert à ce que n'affleure pas la vérité.» p.134 => émergence de c'est vrai que
l'amour et l'oubli p.137 «C'est le défaut d'oubli qui me rend si difficile l'accès à cette autre France, qu'on voit naître...» la mémoire, l'éducation (l'école) et l'histoire. p.139 rôle de l'histoire : fonder ou faire naître le futur davantage qu'expliquer le passé p.140 disparition de toute culture dans l'a-chronologie.

la littérature et le tremblement du sens

[retour à la littérature, à une vision littéraire du monde] p.143 Le Ci-gît pour le Dasein. «Le sens est ce qui nous quitte.» Etre dessous. [retour au goût de l'étranger] Pessoa, Rabbi Aryeb Alter de Ger. Robert Poggue Harrison: A quoi bon la littérature?.
«on écrit des livres pour essayer de mettre un peu d'ordre dans le chaos du sens; et ensuite il faudrait en écrire d'autres pour tenter de mettre un peu d'ordre dans le chaos des précédents...» bas de la p.147
«Toute littérature est courtoise en ce sens qu'elle ne croit pas au sens, ...» p.148 [2] distanciation, langage tiers.
malentendu du "être soi-même". p.149 nature/culture. Soi-même comme un autre, de Paul Ricœur. le leurre de l'immédiateté de soi (en note de bas de page p.152) => expliquerait l'échec de l'éducation, de la culture en général, aujourd'hui : vécue comme une désorigination qui empêcherait d'être soi-même. p.153
[retour à la littérature] la littérature ne coïncide pas avec elle-même.p.155 Bossuet. Céline et Flora, tantes du narrateur de la Recherche. «Le potin était l'essence de la littérature.» p.160 l'intéressant en art. p.161
Sarah Vajda, Maurice Barrès. p.162 «les beaux yeux des phoques... frères des chiens et des nôtres» in Sous l'œil des barbares p.164 Barrès, Barthes, Pascal.
Pierre Force, Pascal, ''Buena Vista Park'' p.166
religion et foi OU pyrrhonisme intégral, doute absolu p.175
Deleuze, Lewis Carroll, les Stoïciens p.176
Brunot Chaouat, étude de Killalusimeno p.177 cavatine. Celan. les effets de surface. Platon. Lewis Carroll. les cartes, Pascal, Pyrrhon.
Cela nous submerge. Nous l'organisons. Cela tombe en morceaux. Nous l'organisons de nouveau et tombons nous-mêmes en morceaux. Simon citant Rilke p.181
Eloge du paraître : les signes, le paraître. «Il n'y a pas de signes. les signes sont l'être.» p.182. le signe est toujours ailleurs.
[retour à Bruno Chaouat] : «l'"affaire Camus" étale l'irréconciliable conflit qui sépare la loi occidentale et la théorie littéraire.» p.185
[retour à la responsabilité] caractère inapproprié du medium ? p.186. hypertexte p.187 «Jamais je n'ai pu m'accommoder du caractère linéaire du sens et du récit, tels que l'imposent la phrase et le texte imprimé.» p.188
creuser, cavatine, spirale, hélice p.189 Cratyle, Deleuze, Barthes. citation de Barthes sur les guillemets dans S/Z p.192
un imbécile. Flaubert mais surtout Roussel p.194 «Et ce qui est chez Proust un scrupule infini de l'intelligence (et de la bonté, cet autre continent inépuisable) — l'ajout, l'incise, la paperole — est chez lui pure fidélité géniale à la structure de la bêtise, dont il nous apprend qu'elle est celle-là même du sens, raison pour laquelle nous n'en aurons jamais fini avec l'un ni avec l'autre. » p.195
[retour à Barrès] qq notations biographiques sur RC p.196 Barrès réduit à l'idéologie une société d'après la littérature, une société réduite au sens
«l'obscène, c'est d'avoir trop raison.» p.200
l'affaire Dreyfus. Zola contre Barrès. le dreyfusisme de proust après un long détour.p.201
Toulet : bougonneries qui protègent du lyrisme p.205
[retour à Barrès] antisémitisme longtemps ignoré de RC. Zeev Sternhell. Sarah Vajda. Philippe Barrès gaulliste.
[retour à l'accusation de barrésisme] A Finkielkraut cite le passage "Français" de Etc. p.209 "Sens"
[retour à Barrès] ne pas amputer la littérature française de Barrès. mais aussi Gide, Genet, Flaubert, Nietzsche, Platon...
«La littérature est cet espace rare où le sens se dévêt de cette univocité qu'on lui voit dans les échanges pratiques ... Ni l'auteur ni le lecteur n'adhère tout à fait à ce qui est écrit, à ce quei est lu.» p 214
Les frontières s'estompent. souvenir d'un livre, les mémoires d'un acteur qui raconte comment on l'attendait à la sortie pour lui faire un mauvais sort. étonnement qu'on puisse défendre un criminel.
tremblement du sens P. Quignard. langage in germine.
Mme du Barry. Jean Puyaubert. Damien p.218 souvenirs biographiques de J Puyaubert p.219 sémitophile passionné. Et pourtant, phrase sur Bagatelles pour un massacre p.220
Céline. explorer le sens. "être notre contemporain". p.222 pas de distance, d'étrangèreté. mort du latin, des langues étrangères. enseignement de la philosophie mort-vivant. => confirme l'horreur de l'étrangèreté. toute la civilisation dans le paresseux "soi-mêmisme" p.225 in-nocence. s'exprimer. l'enseignement. fin des professeurs en représentation p.229 disparition des uniformes
petite-bourgeoisisation p.233 la question des classes : troisième zone la plus dangereuse du débat intellectuel dans la société française contemporaine.p.234
concernant l'antisémitisme, la pédophilie => écriture des limites, mais écriture nécessaire. p.235
[retour aux classes] Chateaubriand, Byron, Proust p.236 et suivantes
le second degré p.241 les intellectuels, nouveaux riches du sens dans la Recherche p.243
longue analyse de Proust. p.243-253 «être très bien, et pourtant d'un milieu très modeste» p.253
le langage marque le passage de la bourgeoisie à la petite-bourgeoisie p.255
la petite-bourgeoisie aujourd'hui. tout englobante p.255
intégration, fracture sociale p.257 les apparences disent la vérité p.258
vérité de l'antiracisme p.260, fracture sociale passe grossièrement entre les "ethnies" p.261, fracture sociale passe grossièrement entre ceux qui apportent un enrichissement économique à la société et ceux qui provoquent des dépenses p.262
en même temps que cette fracture, mouvement d'unification p.264
vulgarité des très riches, de la jet-set. p.265 situation dans les hôtels.
disparition des bourgeois au sens ancien. p.271
sens littéral, disparition de la représentation p.272
présentation et représentation, Josef Albers, bas de la p.274 jouer c'est se quitter. p.275
Daniel Sibony. Céline. les racismes qui s'en prennent aux effets de passage. p.276 Julia Kristeva. la passion d'avoir raison p.276 le «mot juif» peut servir de «point d'appui dans la langue» p.277

la petite-bourgeoisie

bon appétit, messieurs-dames, Dumontel Frédéric
le sympa p.284 idéologie du sympa
culture bourgeoise p.286 Vauvenargues. période bourgeoise de la culture qui a duré deux siècles jusqu'en 1968.
Rilke, Hölderlin, sœurs Brontë. rapport culture et bourgeoisie. p.289 à 296
l'éducation : reproduction de la bourgeoisie p.297
avoir présumé de ses forces en voulant prendre en charge l'éducation et non plus l'instruction => n'a pas éduqué grand monde, niveau d'instruction moins élevé et plus large. p.299
soi-mêmisme, idéologie du sympa. incapacité à imaginer un extérieur. p.301
dégradation de la télévision p.305
ce qui est arrivé à la musique p.308
la petite-bourgeoisie, classe dominante et classe unique. p.311
la forme, l'habit de soirée, "comme vous et moi". p.314
Tolède, le mythe de la tolérance p.315 métissage culturel p.316
Le problème : le métissage comme bourrage de crâne. p.319 seul discours, mais toujours sur un mode geignard p.319 se fait passer pour le discours du vaincu p.320 exemple de la Géorgie. Londres. mérite des villes : être un creuset de toutes les cultures. p.322 40% des enfants nés à Birmingham sont d'origine non européenne p.323
la mort d'un Beatle p.324 France Culture p.325 Londres, souvenirs
«la civilisation a été inventée pour rendre possible la solitude» p.327
théories d'Alain Pierrefyte sur la confiance, fondement des sociétés occidentales p.331
une France métissée depuis toujours : oui/non. p.337 champion du métissage p.340
hôtes et hospitalité pages 57 à 61 de La Campagne de France p.341
pétition "Déclaration des hôtes-trop nombreux-de -la-France-de-souche" p.342 analyse des manipulations et tronquages du texte original de La Campagne de France p.346
pas un hasard si tant de psychanalystes signataires p.348 anciens communistes. passion d'avoir raison p.348. «Ce qui est criminel en somme, c'est de dire nous, même au passé.» p.350 les lois de l'hospitalité p.351
Derrida p.354. Inappartenance, article de JP Marcheschi p.354
Français de souche p.356 => vocabulaire de Jean-marie Le Pen. p.357 mécanisme simplet : si Le Pen parle d'un thème, alors ce thème ne doit pas être abordé. a permis à la France de connaître une profonde transformation depuis trente ans sans jamais s'interroger sur ce qui lui arrivait.
exemple de Jörg Haider : «Hitler a eu une politique économique remarquable»p.358, de Susan Sontag :les pilotes kamikazes «n'étaient pas des lâches». p.359 => deux exemples de connotation et de la place qu'elle doit tenir dans l'interprétation du sens.
le mot race et ce qui va sans dire (ie, non scientifique, une aberration). entrée race du Répertoire des délicatesses du français contemporain. p.361

l'affaire Camus proprement dite

l'"affaire Camus": «je parlais de la race juive. p.361
Qu'est-ce que vous voulez dire exactement par la race juive? Vous n'auriez rien de plus petit, comme question?" avais-je été tenté de lui répondre. p.362
les mots interdits. ein Führer en Allemagne. p.363
«Les collaborateurs juifs du "Panorama" de France Culture exagèrent un peu tout de même.» p.364 le mot de collaborateurs
analyse point par point du texte de la polémique p.366 observation vraie ou fausse? p.367 «Conçoit-on que le besoin de dire, dès lors, devienne irrésistible, et prenne le caracctère, même d'une sorte de devoir?» p.368 Tricks, la banalité du sujet, parler de tout.
Spire dénonce la dénonciation : absurde p.369 le thème de la liste et du dénombrement p.370 possible pour les protestants: Patrick Cabanel p.371
réponse de A. Spire: surtout des recensions juives au "Panorama" car surtout parution de livres par des auteurs juifs ou sur des sujets juifs. seule réponse nette à la question. p.373
scandale de la phrase «la pensée juive n'est pas au cœur de la culture française» p.374 affirmation scandaleuse. Hugo Marsan, BH Lévy, Philippe Sollers. de l'inconvénient de ne pas être lu.
pendant l'"affaire", journalistes qui lisaient RC pour la première fois p.376 La mise au point de Philippe Lançon un an après p.376
échanges avec B Chaouat, au départ plutôt hostile p.377
«mon «quelque chose de juif» à moi... et j'espère bien qu'il l'est» p.378. Sibony, lettre et l'être". la faille, la béance. Pessah'', passage. p.379
l'écriture du journal. l'écriture et la vie ne se rejoignent jamais tout à fait. Entre les deux, «ce peu profond ruisseau calomnié, la mort» [3] conception camusienne du journal correspond à la conception du christianisme de Sibony p.380
les racismes. p.382 l'antisémitisme comme racisme particulier. indifférence au racisme antivieux. confiscation du racisme "antifrançais" par le Pen.
«Que me reproche-t-on en effet? De parler de journalistes juifs exactement comme j'en parlerais s'ils n'étaient pas juifs.» bas de la page 382. Italiens, Corses, Auvergnats, homosexuels.
le caractère communautaire d'une émission n'ayant pas pour vocation d'être communautaire. p.385
analyse de l'œuvre juive, des artistes et intellectuels juifs. XXe : grand siècle juif? p.387
en peinture p.388
A Spire: pourquoi dire de Boltanski qu'il est juif? p.390 Celan, Schönberg p.391
Proust et la pensée juive p.392 rapprochement homosexuel et juif p.393 place dans le champ culturel.
D Sibony: juif et psy, une même passion d'interpréter p.396
Dénombrement, spécialisation par origine ou religion : exemples p.397
or interdit dès qu'il s'agit de juifs. p.399
holocauste. Wiesel, Primo Levi p.399
Shoah p.400 analyse du langage
racisme (Adler, Roudinesco) p.403 faire référence au racisme serait légitime, cependant, antiracisme permet de ne répondre à aucune question. p.405

[retour aux définition de la nationalité]

l'antiracisme p.406 Me Henri Leclerc, conseiller dans la censure de La Campagne de France p.406 le discours dominant toujours vertueux p.408 tsiganes, gitans p.409
amour des musiques traditionnelles. définition de la civilisation p.411
les bijoux de la Castafiore p.412 témoignage du gendarme Eliézer p.414
L'antiracisme tient tous les lieux du pouvoir p.417 de la difficulté d'interpréter ou comprendre les reportages télévisés p.418
Un Anglais et un Italien à "la suite dans les idées" p.421 ont cru naïvement à un débat sur le fond. Est-ce que la France pouvait rester un peu "française", malgré tout?
match France-Algérie p.424 => deux exigences : adapter nos opinions aux faits et assurer la conformité de nos opinions à la doctrine antiraciste. p.425
le journal : les faits. Un petit garçon de Ghemassa demande un dinar pour être photographier et reçoit une leçon de morale : ce passage a dû être retiré du journal. p.426
exemple d'inquiétude dans certains pays, dans certaines rues (on vide la voiture, on sursaute la nuit) : du racisme? p.428
plus de Noirs que de Blancs dans les prisons aux USA : parce que les Blancs racistes ou les Noirs criminels? ou Noirs criminels à cause du racisme des Blancs? p.429
l'analyse de la délinquance. le Père Delorme dans le Monde le 4 décembre 2001 : «surdélinquance des jeunes issus de l'immigration» p.430 possible après les attentats du 11 septembre.
agressions antisémites p.431
L'antiracisme ne veut pas reconnaître qu'il a protégé les antisémites d'aujourd'hui. p.433
la taille des sexes bas de page p.433
«Premièrement le racisme explique tout et deuxièmement il n'y a pas d'explication au racisme sinon en lui-même, dans la nature humaine p.435
- oui une pulsion raciste dans la nature humaine. p.435
- non, le racisme n'explique pas tout p.436
les groupes et les indvidus. Jankélévitch/philosophie allemande, Isaac Stern/donner des concerts en Allemagne. jugement moral p.436 compréhensible d'un point de vue psychologique, inacceptable d'un point de vue moral. p439
schizophrénie. les parents antiracistes qui hésitent à respecter la carte scolaire. p.440
Les mots sont minés : seuil, jeunes. Les Espagnols vont devoir accueillir bcp de non-Espagnols s'ils veulent rester quarante-cinq millions (!) p.443 hermogénisme absolu. Comment peut-on dire "nous" en parlant des Français (M.Rivière, dramaturge)
Il faut avoir une patrie, pour s'exiler. Juifs: origine la mieux ancrée dans l'être p.444
France, droit du sol p.445
Soit un fou, moi, qui se prend pour un "Français" : on m'enferme, on me soigne. p.447
Puis les Algériens de France ou Français d'origine algérienne sifflent le drapeau français => cratylisme impeccable. => Je vais me plaindre à Roudinesco p.448
conception Hergogène/Cratyle des nationalités. p.449 Gard, Vaucluse, Kosovo. le Forum des Halles, le jour et la nuit
délabrement des banlieues -> L'Etat n'en fait pas assez. p.453 pas question d'attribuer aux immigrés un manque d'urbanité. le resquillage dans les transports publics p.454
la nocence des jeunes p.454 désir de nuire. ressentiment alimenté par la culpabilité française. se reconnaître coupable : très bien — mais dangereux si on est seul à le faire p.455 structure. statut de victime des délinquants = statut collectif, social, ethnique ou religieux p.456
l'intégration à la française p.456 l'école. professeur victime de remarques antisémites p.457
l'antiracisme = religion d'Etat p.458
la vérité travestie. démographie : terrain d'un singulier délire contemporain p.459
question des retraites : revient à considérer l'homme du seul point de vue de sa capacité productive et reproductive. p.461
statut de la retraite en société petite-bourgeoise. p.462 haine de l'âge et impolitesse p.463 horreur de la vieillesse p.464 racisme «âgiste»
transmission de la culture : échec. Les enfants et les adolescent ne savent pas qu'il y a de l'histoire, de la littérature, de la philosophie. manque d'une langue pour les appréhender. même les règles de syntaxe ou d'orthographe n'ont pu être transmises. «Le peu de mots et de grammaire que fait leur bagage leur suffit pour saisir une idée de temps en temps mais ne leur permet guère de passer d'elle à la suivante, et encore moins de faire un choix entre celles qui se proposent pour prochaine étape.» p.465
difficulté à transmettre la culture => appelons culture ce que possède déjà la jeunesse. Un peu de vieillesse pour compenser cette jeunesse sans idéal n'est finalement pas un mal p.466
danger d'une planète surchargée p.467
campagne devient banlieue universelle, agriculture tend vers l'industrie. villes et campagne se rejoignent p.468
Être de (t'es d'où?) : plus personne ne comprends la question p.469
jamais une chose belle dans les banlieues généralisées. l'aptitude à voir la beauté s'étiole. p.470
paysage et territoire : lieu de la guerre des classes; enlaidissement (on nous assure que non, que nous ne voyons pas ce que nous voyons) p.471 perte de la nature, de la nuit
Être n'est pas le tout de l'être. «Ex-ister c'est se tenir hors de l'être [...]» Heidegger vie Steiner : chez les Grecs, "existence" signifiait "non-être". Ponge p.474
un monde sans "être caché" p.475
définition de la civilisation : assure les plus grandes chances d'épanouissement à chacun. p.475
On peut dénigre notre civilisation, pas celles des autres. inégalité patente. p.475 lettre de Me Leclerc pour les passages à censurer : retrait d'un paragraphe traitant du "problème de l'inégalité des races" p.476
«Je ne crois pas à l'inégalité fondamentale, intangible, des groupes humains-etc. En revanche je crois à l'inégalité de leur développementsocial et culturel, de leurs accomplissements, de leur degré de civilisation à tel moment donné de l'histoire.» [4] p.477 comparaison entre hommes, œuvres d'art, etc. Vaclav Havel > Saddame Hussein, etc.
[retour à la définition de la civilisation : critère des plus grandes chances d'épanouissement personnel] => tient compte de l'égalité des chances. n'exonèrent pas les moins chanceux d'être l'objet d'un jugement moral. exemple des pays d'Afrique et de l'aide internationale. p.479
«Juger est l'affaire d'une vie. [...] Les hommes ne sont égaux qu'en ce qu'ils ont de moins humain.» [5] p.481
affirmations un peu fortes, et pas toujours exact. l'homme = humus. L'Espèce humaine, de Robert Anthelme. Loft story, Auschwitz. la dignité. la dignité. p.482

[retour sur l'"affaire"]

tenir son journal : pentimento, doute, hésitation. jugement de soi-même. le pire, idéologiquement, aujourd'hui : l'antisémitisme => RC s'est donc interrogé sur son antisémitisme : quelles pulsions en lui? remarques sur certaines personnalités juives qui agacent. «Bien sûr, on ne devrait jamais publier des phrases pareilles car elles font des armes parfaites contre vous» p. 484 sondage: Gérard Miller agace largement, sans considération d'origine. examen de conscience => mauvaise idée.
deux derniers passages qui ont joué un rôle central dans la polémique : pas antisémite/irrité par certains Juifs. p.486 et une enfance stalinienne du côté de la Bastille ne prépare pas à la lecture de Proust. p.487
le but du journal : être vrai y compris dans sa bêtise. p.488
Maurice G. Dantec analyse l'"affaire" Camus p.489 Dantec suppose la mauvaise foi des commentateurs, RC trouve plus intéressant les cas où ils étaient de bonne foi, voire bienveillants : à chaque fois la même hallucination. p.489
Dominique Noguez p.490 Verdun idéologique. interprétation des mots lus. les gens installés dans un pays depuis deux générations peuvent-ils exprimer sa culture? oui. connaissance par le travail et l'amour l'emportera toujours p.492
caractère a prima du journal. p.493 ce qui a le plus choqué : «Français depuis une ou deux générations» accusation d'essentialisme, de maurrassisme. voir les premières réactions de Finkielkraut, celles de Bruno Chaouat. puis réactions mesurées, modérées (à comparer avec BHL ou Lévy, présidente de l'association des Amis de Michel Houellebecq)
réaction choquée et interprétation de Guy Konopnicki p.496
Spire. son inexactitude dans les citations. p.496
passage censuré de la Campagne de France. p.499
Isabelle Rabineau, «je suis sur la liste». Ridicule du mot dénonciation qd pas de risque. «En fait de "liste", et malgré les connotations sinistres qu'elle donne à ce mot, je n'ai fait que reproduire sans y rien changer le générique de l'émission dont je parlais.» p.501
Poirot-Delpech. p.501
est-il qu'un seul groupe s'exprime seul sur une chaîne généraliste appartenant à l'Etat? Remplaçons le mots juifs par autre chose : les Lll p.502
des quotas? RC pas favorable. p.503
caractère aristocratique p.503 Qu'est-ce que la représentation? p.504 Assemblée nationale p.505
Vouloir l'ignorance de l'histoire pour permettre la paix => ne marche pas. p.506
Miss Pays de Loire p.507 équipe de football. pour un cratylisme généralisé. «La saveur, c'est l'origine» doute quant au jazz tibétain ou au flamenco brabrançon
RC assume à mots découverts => irritation de Birenbaum & Gatégno. Catherine Tasca. p.509
[retour au sens, l'origine du sens] p.510 qu'est-ce qui parle là? p.511
Noiriel, Durkheim (critique radicale de l'enracinement), Sartre. p.512
Henri Rousso énumère les raisons qui l'ont fait travaillé sur Vichy. p.513
est-il normal qu'une infime partie de la population non représentative de la population discute seule de l'immigration? p.514
paradoxe: c'est Antoine Spire qui ne veut pas qu'on pense qu'il est d'immigration récente! p.515
en définitive, qu'est-ce que RC n'aime pas? «l'artisanat, la boutique,les ateliers de confection, le prolétariat ou la petite bourgeoisie industrieuse» p.517
pour comprendre son époque il faut dialoguer avec les siècles p.517 tout le § sur l'enfance du côté de la Bastille écarté quelques lignes plus loin. p.518
participer de/participer à p.518 source: Me Tubiana. légèreté de la Ligue des droits de l'homme. analyse du texte de Me Tubiana p.519
pensée juive et française s'interpénètrent. mais distinguer, distinguer encore, morale de RC. Or l'une des grandes école de la distinction, c'est le Talmud. p.521
Est-il une liberté sans responsabilité? p.523 Non.
Me Tubiana veut juger les gens sur leurs pensées. «Je vous dis que ce président fait peur. Avec un pareil défenseur, si j'étais l'homme, je m'inquiéterais pour mes droits.» p.524
Dialogue Derrida/Roudinesco p.524 un mal-pensant ne risque pas le goulag. mais sa vie peut être détruite. p.525
Charlusss p.525
La transmission n'est plus assurée. développement d'une sorte de "sous-affaire", parfaitement mesurée, sur l'école et la transmission de la culture.
- Alain Finkielkraut et une enfance méritante du côté de la Bastille. p.528
ne prépare pas à/empêche de p.528 pourquoi de Charlus pour Charlus. p.529
- Danièle Sallenave. attitude paradoxale pendant l'affaire. très pro-palestinienne. a soutenu d'abord avec fougue. et pourtant n'a pas signé la pétition qui réclamait le droit de s'exprimer pour RC. à cause de la phrase «peut-on se prononcer sur la culture française qd on y participe seuleument depuis une ou deux générations?» p.533
- Dominique Noguez. malentendu du même type p.536
le malentendu comme origine de bien des problèmes p.537
la Révolution a «hautement proclamé» l'égalité. p.538 pour RC, exemple de wishful thinking : choses vraies si souhaitables p.538
observation des divers aspects de l'égalité. soi-mêmisme. => tout le monde se vaut. p.539
Les silences du colonel Bramble p.541 tout le monde devient privilégié. lutte contre les privilèges p.542
«Le début des livres ne s'éclaire que par leur fin[...] Lire, c'est consentir à l'étrange, à l'incompréhensible, à l'incompréhendé, et qui ne s'éclairera (incomplétement) que plus tard, plus loin, ou au prochain passage, lors d'un retour à ce même, changé, de nous qui ne serons plus le même.» p.543
la culture se prend toujours en marche. p.544
RC : impossible de devenir italien. mais sans doute possible de devenir américain. p.545 car nationalité américaine en grande partie une convention
une faille, deux plaques tectoniques du sens p.546
par quoi se distinguent les grands moments de culture et de civilisation? =>présence d'une classe cultivée, qui est toujours une classe héritière. p.546
trouver les ajustements admissibles : mission de l'école p.547
il s'agit d'éviter que l'accès à la culture "par l'extérieur" ne soit pas érigé en seul modèle. p.549 (mère de Salomon) => choix moral entre deux biens.
deux solutions :
- tout se vaut. promotion emphatique des cultures populaires, effondrement du système éducatif. Solution retenue p.550
- aménager l'accès égalitaire à l'inégalité (puisque culture=inégalité) prendre le chemin inverse à celui suivi depuis cinquante ans.

«La Turquie peut parfaitement entrer dans l'Union européenne. Ce serait une décision sur le sens du sens; [...]»

Notes

[1] Royat : piste vers Roman furieux

[2] Eloge moral du paraître?

[3] Mallarmé

[4] thèse de Race et Histoire, de Lévi-Strauss

[5] La Salle des Pierres p38

Au premier poète de Hongrie

De l'Argentin je tenais un merveilleux poème de Borgès, Al primer poeta de Hungria. Quelle alchimie pourrait creuser suffisamment le regard du pérégrin, pourtant, et sa présence, pour qu'un autre puisse voir par ses yeux, marcher sur ses jambes, fendre l'air à sa place ? Las noches y los mares nos apartan, Las modificaciones seculares, Los climas, los imperios y las sangres, Mais il nous réunit, indescifrablemente, L'amour mystérieux des paroles, Cet habit de sons et de symboles.

Renaud Camus, L'Elégie de Budapest, p.321 in Le Voyage à l'Est, Balland


Al primer poeta de Hungia

En esta fecha para ti futura
Que no alcanza el augur que la prohibida
Forma del porvenir ve en los planetas
Ardientes o en las vísceras del toro,
Nada me costaría, hermano y sombra,
buscar tu nombre en las enciclopedias
Y descubrir que ríos reflejaron
Tu rostro, que hoy es perdición y polvo,
Y que reyes, que ídolos, que espadas,
Que resplandor de tu infinita Hungría,
Elevaron tu voz al primer canto.
Las noches y los mares nos apartan,
Las modificaciones seculares,
Los climas, los imperios y las sangres
Pero nos une indescifrablemente,
El misterioso amor de las palabras,
Este hábito de sones y de símbolos.
Análogo al arquero del eleata,
Un hombre solo en una tarde hueca
Deja correr sin fin esta imposible
Nostalgia, cuya meta es una sombra.
No nos veremos nunca cara a cara,
Oh antepasado que mi voz no alcanza.
Para ti ni siquiera soy un eco;
Para mi soy un ansia y un arcano,
Una isla de magia y de temores,
Como lo son tal vez todos los hombres,
Como lo fuiste tu, bajo otros astros.


Au premier poète de Hongrie

En ce moment pour toi futur, mystère
Pour celui à qui les planètes
Ardentes ou les viscères des taureaux
Révèlent les structures interdites
De l’avenir, il me serait sans doute
Aisé d’ouvrir une encyclopédie
Et d’y chercher, ombre et frère, ton nom ;
D’y découvrir quels fleuves reflétèrent
Ton visage aujourd’hui perte et poussière,
Et quels rois, quels glaives, quels idoles,
Quelle splendeur de l’infinie Hongrie
Avaient élevé ta voix au premier chant.
Les nuits et les océans nous séparent,
Les modifications séculaires,
Comme les sangs, les climats, les empires ;
Mais quelque chose indéchiffrablement
Nous unit, l’amour mystérieux des mots,
Ce commerce de sons et de symboles.
Comme jadis l’archer de l’Eléate,
Un homme seul au creux d’un vague soir
Laisse courir sans fin vers une cible
D’ombre cette impossible nostalgie.
Jamais nous ne pourrons face à face nous voir,
Ô mon ancêtre que n’atteint pas ma voix !
Pour toi je suis moins encor qu’un écho,
Pour moi je suis un anxieux secret,
Une île de magie et de frayeurs,
Comme le sont peut-être tous les hommes,
Comme tu l’as été, sous d’autres astres.

Sympathie

— Qu'est-ce qu'une personne sensible ? dit la Gerbe à la Chandelle romaine.
— C'est une personne qui, parce qu'elle a elle-même des cors, marche toujours sur les pieds des autres, répondit la Chandelle romaine à voix très basse.
Et la Gerbe faillit éclater de rire.
— Qu'avez-vous donc à rire ? demanda la Fusée. Je ne ris pas, moi.
— Je ris parce que je suis heureuse, répondit la Gerbe.
— C'est là une raison bien égoïste, dit la Fusée d'un ton courroucé. Quel droit avez-vous d'être heureuse? Vous devriez penser aux autres. A la vérité, vous devriez penser à Moi. Moi, je pense toujours à moi, et je demande à tous les autres d'en faire autant. C'est cela qu'on appelle la sympathie. C'est une fort belle vertu et je la possède à un degré éminent. [...]

Oscar Wilde, La Fusée remarquable

Passe-passe

Trick (n) : artifice, subterfuge, stratagem (DECEPTION, PLAN); catch, decoy (TRAP); flolic, joke, lark (MISCHIEF); pratical joke, prank (WITTINESS); shift, tour, hitch (WORK)

in The new Roget's thesaurus (1978)


Il y a un en-deça du trick : attouchements, dragues non abouties, fiascos complets. De tels épisodes ne sont pas retenus. Il faut, pour qu'il y ait trick, que quelque chose se passe; et précisément : du foutre, à parler sadien. Dans cette mesure, et dans cette mesure seule, ces chapitres sont une liste de succès. On verra pourtant, à les lire, qu'il n'y a pas toujours de quoi se vanter.
Il y a surtout tout un au-delà : amourettes, amitiés et camaraderies sexuelles, petites et grandes liaisons, mariage. Le trick serait alors le degré minimal de la relation, en ce domaine.

Renaud Camus, Tricks, Note liminaire à la première édition française.



D'où vient ce mot de trick employé dans ce sens-là ? Est-ce un mot du vocabulaire gay new-yorkais ou californien des années 70 ? R. Camus l'a-t-il récupéré ou a-t-il inventé de l'utiliser dans ce sens-là ?
Et quel est le rapport entre le sens premier et le sens sexuel ? Pourquoi ce mot, qui à l'origine indique une manipulation ? Comment est-il passé, par quels chemins, d'un sens à l'autre ?

Embrasser une fille qui fume, c'est comme lécher un cendrier

Biff a dix-huit ans, c'est un garçon intelligent, doux et coincé, Heidi a seize ans, un peu peste, un peu paumée. A la demande d'une amie de sa sœur, Biff tient compagnie à Heidi.

Il se mit à pleuvoir plus fort quand la préposée, sa capuche remontée, leur fit signe d'avancer et de monter sur le ferry. Ils sortirent de voiture parmi les bruits de moteurs qui ronflaient, de pneus qui crissaient et de portières qui claquaient. Instinctivement, Biff prit un livre.
— Ça porte malheur si tu n'en as pas, dit-il à Heidi. En cas de naufrage.
Il lui en offrit un mais elle secoua la tête et lui montra son paquet de cigarettes.
— Ça porte malheur si tu n'as pas ça.

Randy Powell, Embrasser une fille qui fume, p.197


Il se pencha vers elle et l'embrassa.
Elle rouvrit les yeux.
— Et alors ? dit-elle, en passant son bras sous le sien comme il recommençait à marcher.
— Et alors quoi?
— C'était comme lécher un cendrier ?
— Je ne sais pas, dit-il après un instant de réflexion. Je n'ai jamais léché de cendrier.

op. cité, dernières phrases du livre.

Ecrit en pensant à Skot.

L'Inauguration, suite

Dans un message à propos de L'Inauguration de la salle des Vents, François Matton a émis l'opinion suivante :

Je veux dire par là que j’ai l’impression que les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable (à mes yeux) aspect « exercice de style » à l’ensemble.
Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé. Et on (je) ne peut pas s’empêcher de penser que si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Et donc le fait de passer à un autre registre peut apparaître (m’est apparu) comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédant.
Si cette hypothèse peut sembler sévère et injuste, je crois qu’elle est préférable toutefois à une autre qui consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage et ce serait encore plus difficile à défendre que la pompe tantôt…

Je tente ici une réponse. Certaines des opinions présentées pourraient être soutenues, en tout cas elles méritent d'être étudiées. Ce qui fait la faiblesse de ces opinions à mes yeux, c'est la personnalité, telle qu'elle se dessine par ailleurs, de qui les émet, l'impression qu'il y a là surtout une occasion de "faire le malin", de l'aveu même de celui qui les a écrites. Cela mis à part, les questions posées sont pertinentes.

Je dégage trois affirmations du message de Matton :
- les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble. Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé.
- Si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Le fait de passer à un autre registre peut apparaître comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédant.
- Une autre hypothèse consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage.

Le premier point soulève une vraie question, même si je conteste le «drôle et surprenant», le deuxième est stupide, il est facile de montrer que nous sommes dans le cas inverse, le troisième se discute, en quoi le désir de provoquer ou de surprendre consisterait-il en du cabotinage, s'agit-il de désir de provoquer ou de surprendre ?
Finalement, les points un et trois reviennent à poser une seule question : pourquoi les styles ? Quel est leur intérêt ?

Je rappelle d'abord le principe de L'Inauguration de la salle des Vents : le désir de récit est né d'une série de coïncidences dans le temps racontées ici, comme je le disais hier dans les commentaires.
L'auteur a choisi de raconter cette série d'événements de façon très formelle, en déterminant douze thèmes et onze styles.

Les thèmes sont, se présentant dans cet ordre :

  • la visite de X. qui fut amant de RC entre 1969 et 1981. Relation passionnée et jalouse, violente même. Cette visite intervient après des années de silence.
  • les souvenirs de la vie avec Rodolfo [1]
  • l'écriture de L'Inauguration et les points techniques qu'elle soulève
  • les relations avec un employé du château pas très équilibré
  • la vie connue ou imaginaire de Rodolfo dans le cerrado
  • l'installation du tableau La salle des Vents de Jean-Paul Marcheschi dans une salle du château (d'où le titre du livre)
  • l'évanouissement du chien
  • la chute de X d'un balcon du château (sept mètres)
  • les souvenirs de la vie de Marcheschi avec Oyosson, la mort et l'enterrement d'Oyosson
  • les lieux sept ans après (1995-2002)
  • la maladie et la mort de Rodolfo
  • les souvenirs de la vie avec X.

Les styles sont, utilisés dans cet ordre :

  • purement narratif
  • extrait de dialogue (une réplique)
  • prise de notes
  • bafouillant, hésitant, cherchant ses mots
  • classique et lyrique (le style le plus naturellement camusien, en somme)
  • interrogatif (consiste à chaque foi en une question)
  • extrêmement familier
  • quelques vers
  • conditionnel (paragraphe rédigé au conditionnel)
  • scientifique, mathématique
  • obscur, sibyllin



La première partie du livre est composée de douze chapitres qui reprennent chacun les onze styles dans cet ordre, en traitant les douze thèmes dans l'ordre que j'ai indiqué (comme il y a plus de thèmes que de styles, le douzième thème n'est pas traité dans le premier chapitre mais au début du deuxième, et ainsi de suite, il y a glissement); la deuxième partie est composée de onze chapitres traitant les douze thèmes en utilisant chacun des styles dans l'ordre : comme il y a plus de thèmes que de styles, un même style apparaît deux fois par chapitre.

Ces précisions font apparaître l'importance des contraintes formelles que l'auteur s'est imposé, et on ne peut nier que la question se pose : pourquoi avoir fait cela? Faut-il n'y voir qu'un exercice de style ?

Je vais commencer par évacuer la proposition mattonienne: «Si l’auteur change régulièrement de type d’écriture c’est que l’usure, la lassitude, l’essoufflement menace. Le fait de passer à un autre registre peut apparaître comme l’aveu d’une incapacité à tenir plus avant le registre précédent.»
Cette proposition est absurde à deux titres. D'une part, il n'y a jamais essoufflement, ce serait plutôt l'inverse. Quel que soit le style, il pourrait être maintenu des pages et des pages, cela se sent à la lecture. Ce serait le lecteur qui ne tiendrait pas la distance (un livre entier en sibyllin ou en scientifique : au secours!) Exceptons peut-être de cette affirmation les styles interrogatif et "extrait de dialogue", le plus souvent très courts, mais cette exception est une exception logique, qui tient à la forme même de la contrainte, et non une exception due à une incapacité de l'auteur.
D'autre part, cette façon de passer d'un style à l'autre est plutôt le signe d'une très grande maîtrise. Rappelons que les Exercices de style de Queneau ne s'appliquait qu'à un thème, un voyage en autobus. Ici il y a douze thèmes et chacun est traité deux fois (une fois par partie) dans chacun des styles. Il m'est difficile de voir là un signe d'usure, je comprend(rai)s mieux l'accusation de virtuosité gratuite.

Voyons les deux autres propositions matonniennes :
- les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble. Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes, finissent par sentir le procédé.
- Une autre hypothèse consisterait à expliquer les changements de registres par un désir de provoquer le lecteur ou de le surprendre – il s’agirait alors de cabotinage.

La dernière proposition est réfutée par l'auteur lui-même dans le journal qu'il tient l'année de l'écriture de L'Inauguration: «se souvenir encore et encore que les contraintes formelles ne valent rien quand elles ne sont pas l’expression d’une nécessité sensible, ou poétique, ou bien les moyens d’une émotion à faire naître chez le lecteur». Outrepas (p.424) Nul désir ici de provoquer ou de surprendre le lecteur, mais le désir de faire naître des émotions. De même, l'affirmation "Les ruptures de tons, qui se veulent drôles et surprenantes" est fausse: en aucun cas les ruptures de ton ne se veulent "drôles et surprenantes".

Il reste donc l'affirmation : les passages successifs et incessants d’un registre d’écriture à l’autre donne un regrettable aspect « exercice de style » à l’ensemble.
La chose n'est pas niable. Tout au plus peut-on se demander si cet aspect est "regrettable". Pour ma part je considère qu'il est, tout simplement, le texte a un aspect "exercie de style", et c'en est un, d'ailleurs. La question que je me suis posée dès la première lecture, c'est : pourquoi? Pourquoi avoir choisi d'écrire ce texte ainsi? Pourquoi avoir choisi quelque chose d'aussi ardu, à la lecture et sans doute à l'écriture?

A cette question je commence toujours par répondre : parce que l'auteur en avait envie. Il écrit ce qu'il veut comme il veut, libre à nous de lire ou non, d'aimer ou pas. Cette réponse est une boutade ou une lapalissade, mais pas tout à fait : c'est la base du contrat de toute lecture, si nous n'acceptons pas les présupposés du livre que nous ouvrons, il est inutile de le lire.

Passons à des réponses un peu plus élaborées. Une première piste nous est donnée par Renaud Camus dans Buena Vista Park (1982), p.66 : «Ce n'est qu'en imposant à son discours des contraintes formelles toutes artificielles, où s'embarasse le vouloir-dire, qu'on peut espérer échapper au babil implacable, en soi, de la Doxa. Ainsi l'écriture, au sens moderne du terme, s'articule-t-elle à une éthique.»
Je dois avouer que ce genre de phrase est un peu trop années 70 pour que je la comprenne parfaitement. On doit pouvoir la résumer ainsi: plus la contrainte est grande, moins on court le risque d'être dans le prêt-à-penser, dans le prêt-à-parler. En soumettant le langage à de fortes contraintes formelles, on impose de la rigueur à sa pensée, on échappe à la facilité : il s'agit de discipline morale. Nous voyons ici l'application du credo camusien : «la structure rend heureux, et libre.» (Journal romain, 5 octobre 1985)

Enfin, je reste persuadée (mais la démonstration serait trop longue ici) que les variations sur les styles et sur les thèmes sont une pudeur, une façon de ne pas aborder les sentiments de front. Il s'agit d'un livre sur la mort de deux amants très aimés, morts tous les deux du sida (le mot n'est jamais prononcé), il s'agit aussi du constat de la disparition de tout sentiment pour un amant passionnément aimé des années auparavant, il s'agit d'un tombeau, d'un livre qui veut être pour Rodolfo ce qu'est le tableau La Salle des Vents pour Maurice Oyosson. Il y a le désir à la fois enfantin et merveilleux de faire du livre "une machine de Morel" [2], une machine à immobiliser le temps et les souvenirs.
Je crois que les contraintes stylistiques sont une façon de canaliser l'émotion qui naît naturellement de tels sujets, c'est une façon d'éviter la mièvrerie, c'est aussi un voile de pudeur, une façon de ne pas aborder les sentiments de front.

Je n'ai pas le temps de le démontrer disais-je, mais je peux donner un aperçu de la différence d'émotion qui naît pour un même thème selon le style utilisé. C'est un merveilleux exercice de lecture, qui permet d'affiner sa sensibilité aux mots et aux phrases: d'où viennent les émotions? Des mots, du sens, du style?

Voici mon exemple :
p.138 «et cela encore bien davantage une fois que la mort, survenue, l'aura, en quelque sorte, consacrée à titre rétrospectif, et confirmée a postériori dans les caractères de l'amour le plus intense et le plus haut»
p.162 «tu peux très bien avoir la relation vachement intense et passionnée comme c'est pas croyable, ça t'en sais rien, ça y a que la mort qu'elle te l'dira — eh ben là moi c'que j'vois c'est qu'la mort ben justement ê't'le dit, point barre»

Notes

[1] source: voir Notes sur les manières du temps

[2] voir L'Invention de Morel, préfacée par Borges

L'enterrement du solstice

« Fendue c’est par l’épouse, flavescente est le mot, nuit, pour cette béance en robe de chambre, ou mordorée, qu’on la verra initier d’un coup, seulement à quoi je vous le demande, sinon l’expressionnisme un rien outré de son perron – car n’ayant cure du gravillon tout le profit en va aux hortensias, permettez-moi de vous l’apprendre, mais pâle en leur odeur et de l’housche enivrée, enterrement du solstice oblige : pareil à l’agneau d’hécatombe, dès lors, y voici l’animal en silence introduit pas légers dans le corridor, s’il faut en juger par le poids, entre les bras de la solennité ; procession parmi l’ombre à mesure plus étroite (attention à la marche, décidément), vers la blouse blanche au fond d’où vient la raie, lunettes rondes ou si je m’abuse, et pas jeune, cerclées de fer sur le front, un homme de langue il en est chiche, n’épargnez rien, et donc très vite elle s’y réfracte, haut levée, entre les doigts de caoutchouc, impatienté de compétence, la seringue, loi du genre, et glaciale malgré la chaleur (brrrrrr…). »
Renaud Camus, L’Inauguration de la salle des Vents, p.57

Cet exemple fut donné par Matton de ce qu'il aimait, avec l'affirmation suivante «le livre aurait été meilleur, plus cohérent, plus fort, s’il avait été écrit tout du long de cette coulée.» Je veux démontrer que cette affirmation ne tient pas.

Pour commencer, lisons cet extrait en essayant d'oublier tous les renseignements donnés par ailleurs dans le livre, lisons-le comme si nous le découvrions hors de tout contexte et procèdons maladroitement à une explication de texte scolaire, telle qu'on en pratique (ou pratiquait) au lycée. (J’hésite un peu à procéder aussi ras-des-pâquerettes, cela risque d’être ennuyant, mais je ne sais argumenter sans m’appuyer sur un texte, il n’y a que le texte qui puisse servir de preuve à toute assertion).

Deux mots sont à éclaicir: "flavescente" (d'une couleur qui tire sur le blond, sur le jaune d'or) et "housche" (mot régional, orthographe ancienne de "ouche", terrain, généralement de bonne qualité, proche de l'habitation et enclos, servant de potager ou de verger ou de petit pâturage.)

Cela posé, j'ai essayé de recomposer la structure grammaticale du passage, afin de comprendre précisément ce qu’il veut dire. Je n'y suis pas réellement parvenue, j’ai fait dans l’à-peu-près :

Fendue c’est par l’épouse, flavescente est le mot, nuit, pour cette béance en robe de chambre, ou mordorée, qu’on la verra initier d’un coup, seulement à quoi je vous le demande, sinon l’expressionnisme un rien outré de son perron

Je propose :
- La nuit est fendue par l’épouse en robe de chambre. Qu’est-ce qui est flavescent, la nuit, l’épouse, la béance ? La béance, c’est la seule possibilité logique : la porte ouverte laisse passer la lumière, illumine la nuit.
- On verra l’épouse initier d’un seul coup la béance à l’expressionnisme un rien outré de son perron.
La lumière de l’embrasure éclaire le perron quand l’épouse ouvre la porte. (L’embrasure (la béance) prend connaissance du (est initiée au) perron. Lumière violente qui éclaire et aplatit les couleurs du perron (expressionnisme outré)
- seulement à quoi je vous le demande : l'interrogation peut être celle du narrateur, elle est celle du lecteur qui ne comprend pas de quoi il est question. Ton légèrement moqueur, qui invite à ne pas trop prendre au sérieux le ton mallarméen du reste: raconter, même un moment dramatique, est toujours un jeu. Ou : l'auteur se moque de son propre ton emphatique, il a du mal à conserver son sérieux durant le long de la rédaction de ce passage, il nous indique que c'est un jeu, il sait que c'est un jeu, il nous rappelle que c'est une variation stylistique, il empêche le texte de "prendre", de verser dans le pathos. Ou : l'auteur ne veut pas tomber dans le pathos, sa crainte bien connue des sentiments, du sentimentalisme, l'entraîne à glisser des éléments ironiques dans un récit aux images très travaillées.

sinon l’expressionnisme un rien outré de son perron – car n’ayant cure du gravillon tout le profit en va aux hortensias, permettez-moi de vous l’apprendre,

- L’expressionnisme est un rien outré, il n’est qu’un large aplat de couleurs, la lumière tombe sur les hortensias, éclaire violemment les fleurs en épargnant ou oubliant le gris du gravier (à moins que ce ne soit l'œil qui n'enregistre que les fleurs, les couleurs, en oubliant le gris du gravier)
- permettez-moi de vous l’apprendre : écho à seulement à quoi je vous le demande, écho inversé, puisqu'ici la réponse va être donnée tandis que tout à l'heure c'était une question qui était posée. Style parlé également avec le un rien outré: tout ici est légèrement forcé, y compris ou à commencer par le récit: les couleurs, la lumière, le récit, rien n'est naturel.

mais pâle en leur odeur et de l’housche enivrée, enterrement du solstice oblige

cela peut être aussi bien la femme que la nuit qui soit pâle et enivrée. Je penche pour la nuit, car c’est le solstice, solstice d’été puisqu’il y a des hortensias, ce qui expliquerait une nuit « pâle ».

pareil à l’agneau d’hécatombe, dès lors, y voici l’animal en silence introduit pas légers dans le corridor, s’il faut en juger par le poids, entre les bras de la solennité ; procession parmi l’ombre à mesure plus étroite (attention à la marche, décidément), vers la blouse blanche au fond d’où vient la raie,

Ici la lecture est directe : de la lumière du perron à l’ombre du couloir vers une raie de lumière, un animal est porté (léger ou lourd ? plutôt léger). Vocabulaire très solennel, impression quasi mystique brutalement interrompue par (attention à la marche, décidément) : retour aux réalités terrestres après le vocabulaire pascal. De nouveau l'ironie, l'impossibilité de prendre cette procession solennelle tout à fait au sérieux, par ricochet le vocabulaire très solennel devient légèrement ironique (? est-ce sûr? en tout cas, possible). De même, les bras de la solennité sont ceux de celui qui raconte la scène : autodérision. Impression de tableau, de peinture: d'abord l'expressionnisme, maintenant les règles de la perspective (l'ombre à mesure plus étroite). La blouse blanche évoque l’univers médical.

vers la blouse blanche au fond d’où vient la raie, lunettes rondes ou si je m’abuse, et pas jeune, cerclées de fer sur le front, un homme de langue il en est chiche, n’épargnez rien, et donc très vite elle s’y réfracte, haut levée, entre les doigts de caoutchouc, impatienté de compétence, la seringue, loi du genre, et glaciale malgré la chaleur (brrrrrr…).

Un homme vieux, taciturne, impatient et compétent, avec des lunettes cerclées de fer sur son front (et non sur ses yeux) et des gants, tenant une seringue qui réfracte la lumière.
- loi du genre : on est dans le cliché
- n’épargnez rien : urgence, heure grave, inquiétude. Inquiétude prise en compte puisque donc très vite
- glaciale malgré la chaleur : là encore cliché, souligné par le « brrrrr ».
« brrrrr » : dernier mot du passage. L'ironie ne peut être niée, mais une ironie peut-être pas si ironique finalement: il est bel et bien glaçant d'observer ce médecin la seringue à la main. L’image du médecin seringue à la main évoque film et livres (je m’abuse = Mabuse)

L'extrait est entièrement bâti sur les contrastes. Il n'y a pas progression, mais apposition des images et des styles. Nulle progression ici : lumière, noir, blanc (lumière et nuit sur le perron, obscurité du couloir, lumière et blancheur dans la salle du fond), femme en robe de chambre, homme en blouse blanche, froid et chaleur. Contraste entre le vocabulaire du début du passage, lyrique, mystique, et celui de la fin, scientifique, matérialiste. Ironie introduite dans le cours du récit par des expressions du langage parlé au milieu d'un texte très solennel sur lequel plane une inquiétude, sans que l'on sache si l'auteur se moque de lui-même ou du lecteur. Impression nette de deux mondes correspondant aux deux parties du paragraphe : d'une part la nature et le noir, accueillants (chaleur, parfum), d'autre part la médecine et le blanc, effrayants même si c'est ce qui doit sauver (froideur et compétence) . Entre les deux, un couloir sombre et étroit.

Ce passage n'est pas si évident à simple lecture, il demande un décryptage patient (pour ceux qui n'ont pas lu le livre: la scène raconte l'arrivée de Camus chez le vétérinaire à la tombée de la nuit, le 21 juin 1995, un chien en catalepsie dans les bras. On le comprend par la reconstitution du puzzle que constitue le livre). D'ailleurs je me suis inquiétée, était-il normal de tant peiner à comprendre ? J’ai ressorti mes tableaux de lecture de L’Inauguration : le style de ce passage est dit « sibyllin ». Il est volontairement obscur et elliptique. Je ne peux imaginer ce qu’aurait donné un livre entier écrit dans ce style. Je doute qu’on y aurait compris quelque chose. En tout cas, le livre n’en aurait été ni meilleur, ni plus cohérent, ni plus fort. En particulier, l'ironie sous-jacente qui souligne l'emphase de cet extrait aurait nui à la nostalgie du récit, à l'hommage à la mémoire d'un ami que constitue le livre tout entier.


PS : j’ajoute concernant ce passage, hors analyse, mais pour mon plaisir de lecteur : « pas légers dans le corridor », c’est Toulet, et le docteur à la seringue, c’est autant Mabuse que Robbe-Grillet (Projet pour une révolution à New-York, etc) -> retour aux Eglogues. Ce texte n'échappe pas au jeu des références intertextuelles.

Pour le plaisir de quelques mots de gallois

Le problème de la thèse de Florence, c'est qu'elle fait plus de six cents pages. Même si elle est imprimée recto-verso, cela consiste à se promener avec presque une ramette de papier sous le bras. Ce n'est pas très pratique pour lire en attendant le bus, debout dans une rame de RER ou de métro, en marchant, sans compter les dizaines d'autres occasions où un livre permet d'oublier qu'on attend.

Voilà un excellent prétexte pour emporter en plus de la thèse de Florence un livre de poche, un texte facile afin de pouvoir l'ouvrir et le fermer sans vraiment avoir besoin de se concentrer (parce que la thèse de Florence... J'attends les exemples de jurisprudence entre deux passages théoriques pour me reposer).

Prétexte dis-je, car l'esprit (du moins le mien) étant naturellement paresseux, je me retrouve à ne plus lire que le poche, abandonnant la thèse. C'est ainsi que j'ai passé une semaine plongée dans la série policière des Joe Sixsmith, de Reginald Hill.
C'est une petite série, quatre livres. (La grande série de Hill, c'est "Pascoe et Dalziel", qui est d'ailleurs devenue une série télévisée en Angleterre.) C'est l'histoire d'un ouvrier mécanicien de Lutton que les années Thatcher ont mis au chômage (Hill déteste Thatcher) et qui décide de devenir détective privé, au grand désespoir de sa tante Mirabelle.


Voici un passage qui va me permettre de copier une phrase en gallois dans ce blog. (Il n'y a pas de petits plaisirs.)
Le contexte est le suivant: de passage au pays de Galles, Joe Sixmith a l'occasion de sauver une jeune femme d'un incendie. Pour le remercier (et l'interroger), les notables du coin (les Lewis) l'invitent à dîner en compagnie d'un couple de riches Londoniens (Fran and Franny). Les Lewis dirigent une école privée. C'est la fin du repas.

«A bread pudding which wouldn't have made above two decent sandwiches was soon polished off. Then came coffee in an elegant silver jug, but Joe recognized the flavour as belonging to the supermarket instant he himself favoured. He piled in two sugars and an inch of cream and dranck it quick. He was beginning to feel seriously knackered and the sooner this evening was done, the better.
He waited for his moment, then coughed, wich was easy with his throat, and said, 'Time for me to be off. Still a bit achy from, you know, last night...'
Sounded like he was wanting to milk the applause, he thought.
'Of course, my dear chap. How inconsiderate of us to keep you so long,' said Lewis.
'No, that's OK. I mean, I've enjoyed it. Thanks for a lovely dinner, Mrs Lewis. And thanks everyone...'
For the second time that night he sought a good exit line. The quote from 'Men of Harlech' that had got him out of the Goat didn't quite fit there, but there was that other bit of Welsh Bronwen has used. Thanks for your company, she said it meant.
He conjured up the memory of her voice and said clairfully 'Sugnwch fy nhetau, bachgen bach.'
He thought he'd got it just about perfect. Certainly everyone looked amazed.
Franny said, 'Joe, am I right, is that Welsh? My, my, you even speak the lingo. What a man of hidden talents you are.'
That hand on his legs again, this time unambiguously on the upper tigh. This rate of progress, it was definitely time to leave.
'So are we going to be let into the secret?' said Fran the Man. 'What does it mean?'
'Perhaps you should do the honours, Mr Sixsmith', said Lewis.
Maybe his book-earned Welsh didn't run to everyday conversation, thought Joe.
'Don't really speak the language,' he said to Franny. "Just a phrase I picked up earlier. It means, thanks for your company, something like that.'
'Well, I'm still very impressed', said the woman. 'All the time I've been coming here and I never picked up a word. Don't you think it's amazing, Leon?'
'Indeed I do,' said Lewis. 'Mr Sixsmith, I compliment you on the excellence of your ear'.
Wain stood up so abruptly he knocked his chair over.
'You're not going to tell him, then?' he demanded. 'You're going to wait till he's gone, then have a quiet little chuckle at his expense?'
'Owain, that's enough,' thundered Lewis in a voice wich probably had the sixth form trembling and the first form wetting themselves. But it had no effect on his son.
'You disgust me, you know that?' said the youth, suddenly sounding more mature than his father. 'Mr Sixmith, someone's been playing a joke on you and my father obviously thinks it would be funny to let it happen again. But if you spend all your life with children, what's how you end up —childish— isn'it?'
'Sorry?' said Joe.
'What you said doesn't mean anything like thanks for your company,' said Wain. 'What it actually means is Sucks my tits, little man.' »

Singing the Sadness, de Reginald Hill, p84.



Incidemment, les blogaddicts auront reconnu la structure d'une anecdote racontée par Ron.

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