« Fendue c’est par l’épouse, flavescente est le mot, nuit, pour cette béance en robe de chambre, ou mordorée, qu’on la verra initier d’un coup, seulement à quoi je vous le demande, sinon l’expressionnisme un rien outré de son perron – car n’ayant cure du gravillon tout le profit en va aux hortensias, permettez-moi de vous l’apprendre, mais pâle en leur odeur et de l’housche enivrée, enterrement du solstice oblige : pareil à l’agneau d’hécatombe, dès lors, y voici l’animal en silence introduit pas légers dans le corridor, s’il faut en juger par le poids, entre les bras de la solennité ; procession parmi l’ombre à mesure plus étroite (attention à la marche, décidément), vers la blouse blanche au fond d’où vient la raie, lunettes rondes ou si je m’abuse, et pas jeune, cerclées de fer sur le front, un homme de langue il en est chiche, n’épargnez rien, et donc très vite elle s’y réfracte, haut levée, entre les doigts de caoutchouc, impatienté de compétence, la seringue, loi du genre, et glaciale malgré la chaleur (brrrrrr…). »
Renaud Camus, L’Inauguration de la salle des Vents, p.57

Cet exemple fut donné par Matton de ce qu'il aimait, avec l'affirmation suivante «le livre aurait été meilleur, plus cohérent, plus fort, s’il avait été écrit tout du long de cette coulée.» Je veux démontrer que cette affirmation ne tient pas.

Pour commencer, lisons cet extrait en essayant d'oublier tous les renseignements donnés par ailleurs dans le livre, lisons-le comme si nous le découvrions hors de tout contexte et procèdons maladroitement à une explication de texte scolaire, telle qu'on en pratique (ou pratiquait) au lycée. (J’hésite un peu à procéder aussi ras-des-pâquerettes, cela risque d’être ennuyant, mais je ne sais argumenter sans m’appuyer sur un texte, il n’y a que le texte qui puisse servir de preuve à toute assertion).

Deux mots sont à éclaicir: "flavescente" (d'une couleur qui tire sur le blond, sur le jaune d'or) et "housche" (mot régional, orthographe ancienne de "ouche", terrain, généralement de bonne qualité, proche de l'habitation et enclos, servant de potager ou de verger ou de petit pâturage.)

Cela posé, j'ai essayé de recomposer la structure grammaticale du passage, afin de comprendre précisément ce qu’il veut dire. Je n'y suis pas réellement parvenue, j’ai fait dans l’à-peu-près :

Fendue c’est par l’épouse, flavescente est le mot, nuit, pour cette béance en robe de chambre, ou mordorée, qu’on la verra initier d’un coup, seulement à quoi je vous le demande, sinon l’expressionnisme un rien outré de son perron

Je propose :
- La nuit est fendue par l’épouse en robe de chambre. Qu’est-ce qui est flavescent, la nuit, l’épouse, la béance ? La béance, c’est la seule possibilité logique : la porte ouverte laisse passer la lumière, illumine la nuit.
- On verra l’épouse initier d’un seul coup la béance à l’expressionnisme un rien outré de son perron.
La lumière de l’embrasure éclaire le perron quand l’épouse ouvre la porte. (L’embrasure (la béance) prend connaissance du (est initiée au) perron. Lumière violente qui éclaire et aplatit les couleurs du perron (expressionnisme outré)
- seulement à quoi je vous le demande : l'interrogation peut être celle du narrateur, elle est celle du lecteur qui ne comprend pas de quoi il est question. Ton légèrement moqueur, qui invite à ne pas trop prendre au sérieux le ton mallarméen du reste: raconter, même un moment dramatique, est toujours un jeu. Ou : l'auteur se moque de son propre ton emphatique, il a du mal à conserver son sérieux durant le long de la rédaction de ce passage, il nous indique que c'est un jeu, il sait que c'est un jeu, il nous rappelle que c'est une variation stylistique, il empêche le texte de "prendre", de verser dans le pathos. Ou : l'auteur ne veut pas tomber dans le pathos, sa crainte bien connue des sentiments, du sentimentalisme, l'entraîne à glisser des éléments ironiques dans un récit aux images très travaillées.

sinon l’expressionnisme un rien outré de son perron – car n’ayant cure du gravillon tout le profit en va aux hortensias, permettez-moi de vous l’apprendre,

- L’expressionnisme est un rien outré, il n’est qu’un large aplat de couleurs, la lumière tombe sur les hortensias, éclaire violemment les fleurs en épargnant ou oubliant le gris du gravier (à moins que ce ne soit l'œil qui n'enregistre que les fleurs, les couleurs, en oubliant le gris du gravier)
- permettez-moi de vous l’apprendre : écho à seulement à quoi je vous le demande, écho inversé, puisqu'ici la réponse va être donnée tandis que tout à l'heure c'était une question qui était posée. Style parlé également avec le un rien outré: tout ici est légèrement forcé, y compris ou à commencer par le récit: les couleurs, la lumière, le récit, rien n'est naturel.

mais pâle en leur odeur et de l’housche enivrée, enterrement du solstice oblige

cela peut être aussi bien la femme que la nuit qui soit pâle et enivrée. Je penche pour la nuit, car c’est le solstice, solstice d’été puisqu’il y a des hortensias, ce qui expliquerait une nuit « pâle ».

pareil à l’agneau d’hécatombe, dès lors, y voici l’animal en silence introduit pas légers dans le corridor, s’il faut en juger par le poids, entre les bras de la solennité ; procession parmi l’ombre à mesure plus étroite (attention à la marche, décidément), vers la blouse blanche au fond d’où vient la raie,

Ici la lecture est directe : de la lumière du perron à l’ombre du couloir vers une raie de lumière, un animal est porté (léger ou lourd ? plutôt léger). Vocabulaire très solennel, impression quasi mystique brutalement interrompue par (attention à la marche, décidément) : retour aux réalités terrestres après le vocabulaire pascal. De nouveau l'ironie, l'impossibilité de prendre cette procession solennelle tout à fait au sérieux, par ricochet le vocabulaire très solennel devient légèrement ironique (? est-ce sûr? en tout cas, possible). De même, les bras de la solennité sont ceux de celui qui raconte la scène : autodérision. Impression de tableau, de peinture: d'abord l'expressionnisme, maintenant les règles de la perspective (l'ombre à mesure plus étroite). La blouse blanche évoque l’univers médical.

vers la blouse blanche au fond d’où vient la raie, lunettes rondes ou si je m’abuse, et pas jeune, cerclées de fer sur le front, un homme de langue il en est chiche, n’épargnez rien, et donc très vite elle s’y réfracte, haut levée, entre les doigts de caoutchouc, impatienté de compétence, la seringue, loi du genre, et glaciale malgré la chaleur (brrrrrr…).

Un homme vieux, taciturne, impatient et compétent, avec des lunettes cerclées de fer sur son front (et non sur ses yeux) et des gants, tenant une seringue qui réfracte la lumière.
- loi du genre : on est dans le cliché
- n’épargnez rien : urgence, heure grave, inquiétude. Inquiétude prise en compte puisque donc très vite
- glaciale malgré la chaleur : là encore cliché, souligné par le « brrrrr ».
« brrrrr » : dernier mot du passage. L'ironie ne peut être niée, mais une ironie peut-être pas si ironique finalement: il est bel et bien glaçant d'observer ce médecin la seringue à la main. L’image du médecin seringue à la main évoque film et livres (je m’abuse = Mabuse)

L'extrait est entièrement bâti sur les contrastes. Il n'y a pas progression, mais apposition des images et des styles. Nulle progression ici : lumière, noir, blanc (lumière et nuit sur le perron, obscurité du couloir, lumière et blancheur dans la salle du fond), femme en robe de chambre, homme en blouse blanche, froid et chaleur. Contraste entre le vocabulaire du début du passage, lyrique, mystique, et celui de la fin, scientifique, matérialiste. Ironie introduite dans le cours du récit par des expressions du langage parlé au milieu d'un texte très solennel sur lequel plane une inquiétude, sans que l'on sache si l'auteur se moque de lui-même ou du lecteur. Impression nette de deux mondes correspondant aux deux parties du paragraphe : d'une part la nature et le noir, accueillants (chaleur, parfum), d'autre part la médecine et le blanc, effrayants même si c'est ce qui doit sauver (froideur et compétence) . Entre les deux, un couloir sombre et étroit.

Ce passage n'est pas si évident à simple lecture, il demande un décryptage patient (pour ceux qui n'ont pas lu le livre: la scène raconte l'arrivée de Camus chez le vétérinaire à la tombée de la nuit, le 21 juin 1995, un chien en catalepsie dans les bras. On le comprend par la reconstitution du puzzle que constitue le livre). D'ailleurs je me suis inquiétée, était-il normal de tant peiner à comprendre ? J’ai ressorti mes tableaux de lecture de L’Inauguration : le style de ce passage est dit « sibyllin ». Il est volontairement obscur et elliptique. Je ne peux imaginer ce qu’aurait donné un livre entier écrit dans ce style. Je doute qu’on y aurait compris quelque chose. En tout cas, le livre n’en aurait été ni meilleur, ni plus cohérent, ni plus fort. En particulier, l'ironie sous-jacente qui souligne l'emphase de cet extrait aurait nui à la nostalgie du récit, à l'hommage à la mémoire d'un ami que constitue le livre tout entier.


PS : j’ajoute concernant ce passage, hors analyse, mais pour mon plaisir de lecteur : « pas légers dans le corridor », c’est Toulet, et le docteur à la seringue, c’est autant Mabuse que Robbe-Grillet (Projet pour une révolution à New-York, etc) -> retour aux Eglogues. Ce texte n'échappe pas au jeu des références intertextuelles.