De l'Argentin je tenais un merveilleux poème de Borgès, Al primer poeta de Hungria. Quelle alchimie pourrait creuser suffisamment le regard du pérégrin, pourtant, et sa présence, pour qu'un autre puisse voir par ses yeux, marcher sur ses jambes, fendre l'air à sa place ? Las noches y los mares nos apartan, Las modificaciones seculares, Los climas, los imperios y las sangres, Mais il nous réunit, indescifrablemente, L'amour mystérieux des paroles, Cet habit de sons et de symboles.

Renaud Camus, L'Elégie de Budapest, p.321 in Le Voyage à l'Est, Balland


Al primer poeta de Hungia

En esta fecha para ti futura
Que no alcanza el augur que la prohibida
Forma del porvenir ve en los planetas
Ardientes o en las vísceras del toro,
Nada me costaría, hermano y sombra,
buscar tu nombre en las enciclopedias
Y descubrir que ríos reflejaron
Tu rostro, que hoy es perdición y polvo,
Y que reyes, que ídolos, que espadas,
Que resplandor de tu infinita Hungría,
Elevaron tu voz al primer canto.
Las noches y los mares nos apartan,
Las modificaciones seculares,
Los climas, los imperios y las sangres
Pero nos une indescifrablemente,
El misterioso amor de las palabras,
Este hábito de sones y de símbolos.
Análogo al arquero del eleata,
Un hombre solo en una tarde hueca
Deja correr sin fin esta imposible
Nostalgia, cuya meta es una sombra.
No nos veremos nunca cara a cara,
Oh antepasado que mi voz no alcanza.
Para ti ni siquiera soy un eco;
Para mi soy un ansia y un arcano,
Una isla de magia y de temores,
Como lo son tal vez todos los hombres,
Como lo fuiste tu, bajo otros astros.


Au premier poète de Hongrie

En ce moment pour toi futur, mystère
Pour celui à qui les planètes
Ardentes ou les viscères des taureaux
Révèlent les structures interdites
De l’avenir, il me serait sans doute
Aisé d’ouvrir une encyclopédie
Et d’y chercher, ombre et frère, ton nom ;
D’y découvrir quels fleuves reflétèrent
Ton visage aujourd’hui perte et poussière,
Et quels rois, quels glaives, quels idoles,
Quelle splendeur de l’infinie Hongrie
Avaient élevé ta voix au premier chant.
Les nuits et les océans nous séparent,
Les modifications séculaires,
Comme les sangs, les climats, les empires ;
Mais quelque chose indéchiffrablement
Nous unit, l’amour mystérieux des mots,
Ce commerce de sons et de symboles.
Comme jadis l’archer de l’Eléate,
Un homme seul au creux d’un vague soir
Laisse courir sans fin vers une cible
D’ombre cette impossible nostalgie.
Jamais nous ne pourrons face à face nous voir,
Ô mon ancêtre que n’atteint pas ma voix !
Pour toi je suis moins encor qu’un écho,
Pour moi je suis un anxieux secret,
Une île de magie et de frayeurs,
Comme le sont peut-être tous les hommes,
Comme tu l’as été, sous d’autres astres.