Dans le prolongement de mon "repérage" de Du sens, je mets en ligne le contenu d'un article du n°52 de la revue Confluences Méditerranée, numéro consacré à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne et présentant les opinions contradictoires de diverses personnalités.
La revue est diffusée par l'Harmattan.


Du sens d'une intégration

Publié en 2000, son journal de l'année 1994 (La Campagne de France, Editions Fayard) a suscité une polémique très médiatisée. Dans Du Sens (Editions P.O.L., 2003), Renaud Camus s'est attaché à tirer les enseignements de cette expérience en s'interrogeant sur le sens des mots, sur la notion d'origine, sur ce qui fait groupe, sur le poids de la durée... L'ouvrage contient de nombreuses références à la Turquie et un questionnement sur son «européanité». Le propos n'est jamais linéaire et ses sinuosités s'inscrivent dans une recherche de vérité.
Nous le remercions de nous avoir permis d'extraire librement de son ouvrage ces quelques passages.
Le titre et les sous-titres sont de la rédaction.


Si la Turquie doit faire partie ou non de l'Union européenne, c'est une question qui en implique des dizaines d'autres, toutes de la plus haute importance. Elles ne sont pas seulement politiques, bien loin de là ; certaines sont à proprement parler philosophiques, ontologiques, herméneutiques, etc.
Pour commencer, il y va du sens du mot Europe, bien entendu. Mais il y va du sens de tous les mots aussi bien - et même du sens tout court, en tant que tel.
Qu'est-ce qu'être européen? Qu'est-ce qu'être français ? Quelle est la part de l'origine dans ces appartenances diverses : celle de la volonté, de la convention, de la loi, de la décision administrative ?
À propos de la Turquie et de son éventuelle entrée au sein de l'Union européenne, on ne pense pas ici à des considérations d'opportunité immédiate, fluctuante, contingente, bien que ce soient à peu près les seules qui aient été mises en avant. Si la Turquie a vu l'échec, jusqu'à présent, de ses tentatives d'intégration à l'Europe institutionnelle et si son admission est sans cesse remise à plus tard, c'est officiellement pour des raisons économiques — son niveau de développement serait trop éloigné de celui de ses partenaires éventuels — ou bien, et surtout, pour des raisons morales, idéologiques : elle ne présenterait pas de suffisantes garanties démocratiques. Les droits de l'Homme, en particulier, ne seraient pas suffisamment respectés sur son territoire — ce qui doit pouvoir être considéré comme vrai, à l'heure où s'écrit ce livre. Cependant ce n'est pas pour des motifs de cet ordre (bien qu'ils soient par eux-mêmes tout à fait pertinents) que la question de l'accès de la Turquie à l'Union européenne nous semble d'une telle importance. Pas du tout. C'est parce qu'il y a là une occasion incomparable de préciser ce que c'est que l'Europe, ce que l'on veut qu'elle soit, ce que c'est qu'un État, et ce que peut être une patrie — si tant est que ce dernier terme ait encore un sens et une légitimité, s'il est souhaitable qu'il les conserve et qu'il ait encore cours.
Peut-être est-il utile se préciser d'emblée, afin qu'il n'y ait pas d'ambiguïté, que nous n'avons aucune espèce d'hostilité de principe — au contraire, dirons-nous — à l'endroit des Turcs et de la Turquie. Certes, il y a bien des choses à leur reprocher — à commencer par la première tentative de génocide du XXe siècle, celui des Arméniens. (...) Mais la culpabilité turque, à son tour, est sans effet sur l'appartenance ou non de la Turquie à l'Europe, au continent européen, à la culture et à la civilisation européennes, à l'européanité, si l'on ose dire.
Etre européen, Dieu sait, ce n'est pas un gage d'innocence, ni un brevet de vertu. Et l'innocence ni la vertu ne sauraient être des conditions requises pour accéder à ce statut. Il y a parmi les membres de l'Union européenne des États et des peuples — un État et un peuple, à tout le moins - dont la culpabilité historique est autrement plus grande que celle de la Turquie, et nul ne songerait à leur contester, pour cette seule raison, le caractère d'Européens.

Qu'est-ce qu'être européen ?

Une culture commune

Si c'est une question purement géographique, la Turquie ne fait partie de l'Europe que par une infime partie de son territoire — moins d'un vingtième. Et elle n'est donc guère, en ce sens, une nation européenne.
Mais ce serait plutôt une question culturelle, ou de civilisation, car la pertinence des limites géographiques conventionnelles est de nos jours gravement remise en cause, et elles ne sont guère à la mode parmi les géographes. (...) Avant la guerre de 1914, et donc longtemps avant qu'il soit sérieusement question d'une forme institutionnelle moderne pour l'union des peuples européens, les élites intellectuelles et, dans une certaine mesure, les élites sociales des nations européennes les plus développées avaient un sentiment très fort de communauté culturelle et, ajouterons-nous, au risque d'embrouiller d'emblée le débat, de communauté de civilisation. (...) Le sentiment d'appartenance à une communauté culturelle européenne est largement indépendant des échanges personnels et institutionnels effectifs, si bénéfiques que ceux-ci puissent être. Qu'un Français mélomane ait ou non l'habitude de se rendre à des concerts en Allemagne ou en Autriche, Schubert est souvent beaucoup plus présent, dans son patrimoine culturel, que Gabriel Fauré ou Berlioz. Nous avons du mal à penser à Guerre et Paix comme à un livre étranger — il nous est étranger par la langue, bien sûr, mais il est partie intégrante de notre culture néanmoins, et pas seulement au sens où notre culture ce serait l'ensemble de ce dont nous avons connaissance. (Ici c'est le mot culture qui s'ouvre sous nos pas, qui se fend, se crevasse et se présenterait vite comme un véritable gouffre si précipitamment nous ne sautions par-dessus lui et ne passions outre, au lieu de contempler, ainsi qu'il serait nécessaire de le faire, peut-être, le précipice qu'il est ; or garder le fil est nécessaire aussi - peut-être le sens est-il toujours un conflit de sens (et de devoirs) ?)
Nous pouvons avoir une bonne connaissance d'artistes, d'oeuvres et de traditions qui ne font pas partie de «notre culture» (ici la phrase opère d'elle-même un choix parmi les sens possibles, et l'auteur, se relisant, ne peut marquer l'ambiguïté surmontée, enjambée, dépassée, provisoirement négligée, que par le recours aux guillemets). Nous pouvons aimer ces artistes et ces œuvres et même nous pouvons les comprendre autant et plus que s'ils appartenaient à notre patrimoine. Toutefois ils ne nous parlent pas de notre histoire. Titien, Rembrandt, Turner, Van Gogh nous disent quelque chose de la condition d'Européen. Sinon en creux, par opposition, a contrario, ce n'est pas le cas d'Hokusai - même s'il nous parle éloquemment, lui, de la condition d'être humain. On conçoit mal un poète français contemporain qui ne serait pas nourri de Hölderlin, de Leopardi, de Trakl, de Pessoa ou de Celan, autant et plus que de Mallarmé ou d'Apollinaire. Il n'écrit pas nécessairement dans leur lignée. Il peut très bien écrire contre eux. Il n'empêche que ces héros et quelques autres sont le fond du débat où toute poésie européenne s'interroge, et se fomente. On ne peut pas en dire autant de Rûmî ou de Bashô (à telle enseigne qu'il est difficile de trouver pour cette phrase des noms de poètes qui disent au lecteur quelque chose, sauf à remonter vers un passé très lointain). Un Européen peut avoir un goût passionné de Hâfiz, ou de Su Dongpo : aussi fort ou même plus que son amour pour Leopardi, pour Eliot ou pour Lorca. Il n'empêche qu'il ressent, à les pratiquer, une forte impression d'exotisme, il faudrait pouvoir dire d'étrangèreté — laquelle peut fort bien, au demeurant, être une des raisons de son plaisir. Nous n'épuiserons pas ici, il va sans dire, même si nous devons y revenir très souvent, le concept d'étranger. Mais nous ne pourrons même pas l'aborder sans être contraint d'adopter un ton plus personnel.

Le concept d'étranger

J'ai fait l'éloge ailleurs (dans Esthétique de la solitude) de la lontananza de l'art, de sa profonde étrangèreté. Comprendre une œuvre d'art, ai-je écrit, c'est faire méthodiquement le tour de ce qui nous la rend inintelligible à jamais — on dirait étrangère, aussi bien, encore que les deux mots ne soient pas synonymes, certes. Shakespeare ni Sophocle ne sont grands pour la seule médiocre raison qu'ils seraient nos contemporains, comme le veut la moderne vulgate critique. Ils sont loin de nous par le temps, ils sont loin de nous par l'espace, ils sont loin de nous par le génie, ils sont loin de nous par la grandeur et par la dignité d'être homme, qui toujours exige de la distance, de l'infamiliarité, une réserve de nuit et de résistance à la connaissance, au sens, au simple sens. L'art nous échappe, voilà. Ainsi fait l'étranger par son étrangèreté. C'est elle qu'il faut aimer, non sa similitude, où nous n'aimons que nous-mêmes. Ces quelques points précisés afin de bien marquer que le terme d'étranger, dans mon langage, ne saurait en aucune façon être pris en mauvaise part — et cela très au contraire.
Si j'écris, donc, que ce qui fait tout l'intérêt sémantique, politique, moral de la question de l'éventuelle entrée de la Turquie dans l'Union européenne, ce ne sont pas les aspects économiques de cette question (des économies aussi différentes peuvent-elles s'apparier ?), ni ses aspects juridiques au sens large (la Turquie est-elle dans un Etat de droit qui la rende acceptable pour ses éventuels associés ?), mais l'hypothétique caractère d'étrangèreté de ce pays par rapport à l'Europe. Si j'écris cela, il doit être bien clair que ce caractère d'étrangèreté, s'il était établi, ne saurait en aucune façon être attribué à charge à la Turquie (qu'elle soit étrangère, ce n'est pas un reproche que je lui ferais) ; bien clair également que ce même caractère, du seul fait qu'il serait avancé par moi, ne me constituerait en aucune façon en xénophobe (puisqu'il n'a pas la moindre charge péjorative). Le mot étranger s'est spécialisé parmi nous dans un sens qui implique avant tout la nationalité. Ce sens, toutefois, ne dispose pas d'une exclusivité. Et l'étrangèreté au sens national du terme est souvent contredite, corrigée, réduite, par des sentiments de familiarité, de similitude ou de connivence (et bien sûr par les sentiments tout court dès lors qu'il est fait appel à d'autres critères de proximité ou d'éloignement).
On voit bien qu'à une tentative de définition de l'étrangèreté et de son contraire (qui reste à nommer) il est indispensable de faire contribuer un nombre considérable de critères, qui tous n'ont pas été évoqués ici, et ne sauraient l'être de manière exhaustive : la nationalité, bien sûr, mais aussi la langue, la religion, l'origine ethnique, la localisation géographique, la classe sociale, le niveau culturel, l'âge, le sexe, le désir, les goûts sexuels, les sympathies électives, etc. Ces critères ne sont pas étanches, ils empiètent les uns sur les autres, leurs résultats se superposent, se confirment les uns les autres ou se contredisent. Tout ce qu'il est possible d'établir grâce à eux, ce sont des degrés d'étrangèreté (restant bien entendu qu'un haut degré d'étrangèreté n'implique en aucune façon un haut degré, ni même un degré quelconque, d'hostilité).
Un tel désordre incite a regagner le sûr abri de la loi, et à considérer comme étrangères les personnes que la loi désigne comme telles, c'est-à-dire celles qui ont un autre passeport que le nôtre, une autre nationalité. Mais la construction européenne ébranle cette frontière simple, justement, et ce critère traditionnel et commode. Même juridiquement, il y a des degrés dans l'étrangèreté.
La citoyenneté de l'Union européenne confère des privilèges, comme toute citoyenneté. Mais sur ce dernier point il faudra revenir. Le lien entre citoyenneté et privilège, en effet, est aujourd'hui fortement contesté. Il est on ne peut plus traditionnel, pourtant, et même immémorial, au point d'avoir paru fondamental : la citoyenneté, outre qu'elle crée des devoirs, donne des droits dont par définition ne dispose pas le non-citoyen — même si celui-ci dispose d'autres droits, à commencer par ceux de citoyen du monde (les droits de l'Homme, en somme), et même de privilèges et de prérogatives, ceux qui sont dus à l'étranger (à l'Étranger). Cet état de chose, le lien et presque la coïncidence entre citoyenneté et droits particuliers, qui paraissait aller de soi et qui est encore très fortement attesté dans les lois et dans les faits, est énergiquement remis en cause à présent par le discours idéologique et militant, témoin les très violentes et presque unanimes critiques à l'égard du concept de «préférence nationale», lequel, au regard du droit des gens traditionnel, paraissait pourtant auto-évident — mais nous avons affaire ici à l'une de ces tournures qui comme de certains mots (ex. «race») ne peuvent pas être séparées de leur histoire, surtout de leur histoire récente ; et dont les connotations, tonitruantes, écrasent presque entièrement la modeste dénotation.
On sait que de nombreuses voix réclament qu'aux étrangers légalement installés dans le pays soit accordé le droit de vote, au moins partiel (pour les élections locales), alors que ce droit de vote a paru constituer, depuis longtemps, l'un des traits constitutifs de la citoyenneté (laquelle pourtant, jusqu'à la proclamation du suffrage universel, ne l'impliquait pas). Les étrangers à la citoyenneté française, mais qui sont citoyens d'un État membre de l'Union européenne, bénéficient déjà, en France, de ce droit de vote partiel : ce qui confirme, d'une part, qu'à toute citoyenneté — ici la citoyenneté européenne — sont liés des privilèges (et donc l'absence de ces privilèges pour les non-citoyens), et, d'autre part, encore une fois, qu'il y a des degrés dans la qualité d'étranger.
Néanmoins, de quelque façon qu'on envisage les choses et les mots — étranger, étrangère, étrangèreté —, et sans qu'à ces derniers, faut-il le répéter ?, on soit un seul instant tenté de conférer la moindre nuance péjorative (on aimerait écrire au contraire, mais ce ne ferait sans doute que nous embrouiller davantage), il semble bien que la Turquie soit étrangère à l'Europe : étrangère géographiquement, étrangère historiquement, étrangère culturellement.

«Étrangèreté» de la Turquie

Certes, la presque totalité des Turcs, de même que la majorité des Européens, appartient à la «race blanche», comme on disait jadis, et comme on n'a plus le droit de le dire. Mais la blancheur de la peau, pour une population pas plus que pour un individu, n'est pas un critère de l'appartenance à l'Europe. La Martinique et la Guadeloupe, dont les populations sont très majoritairement noires, ou métisses, font partie de l'Union européenne, politiquement, juridiquement, économiquement, quoiqu'elles n'appartiennent pas, géographiquement, à l'Europe. Il est vrai que leur appartenance à l'Union européenne est très étroitement liée à leur appartenance à la République française, et conditionnée par elle. Si ces îles se détachaient politiquement de la France, il est peu probable que quiconque, ni leurs populations ni leurs éventuels gouvernements indépendants, envisagerait leur maintien dans l'Union européenne.
Si la population de l'Europe est majoritairement blanche, d'autre part, elle compte à présent une importante minorité qui, elle, n'est pas blanche. Et cela confirme si besoin était que la couleur de la peau ne saurait être envisagée comme un critère d'appartenance à l'Europe. Pareil critère, s'il était retenu, serait favorable à la Turquie, certes, mais il ne saurait être retenu, pour les raisons logiques qu'on vient de voir, et pour de sérieuses raisons juridiques. Le prendre en considération, en effet tomberait sous le coup de la loi (...). Il est parfaitement licite, bien entendu, d'être contraire à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. C'est là une position politique à laquelle la loi ne trouve rien à redire. En revanche certains des motifs éventuellement avancés pour expliquer cette position, ou pour l'étayer, pourraient être considérés, eux, comme des atteintes au droit, et sanctionnés comme tels. (...) Si l'on est contraire à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, ce qui en soi est tout à fait légitime, encore une fois, on ne saurait donner pour motif, à cette position, que la Turquie est étrangère à l'Europe, que les Turcs ne sont pas des Européens, que leur histoire et leur culture ne font pas partie de la culture et de l'histoire européennes. À une opinion licite en soi de pareils motifs avancés risquent, eux, d'être jugés illicites : ils peuvent tomber sous le coup d'une accusation de «racisme». Tel est du moins l'avis, si je l'interprète bien, d'un avocat de renom, qui plus est président d'honneur de la Ligue des droits de l'Homme.
On remarquera ici que d'assimiler à du «racisme» l'opinion selon laquelle un peuple ou un individu sont des étrangers, par rapport à une entité donnée (les Turcs et la Turquie par rapport à l'Europe, en l'occurrence), c'est donner au terme d'étranger, nécessairement, une connotation péjorative ; et à l'étrangèreté un sens exclusivement négatif, ce qui, nous l'avons déjà souligné, n'est en aucune façon notre cas.
C'est au contraire à la non-étrangèreté, au fait de n'être pas étranger, qu'il faut pouvoir donner une signification négative, agressive, ennemie, pour estimer que la Turquie n'est pas étrangère à l'Europe. Si cette condition est remplie, on a toute latitude aussitôt de dire que la Turquie, certes, n'est pas étrangère à l'Europe ; et moins encore à l'histoire de l'Europe, dans laquelle elle tient une place considérable. Mais on remarquera aussi que le caractère étranger de la Turquie par rapport à l'Europe (...) n'est pas acquis. Ainsi, il est tout à fait contestable que la Turquie soit étrangère à l'histoire de l'Europe, dans laquelle elle tient une place considérable. Pour se forger une idée sur ce point, il faudrait encore une fois préciser ce qu'on entend par étranger, en quelle acception précise on prend le mot, quel sens on lui donne. Les Turcs en effet reviennent constamment dans les annales du continent européen, et tout particulièrement dans l'histoire de certains pays d'Europe, tels que l'Autriche (le siège de Vienne), la Pologne (les combats de Jean Sobieski), la Hongrie, la Roumanie, la Serbie et bien entendu la Grèce, parmi plusieurs autres. Les Turcs en ce sens ne sont pas étrangers à l'histoire de ces pays, dans lesquels ils ont joué au contraire un rôle déterminant et souvent essentiel. Mais c'est toujours un rôle d'ennemi.
Sans doute il est arrivé, très rarement et très brièvement, que la Turquie ait été l'alliée de certains pays d'Europe, de la France de François 1er, de l'Angleterre et de la France de Victoria et de Napoléon III, de l'Allemagne de Guillaume II et de l'Autriche-Hongrie de François-Joseph. Mais c'était toujours contre d'autres pays d'Europe, qui d'ailleurs ne manquaient jamais, dans ces moments-là, de déclarer ces alliances scandaleuses, et contre-nature. De l'Europe elle-même en son ensemble, en tant qu'entité culturelle ou de civilisation, la Turquie, au cours des siècles, a toujours été perçue comme adversaire. Lorsque des souverains, des généraux ou des amiraux autrichiens, polonais, lituaniens, espagnols ou vénitiens remportent une victoire sur les Ottomans, jamais ils ne manquent de souligner que c'est l'Europe qu'ils ont défendue, ou qu'ils viennent de sauver, selon les cas. Certaines grandes victoires sur la Porte, à commencer par Lépante, correspondent précisément aux premières manifestations, parmi les plus intenses, du sentiment européen. Bien entendu, qu'on ait toujours ou presque toujours été ennemis n'empêche en aucune façon, et heureusement, les réconciliations et la bonne entente : témoin la France et l'Allemagne. Mais les réconciliations et la bonne entente n'impliquent pas que les deux éléments jadis adversaires se fondent en l'un ou en l'autre. La France et l'Allemagne de De Gaulle et d'Adenauer ne dont pas devenues toutes les deux «la France», ni ne sont elles devenues «l'Allemagne». L'Europe et la Turquie peuvent parfaitement s'agréger l'une à l'autre, mais l'ensemble ainsi formé ne sera pas «la Turquie» et ne sera pas non plus «l'Europe» — ou bien ce serait en un sens tout à fait inédit du mot Europe, un sens vidé de la signification qui a été la sienne jusqu'à présent. Cependant pareilles considérations, en lesquelles n'intervient, je le répète, pas une once d'hostilité à l'égard de la Turquie, pourraient bien ne pas entrer (...) dans le domaine, plus étroit qu'on ne pense, de la liberté d'expression.

Que nomme-t-on Europe ?

«Je me rends bien compte de tout ce qu 'implique ici mon point de vue, éminemment pulsionnel, j'en conviens. Si le sentiment d'appartenance à une même nation relève essentiellement d'une expérience historique partagée, d'un ensemble de mythes séculairement ancrés, d'une communauté épidermique de mots, de réactions, de façons d'appréhender le sol et le réel, ce qui est valable pour une vaste confédération comme l'Europe, dont l'histoire partagée est avant tout conflictuelle, l'est a fortiori pour un pays très étroitement et très anciennement unifié comme la France». (Campagne de France, 1994) Mon hypothèse est qu'en l'opposition (...) entre deux sens en usage du mot français (avec ou sans majuscule) se lit une fois de plus l'éternel dialogue d'Hermogène avec Cratyle, sous l'arbitrage ironique de Socrate.

Le sens et le poids des mots

Hermogène (...) tient pour la convention : les noms s'appliquent aux choses, et aux êtres, par l'effet d'un accord des sujets parlants qui n'implique aucune vérité particulière du nom. Il n'y a pas de juste dénomination. Ou plutôt, ce qui revient au même, toutes les dénominations sont justes : «le nom qu 'on assigne à un objet est le nom juste ; le change-t-on ensuite en un autre, en abandonnant celui-là, le second n'est pas moins juste que le premier» (Platon). Le nom n'appartient pas à la personne ou à la chose par une adéquation vieille comme le monde qui dirait quelque chose de cette personne ou de cette chose. Adéquation il y a bien, mais elle relève du hasard et de l'arbitraire, consacrés par l'usage ou par le pouvoir. Est français, en ce sens — au prix d'une légère transposition, mais qui paraît tout à fait fondée —, tout être ou tout objet que la loi, une administration, un passeport, une carte d'identité, un coup de tampon, déclare français ; et peut devenir français tout être ou tout objet (un film, par exemple) que la loi, etc., serait disposée à déclarer tel.
Cratyle, lui, croit qu'il y a un lien autrement plus profond, essentiel, fondamental, entre le nom et la chose, entre le nom et la personne. Le nom dit la vérité de la personne et de la chose, même si cette vérité, hélas ! a souvent été obscurcie par le temps et par la négligence des hommes, quand ils écrivent et quand ils parlent. La vérité perdue des uns, on peut la retrouver en la débarrassant de cette couche d'erreur et d'approximation dont l'ont revêtue les siècles, l'ignorance et la paresse.
Europe, Européen, dans une même perspective, ont un sens qui dépasse singulièrement la pure signification administrative ou politique. Ainsi la Suisse, répétons-le, ou l'Estonie, ou la Roumanie, sont indubitablement des pays européens, même s'ils ne font pas partie, pour l'instant (en 2000) de l'Union européenne. On ne saurait dire la même chose de la Turquie, du moins de la Turquie dans son ensemble. En revanche la Turquie deviendrait bel et bien un pays européen si elle était admise au sein de l'Union européenne. Mais elle serait européenne au sens d'Hermogène, si l'on peut dire, pas au sens de Cratyle.
Il doit être bien entendu qu'Hermogène a raison et que Cratyle a tort — cela scientifiquement, sans aucun doute possible, mais aussi politiquement. D'ailleurs Cratyle perd toujours. Peut-être y a-t-il là une des raisons de l'incontestable séduction, un peu perverse, du cratylisme : il est du côté des perdants ; non pas des perdants d'aujourd'hui, des humiliés, des offensés, ceux qui n'ont jamais rien eu à perdre, donc tout à gagner, et qui, après les promesses de la Providence, ont reçu celles de l'Histoire, pour ce qu'elles valent les unes et les autres ; non, les perdants qui ont vraiment perdu, ceux qui n'en finissent pas de perdre, qui ont été et qui ne sont plus, les rois tombés, les nations déchues, les classes remisées dans les tiroirs du Temps, dans ses corbeilles à papier ou dans ses poubelles, et pour qui le désir est toujours en amont, toujours nostalgique, toujours un deuil.
Pour tourner les choses très grossièrement, Hermogène est un homme de gauche, Cratyle est un homme de droite — il ne s'agit plus ici, on l'aura compris, des personnages du dialogue de Platon, mais des figures rituelles, et comme telles un peu caricaturales, de cet échange éternel.
Hermogène est un homme d'avenir, parce qu'il croit que le présent peut à tout moment être fondateur. Si la relation du sens avec les mots est purement conventionnelle, si c'est par convention pure que les mots charrient tel ou tel sens, ils peuvent très bien, demain, charrier tel ou tel autre. Il suffit de changer la convention. D'ailleurs ce n'est même pas nécessaire : l'usage s'en charge de lui-même. Tomorrow est éternellement another day. L'avenir est d'une virginité sans cesse renouvelée.
Cratyle pense au contraire que le sens, au lieu de se forger continuellement sous nos yeux, par notre entremise même, s'éloigne, s'offusque, se déperd. N'étant ni conventionnel ni accidentel, le rapport des mots à la signification est essentiel au contraire, il intéresse l'essence et la révèle. Ce rapport essentiel, malheureusement, est constamment menacé par l'accident et le malentendu, par la convention qui outrepasse ses pouvoirs et ses droits, par le mauvais usage qui est fait de la parole, par la négligence dans le maniement de la langue, par l'ignorance et par le manque de respect. Pour Cratyle la vérité est dans l'origine.

Le sens et le poids du temps

Que Cratyle se trompe, la science du langage l'a prouvé cent fois, et cela dès avant qu'elle ne s'appelle linguistique. (...) Platon lui-même, malgré le balancement structurel qu'il met en avant dans son dialogue, ne se gêne pas pour tourner Cratyle en ridicule, par la voix de Socrate.
Le Cratyle «historique», si l'on peut dire, passait pour un représentant presque officiel, quoique attardé, de la pensée de l'Éphésien. Aristote en sa Métaphysique (...) mentionne dans la même phrase que «tout jeune, Platon devint l'ami de Cratyle et se familiarisa avec la philosophie d'Heraclite». Quels que soient les noms prestigieux qu'elle puisse invoquer pour l'appuyer, la foi dans le caractère essentialiste de la signification des mots relève de la pensée magique, en mettant les choses au mieux, et tous les discours de quelque ambition ou portée scientifique l'ont toujours récusée.
Qu'on prenne ou reprenne le mot français, par exemple (...). Tout nouvel Hermogène soutiendra nécessairement que français peut signifier ce que l'on veut, qu'il suffit de se mettre d'accord sur le sens qu'à tel ou tel moment on voudra donner à cet adjectif, et que pourra être appelé français, et pleinement considéré comme tel, sans aucune restriction, tout être ou tout objet que la loi déclarera français. (...) Cratyle a tort : le sens des mots n'esf pas dans leur origine, et c'est tant mieux, car cette origine est toujours en amont de ce que notre connaissance peut atteindre, toujours en deçà de nous, toujours en deçà de l'histoire et de la philologie. Si le sens des mots était dans leur origine nous ne pourrions jamais le connaître car leur ori¬gine nous est à jamais obscure et dérobée.
On voit combien Cratyle a tort, on voit aussi, hélas - hélas pour la clarté désirable des choses -, qu'il n'a pas tout à fait tort. Ainsi s'explique son éternel retour, et l'impossibilité où se trouvent Hermogène, Socrate, Platon et toute l'histoire de l'interrogation sur le sens, autant dire l'histoire de la philosophie, et certainement l'histoire tout court, de le faire taire, de le faire taire en eux-mêmes, pour commencer, et de se débarrasser de lui une bonne fois.
Cratyle a tort, mais son erreur est pleine d'enseignement. À ce titre, on peut même dire qu'elle est précieuse. Le sens des mots n'est pas dans leur origine, il est dans leur histoire. Le sens n'est pas dans le sens, il est dans l'histoire du sens. Il n'est pas posé d'emblée, il n'a rien d'intangible. On ne peut pas l'appréhender à sa source, car sa source a une source et cette source une source, qui est en dehors de lui comme elle est hors de notre portée. En revanche on peut suivre, suivant les cas, une partie plus ou moins importante de son cours - dont il n'y a aucune raison de penser, au demeurant, qu'il va s'arrêter avec nous. Foin donc de tout «essentialisme». Ce qui est convoqué ici, c'est l'expérience et le temps.

Quel fondement à l'Europe ?

Le sens (...) est inventé à neuf tous les matins. Hermogène a vaincu et règne en maître. Les noms et les mots sont invités à déposer leur bagage au vestiaire, et à s'accommoder des habits neufs qu'on leur distribue en fonction des besoins de l'heure, et du travail qu'on attend d'eux. Dans de telles conditions, Europe est tout ce qu'on voudra. On jugerait déplacé que ce peu de syllabes excipent d'un passé, d'une histoire, d'une culture, d'un sens qui précéderait celui qu'on est en train de tailler pour elle. Pourquoi la Turquie ne ferait-elle pas partie de l'Europe, dès lors que l'Europe n'est qu'une convention, un traité, un ensemble de dispositions révisables à merci, à condition d'accord entre les parties ?
Mais justement : si la définition de l'Europe, parce qu'elle n'est qu'une convention indéfiniment révisable, peut être modifiée en faveur de la Turquie, elle peut l'être en faveur du Maroc aussi bien, de l'Algérie, du Liban, d'Israël très a fortiori, de n'importe quel pays du monde. Si la Turquie peut faire partie de l'Europe, l'Europe ne peut plus être une patrie et le concept même de patrie devient absolument caduc. Rien là qui ne soit parfaitement concevable : c'est même un pas que beaucoup d'entre nous ont déjà franchi, qui sont déjà au-delà de l'État-nation, et à plus forte raison au-delà de l'idée de patrie, fortement entachée de soupçon d'héritage, et de connotations matrimoniales.
Nous sommes assez nombreux à envisager l'Europe à la manière dont un Toscan ou un Napolitain de 1860 pouvait envisager l'Italie : comme une patrie plus grande que la patrie, et, qui sait, comme la vraie patrie. Mais s'il est décidément évident que l'Europe ne saurait avoir aucun des caractères d'une patrie, si elle n'est rien d'autre qu'une convention indéfiniment révisable, bref si elle n'est Europe qu'au sens d'Hermogène, la question qui s'impose est celle-ci : à quoi bon se donner tout ce mal ? Si l'appartenance d'une personne à une nation, ou d'une nation à un État supranational, n'est qu'une affaire d'acte administratif ou de traité international, si la seule citoyenneté de quelque fondement ontologique est la citoyenneté du monde, quelle raison pouvons-nous avoir bien de construire, en unissant nos pays, un pays que nous puissions appeler nôtre, et qui pourtant ne soit pas le monde ?
Nombreuses sont les voix qui se font entendre, déjà, pour juger raciste et scandaleux, inadmissible, criminel (on ne lésine pas sur l'adjectif, dans ces quartiers-là, surtout quand il est bien accusatoire), tout avantage ou privilège qui pourrait être conféré en Europe, ou dans tel ou tel des pays membres de l'Union européenne, aux seuls Européens, à l'exclusion des personnes originaires d'autres parties du monde, et qui ne bénéficieraient pas d'un passeport européen. Que pourrait bien être une citoyenneté qui pour la première fois dans l'histoire de l'humanité ne conférerait pas à ceux qui la partagent, en même temps que des devoirs particuliers, des droits spécifiques ? Une telle citoyenneté n'en est pas une, elle n'a aucune espèce de sens. Il est d'ailleurs significatif que l'adjectif citoyen, l'un des plus lourdement insistants du vocabulaire doxal contemporain, ne garde plus qu'une acception morale, et civique, et serve à qualifier toute activité de bonne volonté dans la cité, sans qu'y reste attaché, la plupart du temps, de lien perceptible avec la citoyenneté, qu'elle soit nationale ou supranationale.
La Turquie peut parfaitement entrer dans l'Union européenne. Ce serait une décision sur le sens, et sur le sens du sens ; et la confirmation de la tendance majoritaire en ce domaine — au moins parmi ceux qui ont l'occasion de s'exprimer -, celle du sens désoriginé. En ce sens il serait exagéré de dire, même si c'est très tentant pour les tenants et survivants de l'ancien sens, origine, que l'Europe n'aurait plus de sens. Ce n'est pas le sens qui lui ferait défaut. C'est la raison d'être. À moins que ce ne soit la même chose ?