J'avais le souvenir d'une promenade beaucoup plus longue que les autres, en 1962, qui m'avait fait apercevoir à distance un petit obélisque dans la bruyère, sur un sommet arrondi et lointain. Je ne l'avais pas atteint alors, je ne l'avais pas même approché. Et je rêvais hier, sinon d'y toucher enfin, du moins de le contempler de loin, comme autrefois.

[...] C'est seulement au retour, au bord d'un bosquet de résineux, après une course le long d'un ruisseau, au fond d'un vallon, que nous avons aperçu à bonne distance ma colline à l'obélisque. Je commençais à croire que je l'avais rêvée, d'autant que personne, parmi les gens du cru interrogés avant que nous ne quittions le voisinage des maisons, ne semblaient voir de quoi je voulais parler – il y a quarante ans c'était pareil.

[...] Il était trop tard et elle était trop loin pour que nous pussions espérer l'atteindre à pied de là où nous étions. Mais nous n'avions pas dit notre dernier mot.

Nous avons repassé la Tay, sommes allés jeter un coup d’œil à Kinfauns Castle comme je l’ai dit, et avons gravi de nouveau, mais cette fois en voiture et à plus grande distance de la ville, cette petite chaîne qui s’achève à Kinnoul Hill […] Or mirabile visu, la prenant à revers, nous avons fini par atteindre le pied de ma butte idéale. Un cottage, de ce côté-là, s’appelle « Monument View ». C’est la seule allusion que j’ai trouvé à l’obélisque, que tout le monde semble avoir oublié. Et ce n’est pas par là qu’il faut essayer de monter jusqu’à lui, car nous sommes tombés en ces quartiers sur des chiens pas commodes du tout, qui nous ont refoulé de la belle manière.

Cependant on ne se débarrasse pas si facilement d’un homme qui a mûri quarante ans son projet. […]

Renaud Camus, Rannoch Moor, p.434

ajout le 26 août 2007

Le temps a donné la solution malgré toi. I y a fallu un quart de vie, une demi-vie, un tiers de vie, on ne le saura qu'à la fin: mais j'ai bel et bien fini par atteindre, homme mûr et sans doute un peu davantage, ce monument que je n'avais fait qu'apercevoir de loin, adolescent, au terme d'une promenade interminable déjà, parmi ces hautes collines qui dominent la Tay. Il fallut vaincre des chiens, il fallut contourner des fils — ou l'inverse, je ne sais plus: mais nous y somes arrivés. Le mystère cependant n'est qu'en partie levé, car le trophée peu visité, certainement, est aussi peu entretenu, et la plupart des lettres de l'inscription qu'il porte sont plus qu'au trois quart effacés. Les deux amants n'ont presque rien pu lire, sinon ce nom, Grant, qui sans autres détails ne les a guère avancés, tant son nombreux les Grand [->Perry, Peary (Pass. 86/89)] en ce pays, et dans le moindre dictionnaire biographique.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.178


Je trouve à la phrase « Cependant on ne se débarrasse pas si facilement d’un homme qui a mûri quarante ans son projet » un fort effet comique quand on connaît un peu l’œuvre de Renaud Camus. En effet, les quarante ans pourraient être remplacés par n’importe quel intervalle de temps, une demi-heure, une semaine, six mois, trois ans…
Cette obstination m’enchante, c’est une attitude très romanesque, quasi-irréelle. Je comprends qu’elle puisse agacer, aussi, il y a dans cette attitude quelque chose d’enfantin, de capricieux, un refus de grandir, un refus d’accepter le réel tel qu’il se présente pour continuer à réclamer un réel tel qu’il est rêvé...
Si nous en faisions tous autant, le monde serait-il meilleur ou invivable ?
(A propos d'obstination, lire Camus vieillir va être un formidable témoignage sur ce que peut être tenir tout en étant obligé de reculer. Il ne perdra pas son humour, il ne gagnera pas en sagesse, j’en suis persuadée. Il n’y aura pas déchéance, mais précise observation du corps qui cède. Cela va être une étrange leçon de vie que nous allons recevoir).