[...] Je me souviens... Il y avait cette fille, vous savez, dont le père avait un cabaret sur la route de P., on s'y arrêtait tous en chemin quand on allait à P., et comme ça elle a connu tout le monde, absolument tout le monde. C'était une belle fille, d'ailleurs, bien, élégante même, je dois le dire. Elle a commencé par épouser le fils du président du Sénat, et ensuite le prince Nicolas, ça a fait une affaire énorme, bien sûr, vous vous souvenez, d'ailleurs vous l'avez connue, elle vivait à Paris, après. Quand sa mère a été veuve du cabaretier, elle l'a fait venir près d'elle, et elle a voulu que sa mère soit princesse. Et elle lui a trouvé un vieux prince russe décavé qui l'a épousée, ce qui fait qu'elle pouvait dire "ma mère, la princesse M." et personne n'y comprenait plus rien. Enfin, personne : les gens qui savaient savaient, comme toujours. Mais il y en a si peu! Mais elle était d'un snobisme invraisemblable, invraisemblable. Et donc un beau jour est-ce qu'elle ne va pas se mettre dans la tête de demander à la reine d'Espagne, Victoria-Eugenia, sous prétexte que Nicolas était son neveu au dixième degré, si elle ne pourrait pas l'appeler "ma tante" ! Je vous demande un peu ! Enfin, vous imaginez ! La reine a souri et elle lui a répondu, très aimablement :
"Vous savez, ma chère, mes propres enfants m'appellent Madame."»

Renaud Camus, Notes sur les manières du temps, p.132