Guyautat

Eden, Eden, Eden: je m'étais permis de demander par écrit, sur le grand registre prévu à cet effet, à la bibliothèque du VIIe arrondissement, l'achat de ce livre, mais la conservatrice m'a répondu, par la même voie, et sur un mode indigné, qu'aucune bibliothèque publique ne saurait comprendre, « même en son enfer », un pareil ouvrage ; et d'autant moins qu'abusées par son titre des dames pieuses pourraient l'emprunter volontiers.

Renaud Camus, Eté p.193

Eden, Eden, Eden serait cité également dans Journal d'un Voyage en France — à retrouver

Introduction aux Eglogues

Les Eglogues sont constitués de sept volumes, trois restant à venir (dont un doit être publié cette année ou l'année prochaine, après plus de vingt ans d'interruption, d'où l'urgence de s'y replonger) : Passage (1975), Echange (1976), Travers (1978), Eté (1982), sous-titré Travers II.

Eglogues vient de ex-logos, hors de la parole (?) ou la parole des autres, le grand discours universel. Elles sont composées, tels un patchwork, de citations de la littérature et de journaux et de fragments autobiographiques, plus ou moins romancés. Ces citations ne sont pas "citées", c'est-à-dire qu'elles ne sont ni identifiées (par des guillemets ou des italiques), ni référencées (nom d'auteur, livre, journal...) C'est au lecteur de se débrouiller. Il n'y a pas d'histoire au sens de récit, il y a tout au plus des fragments qui se répondent, organisés autour de thèmes (la folie, les noms, le double et son corollaire, l'inversion (double en miroir)) et de noms générateurs selon des règles d’homophonie, d’anagrammes et des glissements de sons et de sens (par exemple (Hugo) Wolf, Wolfson, Onslow, (Virginia) Woolf, Saint-Loup, loup (masque sur le visage), loup (animal), etc).

Cette disposition textuelle a pour ambition de faire disparaître les notions d’auteur et de narrateur. Cette ambition est clairement affichée dans l’utilisation de pseudonymes, ou d’hétéronymes : le deuxième livre est signé Denis Duvert, le troisième Renaud Camus et Tony Duparc, le dernier Jean-Renaud Camus et Denis Duvert. Il s’agit d'une variation autour du mot de Pascal « Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau: la disposition des matières est nouvelle; » en même tant que d'une application du programme de Flaubert : «il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eut pas un mot de mon cru, et qu’une fois qu’on l’aurait lu on n’osât plus parler, de peur de dire naturellement une des phrases qui s’y trouvent.» (lettre à Louise Collet, 17 décembre 1962 (Travers p.111)) , d’une part ; d’autre part d'une mise en application des procédés détectés par jean Ricardou, enfin d’une prise en compte des réflexions de Roland Barthes sur le totalitarisme de la langue et de l’auteur (à affiner, je n’ai pas assez lu Barthes). Il s’agit également d’une façon de poursuivre l’œuvre du nouveau roman, à un moment, 1975, (date de Passage) où la mode est en train d’en passer, et donc au moment où cela peut devenir autre chose qu’une mode, il s’agit d’un gigantesque hommage à la littérature, il s’agit aussi, fatalement, d’un peu d’affectation (reconnue ou crainte par Eté, p.78).

Certains refusent ce fonctionnement textuel (pas de récit donc aucun intérêt), d’autres lisent cela sans sourciller, pour la musique des mots, le sens qui surgit de phrase en phrase, sans chercher de clés (je les admire car je ne pourrais lire ainsi, je suis très attachée, en fait, au récit classique ; les textes artificiels ne sont pas « mon genre »), d’autres enfin, dont je suis, se lancent dans la recherche infinie des références, cherchent à organiser les échos, s’amusent infiniment (dans tous les sens du terme car c’est une quête à vrai dire désespérée, qui n’a aucune chance d’être parfaite (comment en effet retrouver un fragment de phrase issu d’un journal d’il y a trente ans ?)) à essayer de mettre leurs pas dans les pas de l’auteur, à essayer de décrypter la moindre indication, le moindre indice, et font de la lecture des Eglogues un vaste programme de lecture, mais aussi de visionnages de films, de tableaux, d’écoute de lieders, de voyages, etc., une course-poursuite dans l’ensemble des champs de la culture occidentale. Le lecteur idéal serait un croisement de Pierre Ménard et du chevalier Dupin, en somme.

Il y a dans tout cela une formidable invitation à jouer, avec les deux dimensions du jeu, l’envoûtement et la légèreté.


Ce préambule posé, voici la phrase d’hier dans son contexte (le paragraphe se présente ainsi) :

[Tout le passage suivant très confus. Les éditeurs, visiblement, ont décidé de l'abréger, et semblent avoir opéré leurs coupures un peu au hasard. V., W., M. et H. sont rentrés chez eux, c'est-à-dire chez Loren, le travesti portugais de Macao, mais ils en sont ressortis peu après, pour aller dîner chez les Bloom— (la deuxième moitié de ce nom est illisible, volontairement ou non, et l'ensemble ne dit rien à Jean-Denis ; seules indications qui pourraient permettre une éventuelle identification de ce couple : son appartement, qu'on peut atteindre à pied de Greene St., est en face d'une église, et on peut y voir un Orange Flag de Johns, ainsi que plusieurs toiles classiques. On pourra facilement constater qu'aucun vol de la compagnie Varig n'a pour point de départ ou d'arrivée l'aéroport de Lublin. Pratiquement toutes les liaisons avec cette ville, à partir de l'étranger, doivent s'opérer par correspondance. Il est sans doute en train de se faire enfiler comme une reine et il va se ramener comme une fleur. Sand, de son côté, ne voyait en Tristan qu'une illuminée.

Renaud Camus, Eté, p.80-81

Quelques pistes (je les enrichirai au fur et à mesure de mes découvertes, je ne respecterai pas la loi chronologique du blog qui veut qu’on ne touche plus à un billet écrit : ici, vous l’avez compris, il s’agit totalement de "notes pour moi-même".)

Tout le passage suivant très confus. Les éditeurs, visiblement, ont décidé de l'abréger, et semblent avoir opéré leurs coupures un peu au hasard. : référence aux pages de Travers qui expliquent que le texte du livre est la copie et la mise en ordre de divers carnets effectuée par les éditeurs : «Le désordre dont témoignent la plupart des pages de ces cahiers, le nombre d'écritures qu'on peut y relever, les ratures, retouches et renvois de toutes sortes, tout ceci a déjà été décrit. Mais la situation est plus confuse encore dans les petits carnets de taille et d'épaisseur variables qui s'ajoutent à cet ensemble, ou bien sur les feuilles volantes, pliées, toutes quadrillées, intercalées de loin en loin. On comprendra dans ces conditions que le texte rapporté ici, malgré les efforts que nous avons déployés tous les trois pour le rendre présentable, ne soit pas sûr.» Travers p.115

(remarque: cet aveu, «le passage est très confus», fait que choisir précisément cet extrait est un peu sadique. Ce choix est entièrement guidé par le plaisir de la phrase citée hier.)

V., W., M. et H. : lettres symétriques. Thème du miroir et du double. Mise en application d’un principe évoqué plus haut (p.70) : « L'intérêt, pour moi, du redoublement d'une moitié gauche par la moitié droite, c'est un peu comme un processus d'annulation. »

c'est-à-dire chez Loren, le travesti portugais de Macao, : sans doute Robbe-Grillet, La maison de rendez-vous ou Souvenirs du triangle d’or. (à vérifier). Lauren : Projet de révolution à New York. Travesti : homme et femme, thème de l’inversion (l’un des mots pour l’homosexualité), du miroir qui inverse (et non qui reproduit). Plusieurs références aux changements de genre des noms, aux «filles qui deviennent des garçons» (Echange, p.199, par exemple), à Jakobson qui écrivit un article où tous les noms changent de genre ('Eté'' p.xx)

Bloom : James Joyce (virag).

la deuxième moitié de ce nom est illisible, volontairement ou non, et l'ensemble ne dit rien à Jean-Denis : le nom est l’un des thèmes d’Eté. Jean-Denis est la contraction des prénoms des signataires d’Eté.

seules indications qui pourraient permettre une éventuelle identification de ce couple : son appartement, qu'on peut atteindre à pied de Greene St., est en face d'une église, et on peut y voir un Orange Flag de Johns, ainsi que plusieurs toiles classiques. : ? (attendre Journal de Travers[1], peut-être)

On pourra facilement constater qu'aucun vol de la compagnie Varig n'a pour point de départ ou d'arrivée l'aéroport de Lublin. Reprend les premières pages de Travers. Explicite le fait qu’il s’agit d’une fiction (bizarre : y aurait-il un critique qui ait reproché l’inexactitude des faits à RC ?) Lublin, Dupin, lupin... nom générateur. Varig=>Virag=Bloom=fleur (James Joyce)

Pratiquement toutes les liaisons avec cette ville, à partir de l'étranger, doivent s'opérer par correspondance. : liaisons et correspondance, principe des Eglogues.

Il est sans doute en train de se faire enfiler comme une reine et il va se ramener comme une fleur. Plaisir des mots, sans aucun doute. Sonne "vrai", comme si quelqu'un avait réellement prononcer ces mots. Reine: queen, homosexualité (ailleurs, liste des noms donnés aux homosexuels) et fleur (bloom), mots générateurs ou organisateurs dans les Eglogues. Reine : générateur : Victoria, Virginia, Sissi, etc.

Sand, de son côté, ne voyait en Tristan qu'une illuminée. Flora Tristan. fleur. Tristan, mot générateur dans Eté. Sand, très importante dans Passage.


Notes

[1] à paraître en 2006 ou 2007, à la façon de Journal des faux-monnayeurs

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