Ce qui a frappé la plupart des lecteurs de Rannoch Moor que j'ai rencontrés, c'est la solitude de l'auteur.
Ce qui m'a frappée, moi, ce sont les mentions de la douleur physique, douleurs au talon, au bas-ventre, dans les hanches ou le dos je ne sais plus, les coliques néphrétiques, les notations du corps auquel on ne peut plus faire totalement confiance et ces phrases toutes simples dans leur évidence :

L'ennui avec la vie, c'est qu'on manque d'éléments de comparaison (sauf dans les journaux des écrivains, peut-être?) Ainsi c'est toujours la première fois qu'on vieillit. On ne sait pas si les symptômes sont normaux ou pas. (p.163)

Deux ans passés auprès de quelqu'un qui souffrait beaucoup m'ont appris cette évidence qui demeure une surprise : la douleur de l'autre nous est toujours totalement inconnue. Douleur ou plaisir, on ne sait jamais ce que ressent physiquement l'autre. Même la douleur d'une blessure anodine, une ampoule au pied, la coupure au doigt par une feuille de papier, ne peut être ressentie : nous savons à peu près ce que l'autre doit sentir, mais nous ne le savons jamais exactement, d'une part parce que les ressentis ne sont pas identiques d'une personne à l'autre, d'autre part parce qu'il n'existe pas exactement de souvenir de la souffrance physique, il reste une appréhension, le désir de ne plus souffrir ce qu'on a souffert, et parfois la terreur de souffrir de nouveau ce qu'on a souffert; mais face à l'autre qui souffre, nous ne savons rien, son corps nous est fermé. Nous ne savons pas ce qu'il ressent, nous pouvons très peu pour soulager. Nous sommes impuissants.

C'est sans doute stupide de l'avouer, mais cette constatation a été pour moi une révélation : la littérature, et plus généralement l'art, peut évoquer assez facilement les sentiments et les sensations, joie, tristesse, colère, désespoir, jalousie, solitude, peur, etc, mais dès qu'il s'agit de plaisir ou de souffrance physiques, elle ne peut rien. (Peut-être est-ce là l'origine de la fascination notée par Bataille, d'ailleurs). Elle peut simplement dire qu'ils sont.



L'origine de ces réflexions a été, de façon sans doute surprenante, cette phrase de l'article de Michel Crépu : « C’est curieux, je ne supporte absolument pas les rappels historiques, sous sa plume en tout cas. »

A partir de cette phrase, j'ai réfléchi à l'intérêt des "rappels historiques" : quel est l'intérêt pour un écrivain de recopier dans son journal des pages de dictionnaire, biographies, brochures, etc ? Faudrait-il lui reprocher du remplissage?

J'y vois trois raisons classiques :
— noter les détails sur les lieux, les châteaux, les personnages, pour s'en souvenir, pour savoir où les retrouver, faire de son journal un aide-mémoire, en faire aussi le lieu qui mêle Histoire et histoires;
— partager son savoir et ses découvertes. C'est une volonté avouée chez RC (citation à retrouver) : faire partager son amour de ce qui l'intéresse, de ce qu'il trouve beau, de ce qui lui semble curieux, etc. C'est d'ailleurs un aspect très apprécié de nombreux lecteurs qui se servent de ses livres, et notamment de ses journaux, comme de véritables guides de voyage;
— enfin, plus classiquement pour un écrivain, faire œuvre de critique d'art, à la fois critique de ce qu'il voit et de ce qu'il lit sur ce qu'il voit, nous offrant du même coup des critiques littéraires, architecturales, urbanistiques, etc. Le meilleur exemple, le plus connu parmi les lecteurs, reste Journal romain.

Il y a dans Rannoch Moor une autre raison aux "rappels historiques", une raison qui m'a frappée lors de ma première lecture : le premier rappel historique important du livre intervient après une opération chirurgicale, à partir du 3 juin. Les pages 272 à 280 sont la copie et le résumé de Résumé de l'histoire de Russie d'Alphonse Rabbe, mêlées de références au Larousse du XXe siècle de 1922 et à la Biographie universelle. A partir de la page 279 l'intérêt se porte sur Alphonse Rabbe, puis les pages suivantes sont consacrées à la copie de longs passages de Tocqueville, qui peu à peu cède la place à une réflexion sur l'égalité, jusqu'à la première promenade post-opératoire. (8 juin).

Ici, de toute évidence, la copie, les "rappels historiques", ont eu une fonction d'anti-douleur et d'analgésique.