Mercredi 11 novembre, 3 heures et demie. Je pensais bien qu’au moins je n’aimerais pas Les Lunettes d’or, de Giuliano Montaldo, et qu’au moins, à cette occasion, pourrait se réveiller en moi quelque sens critique, à propos du cinéma. Mais non : il ne s’agit certainement pas d’un chef d’œuvre, en tout cas le langage cinématographique y est on ne peut plus traditionnel, voire convenu, mais je ne me suis pas ennuyé à suivre ce film, hier, en compagnie de Carlos le Colombien, même si le sujet en est plutôt déprimant. Sans doute par cette histoire, ces lieux, cette évocation, ces noms, se trouve flattée, un peu douloureusement, ma nostalgie de l’Italie, de ses villes, de leurs arcades, de leurs places, des cours nobles des maisons et des grandioses architectures de tous les jours, de toutes les heures. Ce qui me touche et qui me retient dans ce film, ce n’est pas une homosexualité qui n’est pas la mienne, heureusement, et du moins jusqu’à présent, ni une société que je ne connais plus, ni des problèmes entre l’une et l’autre dont je ne tiens pas particulièrement, sans doute, à me ressouvenir ; non, c’est Ferrare, c’est le souvenir des promenades dans Ferrare avec Denis, c’est la Ferrare rêvée dans les romans de Bassani, c’est Bologne, c’est Cento, c’est la plaine d’Emilie, ses bourgs, les faubourgs de ses villes, les peupliers, la terre grasse, le soir qui vient sur les routes et sur les places désertes, des jours anciens, des nuits, des solitudes, des rires étouffés, des amours qui ne furent pas, ou mal, ou se perdirent, des milliers de vies possibles, restées à l’état de cartons ; et le fleuve, le Pô, le Pô noir des dernières images. Un bien autre souffle poétique, certes (au point qu’il est presque absurde de faire le rapprochement), agite ces eaux, ces âmes, ces cités et ces mélancolies dans Prima della Rivoluzione, de Bertolucci, qui fut longtemps mon film préféré, je crois bien. Mais alors que le "produit de qualité" tend à m’insupporter en matière littéraire, chez Rinaldi, par exemple, je le consomme sans irritation au cinéma, peut-être par un attachement moindre à cet art, dont je n’attends pas autant. Les Lunettes d’or est correctement filmé, sans plus, mais très bien joué, par Philippe Noiret, dont le talent ne m’était jamais si nettement apparu, et surtout par Rupert Everett, dont le mérite est sans doute moins grand parce que l’intérêt qu’on lui porte ne tient pas tant à son jeu qu’à son être, à la singularité de sa personne, à des attitudes et des expressions qu’on lui imagine habituelles dans "la vraie vie", où elles ne nous surprendraient pas moins. Il est ce qui doit s’appeler "une nature", je suppose. Du moins a-t-il le mérite de n’en laisser rien perdre à l’écran.

Quant au roman de Bassani dont le film est tiré, et qui passe pour un chef d’œuvre, est-ce un « produit de qualité », lui aussi, ou bien une œuvre pleinement littéraire de haute inspiration ? Je n’ai lu de cet auteur que Le Jardin des Finzi-Contini, avec sympathie, mais sans que je puisse répondre aujourd’hui, quant à ce livre-là non plus, à la même question.

Renaud Camus, Vigiles, p.417-418