D'un cheveu

A la lecture de Roland furieux présenté par Italo Calvino (GF Flammarion), j'ai vu se lever les contes de mon enfance débusqués dans les livres de prix de mes tantes (couverture rouge ou bleue, cartonnée, caractères au plomb, relief des pages, odeur particulière des anciens greniers à foin, chaleur torride sous les tuiles, absence de réponse aux voix qui m'appelaient), j'ai retrouvé les changements de paysages si particuliers des Neuf princes d'Ambre, leurs combats et la multiplication des magiciens, des palais enchantés et des labyrinthes, j'ai reconnu dans Bradamante et Angélique les modèles lointains d'Éowyn, et dans Rabican, né du vent et de la flamme, un ancêtre de Shadowfax, j'ai eu l'impression d'être tombée sur une source vive de la littérature et de la BD fantastiques d'aujourd'hui.

Je ne sais que mettre en ligne, chaque passage me plaît pour une raison particulière et les commentaires de Calvino ne sont pas le moins amusant. (Calvino en fait un peu trop, d'ailleurs, nous ne sommes pas si bêtes, il n'est pas obligé de paraphraser chaque passage et de souligner les effets. Je crois qu'il finit par oublier qu'il a, qu'il aura, des lecteurs, et qu'il ne commente plus que pour lui-même, proprement ravi.)

Je vais donc mettre en ligne non ce que j'ai préféré (je serais bien en peine de dire ce que j'ai préféré), mais ce qui m'a fait rire parce que je l'ai spontanément rapproché d'une autre histoire :

Dans le delta du Nil, il est une tour que des crocodiles entourent de toutes parts. C'est le domicile du brigand Orille. Ce brigand a une particularité : il ne peut guère être abattu car, si on lui coupe un bras, il ramasse ce bras en ricanant et le recolle à son épaule, si on lui coupe un pied, il le remet en place comme s'il n'avait fait que perdre une chaussure, si on lui arrache une oreille, il l'attrape au vol ainsi qu'un papillon et la replace où elle était. Et si on parvient à lui couper la tête et à la jeter dans le Nil, il plonge et en nageant sous l'eau va la rattrapper tout au fond.
Deux garçons, des jumeaux, Griffon et Aquilant, sont en train de se battre avec Orille depuis un temps infini. Ils l'ont déjà démembré et mis en pièces des quantités de fois : et, chaque fois, les membres d'Orille retournent à leur place tout comme font les gouttes de vif argent dans le baquet d'un alchimiste.
Ces deux jumeaux sont les fils d'un paladin de Charlemagne, Olivier : dans leur âge tendre, ils ont été enlevés par deux fées, l'une toute blanche, l'autre toute noire. C'est bien pour empêcher qu'ils courent aux champs de bataille que ces fées les ont envoyés se battre avec le brigand Orille, assurées qu'ils en auraient pour une bonne pièce de temps.
En dehors de son cor magique, Astolphe a reçu un autre cadeau, un livre d'enchantement, bien pratique à consulter, vu qu'il comporte une table des enchantements dans l'ordre alphabétique. Il cherche donc dans cet index : «M... N... O, voilà! Ogresse... Orgelet... Orille, voilà! Il meurt si l'on parvient à lui arracher un certain cheveu qu'il a sur la tête.» Sapristi, c'est vite dit! Orille a en effet le chef couvert d'une chevelure fournie, qui lui va des sourcils à la nuque.
Eh bien, Astolphe, lui livrant combat, commence par lui fendre net le cou, en détachant la tête du buste. Une babiole, pour Orille, mais qui va l'occuper un moment : il faut qu'il aille retrouver le chef tronqué dans la poussière, à tâtons vu qu'il n'a plus d'yeux pour voir. Mais Astolphe, plus prompt que lui, ramasse la tête saignante et démarre au galop, la tenant par les cheveux.
Orille tâte le sol un peu partout, à l'aveuglette, comprend bien que son adversaire s'est joué de lui, remonte à cheval et se lance à la poursuite d'Astolphe. Il voudrait crier : — Arrête! Ce n'est pas régulier! — mais comment faire, pas moyen de crier, il ne dispose plus de bouche à cet effet.
Astolphe, lui, trouve un coin tranquille au bord du Nil, s'y assied avec la tête coupée sur les genoux et entreprend de l'effeuiller cheveu après cheveu, comme il ferait d'une marguerite. Mais il y a là de quoi passer toute sa vie, avec cette chevelure si longue, si drue, si graisseuse, et si pelliculeuse! Alors Astolphe dégaine, en tenant la tête par le nez, et comme son épée est aussi aiguisée qu'un rasoir, il la dénude à ras, mieux encore, la scalpe carrément. Sous la lame, le cheveu fatal tombera tout comme les autres : et, en effet, la tête devient blême comme une serpillière, ses yeux se tordent, ses mâchoires s'ouvent, elle n'est plus qu'un crâne tout desséché. C'est justement le moment où Orille étêté rejoint Astolphe, sur sa monture : il a un soubresaut, frissonne, et roule par terre les bras grand ouverts. (65-88)
Italo Calvino racontant Roland furieux de L'Arioste, p.160-161, édition GF Flammarion

Cela m'a rappelé (lointainement, bien sûr) le tome 1 de Trolls de Troy : à la fin de l'album, le troll et sa fille vont voir un grand sorcier car leur tribu a été ensorcelée. Le sorcier demande deux choses pour briser l'enchantement: du feu prélevé sur le feu originel, et une mèche de cheveux du magicien qui a jeté le sort à la tribu.
Le troll et sa fille s'éloignent :

— Il y a quand même une chose embêtante pour la mèche de cheveux...
— Oui, p'pa ?
— Leur grand sage. Celui qui a lancé son enchantement depuis son dragon... il est chauve.

Prudence

The Institute assumed it might be wise
Not to expect too much of paradise

Vladimir Nabokov, Pale Fire, Canto Three

Barthes, Loti, Aziyadé

Ce sont des pages — celles de Barthes — presque aussi essentielles pour moi que l'est pour Duparc la préface d'Aziyadé.
Rannoch Moor, p.99

Un après-midi, donc, il va jusqu'à Rochefort, parce que le plan en damier de cette ville à moitié morte lui rappelle Saint-Denis, où il a passé la plus grande partie de son enfance, auprès de son père, et pour visiter la maison de Loti. Mais les portes sont fermées, il ne peut entrer. Il se souvient pourtant d'avoir jadis marché dans des pièces bondées de reliques, tout un bric-à-brac rapporté de tous les continents et de toutes les époques : salon marocain, salle à manger Renaissance, chambre chinoise, bibliothèque pleine de récits de voyages aux reliures vieil or, couloirs encombrés, surchargés d'un décor sombre et baroque, panneaux laqués, lourdes tentures, tapis d'Orient, objets innombrables et de toutes sortes qui, ainsi mélangés, ont l'air parodique et faux, bien que le maître de maison, représenté ici dans les tenues les plus excentriques, les ait recueillis lui-même aux quatre coins de l'univers, au cours de sa carrière d'officier de marine. Les suivantes de la reine, dans une île du Pacifique, lui ont donné ce nom de fleur, qu'il attribua au personnage principal de ses deux premiers romans, tout en en faisant aussi son propre pseudonyme. Mais il ne tâchera pas d'établir, en son étrange démarche, de coïncidence fictive entre le prétendu écrivain français ainsi créé, dont le prénom est Pierre, et le lieutenant anglais aux amours turques qui en fait, si l'on peut dire, s'appelle Grant, et qui lui-même, on s'en souvient, compliquant encore la situation, ajoute un nom d'emprunt à son surnom ordinaire pour pénétrer, travesti, dans des lieux interdits aux Occidentaux. On peut, à ce sujet, se reporter à un texte de Barthes, auquel il est aisé de se référer, bien qu'il ait paru d'abord dans une traduction italienne et qu'il faille, pour se le procurer en français, retrouver un numéro de revue relativement ancien, ou bien acheter une œuvre du même auteur, parmi les plus connues, à laquelle il est lié dans l'édition aujourd'hui la plus courante et que l'on possède déjà un ou deux exemplaire, paut-être, parce qu'un autre essai, important mais trop court pour faire un livre à lui seul, lui a été associé dans le passé, selon une combinaison différente, abandonnée.
Échange, p.91

Loti fut baptisé le 25 janvier 1872, à l'âge de vingt-deux ans et onze jours. [...]
Cinq personnes assistaient à ce mariage de Loti, au milieu des mimosas et des orangers, dans une atmosphère chaude et parfumée, sous un ciel tout constellé d'étoiles austales.
C'étaient Ariitéa, princesse du sang, Faïmana et Téria, suivantes de la reine, Plumkett et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.
Loti, qui, jusqu'à ce jour, s'était appelé Harry Grant, conserva ce nom, tant sur les registres de l'état civil que sur les rôles de la marine royale, mais l'appellation de Loti fut généralement adoptée par ses amis.
incipit de Le Mariage de Loti, de Pierre Loti

Pera m'ennuie et je déménage; je vais habiter dans le vieux Stamboul, même au-delà de Stamboul, dans le saint faubourg d'Eyoub.
Je m'appelle là-bas Arif-Effendi; mon nom et ma position y sont inconnus. Les bons musulmans mes voisins n'ont aucune illusion sur ma nationalité; mais cela leur est égal, et à moi aussi.
Aziyadé, XVIII, de Pierre Loti

Dans la signature même du livre, par l'adjonction de ce second Loti, de ce troisième scripteur, un trou se fait, une perte de personne, bien plus retorse que la simple métonymie.
Été (Travers II), p.153

Loti, c'est le héros du roman (même s'il a d'autres noms et si le roman se donne pour le récit d'une réalité, non d'une fiction) : Loti est dans le roman ; mais il est aussi en dehors, puisque le Loti qui a écrit le livre ne coïncide nullement avec le héros Loti : ils n'ont pas la même identité: le premier Loti est anglais, il meurt jeune ; le second Loti, prénommé Pierre, est membre de l'Académie française, il a écrit bien d'autres livres que le récit de ses amours turques.
Été (Travers II), p.180

Ce n'est pas le pseudonyme qui est intéressant (en littérature, c'est banal), c'est l'autre Loti, celui qui est et n'est pas son personnage, celui qui est et n'est pas l'auteur du livre : je ne pense pas qu'il en existe de semblable dans la littérature, et son invention est assez audacieuse : car enfin s'il est courant de signer le récit de ce qui vous arrive et de donner ainsi votre nom à l'un de vos personnages (c'est ce qui se passe dans n'importe quel journal intime), il ne l'est pas d'inverser le don du nom propre.
Été (Travers II), p.192

Loti, c'est le héros du roman (même s'il a d'autres noms et même si ce roman se donne pour le récit d'une réalité, non d'une fiction) : Loti est dans le roman (la créature fictive d'une fiction) : Loti est dans le roman (la créature fictive, Aziyadé, appelle sans cesse son amant Loti : «Regarde, Loti, et dis-moi...») ; mais il est aussi en dehors, puisque le Loti qui a écrit le livre ne coïncide nullement avec le héros Loti : ils n'ont pas la même identité: le premier Loti est anglais, il meurt jeune ; le second Loti, prénommé Pierre, est membre de l'Académie française, il a écrit bien d'autres livres que le récit de ses amours turques. Le jeu d'identité ne s'arrête pas là: ce second Loti, bien installé dans le commerce et les honneurs du livre, n'est pas encore l'auteur véritable, civil, d'Azidayé: celui-là s'appelait Julien Viaud; c'était un petit monsieur qui, sur la fin de sa vie, se faisait photographier dans sa maison d'Hendaye, habillé à l'orientale et entouré d'un bazar surchargé d'objets folkloriques (il avait au moins un goût commun avec son héros : le transvestisme. Ce n'est pas le pseudonyme qui est intéressant (en littérature, c'est banal), c'est l'autre Loti, celui qui est et n'est pas son personnage, celui qui est et n'est pas l'auteur du livre : je ne pense pas qu'il en existe de semblable dans la littérature, et son invention est assez audacieuse : car enfin s'il est courant de signer le récit de ce qui vous arrive et de donner ainsi votre nom à l'un de vos personnages (c'est ce qui se passe dans n'importe quel journal intime), il ne l'est pas d'inverser le don du nom propre; c'est pourtant ce qu'a fait Viaud: il s'est donné, à lui, auteur, le nom de son héros. De la sorte, pris dans un réseau à trois termes, le signataire du livre est faux deux fois: le Pierre Loti qui garantit Aziyadé n'est nullement le Loti qui en est le héros; et ce garant (auctor, auteur) est lui-même truqué, l'auteur n'est pas Loti, c'est Viaud: tout se joue entre un homonyme et un pseudonyme; ce qui manque, ce qui est tu, ce qui est béant, c'est le nom propre, le propre du nom (le nom qui spécifie et le nom qui approprie). Où est le scripteur?
M.Viaud est dans sa maison d'Hendaye, entouré de ses vieilleries marocaines et japonaises ; Pierre Loti est à l'Académie française; le lieutenant britannique Loti est mort en Turquie en 1877 (l'autre Loti avait alors 27 ans, il a survécu au premier 66 ans). De qui est l'histoire? De qui est-ce l'histoire? De quel ''sujet" ? Dans la signature même du livre, par l'adjonction de ce second Loti, de ce troisième scripteur, un trou se fait, une perte de personne, bien plus retorse que la simple pseudonymie.
Pierre Loti : Aziyadé, in Nouveaux essais critiques, ajoutés en 1972 au recueil Le degré zéro de l'écriture, de Roland Barthes.

RC a changé le dernier mot de la phrase qui précède : "métonymie", a-t-il écrit page 153, tandis que Barthes a utilisé "pseudonymie". Existe-t-il deux versions du texte de Barthes, y a-t-il erreur, est-ce volontaire? La métonymie sera définie dans Été (p.293) comme l'art, «par un instinct supérieur et libre, de rapprocher des termes unis avec d'autant plus de bonheur pour concourir au charme et à la musique du langage, qu'ils arriveront de lointains plus fortuits.»
D'autre part on songera bien sûr aux multiples pseudonymes des quatre premiers livres. L'existence de Denis Duparc est si solidement attestée qu'en 2003, Rannoch Moor nous rappelle que c'est à ses yeux qu'Aziyadé est précieux. Face à Jean-Pierre Salgas, Renaud Camus s'étonne qu'un livre de Denis Duparc puisse lui être attribué...

«ce qui manque, ce qui est tu, ce qui est béant, c'est le nom propre, le propre du nom» :

— Camus, comme l'écrivain ?
— Oui, exactement.
— Mais pourquoi avoir choisi précisément ce pseudonyme-là, cet alias dont vous jugez bien qu'il ne m'abuse en rien, ni moi ni personne ?
Été (Travers II), p.132

Un coming-out désastreux

Mais ce n'est que plusieurs années plus tard qu'une lettre disparaît, et qu'on découvre son inversion. Il est alors fait appel à un psychanalyste marron — nommé Ech — qui entreprend l'investigation du passé enfoui de son involontaire patient.
Denis Duparc, Échange (1976), p.105

«Je raconterai un jour les séances de Marcel Eck. Cet art fulgurant de déprimer, déséquilibrer et pousser à la mort un gamin, parce qu'indocile et pédé irréductible. Je suis une défaite du docteur Eck; vous voyez ce qu'aurait été son succès, ou faut-il un dessin ?
Je dédie ce souvenir aux salauds du même acabit qui me prêchent aujourd'hui le «respect» du mineur. Moralistes borgnes, j'ai été ce mineur et je l'ai subi, ce respect. Je vous reconnaîtrai, violeurs, sous tous les déguisements que vous pourrez prendre : cette voix-là ne s'oublie jamais.»
L'Enfant au masculin de Tony Duvert.
Je suis passé moi aussi, quelques années plus tard, sur le divan de Marcel Eck. J'en garde moi aussi un souvenir épouvantable. [...] Le ton de Duvert n'est qu'à lui, je serais bien incapable de l'imiter, et de sa violence. Mais la longue note que j'ai citée réveille comme il convient mon indignation. Duvert a mille fois raison : c'est bien à une espèce de tortionnaire moral, sadique, profondément malhonnête, que la bourgeoisie catholique livrait en toute bonne conscience, «pour leur bien», ses enfants, à cette époque-là. Et peut-être en va-t-il encore ainsi aujourd'hui. je ne sais si l'horrible docteur Eck est encore en activité ou non, mais certainement il a ses émules, ses disciples, ses continuateurs et ses rivaux. Et l'on ne dénoncera jamais trop l'assassinat psychologique que perpétuent ces gens-là sur des adolescents qui n'ont pas tous la force de résistance de Duvert.
[...]
Nous eûmes tôt fait d'atteindre une impasse. J'en arrivai à déclarer tout net au docteur que mon homosexualité ne me posait aucun problème, mais seulement à ma famille, et ma famille à moi, et qu'en conséquence ce n'était pas moi qu'il fallait analyser. [...] Eck ne m'avait pas acculé au suicide, moi, mais du «cas» il y avait encore du malheur à tirer, et le malheur, pour ce parfait chrétien, c'était toujours bon à prendre.
[...]
Renaud Camus, Notes achriennes (1982), p.54

Mercredi 24 décembre, neuf heures et demi du soir. Ma mère m'a apporté, comme s'il s'agissait d'un objet que j'aurais oublié lors de mon récent passage en Auvergne, une petite et élégante serviette de cuir jaune, qui m'a paru confusément familière. Elle pouvait l'être, car elle m'a appartenu voici quarante ans. Elle contient des lettres reçues à cette époque. La restitution ne va pas sans quelques aspects lourdement ombreux — qui bien entendu n'ont pas été évoqués —, car ces lettres ont été lues par mes parents, j'en suis à peu près sûr, et quelques-unes d'entre elles étaient aussi peu que possibles destinées à tomber sous de tels yeux. Celles-là sont responsables, je pense, du drame qui s'abattit sur moi un jour de... 1966, je pense, ou peut-être 1967, à Barbizon, il m'en souvient (je ne l'oublierai jamais), et s'ouvrit sur une apparition de mes parents au son de :
«Nous savons tout...»
Ces lettres-là, je n'ai pas le courage de les relire. Elles sont associées — très indirectement, certes — à trop d'épreuves. Et les plus amoureuses de leurs phrases, ou les plus explicites, m'embarrasseraient affreusement aujourd'hui encore, à la pensée qu'elles ont été lues par qui ne devait pas les lire. Aussitôt que je les ai repérées, je les ai abandonnées.
Renaud Camus, Rannoch Moor, journal 2003 (2006), p.738

mise à jour le 17 mai 2007

Au début de mon amour pour W. j'avais le même sentiment d'exaltation sourde, la même impression de cœur trop à l'étroit qu'aux jours sombres d'après Barbizon.
Renaud Camus, Journal de Travers (2007), p.611

ajout le 28 août 2007

Pour ma part je détestais immédiatement, et passionnément, le psychanalyste marron que mes parents m'avait imposé, et qui consentait à remplir les fonctions de gendarme. Mais je n'arrive pas à remettre la main sur le livre où Duvert, très légitimement, parle de ce médecin avec bien plus de violence que je n'aurais su en mettre moi-même.
Renaud Camus, L'Amour l'Automne (2007), p.81


(On notera la première phrase de ce billet, en droite ligne de Poe.)

Eugénie et Elisabeth

Dans sa villa du cap Martin, elle reçoit la visite d'une autre impératrice, la cousine de Louis II. On imagine que les deux femmes, vêtues de noir, tout en marchant, une ombrelle à la main, au-dessus des rochers du rivage, ont dû évoquer ensemble, l'œil sur la mer, leurs enfants morts.
Travers II, Été, p.97

En 1891, l'ex-impératrice des Français, Eugénie, à qui Sissi a rendu visite, écrit : «C'était comme si on avait voyagé avec un fantôme, car son esprit semblait résider dans un autre monde. Elle ne voyait que rarement ce qui se passait autour d'elle et prêtait à peine attention à ceux qui la saluait.»
Ginette Raimbault et Caroline Eliacheff, Les indomptables, p.109

Conseil pour la dissertation : exemple

Je dédie ce billet à Gv.

Ayant à faire quelques recherches sur la biographie de René de Obaldia, j'ai découvert avec délices son discours sur la vertu.

J'aime beaucoup l'humour qu'il y a à donner, année après année, le même sujet de dissertation à des écrivains maniant parfaitement la langue française, j'aime beaucoup l'humour avec lequel ils se plient à cet exercice à contraintes, respectant la forme, le fond, tout en se moquant de l'exercice, et sachant malgré tout, ce qui doit être désagréable, que leur discours sera comparé à ceux de leurs confrères.
J'aime beaucoup la façon dont ressortent, quelle que soit la somme de contraintes imposées, le style et la personnalité de chacun.

Je crois qu'un lycéen ou un étudiant qui voudrait faire des progrès dans la rédaction de ses dissertations aurait tout intérêt à imprimer et étudier les différentes versions de ces discours sur la vertu.

Pour les fatigués du clic, pour ceux qui ont une connexion lente, je livre (pour appâter) le début et la fin du discours de Obaldia :

Mesdames, Messieurs,

Je dois me rendre à l’évidence : c’est mon tour !
Je veux dire que, suivant la tradition établie à l’Académie française — et, bizarrement, de nos jours, toute tradition prend à mes yeux allure d’avant-garde — je suis invité, après maints de mes illustres confrères, à discourir de la Vertu.
Si nous ouvrons le Dictionnaire de la conversation, paru dans les années 1830, qui se définit comme « un inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous », nous pouvons lire au mot discours : « La première vertu d’un discours est de ne pas s’étirer au-delà de l’ennui. » Aussi, malgré l’ampleur du sujet, je vais tendre à ne point m’étirer.

Permettez-moi tout d’abord, en guise d’ouverture, de vous conter un apologue :
Cela se passe aux Indes. Un sage, particulièrement vénéré (visage émacié, regard venu d’une autre planète, barbe touchant terre) a élu domicile au pied d’un somptueux palétuvier. De tous les horizons, on vient le consulter. Voici que s’approche de lui un vieil homme.
- Auguste vieillard, interroge le sage, pourquoi t’avances-tu vers moi ?
- Pour connaître si mon désir de recommencer ma vie est légitime.
- As-tu été vertueux dans ta vie ?
- Maître, je le fus.
- Alors, pourquoi veux-tu recommencer une chose aussi triste qu’une existence vertueuse ?

[...]

En ces jours épais, où règnent la confusion des valeurs, le mensonge, la violence, le laxisme (Ah ! comme devraient être remis à l’honneur ce vieil adage : « On ne s’appuie que sur ce qui résiste », ou encore : « L’obstacle est le père de l’homme »), le laxisme, la bêtise galopante, où les médias — la télévision en particulier — donnent droit de cité, le plus souvent, à la vulgarité, à l’infantilisme, à la pornographie considérée comme un des beaux-arts : tous ces plein feux braqués sur l’insignifiance... alors, oui, vive la Vertu !
Comme l’a confié, un soir de grand vent, Sancho Pança à son maître le Chevalier à la triste figure : « L' homme est comme Dieu l’a fait — et bien souvent pire. »

Les vertus ne viennent-elles pas au secours de l’homme pour éviter le pire, précisément, afin qu’il puisse vivre en harmonie avec ses semblables ?
J’irai jusqu’à vous confier que, parmi celles-ci, qui s’épaulent et s’enrichissent mutuellement, je placerai au premier rang l’humilité, pierre de touche, à mon sens, de toutes les autres vertus : en découlent la charité (le pouvoir de dire non, selon saint Paul), le courage — superbement magnifié ici, il y a peu, en l’honneur de notre chancelier, M. Pierre Messmer —, l’espérance, et autres petites sœurs...
Toutefois, c’est l’une d’elles, des plus modestes, qui me va droit cœur en ce moment même : la patience.
La patience dont vous avez fait preuve, Mesdames et Messieurs, en m’écoutant discourir, tant bien que mal, sur ce noble sujet.
Je ne puis que vous exprimer ma gratitude.

Conseils pour les rédactions et les dissertations

Devant le succès du billet "Comment écrire une carte postale", je m'en vais recopier quelques conseils pour les rédactions et dissertations.

Il s'agit du premier chapitre de La Prédominance du crétin, de Fruttero et Lucentini, livre paru en 1985 qui rassemble les meilleures chroniques, ou tout au moins les plus intemporelles, que ces deux écrivains ont écrites dans La Stampa entre 1972 et 1985.

Rédaction : les sujets de rédaction

Les Pléiades se couchent, les générations passent, mais les sujets de rédaction ne varient pas ; le même gémissement de désespoir, le même murmure d'impuissance continue à s'élever des bancs (naguère en bois, aujourd'hui en plastique) alignés dans les salles de classe : « J'sais pas quoi dire ! »
Pendant les années de la contestation, et pas seulement en Italie, on a tenté diverses voies. Des compositions collectives auxquelles chacun participait par une idée, un mot, une virgule ; des collages d'inspiration vaguement dada-montessorienne, avec des titres de journaux découpés ; des mots sur des bandes de papier, en vrac, que l'écolier devait « structurer » selon sa sensibilité, sa fantaisie ; et puis, bien sûr, les enquêtes et les travaux « de groupes », terreur de milliers de mamans, papas, grand-mères, tantes.
Les plus braillards et les plus ingénus parmi les novateurs tombèrent dans le piège du contenu ; on n'en a rien à foutre de Dante, c'est Gramsci qui nous intéresse. Comme si les Lettres de prison ne provoquaient pas, chez le malheureux cloué devant sa page blanche, la même paralysie abjecte, la même perplexité abattue qui afflige le jeune éxégète de la Divine Comédie.
En vérité, les divers réformateurs et expérimentateurs, ceux des ministères comme les babas barbus, furent tous victimes du même préjugé inconscient selon lequel écrire ne serait pas vraiment compliqué, au fond ; ce serait comme lire et même, carrément, comme parler ; aussi suffit-il de connaître les mécanismes élémentaires de la langue, quelques centaines de mots pour exprimer avec une précision exquise ce qu'on a dans la tête.
Les autres arts ne se prêtent pas à semblables illusions et gardent brutalement leurs distances : dans le public qui se presse pour le concert de Rostropovitch, ou l'exposition de Picasso, le pourcentage de ceux qui savent tenir un archet ou un pinceau est bien faible ; tandis que tous les lecteurs de Manzoni, tous sans exception, savent manier matériellement la plume plus ou moins comme lui, et cela leur procure la sensation, non pas, bien entendu, d'être Manzoni, mais quand même, de piocher, eux aussi, en bordure du même champ, de ne pas en être exclus par des ravins infranchissables.
C'est peut-être de cet antique aveuglement (signalé avec férocité par Kraus voilà déjà de nombreuses décennies) que naissent les sujets de rédaction qui sont toujours, d'une façon ou d'une autre, tellement difficiles, tellement épineux qu'ils donneraient la tremblote à n'importe quel écrivain professionnel.
Aux enfants de nos amis qui nous demandent conseil, nous recommandons en général de choisir les sujets « de cours », dont nous avons constaté le retour avec un vrai soulagement. Ce sont les plus inoffensifs, les plus fonctionnels, et en réalité les moins coercitifs, les moins sournois pour les élèves. Seuls des esprits immensément obtus ont pu considérer ces honnêtes contrôles, ces ternes péages d'autoroute, comme un ennemi à abattre. Avec un minimum d'application et de mémoire, n'importe qui est capable de reproduire en bon ordre sur une feuille un certain nombre d'opinions d'autrui sur la Renaissance, la Révolution française, Cavour, Lénine, les poètes romantiques et la Première Guerre mondiale. L'important, c'est de ne pas oublier qu'il s'agit, dans tous les cas, de questions ouvertes, controversées, incroyablement compliquées, sur lesquelles un adolescent ne peut pas, et surtout ne doit pas, « avoir une opinion personnelle ».
Malheureusement, l'école fait tout pour brouiller les cartes en formulant les sujets comme si l'écolier était appelé à rédiger un mémoire pour un congrès de spécialistes. Préambules longs et solennels, phrases entortillées et menaçantes, et, pour finir, le coup de canon du sujet proprement dit. Alors qu'il faudrait dire : « Tu ne sais pas grand-chose sur la polémique autour du Vérisme, et tout ce que tu sais est de seconde ou de troisième main. Nous voulons simplement vérifier si tu as au moins compris les termes du débat et si tu as en tête quelques dates, quelques titres et les points de vue de deux ou trois spécialistes qui ont passé des années à s'en occuper. Si tu te permets d'utiliser des expressions comme " d'après moi " et " à mon avis ", tu seras recalé d'office. »
Qu'ils soient paresseux ou terrorisés par les formulations grandiloquentes et absconses du sujet d'histoire et de littérature, de nombreux lycéens préfèrent cependant le sujet dit « libre » ou « d'invention » et s'exposent ainsi à des dangers mortels. Car ils affrontent alors avec une inconscience aveugle et des moyens d'expression rudimentaires (mais personne ne les a mis en garde) rien de moins que la prose d'art, le petit poème en prose, le billet littéraire.
« Le printemps est parmi nous » ; « Vous décrirez les impressions et les sentiments que la vue de la mer suscite en vous » ; « Mon meilleur ami » sont des sujets qui, sous une apparente facilité, cachent un défi aux maîtres de l'image fulgurante, de l'adjectif lapidaire, de l'analyse psychologique minutieuse.
Ce qui se présentait comme une échappatoire se révèle bien vite un piège : le malheureux en est réduit à racler le fond de sa pauvre culture littéraire, d'où il ne peut tirer que gazouillis d'oiseaux, fleurs écloses et bouillonnement d'écume. Mais la banalité, qui dans le sujet de cours était en fait considérée comme une qualité, devient ici une faute. L'enseignant lit ces images rabâchées, ces lamentables déchets, ces tentatives malhabiles, et il sent poindre en lui, qu'il le veuille ou non, des comparaisons meurtrières avec D'Annunzio et Mallarmé, Melville et Proust. Irritation et découragement le poussent à la sévérité : comment se peut-il que ce petit crétin ne sache rien tirer d'autre d'un inséparable camarade de jeu, d'une balade en Sardaigne ? Et l'imprudent rentre chez lui avec une appréciation désastreuse.
Reste le sujet « de rhétorique » ou « d'actualité », mise au goût du jour des sujets d'autrefois sur la clairvoyance du Duce, la Victoire du Quatre-Novembre, l'Empire d'Abyssinie, l'orgueil d'être Ballilla[1]. Le thème précis est sans importance ; il peut porter indifféremment sur le tremblement de terre, la drogue, la propreté des villes, la faim dans le monde, la peine de mort ; il s'agit seulement de vérifier le degré de conformisme de l'élève. Si ce dernier prenait au sérieux l'invitation à s'exprimer librement et écrivait, par exemple, qu'il a considéré le tremblement de terre comme un spectacle grandiose, que tout ce Tiers Monde mal nourri ne lui fait ni chaud ni froid, qu'il rêve d'assister à une belle pendaison publique, il irait au-devant de sérieux désagréments.
Mais une fois ce point éclairci, il pourra affronter cet exercice de rhétorique sans risques ni efforts excessifs, car il suffit de lire un peu les journaux et de regarder un peu la télévision (ce qui sert déjà à démontrer une louable « prise de conscience » des problèmes contemporains) pour rédiger un texte acceptable. Ici, la banalité est à nouveau de rigueur ; toutefois, il est conseillé de lui imprimer un mouvement dialectique du genre : les usines polluent / mais par ailleurs elles font vivre beaucoup de monde / quoi qu'il en soit l'Homme saura certainement trouver une solution.
En tout cas, il est essentiel de garder à l'esprit qu'il s'agit d'un test sur « les bons sentiments » : compassion pour les faibles, solidarité avec les opprimés, indignation envers les tyrans, réprobation envers les riches oisifs et corrompus, haine envers la violence et la guerre, amour de la paix et du travail, confiance dans la démocratie et l'avenir, non sans la conscience virile des difficultés à affronter.
Toutes ces formules moralistes seront donc profitablement introduites dans le développement pour culminer dans l'indispensable conclusion finale, au ton responsable et réfléchi. Le meilleur entraînement à ce genre d'exercice reste la lecture ou à la relecture de Cuore[2], les matériaux émotifs n'ayant pas bougé depuis. L'élève pourra aisément pourvoir aux transpositions évidentes en substituant aux lieux communs du siècle dernier ceux qui sont en vigueur de nos jours ; seringue du drogué, au lieu de bouteille de l'alcoolique ; camarade handicapé, au lieu de camarade tuberculeux ; commémoration syndicalo-résistante, au lieu de militaro-patriotique ; main chaleureuse du président de la République, au lieu de main chaleureuse d'Humbert Ier, et ainsi de suite.
Quant à manier la langue avec désinvolture et élégance, inutile de songer désormais à l'apprendre à l'école. Il faudrait des réformes drastiques et, en premier lieu, la suppression du téléphone et le retour à la carte postale primale de Varazze : « Chère maman, je t'écris pour te faire savoir que... »
Par ailleurs, le téléphone est devenu un instrument indispensable de la vie moderne.
Quoi qu'il en soit, l'Homme saura certainement trouver une solution.

Malgré l'ironie de la fin de ce billet, je ne saurais trop encourager ceux qui arriveraient ici en cherchant réellement des conseils pour leur rédaction et leur dissertation de suivre au pied de la lettre les recommandations de Fruttero et Lucentini:
«L'important, c'est de ne pas oublier qu'il s'agit, dans tous les cas, de questions ouvertes, controversées, incroyablement compliquées, sur lesquelles un adolescent ne peut pas, et surtout ne doit pas, « avoir une opinion personnelle »
et
«Nous voulons simplement vérifier si tu as au moins compris les termes du débat et si tu as en tête quelques dates, quelques titres et les points de vue de deux ou trois spécialistes qui ont passé des années à s'en occuper.»

C'est tellement évident, quand j'y pense. Pourquoi ne le dit-on pas?
(Attention, lycéen, étudiant : n'avoue pas, ne montre pas que tu as découvert ce secret, tes professeurs pourraient t'en vouloir. Pourquoi? Je ne sais pas, mais il ne faut pas prendre de risque.)
Incidemment cela me rappelle l'échec de Sartre la première fois qu'il présenta l'agrégation de philosophie : il avait voulu donner "son point de vue personnel", tandis que Raymond Aron suivit sagement les règles académiques. (source : Sartre, Aron : deux intellectuels dans le siècle)

Notes

[1] Mouvement des jeunesses fascistes jusqu'à douze ans (N.d.T)

[2] Ecrit en 1886 par un « socialiste modéré », Edmondo De Amicis, ce livre du genre édifiant-larmoyant est resté longtemps une lecture presque obligatoire pour la jeunesse italienne. (N.d.T.)

Une pièce montée

C'est d'ailleurs une constante : que le mariage soit simple ou spectaculaire, les parents et beaux-parents au mieux s'impliquent, au pire se surinvestissent, et ce n'est que justice puisqu'ils continuent de financer en partie la noce de leurs enfants. «Qu'on ne s'y trompe pas, le mariage est un moment fort de la famille, pas du couple!» met en garde le psychiatre Philippe Brenot. D'où les tensions. Car aux classiques pourparlers souvent délicats entre famille, belle-famille et enfants s'ajoutent aujourd'hui quelques nouveaux éléments explosifs. La recomposition des familles modernes et son lot de questions insolubles: «Comment placer les parents divorcés ?», «Peut-on inviter la nouvelle compagne sans froisser l'ex-femme ?» La moyenne d'âge des époux modernes, qui, à 30 ans, acceptent mal qu'on leur impose les coutumes familiales ; l'augmentation du nombre de mariages mixtes et leurs traditions parfois inconciliables. Mélangez ces ingrédients, ajoutez-y l'inévitable bouffée de stress des futurs époux, l'émotion des parents qui, avec l'union de leur progéniture, se voient brutalement vieillir, secouez, et... dégustez. On survit tout de même, en général, à l'enfer des préparatifs, parfois au prix de compromis délirants - comme ces deux familles qui, n'ayant jamais réussi à s'entendre sur la composition du menu, proposaient le jour du mariage deux buffets concurrents...
[…]
Tout le monde croit au conte de fées le jour d'un mariage. Chacun prend le pouls de son propre couple ou la mesure de sa solitude et forme autour des mariés une sorte de foule galvanisée, réussissant à se contenir tant que le Champagne n'a pas trop coulé. Mais l'alcool aidant, tous les dérapages sont possibles. Le moment à haut risque étant celui des discours. Tant que ce sont les petits-cousins qui massacrent une chanson inaudible, vous pouvez continuer d'ingurgiter tranquillement votre part de pièce montée. Mais lorsqu'un adulte un peu éméché prend le micro, relevez la tête et tenez-vous prêt à intervenir. Du père de la mariée qui sous-entend entre deux sanglots combien sa fille méritait mieux au vieil ami de la famille trahissant une intimité plus que louche avec la mère du marié, «Ah, Marie-Jo, te souviens-tu de cet été 1993... », tout a déjà été entendu dans ce domaine.
Le Point, 3 août 2006

Mardi, j’ai découvert par hasard cet article, « Le mariage, quelle épreuve ! ». Il donnait la référence d’un livre, Une Pièce montée, de Blandine Le Callet. Je l’ai acheté en sortant du bureau, englouti dans la soirée.

Hilarant et cruel, disait Le Point. Oui, tout à fait, il n’y a pas un chapitre qui ne donne envie tout à la fois de rire et de hurler. Le titre représente finalement davantage la mise en scène de l'événement ("une représentation", dira la future mariée) que le gâteau, contrairement à ce que voudrait nous faire croire la quatrième de couverture. Le milieu représenté est trop bourgeois pour que j'y retrouve directement des expériences vécues, mais les grands principes sont là. L'auteur frappe juste car elle évite la caricature, elle dresse de petits tableaux en changeant de narrateur à chaque chapitre et croise les points de vue.

Ce livre amusant et vite lu m'a plutôt attristée.
J'ai pensé comme souvent à la phrase de Malraux: «les gens sont beaucoup plus malheureux qu’on ne croit…»
Depuis, j'ai le cafard.

Le voile du temps

Ce sont des pages — celles de Barthes — presque aussi essentielles pour moi que l'est pour Duparc[1] la préface d'Aziyadé.
Rannoch Moor, p.99

Donc, il se passe: rien. Ce rien, cependant, il faut le dire. Comment dire: rien ? On se trouve ici devant un grand paradoxe d'écriture: rien ne peut se dire que rien; rien est peut-être le seul mot de la langue qui n'admet aucune périphrase, aucune métaphore, aucun synonyme, aucun substitut,; car dire rien autrement que par son pur dénotant (le mot «rien»), c'est aussitôt remplir le rien, le démentir: tel Orphée qui perd Eurydice en se retournant vers elle, rien perd un peu de son sens, chaque fois qu'on l'énonce (qu'on le dé-nonce). Il faut donc tricher. Le rien ne peut être pris par le discours que de biais, en écharpe, par une sorte d'allusion déceptive; c'est, chez Loti, le cas de mille notations ténues qui ont pour objet, ni une idée, ni un sentiment, ni un fait, mais simplement, au sens très large du terme: le temps qu'il fait. Ce «sujet», qui dans les conversations quotidienne du monde entier occupe certainement la première place, mériterait quelque étude: en dépit de sa futilité apparente, ne nous dit-il pas le vide du discours à travers quoi le rapport humain se constitue? Dire le temps qu'il fait a d'abord été une communication pleine, l'information requise par la pratique du paysan, pour qui la récolte dépend du temps; mais dans la relation citadine, ce sujet est vide, et ce vide est le sens même de l'interlocution: on parle pour ne rien dire, c'est-à-dire pour dire à l'autre qu'on lui parle, pour ne lui dire rien d'autre que ceci: je vous parle, vous existez pour moi, je veux exister pour vous (aussi est-ce une attitude faussement supérieure que de se moquer du temps qu'il fait); de plus, si vide que soit le «sujet», le temps renvoie à une sorte d'existence complexe du monde (de ce qui est) où se mêlent le lieu, le décor, la lumière, la température, la cénesthésie, et qui est ce mode fondamental selon lequel mon corps est là, qui se sent exister (sans parler des connotations heureuses ou triste du temps, suivant qu'il favorise notre projet du jour); c'est pourquoi ce temps qu'il faisait (à Salonique, à Stamboul, à Eyoub), que Loti note inlassablement, a une fonction multiple d'écriture: il permet au discours de tenir sans rien dire (en disant rien), il déçoit le sens, et, monnayé en quelques notations adjacentes («des avoines poussaient entre les pavés de galets noirs... on respirait partout l'air tiède et la bonne odeur de mai»), il permet de référer à quelque être-là du monde, premier, naturel, incontestable, in-signifiant (là où commencerait le sens, là commencerait aussi l'interprétation, c'est-à-dire le combat). On comprend alors la complicité qui s'établit entre ces notations infimes et le genre même du journal intime (celui d'Amiel est plein du temps qu'il faisait sur les bords du lac de Genève au siècle dernier): n'ayant pour dessein que de dire le rien de ma vie (en évitant de la construire en Destin), le journal use de ce corps spécial dont le «sujet» n'est que le contact de mon corps et de son enveloppe et qu'on appelle le temps qu'il fait.
Roland Barthes, "préface d'Aziyadé" in Le degré zéro de l'écriture, Points Seuil (1972) p.167

Chaque salle, à Hill House, est une pièce symphonique pour un petit nombre d'instruments solistes, orchestrées en clef de lumière: c'est-à-dire taillée dans la matière du temps, du temps et du temps (weathertime). Pas un instant, allais-je écrire, qui ne soit conscient de l'air alentour, des miroitements de la Clyde en contrebas, de l'estuaire, de la ville énorme invisible, de la lande aux aguets tout alentour, des étagements toujours à consolider du temps. Or ce ne serait pas assez dire. Pas un instant qui ne soit tout cela, qui ne soit cet air, cette atmosphère, ce paysage, mais intime, aussi, jusque sous l'abat-jour, jusqu'au profond des canapés.
Rannoch Moor, p.480

Puis il y a un blanc, un espace vide, un temps mort de longueur indéterminé pendant lequel il ne se passe rien, pas même l'attente de ce qui viendrait ensuite.
Alain Robbe-Grillet, Projet pour une révolution à New York, première page. Repris dans Travers et Été, présent dans Rannoch Moor p.189

Passage sans fin : que se passe-t-il ? A une question aussi simple la réponse est extraordinaire : rien. Il ne se passe rien d'autre que cet échange de balles, « échange toujours épousé, toujours décevant, toujours brisé » entre fragments que l'association, le découpage, l'opposition rendent concurrents, tour à tour relanceurs ou servants, dans les plans rectangulaires et jumeaux des pages d'un livre ou des côtés d'un court de tennis.
texte critique de Marianne Alphant. cité dans Été

Notes

[1] pour Mumm : tu noteras la belle constance de RC. Cette phrase m'a fait sourire.

JF II

Je reprends les questions posées par JF à la suite du billet Les faux-monnayeurs.
Je concatène et reformule à ma guise.

1/ sera-t-il question, pour vous, du « sens » de ses citations, de leur rapprochement, ou de leur éloignement, ou du rapport entre les La Pérouse de Gide et celui de Swann, ou de leur absence de rapport, mais justement…, ou du rapport avec la phrase qui suit ou celle qui précède, ou de l’absence de rapport, mais that’s the point, ou bien de la juxtaposition stochastique mais statistiquement significative d’allusions à La Pérouse via Gide ou Proust et d’allusions à X via Y ou Z, etc…

=> En d'autres termes, prise à l'extrême, la question revient à déterminer les règles de la construction du texte. C'est un peu trop me demander, mais je peux toujours faire un point sur l'état d'avancement de ma compréhension.

Le texte des Eglogues s'ordonne autour de mots, de thèmes (l'Inde et le tennis dans Passage, par exemple), de livres et de phrases tirées de ces livres.
S'y ajoutent des phrases de l'auteur, qui sont souvent des déformations ou des reformulations de détails autobiographiques. (Mon hypothèse désormais est que tous les textes de RC sont une autobiographie plus ou moins cachée (il faut garder à l'esprit que ce dernier point est devenu évident au fur à mesure que RC a écrit ses livres suivants : au moment de la publication des Eglogues, et surtout avant Tricks, on pouvait s'en douter, on ne pouvait en être sûr) et des phrases tirées de tous les livres camusiens précédents (procédé utilisé dès le second livre).
Les phrases tirées de livres subissent elles aussi, peu à peu, des transformations jusqu'à assimilation, digestion, par le texte (ex: «Comme il faisait une chaleur de trente-trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert. Antoine, complètement défoncé, marchait le long du canal, soutenu par Renaud et Denis.» Été, p.371 : la première phrase est l'incipit de Bouvard et Pécuchet (et donc de Travers!), la deuxième est une déformation et une appropriation, il ne reste que la référence au canal. C'est aussi une allusion autobiographique (Antoine=Tony=William, Denis=Renaud=l'auteur).)

Il est bien entendu impossible de savoir pourquoi tel mot, tel thème, a été retenu (il y faudrait un phénomène d'identification à la Pierre Ménard), de même, il est impossible de savoir si ce sont les livres qui ont guidé le choix des mots, ou les mots qui ont guidé le choix des livres. Nous avons des explications, avec le temps : dans Rannoch Moor quelques lignes nous expliquent le choix de "arc" («arké c'est tout de même le commencement et le pouvoir, et tout le grand arc des apparentements idoines» p.663), l'importance des analyses de Ricardou est proclamée dès Travers, EF a retrouvé par ailleurs un intéressant témoignage.

Toujours est-il que les phrases retenues dépendront ensuite, le plus souvent, des mots retenus, soit en fonction des jeux possibles sur l'écriture même d'un mot (le son, l'ordonnancement des syllables ou des lettres), soit en fonction du sens d'un mot ou d'une phrase, les thèmes et légendes qu'il évoque (les Etats d'Amérique, les familles régnantes, le tennis, par exemple).
Une autre règle semble présider au choix des phrases : j'ai eu l'impression que lorsqu'il s'agissait d'une source majeure, d'un livre important, structurant, pour l'ensemble du texte camusien, une phrase au moins de la première page de ce livre-source était retenue (ex : incipit du Vice-Consul, de Bouvard et Pécuchet, d'Orion aveugle (ie Les corps conducteurs), de La bataille de Pharsalle, de Projet pour une révolution à New-York, de La Jalousie, quelques mots du début de Passage de Milan.)

Concernant l'agencement des citations (sera-t-il question du « sens » de ses citations, de leur rapprochement, ou de leur éloignement), j'ai remarqué les points suivants, mais c'est trop général pour être systématique :
- Lorsqu'il s'agit d'un "grand" livre, d'un livre classique, d'un livre que nous sommes supposés avoir lu (Henry James, Robbe-Grillet, Flaubert, Virginia Woolf, Nabokov, Proust, Poe), les citations sont disséminées dans l'ensemble du livre camusien, sans référence. Quand il s'agit d'une référence plus rare, comme Henry J.M. Levet, la source est donnée explicitement (dans Echange). Peu à peu cependant, sans doute déçu et agacé par l'incompétence ou l'incuriosité de ses lecteurs, RC finit par donner la plus grande partie de ses sources (notamment dans Été, quatrième Eglogue).
- Lorsqu'il s'agit de références totalement inconnues, saisies au vol, ou dépendant d'un détail autobiographique, les phrases y faisant référence ne seront pas très éloignées l'une de l'autre, rarement séparées de plus d'une ou deux pages : il faut que le lien puisse se faire dans l'esprit du lecteur. (exemple : A la phrase «Je sais qu'il était né en 1813, [...]» p.293 dans Été correspond la page 288 «Au poste, le présentateur, tout à fait incidemment, a parlé aussi d'Alcan, compositeur né en 1813 et encore plus oublié, bien qu'on lui doive , entre autres pièces, une très originale Symphonie pour piano seul.» (Entre ces deux phrases, on trouvera des phrases à propos de canal et de Lacan (entre autres).))

Les phrases retenues ont rarement un grand intérêt en elles-mêmes, leur sens "absolu" est faible ; elles auraient très peu de chances d'être retenues par un dictionnaire de citations : ce ne sont ni des aphorismes, ni des plaisanteries (là encore, je généralise, il est facile de trouver des contre-exemples. Je donne une tendance.)

Et donc revenons à la question de JF : sera-t-il question, pour vous, du « sens » de ses citations, de leur rapprochement, ou de leur éloignement, ou du rapport entre les La Pérouse de Gide et celui de Swann, ou de leur absence de rapport, mais justement…, ou du rapport avec la phrase qui suit ou celle qui précède, ou de l’absence de rapport, mais that’s the point, ou bien de la juxtaposition stochastique mais statistiquement significative d’allusions à La Pérouse via Gide ou Proust et d’allusions à X via Y ou Z, etc…
Réponse : non.
Les phrases constituent soient des paragraphes, des unités de sens, soit elles coupent des paragraphes, en gênant la lecture, soit elles sont seules, soit elles se répondent en se déformant au cours du temps... Une analyse à la mode Ricardou permettrait sans doute de faire un catalogue des cas et des procédés (variantes et similantes principalement, presque pareilles mais différentes, différentes mais avec des ressemblances), je ne me suis pas livrée à cette recension. Je m'attache à comprendre "à peu près" "comment ça marche" et surtout, j'en profite pour établir un programme de lecture.


Intervient alors la question (angoissée) : à quoi bon tout cela, est-ce vraiment lisible, mais quel ennui de devoir faire tout ce travail en lisant.

2/ où réside le sens, ou le plaisir du texte, ou l’adhésion tout simplement pour qui ne fait pas, même a minima, le travail que vous faites ?[...] Fonctionne-t-il, et comment, pour le lecteur qui ne fait pas comme vous ce travail héroïque de recherche des sources ?

Je ne peux répondre qu'en fonction de moi-même, rien ne me permet d'étayer ma réponse, nous entrons dans la totale subjectivité (ce que j'essaie malgré tout d'éviter. Enfin.)

Je peux faire part de quelques convictions :
- Les Eglogues sont destinées à des gens qui ont beaucoup lu, des livres variés mais plutôt classiques (je ne veux pas dire appartenant au XVIIe siècle, mais des livres faisant partie du patrimoine littéraire), et qui se sont peu à peu détachés de l'intérêt exclusif "pour l'histoire". («Ceux qui lisent un livre pour savoir si la baronne épousera le vicomte seront dupés», écrivait déjà Flaubert en 1879 [1].) Je pense qu'il est préférable d'avoir lu au moins un livre de Claude Simon ou Marguerite Duras ou Robbe-Grillet (ou d'avoir parcouru Vaisseaux brûlés), mais il est fort possible que certains films puissent remplacer ces lectures, je pense aux films des années 60 et 70, ou certains David Lynch. L'important est de ne pas se sentir abominablement frustré si l'histoire ne va nulle part, ou s'il n'y a pas d'histoire, ou si tout tombe en morceaux.
Cela paraîtra peut-être élitiste, mais que les mélomanes et les amateurs de peinture s'interrogent : présenteraient-ils brutalement des œuvres du XXe siècle à quelqu'un sans culture musicale ou picturale?

- Il faut faire confiance à l'auteur. Pour moi c'était facile, j'avais beaucoup aimé Du sens, j'avais confiance. En 1975, il n'y avait rien qui permettait d'avoir confiance, si ce n'est la recommandation de Barthes, peut-être, ou le cercle des personnes que fréquentait l'auteur. Lui faire confiance, cela signifie ne pas se décourager à la première page, en lire au moins vingt ou trente : pour ma part, je trouve que Passage captive et intrigue assez vite, suscite le désir de continuer.

- Dès lors, une lecture attentive, mais non concentrée, non butée, suffit.
Sans l'identification des sources, travail monomaniaque qui a aussi la dimension d'une plaisanterie dans son exagération même (je ne recherche pas franchement les sources : je lis les livres "recommandés", cités, je crie «Eurêka», et je fais une note dans un coin, voilà tout. J'ai commencé par hasard en lisant Échange [2], lorsque j'ai eu la curiosité d'ouvrir Cartes postales de Levet. Ça n'a rien de si extraordinaire, ma surprise et ma déception seraient plutôt que nous ne soyons pas plus nombreux à en faire autant, ça irait tout de même plus vite. (Car cela n'a pas d'intérêt de le faire, ce qui est intéressant, c'est que cela soit fait)), les textes fonctionnent également : Passage dans son obstination à faire revenir les mêmes scènes légèrement déformées, Echange parce qu'il est beaucoup plus proche d'un récit classique, même si l'on dérape très vite, ne sachant plus qui est qui, Travers parce qu'il ménage lui aussi de petits récits dans le texte, tout en nous entraînant progressivement dans un jeu sur des dialogues parallèles, une nouvelle organisation de la page, une satire des discours littéraires jargonnants...
(Immodestement, je vous renvoie à mon commentaire de Passage, découverte naïve et autodidacte des Églogues : vous noterez que je ne fais mention d'aucune citation précise, pour la bonne raison que je n'avais pas compris, à l'époque, cette dimension du texte. Il s'agit donc d'un commentaire purement interne.)
J'ai lu Passage en n'ayant lu que Duras et Roussel, j'ai lu Travers sans reconnaître le Robbe-Grillet dont il est truffé (pour la bonne raison que je n'avait rien lu d'autre que La Jalousie. C'est une critique de Georges Raillard qui m'a mise plus tard sur la piste de Projet pour une révolution à New-York)... et ça marche.
Le plaisir du texte pour moi est dans le glissement des phrases, la construction en échos, les jeux de répons, il est également dans les progrès que l'on fait d'une lecture à l'autre. Il est extrêmement gratifiant de s'apercevoir, d'une lecture à l'autre, qu'on repère davantage de choses, qu'on associe davantage d'éléments. C'est une lecture qui récompense le lecteur de ses progrès (c'est peut-être un peu bizarre d'avouer cela, tant pis). Le plaisir du texte est pour moi un plaisir d'appartenance et de connivence, de gratitude aussi (reconnaissance d'avoir été mise sur la piste de livres dont je n'aurais pas eu connaissance sans cela (Starobinski, Pierssens...)). Et ne négligeons pas l'aspect ludique du jeu de piste, aspect qui paraît moins sérieux, mais justement : quel plaisir de ne pas être obligatoirement sérieux pour avoir l'air sérieux...

Le côté "people" signalé par JF est réel, cependant, à vingt ou trente ans d'écart, il joue sans doute moins, du moins pour moi.

Notes

[1] A Mme Tenant, 16 décembre1879, Correspondance, t.VIII, p.336

[2] Je rappelle à ceux qui voudraient lire ce livre qu'il n'est pas signé Renaud Camus, mais Denis Duparc.

JF I

J'essaierai d'apporter une réponse un peu théorique aux questions posées par JF à la suite du billet Les faux-monnayeurs.

En attendant, je vais simplement essayer, pour mon plaisir, d'expliquer pourquoi selon moi chaque citation a été retenue (et donc de répondre davantage à son premier commentaire qu'à son deuxième, en sachant qu'il attend davantage une réponse au deuxième. (Mais je n'ai pas de réponse.))

«On trouve un La Pérouse dans Les Faux-Monnayeurs, et bien sûr un Boris.»
Été p.127
Pourquoi avoir retenu Les faux-monnayeurs : parce que c'est Gide, parce que c'est un livre qui réfléchit sur le roman, parce qu'il existe un journal du roman, parce que fausse-monnaie (Monet, mon nez, Gogol, Ney, Edgar Poe, etc. Nez=Camus= interrogation sur le nom), parce qu'il y a un La Pérouse (Proust, bien sûr, mais aussi "massacré par les sauvages": passage vers Roussel, ("Parmi les Noirs") et vers le fils de Napoléon III (thème des maisons royales d'Europe), sans compter La Pérouse, explorateur à la recherche d'un passage)), et Boris (Feu Pâle, La Maison de rendez-vous, un roi)

«Il n'est pas assuré que Les Faux-Monnayeurs soit un bon titre.»
?? Je vois là de l'auto-dérision : Travers II explique que Otchakovsky avait craint que Travers I ne provoquât "traversin", d'autre part, nommer un livre Été quand on s'appelle Camus...

-«Le vieux couple La Pérouse a déménagé de nouveau.»
Aucune idée

«De grâce, Orlando, quelques pas de plus. Je ne suis pas encore bien sûr d'oser parfaitement vous comprendre.»
Retenu à cause d'Orlando (Roland, Renaud, Virginia Woolf, L'Arioste, Vivaldi, etc) et de l'ambiguïté de la phrase.

« " Boris, maman préfère que nous ne touchions pas à la lorgnette. Tu ne veux pas venir te promener ?
« "Oui, je veux bien. Non, je ne veux pas."
« Les deux phrases contradictoires étaient dites d'une seule haleine. Bronja ne retint que la seconde et reprit:
« Pourquoi ?
« Il fait trop chaud, il fait trop froid. (Il avait laissé la lorgnette.)
« Voyons, Boris, sois gentil. Tu sais bien que cela ferait plaisir à maman que nous sortions ensemble. Où as-tu mis ton chapeau ?
« Vibroskomenopatof. Blaf blaf. »
Aucune idée. A cause du non-sens?

«Elle n'a pas tout à fait le poids, je crois ; mais elle a l'éclat et presque le son d'une vraie pièce ; son revêtement est en or, de sorte qu'elle vaut pourtant un peu plus de deux sous ; mais elle est en cristal. A l'usage, elle va devenir transparente. Non, ne la frottez pas ; vous me l'abîmeriez. Déjà l'on voit presque au travers.»
La monnaie (cf.plus haut), et peut-être le sens : ailleurs dans Les faux-monnayeurs, il est expliqué que les personnages sont faux, dévalués.

«Il n'est pas assuré que Les faux-monnayeurs soit un bon titre. C'est un beau caractère et qui m'intéresse beaucoup que celui de La Pérouse, ajouta-t-il d'un air mélancolique.»
Proust, Swann, cygne, signe. Ailleurs dans Les Eglogues, c'est plutôt la phrase "massacré par les sauvages" qui est reprise.

«— Vous croyez que je deviens fou ? A propos : figurez-vous que Madame de La Pérouse... Vous savez, elle est rentrée dans une maison de retraite...Eh bien! figurez-vous qu'elle se persuade que c'est un asile d'aliénés, et que je l'y ai fait interner pour me débarrasser d'elle, avec l'intention de la faire passer pour folle...»
thème récurrent de la folie. Gogol, le Horla, Wolfson, les méchants psychiatres,...

«Tous deux luttèrent jusqu'à l'aube. L'ange se retira sans qu'aucun des deux fût vainqueur.»
ange : mot-thème. Est-ce que le sens de cette lutte a joué pour faire retenir cette phrase? Je n'y crois pas trop : l'une des particularités du choix des phrases, il me semble, c'est qu'elles n'ont pas véritablement de sens hors contexte, ce ne sont pas des phrases qu'on retrouverait dans un recueil de citations, par exemple. Ce ne sont pas des aphorismes.

«Mais soudain il reconnut le pistolet; Boris venait de le porter à sa tempe, La Pérouse comprit et sentit aussitôt un grand froid, comme si le sang figeait dans ses veines.»
Suicide de l'oncle dans Échange: mort violent = un des thèmes (Roussel, etc). souvenir familial. Boris.

«Le coup partit. Boris ne s'affaissa pas aussitôt.»
idem

Poûme

Nous arrivûmes; nous parlûmes;
nous contemplûmes; nous photographiâmes, nous déposûmes; nous couchûmes, nous allûmes, nous cherchûmes, je notois; nous repassûmes, ils choisûssent.


sources

Outrepas, 158, 184
Rannoch Moor, 445, 457, 465, 466, 468

Lecture fortuite

Aujourd'hui, je n'ai eu le temps que de parcourir de l'œil L'île du crâne, d'Anthony Horowitz, qui traînait sur la table du salon. Il est probable que ce livre tient une place importante dans les sources d'inspiration d'Harry Potter.
Il est facile de comprendre pourquoi il n'a pas eu de succès : il n'est pas tissé assez serré, malgré ses allusions évidentes à Bram Stoker et Edgar Poe. Pas facile de doser peur et séduction : ici, on ne comprend pas réellement ce que risque le héros, à part perdre son âme. Mais est-ce si important, une âme, lorsqu'on vous offre de devenir sorcier, et que vous avez treize ans ?


en parlant d'âme à perdre

Je viens de faire un petit tour de blog et je vous signale cela.

De l'attrait de la lecture

Interview de Marc Fumaroli dans Le Nouvel économiste du 31 août 2006 suite à la parution de son livre Exercices de lecture.

N'êtes-vous pas déçu de l'accueil réservé à votre livre par les grands médias, qui ne le jugent pas assez «glamour» — terme proféré par un ténor qui tient une émission littéraire ?
Je vous remercie de m'avoir fait connaître cette critique qui m'honore.

Quels remèdes au recul croissant de la lecture?
Enseigner, écrire et publier des livres qui ne soient pas «glamour».

Occupation

— «Vous voyez bien qu'elle n'était pas vraie, votre histoire!»
— «Pourquoi pas vraie? — parce qu'ils sont six au lieu d'un! — J'ai fait Tityre seul, pour concentrer cette monotonie; c'est un procédé artistique; vous ne voudriez pourtant pas que je les fasse pêcher tous les six à la ligne?»
André Gide, Paludes, p 38

Je lis Paludes, et c'est presque aussi amusant que l'écrire, en tout cas bien plus amusant qu'attendre Godot, bien que ce soit à peu près la même chose.

Je suis contente, en vérifiant grâce à quelques mots-clés la présence – ou l'absence – de citation issue des Faux-monayeurs dans Vaisseaux brûlés, j'ai enfin trouvé l'origine de "mon grand ami Hubert". Au début de mes lectures, je pensais qu'Hubert, c'était Flatters. J'ai cherché des Hubert partout, j'ai soupçonné Hubert Juin, le préfacier de Toulet, et puis j'ai abandonné, faisant confiance au hasard. La réponse était si simple.
— Mais pourquoi Flatters s'appelle-t-il Flatters? demandé-je le jour où je croisais quelques vieux lecteurs (comme il y a de vieux croyants).
— Vous ne savez pas? Parce qu'il habitait rue Flatters.


Cher Joyce : Je suis vraiment très heureux que tu veuilles venir. Je ne pense pas que le voyage soit mortel pour un homme seul accompagné de son pyjama et de sa brosse à dents.
Lettres d'Ezra Pound à James Joyce, p.185

Je lis ces lettres, et je suis bien embêtée. Me voilà dévorée par l'envie de lire les Cantos et Ulysse : puis-je vraiment me permettre de passer plusieurs semaines sur un seul livre?

Il ne faut pas y penser. Il faut s'y mettre et s'y tenir, un jour on a fini et on est content. (Dans cette phrase, on reconnaîtra l'influence des livres de self-help américains, des traducteurs d'Hemingway, aussi. Reginald Hill appelle ce genre de phrases "de la morale pour éphémérides". J'adore leur niaiserie et leur justesse, que le juste soit si niais est d'un grand réconfort.)


précision le 27 décembre 2006

Flatters (que j'appelle Flatters parce qu'il habitait, quand je l'ai rencontré, rue Flatters)
Renaud Camus, Notes achriennes p.62

Obstination

En novembre 1915, les efforts en vue de trouver un éditeur pour Dédalus, dont la parution s'achevait dans l'Egoist de septembre, s'intensifièrent. Le roman avait été refusé en mai par Grant Richards, l'éditeur de Joyce (si tant est qu'on ait pu dire qu'il en eût un). Martin Secker le refusa en juillet et Herbert Jenkins en octobre (Pound écrivit à Joyce par la suite que Secker «pensait que Dédalus était du bon travail mais ne croyait pas à sa réussite financière»). Lorsque Joyce dit à Pinker de retirer le manuscrit des mains de Duckworthet de l'envoyer à l'éditeur français Louis Conard, Pinker et Pound l'en dissuadèrent. En novembre, Miss Harriet Weaver offrit de le faire publier aux frais de l'Egoist, mais elle ne put trouver un imprimeur pour le faire (selon la loi anglaise non seulement l'auteur et l'éditeur mais aussi l'imprimeur sont passibles de poursuites). Pound et Pinker continuèrent de chercher un éditeur commercial.

présentation de Forrest Read
in Lettres d'Ezra Pound à James Joyce, p.69


Si tous les imprimeurs refusent de faire votre roman je dirai à Miss Weaver de le publier avec des blancs et puis nous mettrons et collerons à ces endroits les passages supprimés, tapés à la machine sur un bon papier. Même si je dois le faire moi-même.

lettre de Pound datée du 16 mars 1916
Op. cit., p.85

Les faux-monnayeurs

On trouve un La Pérouse dans Les Faux-Monnayeurs, et bien sûr un Boris.
Travers II, Été p.127

Il n'est pas assuré que Les Faux-Monnayeurs soit un bon titre.
Les faux-monnayeurs, folio p.74, première partie, chapitre VIII
Travers II, Été p.162, 308 et 365

Le vieux couple La Pérouse a déménagé de nouveau.
Les faux-monnayeurs, folio p.116, première partie, chapitre XIII
Travers II, Été, p.198

«De grâce, Orlando, quelques pas de plus. Je ne suis pas encore bien sûr d'oser parfaitement vous comprendre.»
Les faux-monnayeurs, folio p.140, première partie, chapitre XV
Travers II, Été, p.162 et 223

« " Boris, maman préfère que nous ne touchions pas à la lorgnette. Tu ne veux pas venir te promener ?
« "Oui, je veux bien. Non, je ne veux pas."
« Les deux phrases contradictoires étaient dites d'une seule haleine. Bronja ne retint que la seconde et reprit :
« Pourquoi ?
« Il fait trop chaud, il fait trop froid. (Il avait laissé la lorgnette.)
« Voyons, Boris, sois gentil. Tu sais bien que cela ferait plaisir à maman que nous sortions ensemble. Où as-tu mis ton chapeau ?
« Vibroskomenopatof. Blaf blaf. »
Les faux-monnayeurs, folio p.172, seconde partie, chapitre II
Vaisseaux brûlés, 2-2-019-16-1

Elle n'a pas tout à fait le poids, je crois ; mais elle a l'éclat et presque le son d'une vraie pièce ; son revêtement est en or, de sorte qu'elle vaut pourtant un peu plus de deux sous ; mais elle est en cristal. A l'usage, elle va devenir transparente. Non, ne la frottez pas ; vous me l'abîmeriez. Déjà l'on voit presque au travers.
Les faux-monnayeurs, folio p.189, deuxième partie, chapitre III
Travers II, Été, p.162

Il n'est pas assuré que Les faux-monnayeurs soit un bon titre. C'est un beau caractère et qui m'intéresse beaucoup que celui de La Pérouse, ajouta-t-il d'un air mélancolique.
Travers II, Été, p.308

(remarque: la deuxième phrase n'est pas dans Gide, mais dans Un amour de Swann.)

— Vous croyez que je deviens fou ? A propos : figurez-vous que Madame de La Pérouse... Vous savez, elle est rentrée dans une maison de retraite...Eh bien! figurez-vous qu'elle se persuade que c'est un asile d'aliénés, et que je l'y ai fait interner pour me débarrasser d'elle, avec l'intention de la faire passer pour folle...
Les faux-monnayeurs, folio p.244, troisième partie, chapitre III
Travers II, Été, p.395

Tous deux luttèrent jusqu'à l'aube. L'ange se retira sans qu'aucun des deux fût vainqueur.
Les faux-monnayeurs, folio p.336, troisième partie, chapitre XIII
Travers II, Été, p.367

Mais soudain il reconnut le pistolet; Boris venait de le porter à sa tempe, La Pérouse comprit et sentit aussitôt un grand froid, comme si le sang figeait dans ses veines.
Les faux-monnayeurs, folio p.374, dernier chapitre
Travers II, Été, p.162

Le coup partit. Boris ne s'affaissa pas aussitôt.
Les faux-monnayeurs, folio p.374, dernier chapitre
Travers II, Été, p.308

remarques :

Comme d'habitude, ce genre de billet est destiné à être mis à jour au fur à mesure de mes lectures (c'est-à-dire que j'ajouterai des références si j'en trouve d'autres)
J'ai travaillé "à l'inverse", c'est-à-dire que j'ai lu Les faux-monnayeurs en repérant ce qui me paraissait familier, puis j'ai repris Été. Cette méthode est sans doute plus rapide, mais elle demande de bien connaître le livre camusien. Dans le cas contraire on laisse passer lors de la lecture du "livre-source" une phrase qu'il faut ensuite rechercher. C'est ce qui m'est arrivé avec la phrase «C'est un beau caractère et qui m'intéresse beaucoup que celui de La Pérouse, ajouta-t-il d'un air mélancolique» : impossible de la retrouver après coup dans Les faux-monnayeurs, ce qui m'amène à me demander si elle y est présente (pour m'en assurer, il faudrait que je re-relise véritablement le livre, sans simplement parcourir les pages de l'œil : je n'en ai ni le courage ni l'envie). Donc si quelqu'un trouve l'origine de cette phrase, je suis preneuse.

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