Ce sont des pages — celles de Barthes — presque aussi essentielles pour moi que l'est pour Duparc[1] la préface d'Aziyadé.
Rannoch Moor, p.99

Donc, il se passe: rien. Ce rien, cependant, il faut le dire. Comment dire: rien ? On se trouve ici devant un grand paradoxe d'écriture: rien ne peut se dire que rien; rien est peut-être le seul mot de la langue qui n'admet aucune périphrase, aucune métaphore, aucun synonyme, aucun substitut,; car dire rien autrement que par son pur dénotant (le mot «rien»), c'est aussitôt remplir le rien, le démentir: tel Orphée qui perd Eurydice en se retournant vers elle, rien perd un peu de son sens, chaque fois qu'on l'énonce (qu'on le dé-nonce). Il faut donc tricher. Le rien ne peut être pris par le discours que de biais, en écharpe, par une sorte d'allusion déceptive; c'est, chez Loti, le cas de mille notations ténues qui ont pour objet, ni une idée, ni un sentiment, ni un fait, mais simplement, au sens très large du terme: le temps qu'il fait. Ce «sujet», qui dans les conversations quotidienne du monde entier occupe certainement la première place, mériterait quelque étude: en dépit de sa futilité apparente, ne nous dit-il pas le vide du discours à travers quoi le rapport humain se constitue? Dire le temps qu'il fait a d'abord été une communication pleine, l'information requise par la pratique du paysan, pour qui la récolte dépend du temps; mais dans la relation citadine, ce sujet est vide, et ce vide est le sens même de l'interlocution: on parle pour ne rien dire, c'est-à-dire pour dire à l'autre qu'on lui parle, pour ne lui dire rien d'autre que ceci: je vous parle, vous existez pour moi, je veux exister pour vous (aussi est-ce une attitude faussement supérieure que de se moquer du temps qu'il fait); de plus, si vide que soit le «sujet», le temps renvoie à une sorte d'existence complexe du monde (de ce qui est) où se mêlent le lieu, le décor, la lumière, la température, la cénesthésie, et qui est ce mode fondamental selon lequel mon corps est là, qui se sent exister (sans parler des connotations heureuses ou triste du temps, suivant qu'il favorise notre projet du jour); c'est pourquoi ce temps qu'il faisait (à Salonique, à Stamboul, à Eyoub), que Loti note inlassablement, a une fonction multiple d'écriture: il permet au discours de tenir sans rien dire (en disant rien), il déçoit le sens, et, monnayé en quelques notations adjacentes («des avoines poussaient entre les pavés de galets noirs... on respirait partout l'air tiède et la bonne odeur de mai»), il permet de référer à quelque être-là du monde, premier, naturel, incontestable, in-signifiant (là où commencerait le sens, là commencerait aussi l'interprétation, c'est-à-dire le combat). On comprend alors la complicité qui s'établit entre ces notations infimes et le genre même du journal intime (celui d'Amiel est plein du temps qu'il faisait sur les bords du lac de Genève au siècle dernier): n'ayant pour dessein que de dire le rien de ma vie (en évitant de la construire en Destin), le journal use de ce corps spécial dont le «sujet» n'est que le contact de mon corps et de son enveloppe et qu'on appelle le temps qu'il fait.
Roland Barthes, "préface d'Aziyadé" in Le degré zéro de l'écriture, Points Seuil (1972) p.167

Chaque salle, à Hill House, est une pièce symphonique pour un petit nombre d'instruments solistes, orchestrées en clef de lumière: c'est-à-dire taillée dans la matière du temps, du temps et du temps (weathertime). Pas un instant, allais-je écrire, qui ne soit conscient de l'air alentour, des miroitements de la Clyde en contrebas, de l'estuaire, de la ville énorme invisible, de la lande aux aguets tout alentour, des étagements toujours à consolider du temps. Or ce ne serait pas assez dire. Pas un instant qui ne soit tout cela, qui ne soit cet air, cette atmosphère, ce paysage, mais intime, aussi, jusque sous l'abat-jour, jusqu'au profond des canapés.
Rannoch Moor, p.480

Puis il y a un blanc, un espace vide, un temps mort de longueur indéterminé pendant lequel il ne se passe rien, pas même l'attente de ce qui viendrait ensuite.
Alain Robbe-Grillet, Projet pour une révolution à New York, première page. Repris dans Travers et Été, présent dans Rannoch Moor p.189

Passage sans fin : que se passe-t-il ? A une question aussi simple la réponse est extraordinaire : rien. Il ne se passe rien d'autre que cet échange de balles, « échange toujours épousé, toujours décevant, toujours brisé » entre fragments que l'association, le découpage, l'opposition rendent concurrents, tour à tour relanceurs ou servants, dans les plans rectangulaires et jumeaux des pages d'un livre ou des côtés d'un court de tennis.
texte critique de Marianne Alphant. cité dans Été

Notes

[1] pour Mumm : tu noteras la belle constance de RC. Cette phrase m'a fait sourire.