Ce sont des pages — celles de Barthes — presque aussi essentielles pour moi que l'est pour Duparc la préface d'Aziyadé.
Rannoch Moor, p.99

Un après-midi, donc, il va jusqu'à Rochefort, parce que le plan en damier de cette ville à moitié morte lui rappelle Saint-Denis, où il a passé la plus grande partie de son enfance, auprès de son père, et pour visiter la maison de Loti. Mais les portes sont fermées, il ne peut entrer. Il se souvient pourtant d'avoir jadis marché dans des pièces bondées de reliques, tout un bric-à-brac rapporté de tous les continents et de toutes les époques : salon marocain, salle à manger Renaissance, chambre chinoise, bibliothèque pleine de récits de voyages aux reliures vieil or, couloirs encombrés, surchargés d'un décor sombre et baroque, panneaux laqués, lourdes tentures, tapis d'Orient, objets innombrables et de toutes sortes qui, ainsi mélangés, ont l'air parodique et faux, bien que le maître de maison, représenté ici dans les tenues les plus excentriques, les ait recueillis lui-même aux quatre coins de l'univers, au cours de sa carrière d'officier de marine. Les suivantes de la reine, dans une île du Pacifique, lui ont donné ce nom de fleur, qu'il attribua au personnage principal de ses deux premiers romans, tout en en faisant aussi son propre pseudonyme. Mais il ne tâchera pas d'établir, en son étrange démarche, de coïncidence fictive entre le prétendu écrivain français ainsi créé, dont le prénom est Pierre, et le lieutenant anglais aux amours turques qui en fait, si l'on peut dire, s'appelle Grant, et qui lui-même, on s'en souvient, compliquant encore la situation, ajoute un nom d'emprunt à son surnom ordinaire pour pénétrer, travesti, dans des lieux interdits aux Occidentaux. On peut, à ce sujet, se reporter à un texte de Barthes, auquel il est aisé de se référer, bien qu'il ait paru d'abord dans une traduction italienne et qu'il faille, pour se le procurer en français, retrouver un numéro de revue relativement ancien, ou bien acheter une œuvre du même auteur, parmi les plus connues, à laquelle il est lié dans l'édition aujourd'hui la plus courante et que l'on possède déjà un ou deux exemplaire, paut-être, parce qu'un autre essai, important mais trop court pour faire un livre à lui seul, lui a été associé dans le passé, selon une combinaison différente, abandonnée.
Échange, p.91

Loti fut baptisé le 25 janvier 1872, à l'âge de vingt-deux ans et onze jours. [...]
Cinq personnes assistaient à ce mariage de Loti, au milieu des mimosas et des orangers, dans une atmosphère chaude et parfumée, sous un ciel tout constellé d'étoiles austales.
C'étaient Ariitéa, princesse du sang, Faïmana et Téria, suivantes de la reine, Plumkett et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.
Loti, qui, jusqu'à ce jour, s'était appelé Harry Grant, conserva ce nom, tant sur les registres de l'état civil que sur les rôles de la marine royale, mais l'appellation de Loti fut généralement adoptée par ses amis.
incipit de Le Mariage de Loti, de Pierre Loti

Pera m'ennuie et je déménage; je vais habiter dans le vieux Stamboul, même au-delà de Stamboul, dans le saint faubourg d'Eyoub.
Je m'appelle là-bas Arif-Effendi; mon nom et ma position y sont inconnus. Les bons musulmans mes voisins n'ont aucune illusion sur ma nationalité; mais cela leur est égal, et à moi aussi.
Aziyadé, XVIII, de Pierre Loti

Dans la signature même du livre, par l'adjonction de ce second Loti, de ce troisième scripteur, un trou se fait, une perte de personne, bien plus retorse que la simple métonymie.
Été (Travers II), p.153

Loti, c'est le héros du roman (même s'il a d'autres noms et si le roman se donne pour le récit d'une réalité, non d'une fiction) : Loti est dans le roman ; mais il est aussi en dehors, puisque le Loti qui a écrit le livre ne coïncide nullement avec le héros Loti : ils n'ont pas la même identité: le premier Loti est anglais, il meurt jeune ; le second Loti, prénommé Pierre, est membre de l'Académie française, il a écrit bien d'autres livres que le récit de ses amours turques.
Été (Travers II), p.180

Ce n'est pas le pseudonyme qui est intéressant (en littérature, c'est banal), c'est l'autre Loti, celui qui est et n'est pas son personnage, celui qui est et n'est pas l'auteur du livre : je ne pense pas qu'il en existe de semblable dans la littérature, et son invention est assez audacieuse : car enfin s'il est courant de signer le récit de ce qui vous arrive et de donner ainsi votre nom à l'un de vos personnages (c'est ce qui se passe dans n'importe quel journal intime), il ne l'est pas d'inverser le don du nom propre.
Été (Travers II), p.192

Loti, c'est le héros du roman (même s'il a d'autres noms et même si ce roman se donne pour le récit d'une réalité, non d'une fiction) : Loti est dans le roman (la créature fictive d'une fiction) : Loti est dans le roman (la créature fictive, Aziyadé, appelle sans cesse son amant Loti : «Regarde, Loti, et dis-moi...») ; mais il est aussi en dehors, puisque le Loti qui a écrit le livre ne coïncide nullement avec le héros Loti : ils n'ont pas la même identité: le premier Loti est anglais, il meurt jeune ; le second Loti, prénommé Pierre, est membre de l'Académie française, il a écrit bien d'autres livres que le récit de ses amours turques. Le jeu d'identité ne s'arrête pas là: ce second Loti, bien installé dans le commerce et les honneurs du livre, n'est pas encore l'auteur véritable, civil, d'Azidayé: celui-là s'appelait Julien Viaud; c'était un petit monsieur qui, sur la fin de sa vie, se faisait photographier dans sa maison d'Hendaye, habillé à l'orientale et entouré d'un bazar surchargé d'objets folkloriques (il avait au moins un goût commun avec son héros : le transvestisme. Ce n'est pas le pseudonyme qui est intéressant (en littérature, c'est banal), c'est l'autre Loti, celui qui est et n'est pas son personnage, celui qui est et n'est pas l'auteur du livre : je ne pense pas qu'il en existe de semblable dans la littérature, et son invention est assez audacieuse : car enfin s'il est courant de signer le récit de ce qui vous arrive et de donner ainsi votre nom à l'un de vos personnages (c'est ce qui se passe dans n'importe quel journal intime), il ne l'est pas d'inverser le don du nom propre; c'est pourtant ce qu'a fait Viaud: il s'est donné, à lui, auteur, le nom de son héros. De la sorte, pris dans un réseau à trois termes, le signataire du livre est faux deux fois: le Pierre Loti qui garantit Aziyadé n'est nullement le Loti qui en est le héros; et ce garant (auctor, auteur) est lui-même truqué, l'auteur n'est pas Loti, c'est Viaud: tout se joue entre un homonyme et un pseudonyme; ce qui manque, ce qui est tu, ce qui est béant, c'est le nom propre, le propre du nom (le nom qui spécifie et le nom qui approprie). Où est le scripteur?
M.Viaud est dans sa maison d'Hendaye, entouré de ses vieilleries marocaines et japonaises ; Pierre Loti est à l'Académie française; le lieutenant britannique Loti est mort en Turquie en 1877 (l'autre Loti avait alors 27 ans, il a survécu au premier 66 ans). De qui est l'histoire? De qui est-ce l'histoire? De quel ''sujet" ? Dans la signature même du livre, par l'adjonction de ce second Loti, de ce troisième scripteur, un trou se fait, une perte de personne, bien plus retorse que la simple pseudonymie.
Pierre Loti : Aziyadé, in Nouveaux essais critiques, ajoutés en 1972 au recueil Le degré zéro de l'écriture, de Roland Barthes.

RC a changé le dernier mot de la phrase qui précède : "métonymie", a-t-il écrit page 153, tandis que Barthes a utilisé "pseudonymie". Existe-t-il deux versions du texte de Barthes, y a-t-il erreur, est-ce volontaire? La métonymie sera définie dans Été (p.293) comme l'art, «par un instinct supérieur et libre, de rapprocher des termes unis avec d'autant plus de bonheur pour concourir au charme et à la musique du langage, qu'ils arriveront de lointains plus fortuits.»
D'autre part on songera bien sûr aux multiples pseudonymes des quatre premiers livres. L'existence de Denis Duparc est si solidement attestée qu'en 2003, Rannoch Moor nous rappelle que c'est à ses yeux qu'Aziyadé est précieux. Face à Jean-Pierre Salgas, Renaud Camus s'étonne qu'un livre de Denis Duparc puisse lui être attribué...

«ce qui manque, ce qui est tu, ce qui est béant, c'est le nom propre, le propre du nom» :

— Camus, comme l'écrivain ?
— Oui, exactement.
— Mais pourquoi avoir choisi précisément ce pseudonyme-là, cet alias dont vous jugez bien qu'il ne m'abuse en rien, ni moi ni personne ?
Été (Travers II), p.132