Châteaux en France

Comme je lui parle d'une promenade que je viens de faire à l'extrême pointe du cap d'Antibes, jusqu'au sémaphore, puis du côté d'Eileen Roc et du château de la Croë, mon ami A., militant successif de plusieurs extrêmes gauches, m'apprend qu'une grande victoire a tout juste été remportée (par la démocratie, je suppose, par les bons principes, par le peuple, et en l'occurrence par la loi) : les propriétaires du «coin des milliardaires» ont été forcés d'abattre leurs murs, qui descendaient jusque dans la mer; une promenade publique va être édifiée tout le long du rivage; le littoral est libéré; vous, moi et n'importe qui, nous pourrons désormais nous y prélasser à loisir, nous y étendre, nous y baigner.
A. me fait part de cette importante nouvelle avec un enthousiasme dont il n'imagine pas un seul instant que je puisse ne pas le partager tout à fait, car il me fait crédit d'un esprit relativement éclairé. Et je n'ai pas le courage de le détromper.
[...]
Les grands domaines du bout du cap, j'aime qu'ils existent, les savoir là, les rêver, presque, car je n'ai jamais fait que longer leurs hautes enceintes et les apercevoir à travers quelques grilles, en perspectives tronquées. Les jouissances et les biens de la fortune, même de la grande fortune, pour peu qu'ils se parent de beauté, ne suscitent pas chez moi de réelle hostilité. Mon imagination revient volontiers s'y flatter. Ils maintiennent parmi nous l'histoire et la littérature, le monde des fastes passés, des mémoires et des romans. Un beau château français, j'épouve plus de plaisir à le savoir entre les mains de la même famille depuis quatre ou cinq siècles que converti en maison de retraite pour les anciens de la R.A.T.P., ou d'ailleurs en hôtel de luxe. Les hôtels particuliers du faubourg Saint-Germain, qu'il en tombe encore un, parmi les derniers, aux griffes de l'administration, et qu'il soit transformé en immeuble de bureaux, je ne m'en réjouis nullement, et je préfère infiniment que les La Tour-Branlante s'y maintiennent encore un siècle ou deux, pour donner dans leur beaux jardins, à l'arrière, des fêtes où bien sûr je ne serai pas convié, et qui d'ailleurs m'ennuieraient. Un grand parc, je n'apprends pas sans mélancolie qu'il est loti, éventré, semé d'horribles pavillons ou de »petits immeubles de standing». Et les ultimes grands domaines du bords de mer, j'aime mieux imaginer, de loin, que leurs jardins dévalent doucement, par des pelouses bien taillées, des vasques entre les pins et des degrés de marbre, jusqu'à des plages désertes ou des rochers solitaires, que de voir à leurs pieds des agglomérats de familles pique-niqueuses, de postes à transistor et de papiers gras.

Renaud Camus, "Deniers du rêve", in Notes sur les manières du temps, p.106

Cette façon de penser m'est toute naturelle. Il y a une supériorité de la rêverie sur la possession qui délivre de la jalousie, du besoin de posséder. Savoir que de beaux objets et de beaux domaines et de beaux paysages existent suffit; on espère simplement qu'ils nous survivront longtemps, on désire que le château vive sa vie de château, que les tableaux et les meubles vivent des vies de meubles et de tableaux et enchantent les salons (et non les musées).

J'étais étonnée de trouver si naturellement en moi ces sentiments, en moi, pur produit de la IIIe République: j'aurais attendu de ma part, du fait de mon passage par les écoles de la République, plus de sévérité envers l'aristocratie ou les possédants.
J'ai rouvert Marcel Pagnol, La Gloire de mon père et Le Château de ma mère, ces livres lus année après année durant l'école primaire et le collège, avec Le grand Meaulnes et les Lettres de mon moulin. Inconsciemment, j'en ai bien retenu les leçons : c'est la bêtise et la méchanceté qui sont stigmatisées, pas l'aristocratie ou la richesse.

Je ne résiste pas au plaisir de copier ici la scène qui met face à face l'instituteur républicain et le noble. (Remarquons au passage que l'autre livre chéri des instituteurs, Le grand Meaulnes, tire son charme et son mystère d'une fête célébrée dans un château solognot).

Je regardai avec étonnement le trait double qui figurait notre chemin : il faisait un détour immense.
— Les cantonniers sont fous, dis-je, d'avoir fait une route aussi tordue !
— Ce ne sont pas les cantonniers qui sont fous, dit mon père, c'est notre société qui est absurde.
— Pourquoi ? demanda ma mère.
— Parce que cet immense détour nous est imposé par quatre ou cinq grandes propriétés, que le chemin n'a pu traverser, et qui s'étendent derrière ces murs... Voici, dit-il, en montrant un point sur la carte, notre villa... A vol d'oiseau, elle est à quatre kilomètres de la Barasse... Mais à cause de quelques grands propriétaires, il va falloir en faire neuf...
[...]
Cependant, mon père expliquait à ma mère que, dans la société future, tous les châteaux seraient des hôpitaux, tous les murs seraient abattus, et tous les chemins tracés au cordeau.
— Alors, dit-elle, tu veux recommencer la révolution?
— Ce n'est pas une révolution qu'il faut faire. Révolution, c'est un mot mal choisi, parce qu'il veut dire un tour complet. Par conséquent, ceux qui sont en haut descendent jusqu'en bas, mais ensuite ils remontent à leur place primitive... et tout recommence. Ces murs injustes n'ont pas été faits sous l'Ancien Régime : non seulement notre République les tolère, mais c'est elle qui les a construits !
J'adorais ces conférences politico-sociales de mon père, que j'interprétais à ma façon, et je me demandais pourquoi le président de la République n'avait jamais pensé à l'appeler, tout au moins pendant les vacances, car il eût fait en trois semaines le bonheur de l'humanité.

Marcel Pagnol, La Gloire de mon père, treizième chapitre


Nous traversâmes quatre propriétés immenses.
Dans la première, des parterres de fleurs entouraient un château à tourelles. Autour des parterres, il y avait des vignes et des vergers.
— Ici, dit Bouzigue, c'est le château d'un noble. Il doit être malade, parce qu'on ne le voit jamais.
— Si cet aristocrate nous rencontrait chez lui, dit mon père, ça pourrait lui déplaire. Moi, je n'aime pas beaucoup les nobles.
Les leçons de l'École normale restaient ineffaçables. Au cours de ses lectures, pourtant, quelques aristocrates avaient trouvé grâce devant lui : du Guesclin, Bayard, La Tour d'Auvergne, le chevalier d'Assas, et surtout Henri IV, parce qu'il galopait à quatre pattes pour amuser ses petits enfants. Mais d'une façon générale, il considérait toujours les «nobles» comme des gens insolents et cruels, ce qui était prouvé par le fait qu'on leur avait coupé la tête. Les malheurs n'inspirent jamais confiance, et l'horreur des grands massacres enlaidit jusqu'aux victimes.
— C'est un comte, dit Bouzigue, on n'en dit pas de mal dans le quartier.
— C'est peut-être, dit mon père, parce qu'on ne le connaît pas. Mais il a sûrement quelques sbires à sa solde.
— Il a un fermier et un garde. Le fermier est un bon vieux, et le garde n'est pas jeune. C'est un géant. Je l'ai rencontré quelques fois, mais il ne me parle pas. Bonjour, bonsoir, et c'est tout.
Nous arrivâmes sans incident devant une seconde porte. Le canal traversait le mur de clôture sous une arche basse, d'où pendaient de longues pariétaires que traînaient au fil de l'eau. Bouzigue fit jouer la serrure et nous vîmes une forêt vierge.
— Ici, dit-il, c'est le château de la Belle au bois dormant. Les volets sont toujours fermés, je n'y ai jamais vu personne.

Marcel Pagnol, Le Château de ma mère, vingt-troisième chapitre


Mais soudain je restai figé, le cœur battant.
A vingt mètres devant moi, une haute silhouette venait de sortir de la haie et, d'un seul pas, se planta au milieu du sentier.
L'homme nous regardait venir. Il était très grand, sa barbe était blanche. Il portait un feutre de mousquetaire, une longue veste de velours gris et il s'appuyait sur une canne.
J'entendis mon père qui disait, d'une voix blanche : «N'aie pas peur! Avance!» J'avançai bravement.
En m'approchant du danger, je vis les visage de l'inconnu.
Une large cicatrice rose, sortant de son chapeau, descendait se perdre dans sa barbe, touchant au passage le coin de son œil droit dont la paupière fermée était plate.
Ce masque me fit une si forte impression que je m'arrêtai net. Mon père passa devant moi.
Il tenait son chapeau dans une main, son carnet d'«expert» dans l'autre.
— Bonjour, monsieur, dit-il.
— Bonjour, dit l'inconnu, d'une voix grave et cuivrée. Je vous attendais.
A ce moment, ma mère poussa une sorte de cri étouffé. je suivis son regard, et mon désarroi fut augmenté par la découverte d'un garde à boutons dorés, qui était resté dans la haie.
Il était encore plus grand que son maître, et son visage énorme était orné de deux paires de moustaches rousses: l'une sous le nez, l'autre au-dessus des yeux, qui étaient bleus et bordés de cils rouges.
Il restait à trois pas du balafré et nous et nous regardait avec une sorte de sourire cruel.
— Je pense, monsieur, dit mon père, que j'ai l'honneur de parler au propriétaire de ce château?
— Je le suis, en effet, dit l'inconnu. Et, depuis plusieurs semaines, je vois de loin votre manège tous les samedis, malgré les précautions que vous prenez pour vous cacher.
— C'est-à-dire... commença mon père, que l'un de mes amis, piqueur du canal...
— Je sais, dit le "noble". Je ne suis pas venu plus tôt interrompre votre passage parce qu'une attaque de goutte m'a cloué trois mois sur ma chaise longue. Mais j'ai donné l'ordre d'attacher les chiens le samedi soir et le lundi matin.

Je ne compris pas tout de suite. Mon père avala sa salive, ma mère fit un pas en avant.
—J'ai fait venir ce matin même le piqueur du canal qui s'appelle, je crois, Boutique...
— Bouzigue, dit mon père. C'est mon ancien élève, car je suis instituteur public, et...
— Je sais, dit le vieillard. Ce Boutique m'a tout dit. Le cabanon dans la colline, le tramway trop court, le chemin trop long, les enfants, et les paquets... Et à ce propos, dit-il en faisant un pas vers ma mère, voilà une petite dame qui me paraît bien chargée.
Il s'inclina devant elle, comme un cavalier qui sollicite l'honneur d'une danse, et ajouta:
— Voulez-vous me permettre?...
Sur quoi, avec une autorité souveraine, il lui prit des mains les deux grands mouchoirs noués. Puis, se tournant vers le garde :
— Wladimir, dit-il, prends les paquets des enfants.
En un clin d'œil, le géant réunit dans ses mains énormes les sacs, les musettes, et le fagot qui représentait une chaise. Puis il nous tourna le dos, et s'agenouilla soudain.
— Grimpe! dit-il à Paul.
Avec une audace intrépide, Paul prit son élan, bondit, et se trouva juché sur l'encolure du tendre épouvantail qui partit aussitôt au galop, avec un hennissement prodigieux.
Ma mère avait les yeux pleins de larmes, et mon père ne pouvait dire un mot.
— Allons, dit le noble, ne vous mettez pas en retard.
— Monsieur, dit enfin mon père, je ne sais comment vous remercier, et je suis ému, vraiment ému...
— Je le vois bien, dit brusquement le vieillard, et je suis charmé de cette fraîcheur de sentiments... Mais enfin, ce que je vous offre n'est pas bien grand. Vous passez, chez moi, fort modestement, et sans rien gâter. Je ne m'y oppose pas: il n'y a pas de quoi crier au miracle! Comment s'appelle cette jolie petite fille?
[...]
Puis, à ma grande surprise, il s'arrêta à deux pas de ma mère, et la salua comme il eût fait pour une reine. Enfin, il s'approcha d'elle, et s'inclinant avec beaucoup de grâce et de dignité, il lui baisa la main.
Elle lui répondit en esquissant une révérence de petite fille, et elle courait, rougissante, se réfugier auprès de mon père, lorsqu'un trait d'or passa entre eux: Paul s'élançait vers le vieux gentilhomme et, saisissant la grande main brune, il la baisa passionnément.

Marcel Pagnol, Le Château de ma mère, vingt-sixième chapitre

Etre de gauche

He might be termed a Puritan. One essential dislike, formidable in its simplicity, pervaded his dull soul : he disliked injustice and deception. He disliked their union — they were always together — with a wooden passion that neither had, nor needed, words to express itself. Such a dislike should have deserved praise had it not been a by-product of the man's hopeless stupidity. He called unjust and deceitful everything that surpassed his understanding. He worshipped general ideas and did so with pedantic aplomb. The generality was godly, the specific diabolical. If one person was poor and the other wealthy it did not matter what precisely had ruined one or made the other rich; the difference itself was unfair, and the poor man who did not denounce it was as wicked as the rich one who ignored it. People who knew too much, scientists, writers, mathematicians, crystalographers and so forth, were no better than kings or priests : they all held an unfair share of power of which others were cheated. A plain decent fellow should constantly be on the watch for some piece of clever knavery on the part of nature and neighbor.

Vladimir Nabokov, Pale Fire, commentaire du vers 171

Il y a un peu plus d'un an, j'ai brutalement compris quelque chose qui paraîtra peut-être évident à de nombreux lecteurs : être de gauche, cela ne signifiait pas forcément être généreux et souhaiter partager le bien-être dans le but d'un plus grand bonheur général, être de gauche c'était aussi (parfois ou souvent? je m'interroge) être dévoré par l'envie ou la jalousie et souhaiter punir "les riches", c'était souhaiter s'approprier les biens dont on avait été injustement spolié par une nature et un hasard et une société injustes.

Cette illumination est survenue au milieu d'un très sérieux colloque sur les finances publiques dont le thème était la reditribution sociale. Henri Sterdyniak, économiste à l'OFCE, s'y est exprimé avec violence contre "les riches", il ressortait si clairement de son exposé qu'il souhaitait punir "les riches" plutôt qu'aider ou encourager "les pauvres" qu'au moment des questions de la salle je n'ai pu m'empêcher de poser la question suivante (oh, je suppose que j'aurais pu m'en empêcher, mais il m'avait outrée, j'ai répondu provocation pour provocation): «S'il était en votre pouvoir de changer les choses, préfèreriez-vous que tout le monde soit riche ou que tout le monde soit pauvre?», provoquant à ma grande confusion (car je ne voulais pas gêner l'organisateur du colloque) un grand silence dans la salle avant de me faire remettre vertement à ma place par M. Belorgey, sur le thème "quand on ne fait pas partie de la confrèrie, on se tait" (je ne sais plus quelles ont été ses paroles exactes, ça commençait à peu près par : «Madame, nous sommes ici entre nous et nous nous connaissons bien, si nous avons été durs avec M.Trainar (ils avaient été infâmes), il sait parfaitement que c'est en toute amitié,... (etc)».
Mon intervention était certes déplacée, cependant malgré ma gêne je ne suis pas mécontente d'avoir pu faire entrevoir à M.Sterdyniak toute l'outrance de la sienne.

Je regrette que cette outrance ait été gommée des actes du colloque. Il faut y avoir assisté pour deviner le désir de vengeance ou de revanche que cachent ces constats et ces explications :

Face à un modèle social-démocrate soucieux de corriger la distribution des revenus issus du fonctionnement de l'économie capitaliste par des transferts aboutissant à une forte réduction des inégalités de revenus et par la couverture collective d'une partie importante des besoins (éducation, santé, retraite), le modèle libéral préconise de maintenir les incitations au travail et à l'épargne en réduisant les impôts, les transferts et les dépenses sociales. Dans la période récente, la mondialisation met en péril le modèle social-démocrate puisque les plus riches peuvent refuser la redistribution nationale en choisissant leur lieu de résidence et d'activité.

Henri Sterdyniak, «La redistribution est-elle encore un objectif des politiques budgétaire et sociale?», p.125 in Finances publiques et redistribution sociale, dir. Rémi Pellet

C'est une description raisonnable de la réalité. La tonalité de ce que j'ai entendu ce jour-là ressemblait plutôt à : «Salauds de riches, maintenant ils peuvent s'échapper!»

Plus loin :

La société doit réduire les inégalités de situation en prélevant sur les titulaires de plus hauts revenus et plus forts patrimoines. D'une part, ceux-ci ne sont pas seulement dus au mérite, mais aussi à la chance ou à l'héritage. D'autre part, ils provoquent des effets négatifs à l'échelle sociale : les consommations ostentatoires et luxueuses provoquent des externalités négatives comme des sentiments d'injustice. Ceux-ci sont réduits si les revenus des plus riches sont limités et s'ils participent fortement aux dépenses communes.

Ibid, p.127

On notera que la chance est inacceptable. Au lieu de se réjouir de la chance du voisin (au moins un d'heureux, tant mieux pour lui), on l'envie aussitôt (pourquoi lui et pas moi?). Il ne s'agit pas d'élargir cette chance, d'en faire profiter le plus grand nombre, non, il s'agit de la faire disparaître.

Considérons un retraité, dont la pension n'est que de 20.000 euros par an. Il possède et occupe un logement évalué à 1,5 million (soit une valeur locative de 75.000 euros). Il paye une taxe d'habitation de 5.000 euros, une taxe foncière de 5.000 euros, un ISF de 2.600 euros (compte tenu d'un abattement de 20% sur la valeur de sa résidence principale). Son impôt sur le revenu est de 3.000 euros; le total de ses impôts directs est de 78% de ses revenus. En fait, il bénéficie aussi du loyer imputé de son appartement. On peut donc estimer son revenu, loyer imputé compris, à 95.000 euros et son taux d'imposition sur son revenu ainsi mesuré à 16,4%. Il n'y a guère de raison de lui faire un rabais si on compare sa situation à celle d'un actif de revenu comparable. Le bouclier fiscal lui restituera 3.600 euros, soit plus que le montant de l'ISF. Deux arguments sont souvent avancés : cette personne serait la victime de la hausse des prix de l'immobilier, qui aurait, par exemple, doublé le prix de son logement. Drôle de victime, qui aurait gagné «en dormant», 750.000 euros. Est-il choquant qu'il restitue, par l'ISF, 0,3% par an de son gain à la collectivité? Même si ce gain n'a pas été réalisé, il a permis à son bénéficiaire de dépenser davantage, puisqu'il n'avait plus besoin d'épargner pour laisser un héritage ou se constituer une retraite. Le deuxième est que, bien que riche, il ne peut trouver la liquidité nécessaire pour payer ses impôts. Mais, il peut toujours hypothéquer son bien; ses héritiers peuvent l'aider, compte tenu du patrimoine important dont ils hériteront... Enfin ce cas est rarissime: il est peu probable qu'une personne investisse tous ses avoirs dans son appartement sans garder de quoi vivre (et payer ses impôts).

Ibid, p.156

On aura reconnu la situation pas si rare de vieux Parisiens, d'habitants de l'île de Ré ou de Noirmoutier ou même d'agriculteurs dont la terre déclarée constructible prend brusquement une valeur démesurée d'une année sur l'autre (obligeant les-dits agriculteurs à vendre : j'appelle cela du rackett).
La dernière phrase du paragraphe que je cite est un non-sens : la personne n'a pas tout investi dans son habitation, celle-ci a pris de la valeur du fait d'un mouvement général de l'économie sur les trente ou quarante dernières années.
On notera que M.Sterdyniak ne considère pas impossible de vivre avec 4.400 euros par an (je me demande combien gagne un directeur à l'OFCE). Que la collectivité récupèrera des droits de mutation sur le bien au moment de sa vente ou par le biais des droits de succession, et que donc la plus-value sera bel et bien taxée à un moment ou à un autre, ne semble pas l'effleurer.
Mais ce qui me choque le plus, en fait, c'est que l'analyse ignore totalement les dimensions humaine et affective de la vie. Jamais il n'est pris en compte qu'un objet ou une maison ou une terre puisse être davantage qu'une valeur marchande, qu'il puisse représenter des souvenirs, une histoire. Dans cette vision du monde il n'y a aucune tendresse, tout vaut tout et n'a pour valeur que sa poignée d'écus; de tels économistes n'hésiteront pas à envoyer le retraité vivant depuis quarante ans par hasard et par bonheur dans un deux pièces place des Vosges dans un HLM de Créteil. Après tout, il n'avait qu'à ne pas avoir de chance, c'est bien fait pour lui.
Ce n'est pas tant un monde moins inégal qu'un monde d'où disparaîtrait la chance due au hasard que souhaite ce genre d'hommes de gauche. Il convient que les inégalités soient laminées, mais surtout les inégalités "heureuses", qui ont finalement l'air de choquer davantage ces puristes que la pauvreté et les inégalités "malheureuses". Une telle vision du monde souhaite un monde moins inégal, elle se soucie peu que ce soit un monde plus beau ou plus heureux. Qu'importe qu'on crée du malheur si l'on crée de l'égalité. Le paradoxe, c'est que l'appartement de la place des Vosges ne pourra être racheté que par un réel riche, un "vrai capitaliste": cette structure de pensée favorise en pratique qui elle combat en théorie.

Budapest 1956

Il y a quelques années, j'ai emprunté Le Gang des philosophes, de Tibor Fischer, à la bibliothèque rue Mouffetard. Le livre m'a plu (encore un livre dans la catégorie loufoque), j'ai donc entrepris Sous le cul de la grenouille.

"Tibor Fischer est né en 1959 à Londres de parents hongrois", nous indique laconiquement la quatrième de couverture. Sous le cul de la grenouille décrit la survie d'un jeune homme, Gyuri, dans Budapest de décembre 1944 à octobre 1956. C'est un livre drôle et désolant, racontant les mille et une malices de quelques jeunes gens devenus basketteurs pour échapper (un peu) à la chappe communiste. Les anecdotes sont tristes, amères ou totalement déjantées. Les détails révoltants, injustes ou stupides s'insèrent naturellement dans la vie quotidienne, seul Gyuri, poète, amoureux, rêveur, semble en souffrir et ressentir un malaise: fuir, donc, mais fuir où?
On avance ainsi dans le récit, de scène en scène, sans jamais s'ennuyer, même si le tout est un peu décousu.

Une escapade hors de Budapest:

Ladanyi revenait chez lui à cause du camarade Farago. Ce Farago avait été longtemps, semblait-il, un élément clé de la vie à Halas. Ladanyi en gardait un vif souvenir, bien qu'il fut parti à quatorze ans pour étudier à Budapest. «Farago était à la fois l'idiot du village et le voleur du village. Dans un petit coin comme ça, il faut cumuler.» Mais ce petit village ne montrait une très grande tolérance vis-à-vis des fauteurs de troubles autochtones.
La guerre et la Croix Fléchée changèrent cela. Octobre 1944 était bien le dernier moment auquel les villageois s'attendaient à voir Farago. Il était passé des méfaits à la petite semaine — faucher des tournesols, piquer des abricots, kidnapper des cochons — à l'administration du district sous contrôle nazi. Ladanyi ne s'étendit pas sur ses agissements de l'époque. «Mieux vaut pour vous les ignorer.»
Les citoyens de Halas ne s'attendaient pas à revoir Farago après 1944 parce qu'il avait pris six balles dans le buffet et que la carriole l'avait conduit à la morgue de Békéscsaba où la police déposait ses victimes non réclamées de décès inexplicables. A l'époque, les corps égarés intéressaient encore la bureaucratie; un peu plus tard personne n'y aurait pris garde.
C'est au moment où on étendait Farago sur une table de la morgue qu'il se plaignit, très bruyamment pour un cadavre, d'avoir le gosier sec.
Les villageois furent donc étonnés de le revoir. «On m'a juste donné un revolver à six coups, est-ce ma faute?» fit dans la csarda une voix chargée de reproche. Ce n'était pas la première fois qu'on attentait à la vie de Farago. Un mois auparavant, alors qu'il avait reçu l'hospitalité d'un fossé bien plus proche de l'endroit où il s'était soûlé à rouler que de son domicile, quelqu'un avait balancé là une grenade pour lui tenir compagnie. La grenade n'avait pas réussi à débarrasser le monde de Farago, même si elle l'avait débarrassé de sa jambe gauche, mais l'ardeur de celui-ci à servir ses mentors allemands n'en avait pas été attiédie, d'où l'exercice subséquent de tir à la cible.
C'est le curé du village qui suggéra alors un autodafé. Lorsqu'on apprit que Farago, une fois de plus, avait le nez enfoncé dans l'oreiller sous le poids d'une masse d'alcool, des mains anonymes mirent le feu à sa maison en pleine nuit. Il devait être carbonisé dans un vrai coma éthylique car le feu put carboniser la porte d'entrée, puis réduire les deux maisons voisines sans qu'il en perdît un ronflement. «Le curé avait suggéré ça? s'étonna Gyuri. — Qui sait? répondit Ladanyi. Si on disposait du texte original des Commandements, on y trouverait peut-être bien une note en bas de page prévoyant une dispense dans le cas de Farago.»
Quand Halas sut que Farago, tournant avec le vent politique, briguait le poste de secrétaire du parti communiste local, on décida de passer aux choses sérieuses. En pleine nuit, on le traîna hors de chez lui ivre mort et comme un poids mort. Ses mains furent liées dans son dos, une corde jetée en travers d'une branche, un nœud passé à son cou. On le hissa, la branche cassa, et ses hurlement éveillèrent la curiosité d'une patrouille russe qui passait par là.
De cette élévation nocturne, Farago conserva un collier de meurtrissures et l'habitude de porter un revolver : il avait senti que certaines personnes ne l'aimaient pas vraiment.
«Je tire, avait-il annoncé dans la csarda, et je ne prends même pas la peine de poser des questions après.» Cette déclaration suivait la mort du villageois auquel on attribuait le mérite de l'avoir six fois transpercé.
À l'origine du retour de Ladanyi se trouvait un petit vignoble de deux hectares, à bonne distance de Halas, qui produisait un vin si âcre que Farago était pratiquement le seul à accepter d'en boire. Ce vignoble avait été légué à l'Église (sans doute par malveillance), bien que son revenu annuel suffît tout juste à faire épousseter l'autel.
Farago, en sa qualité de premier secrétaire et de maire de la commune de Halas-Murony, avait décrété que ce vignoble devait être retiré à la garde des fournisseurs d'opium du peuple et placé sous l'hégémonie du prolétariat. Le village se tourna alors vers Ladanyi parce que c'était quelqu'un qui avait été à Budapest, qui avait regardé dans les entrailles des livres, parce qu'il avait aspiré ses premières goulées d'air à Halas, parce qu'il était un membre à part entière de la Compagnie de Jésus et parce qu'il avait fait tomber le record des cinquante œufs.
Bien qu'il eût quitté le village quinze ans auparavant et n'y fût revenu en week-end qu'une fois dans l'intervalle, Ladanyi y restait une célébrité et la source d'une immense fierté. Combien d'autres localités pouvaient se vanter d'avoir leur juif du village chez les jésuites? Et puis il y avait les récits qui serpentaient jusqu'ici, sur la manière dont Ladanyi faisait son chemin à l'Université de droit, sur les tournois d'omelettes et sur sa participation aux guerres du goulasch qui avaient éclaté à la fin des années trente dans les restaurants de Budapest.
[...]
Mais celui-ci avait raccroché couteau et fourchette, non sans avoir battu pour la seconde fois le record des cinquante œufs, après que le rédacteur du Pesti Hirlap fut tombé mort face à lui d'un arrêt cardiaque non sans rapport avec l'omelette de quarante-six œufs qu'il venait d'avaler. Ce brusque trépas dînatoire, au moment, de surcroît, où Ladanyi réalisait qu'il voulait entrer dans la Compagnie, mit fin à sa carrière gastronomique, sans porter atteinte à sa renommée à Halas. Aussi, quand Farago apprit qu'il venait plaider pour le vignoble, il lança simplement ce défi: «Réglons ça à table.»
[...]
À présent, tout le village tendait le cou : Farago, visiblement, perdait pied, contemplant avec ressentiment son bol plein.
«Comme on dit, articula-t-il en cherchant son souffle, il n'y a pas de place pour deux joueurs de cornemuse dans la même auberge. Nous, la classe laborieuse... nous, l'instrument du prolétariat international... nous défendons les gains du peuple...» Là, il coinça, tomba de sa chaise et, comme s'il vomissait sa propagande, vida son estomac sur le plancher. Il sembla mûr à Gyuri pour les derniers sacrements.
Ladanyi ne parut pas s'en inquiéter. «Voici quelques documents que le père Orso a, je crois, préparés à votre signature», dit-il.
[...]
Neuman rompit le silence du pélerinage: «Est-ce que cet accord vaut réellement quelque chose? Si je peux me permettre, ce Farago m'a l'air capable de baiser sa grand-mère pour le prix d'un verre de rouge ou même pour rien.
— Ecoutez, dit Ladanyi, il faut se dire que nous avons joué ce soir une moralité. On m'a demandé de venir. Je ne pouvais pas refuser. Je doute qu'à l'avenir cela fasse la moindre différence, pas à cause de l'improbité de Farago, mais à cause de tout ce qui se passe dans le pays. C'était un soir de victoire miniature dans les longues années de défaites qui s'annoncent. J'espère qu'il comptera pour les gens de Halas.

Tibor Fischer, Sous le cul de la grenouille, p.75 et suivantes dans l'édition de poche

Quelques mots sur Pale Fire

Pale Fire, a poem in heroic couplets, of nine hundred ninety-nine lines, divided into four cantos, was composed by John Francis Shade (born July 5, 1898, died July 21, 1959) during the last twenty days of his life, at his residence in New Wye, Appalachia, U.S.A.

première phrase du livre Pale Fire, de Vladimir Nabokov


I feel
I understand Existence, or at least a minute part
Of my existence, only through my art,
In terms of combinational delight;
And if my private universe scans right,
So does the verse of galaxies divine
Which I suspect is an iambic line.
l'm reasonably sure that we survive
And that my darling somewhere is alive,
As I am reasonably sure that I
Shall wake at six tomorrow, on July
The twenty-second, nineteen fifty-nine,
And that the day will probably be fine;
So this alarm clock let me set myself,
Yawn, and put back Shade's 'Poems' on their shelf.

avant dernier couplet du poème Pale Fire de John Shade (in Pale Fire, le livre de Nabokov)

Dès la première phrase nous savons que le poète est mort le 21 juillet 1959. Comment définir l'impression que produisent ces mots "As I am reasonably sure that I/ Shall wake at six tomorrow, on July/ The twenty-second, nineteen fifty-nine" quand on les rencontre à la fin du poème?
Ce n'est ni de l'ironie ni du cynisme, c'est malgré tout, sans doute, destiné à tirer un sourire triste au lecteur, c'est à peine du désespoir ou du fatalisme, cela serre le cœur. Cela réinscrit la certitude de l'inéluctable — la mort — contre la possibilité d'un l'espoir — une vie après la mort. De l'un nous sommes sûrs, de l'autre non, et il n'y a pas d'issue à cette incertitude.
L'extraordinaire tient dans la légèreté avec laquelle ce constat banal est traité. Nabokov passe, sans appuyer, et enchaîne aussitôt avec plus de deux cents pages de commentaires fous, fous dans leur volonté de vouloir faire dire au poème ce que Kinbote veut y lire, ce qui est, finalement, exactement le mouvement de John Shade à quelques lignes de la fin de son poème, décryptant le monde dans le sens qui lui convient: "And if my private universe scans right,/ So does the verse of galaxies divine". La lecture du poème par Kinbote n'est pas plus folle que la lecture de l'univers par John Shade, à cela près que l'art donne à celui-ci les moyens d'avoir conscience de sa folie. L'art ne permet pas d'échapper à la folie, mais de savoir que l'on est fou. (Lolita finit sur la même conclusion.)

J'aime profondément l'humour de Pale Fire. Nabokov se moque de lui-même, de ses lecteurs et de son personnage Kinbote.
Quand Kinbote écrit par exemple "Another fine example example of our poet's special branch of combinational magic. The subtle pun here turns on two additional meanings of 'shade' besides the obvious synonym of nuance." (commentaire des vers 727-728), Nabokov est en réalité en train de nous expliquer son propre poème. Si le lecteur avait vu les différents sens du mot shade avant de lire cette explication, Nabokov se moque de lui-même et de son faux hermétisme (puisque ce qu'il juge compliqué est en fait évident), sans compter l'humour qu'il y a à s'attribuer soi-même une "combitional magic"; en revanche si le lecteur n'avait pas compris, Nabokov lui vient en aide tout en prouvant qu'il n'est pas bien sûr du talent de ses lecteurs.
Parfois Kinbote devient un commentateur épais, paraphrasant sans commenter: les vers 939-940 de John Shade sont " Man's life as commentary to abstruse / Unfinished poem. Note for further use."; Kinbote commente "If I correctly understand the sens of this succint observation, our poet suggests here that human life is but a series of footnotes to a vast obscure unfinished masterpiece."
Ces quelques lignes peuvent se lirent au premier degré, comme un aphorisme poétique ou la profession de foi de John Sade, mais elles prennent toute leur saveur si l'on considère que Kinbote est en fait en train de décrire son propre commentaire: il met sa vie (imaginaire) en notes de bas de page d'un poème inachevé, celui de John Shade.
Ainsi, comme le démontre Mary McCarthy dans sa préface, Pale Fire est un jeu de miroirs, il suffit de changer de point de vue pour changer la signification des phrases.

J'ai profité de cette relecture pour ajouter à mon zoo une girafe de cristal et un hippopotame violet:

He luncheoned in a likeside café, went for a stroll, asked the price of a small crystal giraffe in a souvenir shop, bought a newspaper, read it on a bench, and presently drove on . (commentaire du vers 408)

After stopping for a minute before the display of a souvenir shop, he went inside, asked the price of a little hippopotamus made of violet glass, and purchased a map of Nice and its environs. (commentaire du vers 697)

« Caress the details », Nabokov would utter, rolling the r, his voice the rough caress of a cat’s tongue, « the divine details ! »

Les photos d'Exobiographie

A la fin des années 80, Jean-Pierre Fasquelle demanda à Obaldia d'écrire une autobiographie. Obaldia n'en avait pas envie, mais il se mit au travail.
Lorsque Fasquelle croisait Obaldia, il lui demandait :
— Alors, Obaldia, cette autobiographie, ça avance?
— Oui, oui, j'y travaille.
Cela dura ainsi deux ou trois ans.

«A la fin, il n'osait plus me poser la question, et lorsque je lui ai apporté le manuscrit au bout de quatre ans en lui disant: "je n'ai pas tout à fait fini; je vous le donne mais il faudra me le rendre pour que je puisse le corriger", il a refusé tant il avait peur que cela prenne encore quatre ans : "Ah non, je le garde, vous viendrez travailler dans les locaux de la maison".
Il a lu le manuscrit, mais il n'y a pas cru :
— Dites-moi, Obaldia, vous avez des photos?
— Oui, bien sûr.
— Vous pourriez m'en montrer quelques-unes?
Et c'est pour cela qu'il y a des photos dans Exobiographie: Fasquelle n'y a pas cru. C'est le seul livre paru chez Grasset avec des photos.»

Du danger de la brosse à dents (confirmation)

billet dédié à Zvezdo

C'était il y a huit ou neuf ans, on est appelés pour un accident domestique rue du Bac... pas loin du Bon Marché. C'était un gars dans sa salle de bains qui avait les couilles déchirées et un trou dans l'arrière du crâne. Il y avait du sang partout... ça pissait comme Niagara mais ce n'était pas bien grave. Ni pour la tête ni, heureusement, pour les boules. Mais le gars ne pouvait quand même pas marcher, alors on le couche sur le brancard et on commence à le descendre par l'escalier. Et voilà-t-y pas que ce con se met à raconter son accident. J'étais en train de me laver les dents qu'il nous fait quand j'ai senti que de l'eau gouttait sous le lavabo... à ce propos faudra qu'on me dise un jour pourquoi on dit lavabo dans une salle de bains et évier dans une cuisine ! mais bon, on s'en fout... donc le gars il se dit qu'il doit y avoir une fuite et il se met à quatre pattes sous son lavabo. A ce moment son chat arrive... vous connaissez ces sales bêtes, dès que vous agitez quelque chose sous leurs griffes : pchacck ! ça cherche à le gauler. Et le matou, qu'est-ce qu'il voit devant son nez qui s'agite comme les boules de Noël ? Celles de notre client bien sûr ! et ni une ni deux voilà le greffier qui par instinct leur colle un bon coup de griffe. Le gars sous la douleur il se redresse brusquement et ping ! ! ! il se mange le lavabo qui lui ouvre le crâne. Moi de l'imaginer à quatre pattes avec ses machins qui se balançaient sous les yeux du chat, ça m'a foutu un de ces fous rires... mais alors un de ces fous rires ! ! ! Monumental. Je riais tellement que les autres se sont mis à rire aussi, même le client se bidonnait... mais on a tellement ri qu'on a lâché le brancard. Le gars s'est fait un étage d'escalier en roulé-boulé... la jambe gauche cassée. Craack ! On peut dire qu'il avait gagné sa journée. De retour à la caserne on m'a collé quatre jours d'arrêts de rigueur avec comme motif: Rire intempestif en intervention !
Ludovic Roubaudi, Le 18, p.31 (suivant la recommandation de Matoo)

L'histoire est simple, elle souffre de vouloir démontrer, un peu maladroitement, une thèse (fort sympathique au demeurant : une femme n'est pas différente d'un homme, mais si, mais non, mais quand même (etc) (lol)).

Quant au style, on dirait que le petit Nicolas, enfin grand, fait son service militaire chez les pompiers. Cette impression naît de la syntaxe de phrases de ce type : «La bonne femme, elle pleurait, parce qu'elle se rendait compte que c'était vrai ce que lui racontait le colonel.» (p.121)

Si je veux être un peu peste, j'ajouterai que malgré sa bonne volonté, Roubaudi continue de colporter les clichés de la littérature masculine. Ainsi, à la fin du chapitre 4, il conclut : "Décidément, c'est bien compliqués, les femmes".
J'aurais conclu : "Décidément, c'est bien fragiles, les hommes".

Mais bon, on passe un bon moment, les anecdotes sont choisies pour illustrer la variété des interventions de pompiers; il est bien normal que ce soit un corps très aimé car il intervient dans les situations les plus dures, les plus farfelues et les plus liées à la vie intime des gens.
Ainsi que je l'espérais, ce livre fera un excellent cadeau de Noël.

P.S.

Et n'oubliez pas la campagne de solidarité menée par M.le Maudit. (Ces photos sont très exactement dans l'esprit du livre.)

Synchronie

Fin août, il n'y a qu'une boulangerie ouverte dans le centre de ma ville:
— Il y avait une queue immense devant la boulangerie, je n'avais pas de livre, alors j'ai laissé tomber.
H., abasourdi et exaspéré :
— Tu n'as pas acheté de pain parce que tu n'avais pas de livre?
— Ben oui, je n'avais rien pour attendre. (un temps) Ce n'est pas si grave, tu sais, je savais qu'il en restait un peu.

Ce midi, il y avait la queue devant le distributeur de billets. (J'avais un livre, mais du théâtre, pas envie de le lire par petits morceaux, on perd trop facilement le fil.) Je décidai de faire un tour à la librairie où quelques commandes m'attendaient (auraient dû m'attendre). Elles n'étaient pas arrivées, mais j'en profitai pour acheter, après l'avoir feuilleté, Et tout ça en cinq minutes, de Georges Kolebka. Il s'agit de trente très courts récits, de trois à cinq pages, relatant des événements survenus entre dix heures et dix heures cinq.
C'est totalement loufoque. Je vous livre en exemple le septième :

Au même instant, sur une scène pleine de fureur, de passions et d'alexandrins.

À la fin du troisième acte, Don Diègue engage le Cid, son fils Rodrigue, à se montrer glorieux, d'autant plus que l'occasion se présente : des Maures sont arrivés, avec des desseins pas nets.
Mais désirant faire un break, le Cid ôte son chapeau, desserre sa collerette qui lui tient chaud, déboutonne son pourpoint et quitte la scène pleine de fureur et d'alexandrins. Il traverse la rue, entre en face, au Café des Artistes. Don Fernand, le roi, est déjà attablé devant une grande bière. Francis, le bistrotier, s'approche du Cid :
— Bonjour m'sieur Rodrigue, qu'est-ce que je vous sers ?
— Un pastis avec des cacahuetas, s'il te plaît.
Sur ces entrefaites, entre Chimène :
— Il fait une de ces calors! On va crever, ma parole.
A l'aide d'un mouchoir en papier, elle pompe l'excès de transpiration dans son décolleté, hésite sur ce qu'elle veut boire :
— Donne-moi un jus d'orange, Francis... Oh! et puis non, un Vittel menthe.
Le Cid boit une, puis deux gorgées de pastis, et se tourne vers Chimène :
— Tu veux des cacahuetas ? Des bretzelos ?
— Arrête tes conneries ! répond, glaciale, Chimène.
Le Cid se dit qu'il vaut mieux cesser de plaisanter. Chimène est capable de tout. De sortir un poignard de sa manche et de vous en donner un coup si vous l'agacez. Un poignard de théâtre certes, mais tout de même.
Elle est comme ça, Chimène : une passionaria, un fichu caractère, une qui, après vous avoir attrapé dans les rets de sa libido glaciale, vous examine avec dédain, puis vous jette comme un ticket de métro ! Voilà, c'est ça Chimène !
Rien que de penser à la fin du cinquième acte, Rodrigue en a la chair de poule. Surtout quand elle dira :

Après avoir vaincu les Maures sur nos bords,
Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts,
Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre

Elle est marrante : aller chez les Maures pour les combattre ! Et s'il tombe sur des types exaltés aux petits yeux noirs ardents, portant des pains de TNT en guise de ceinture ?
Ou sur un qui a passé toute une nuit à creuser fiévreusement le talon d'une de ses chaussures afin d'y glisser une bombe ?
Rodrigue se dit qu'avant de se lancer dans une entreprise à caractère belliqueux, il est prioritaire de repenser aux vertus bienfaisantes d'un thé à la menthe. Surtout lorsqu'on a affaire à quelqu'un d'énervé. Rodrigue pense qu'il ira même jusqu'à partager un petit gâteau avec cette personne. Il est peu de gens qui haïssent les macarons ou les madeleines.

En cela, Rodrigue est d'accord avec Freud, qui écrit dans Psychopathologie de la vie quotidienne (1901): « Il arrive qu'un homme ne puisse s'empêcher de satisfaire sa pulsion d'agressivité aux dépens d'un voisin. Même si ce dernier vient de lui offrir un ou deux verres de cidre. »
Freud ajoute, à la page suivante : « Cette tendance brutale peut être parfois évitée lorsqu'on accompagne le verre de cidre d'une crêpe au sucre. »

Avouons-le, ce sont les conclusions de ces récits qui m'ont décidée.

Une incertitude et une certitude

Ensuite ? Je ne sais pas si je mourrai très vieux, mais je suis certainement né très jeune ; j'ai du plaisir à voir le ciel.

Alfred de Musset, L'Habit vert, scène I

Plusieurs premières fois

Oui, la première fois que j'ai fait l'amour avec un garçon, c'était au son d'une symphonie de Mahler, la première, Titan. C'était avec un pianiste américain, rue du Pré-aux-Clerc, à Paris. Encore qu'à vrai dire il y ait eu plusieurs premières fois, selon les critères que l'on retiendra.
[...]
Peut-on considérer comme tel, par exemple, l'épisode de la lutte, réelle ou fictive, près des tennis, sur la côte du sud de l'Angleterre (août 1961) ? La ville est pleine de petits Français qui passent là l'été, dans les jardins sur la mer. On perçoit vaguement, vers le fond, le grillage, le filet, les lignes blanches : le court est occupé par deux garçons un peu plus âgés, playing singles. [...] Mais eux attendent leur tour, un peu à l'écart derrière un massif. Pour jouer ils se battent, ou bien seulement pour passer le temps. Ce n'est d'abord qu'une parodie de duel, et puis un véritable corps à corps. [...] Lui est blond, joli, il a les yeux verts. Il habite Passy, a-t-il dit, avenue Henri-Martin, ou plus exactement dans la partie de l'avenue Henri-Martin qui a changé de nom et s'appelle désormais Georges-Mandel. Son père dirige un théâtre. Il n'a que treize ans, j'en ai deux de plus. Il est maintenant à terre, arc-bouté dans un dernier effort de résistance, et pourtant il sourit. Je suis plaqué de tout mon long contre lui, et je lui maintiens les bras en croix.
Mais je pense, à vrai dire, qu'il ne s'est aperçu de rien. J'ai interrompu précipitamment le combat et j'ai couru vers la maison, vers ma chambre, pour me changer. [...] Il y avait une tache sur mon pantalon blanc. Par la suite il s'est attaché à moi. Il voulait que nous soyons amis.
— Mais qu'est-ce que tu veux dire ? On l'est déjà, non ?
— Non, pas comme ça. Tu sais.
Mais je prétendais ne rien savoir du tout.
Renaud Camus, Été (Travers II), p. 226


Quant à Walter, le pianiste, il avait dix ans de plus que moi, les choses étaient bien différentes. Je croyais savoir ce que je faisais. Il suffisait que je m'allonge contre lui pour me répandre sur son ventre avec une précipitation, une abondance et une fréquence d'adolescent vertueux. Mahler aimait alors passionnément Marion, la femme de Carl von Weber, un officier, petit-fils de Carl-Maria, le compositeur. Mais je savais aussi très bien ce que je ne voulais pas et ce pauvre Américain, dont les désirs, évidemment, n'étaient pas tout à fait aussi simples et faciles à satisfaire que les miens, trouvait auprès de moi plus de frustation que de plaisir. Cette symphonie pourrait être qualifiée de « pastorale », du moins pour ses trois premiers mouvements ; son jeune auteur l'avait d'abord appelée « Titan », allusion au roman de Jean Paul, puis il renonça à ce titre. Nous n'avons d'ailleurs passé ensemble qu'une soirée, et la journée suivante. Mais je lui disais que je l'aimais, et lui que je ne savais pas ce dont je parlais, que l'amour c'était autre chose que cela. Nous sommes allés à Chartres, qu'il ne connaissait pas. C'était moi qui conduisais. Renversé sur moi, il a pris mon sexe dans sa bouche, sous le volant, et j'ai joui ainsi, comme nous entrions dans Maintenon, pour la septième fois en douze heures, ce qui lui paraissait très impressionnant. DÉSARMÉS, COMME BOUVARD ET PÉCUCHET, INCAPABLES DE NOUS PERCEVOIR PLUS LONGTEMPS COMME SUJETS CONSTITUÉS FACE AU FOURMILLEMENT INNOMBRABLE DES FAITS, DES CONVICTIONS, DES DISCOURS, NOUS AVONS CHERCHÉ AU MONDE ET À NOUS-MÊMES, DU CÔTÉ DE L'ÉCRITURE, DANS UNE MÉCANIQUE MANIAQUE DE MOTS, DE RENVOIS, D'ÉCHANGES, DE SUBSTITUTIONS, UNE COHÉRENCE FRAÎCHE, AVÉRÉE, MÉTICULEUSE ET DÉRISOIRE. Rentré dans mes provinces je n'ai reçu de lui, par la suite, qu'une carte postale, datée de Port-Saïd, ou peut-être d'Aden. Des années plus tard, à New York, je lui ai téléphoné. Son nom était dans l'annuaire, tout simplement. Mais il semblait se souvenir à peine de moi et n'être pas très désireux de me revoir. A deux ou trois reprises il a déplacé nos rendez-vous, j'y ai renoncé et j'ai perdu sa trace. Je ne conserve de lui qu'un poème en français, qu'il m'avait donné et dont j'ai toujours soupçonné, peut-être à tort, qu'il l'avait copié quelque part :

Sens la portée de tes paroles :
Tes mots ne touchent pas ton cœur
Comme ils brûlent le mien, (etc.)

Non, c'est seulement à dix-neuf ans, au cours de ma première année à Queen's College, que j'ai eu des relations sexuelles véritables. A un concert d'œuvres de Boulez j'avais rencontré un garçon dont le nom m'échappe aujourd'hui, quelque chose de très littéraire genre Aurelio, ou Arcadio, ou Archibaldo. Il était paraguayen, je crois. Je l'avais revu deux ou trois fois, et il m'avait invité à dîner chez lui. Il habitait une maison moderne, à Summertown, au nord de la ville, près de l'anneau périphérique. Et j'étais en train de faire l'amour avec lui, à grands bruits de part et d'autre, lorsqu'est entrée dans la chambre sa maîtresse, une femme plus âgée que lui et qui l'entretenait plus ou moins, je crois. AUX GRANDS INTÉRÊTS FINANCIERS, TELLEMENT CONCENTRÉS QU'ILS NE CORRESPONDENT MÊME PLUS À UNE CLASSE SOCIALE DÉTERMINÉE, LA CONDUITE DES GRANDES AFFAIRES, ÉCONOMIQUES ET POLITIQUES ; À LA PETITE BOURGEOISIE, COMME LOT DE CONSOLATION, LA MAIN-MISE ABSOLUE SUR LA CULTURE, C'EST-À-DIRE LA MAÎTRISE, OU PLUTÔT LA DISPOSITION, DES MÉDIAS. Elle était supposée être à Winchester, où son fils faisait ses études. Pas un mot ne fut échangé entre nous. Mais Archie vint me voir à Paris, pendant les vacances suivantes. J'habitais alors rue Lalo, chez une grosse femme à moitié folle, et ne pouvais le loger. Mais je l'ai installé rue Traversière, dans le douzième arrondissement, chez un de mes amis qui eut avec lui, je ne l'appris que très longtemps après, et ni par l'un ni par l'autre, de très intenses, durables et mouvementées relations.
Été (Travers II), p. 228 à 230

(Cette fois-ci, je n'ai pas enlevé les phrases rompant le récit, j'ai présenté l'intégralité de deux pages.)


A la suite de la mort de l'empereur Guillaume, le théâtre est fermé une dizaine de jours en signe de deuil et Mahler profite de ces vacances imprévues pour achever Titan. Et ce soir-la, lorsque William, le pianiste, me fit comprendre dans son appartement de la rue du Pré-aux-Clercs que son désir était de s'introduire entre mes fesses, ce que j'éprouvais, bien plus que de l'indignation, ce fut une intense surprise : qu'on puisse s'intéresser sexuellement à ces régions-là ne m'était jamais venu à l'esprit.
Été (Travers II), p. 312

J'ai repris la première phrase sans rapport avec le récit qui nous intéresse, parce qu'elle fait apparaître Titan: or c'est par cette syphonie que l'auteur commence le récit de ses premières fois. Titan paraît bel et bien associé à l'événement, à moins qu'il ne s'agisse en réalité d'une autre symphonie de Mahler, Titan ayant été préféré pour le récit du fait de son homophonie avec Tristan, mot très actif dans le livre. Une fois de plus, il est impossible d'être précis, il est simplement très probable que la musique de Mahler a eu un rôle.

Le premier récit donne lieu aux variations vues hier, le deuxième, avec le pianiste, apparaît deux fois (toutes les deux citées ci-dessus), le troisième, qui se déroule en Angleterre, est raconté selon deux variations (mais de celui-ci, nous connaissons désormais la version originale, comme nous l'avons déjà vu).

Ce troisième billet, qui traite d'un sujet "accrocheur", ne fait que redire et confirmer ce qu'ont dit les deux billets précédents : il y a de l'autobiographie dans les Églogues, mais il est impossible de démêler le vrai du faux. D'ailleurs cela n'a aucune importance puisque le but (enfin, l'un des buts) n'est pas de raconter des histoires, mais de montrer par l'exemple comment se construisent, se déforment, se transmettent, les histoires.

Variation sur une scène proustienne

Je l'aperçus tout de suite, sur une chaise, derrière le massif de lauriers.[...]
Car m'approchant de Gilberte qui, renversée sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la tendait pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis :
— Voyons, empêchez-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.
Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en soulevant les nattes de cheveux qu'elle portait sur les épaules, soit que ce fut encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même ; nous luttions, arc-boutés. Je tâchais de l'attirer, elle résistait ; ses pommettes enflammées par l'effort étaient rouges et rondes comme des cerises ; elle riait comme si je l'eusse chatouillée ; je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j'aurais voulu grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en fût à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m'attarder le temps d'en connaître le goût; aussitôt je pris la lettre.
Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p.493, Pléiade 1957

Peut-on considérer comme tel, par exemple, l'épisode de la lutte, réelle ou fictive, près des tennis, sur la côte du sud de l'Angleterre (août 1961) ? La ville est pleine de petits Français qui passent là l'été, dans les jardins sur la mer. On perçoit vaguement, vers le fond, le grillage, le filet, les lignes blanches : le court est occupé par deux garçons un peu plus âgés, playing singles. [...] Mais eux attendent leur tour, un peu à l'écart derrière un massif. Pour jouer ils se battent, ou bien seulement pour passer le temps. Ce n'est d'abord qu'une parodie de duel, et puis un véritable corps à corps. [...] Lui est blond, joli, il a les yeux verts. Il habite Passy, a-t-il dit, avenue Henri-Martin, ou plus exactement dans la partie de l'avenue Henri-Martin qui a changé de nom et s'appelle désormais Georges-Mandel. Son père dirige un théâtre. Il n'a que treize ans, j'en ai deux de plus. Il est maintenant à terre, arc-bouté dans un dernier effort de résistance, et pourtant il sourit. Je suis plaqué de tout mon long contre lui, et je lui maintiens les bras en croix.
Mais je pense, à vrai dire, qu'il ne s'est aperçu de rien. J'ai interrompu précipitamment le combat et j'ai couru vers la maison, vers ma chambre, pour me changer. [...] Il y avait une tache sur mon pantalon blanc. Par la suite il s'est attaché à moi. Il voulait que nous soyons amis.
— Mais qu'est-ce que tu veux dire ? On l'est déjà, non ?
— Non, pas comme ça. Tu sais.
Mais je prétendais ne rien savoir du tout. Il venait s'asseoir près de moi, derrière les lauriers-roses, lorsque je lisais, traduite en anglais, assez étrangement, une vie de Louis II par Maurice Paléologue.
Renaud Camus, Été (Travers II), p.226

L'année suivante je passais le bac. Renaud était un camarade de classe, et je suppose que nous avions une espèce de liaison, une amitié très passionnée, en tout cas, qui d'ailleurs s'est terminé en drame, mais c'est là une autre histoire, que sans doute j'ai racontée ailleurs. Entre les écrits et les oraux, que je préparais seul, je le retrouvais presque tous les jours, parmi les vignes et les genêts, au sommet d'une colline que nous habitions alors, tournée vers le sud et qui dominait la ville. [...] Nous nous étendions en plein soleil, par une chaleur torride. Nous étions presque nus, nous nous serrions dans les bras l'un de l'autre, nous nous embrassions, c'était à devenir fou : car une plus précise jouissance nous aurait jetés, à nos yeux, dans le péché le plus atroce. [...] J'en éprouvai une, une fois, dans un petit bois de pins très serrés, que nous avions gagné pour avoir un peu d'ombre. Mais j'avais eu le temps de me détacher de mon camarade, j'étais plaqué contre la terre, et lui non plus ne s'est pas rendu compte de ce qui s'était passé.
Ibid, p.227

Un troisième, plus jeune, blond, aux yeux verts, s'approche à pas comptés du massif de lauriers derrière lequel je suis allongés et, sous prétexte d'observer le timbre, subrepticement il s'empare de la lettre.
— Rends-la moi!
— Viens la prendre.
Il ne me la tendait pas. Il l'avait mise dans son dos.
— O.K., empêche-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.
Nous luttions, arc-boutés. [...]; et au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en fut à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m'attarder le temps d'en connaître le goût; aussitôt je pris la lettre et courus vers la maison et ma chambre pour me changer.
Ibid, p.285

— Voyons, empêchez-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.
Ibid, p.409

Je tente de m'emparer de la lettre. [...] Nous nous battons, arc-boutés.
Ibid, p.412 (parmi les quatre dernières phrases du livre.)

Hier j'affirmais que les variations autour d'une même scène chargeait cette scène d'un caractère d'authenticité, d'un caractère biographique: on ne sait pas ce qui s'est passé exactement, mais on acquiert la certitude (purement intuitive, sans preuve aucune) qu'il s'est passé quelque chose.

Ici cette affirmation est caduque, car on reconnaît une scène proustienne : dès lors faut-il conclure à un simple jeu de variations de la part de Renaud Camus, sans enracinement biographique, ou a-t-il choisi cette scène justement parce qu'il en a vécu le décalque "dans la vraie vie", et qu'il en profite pour s'amuser — dire la vérité sous couvert d'une variation littéraire —, private joke à usage strictement interne ?

Remarquons que le passage proustien, avec sa lettre confisquée, pointe au moins dans deux directions : d'une part vers "La lettre volée" de Poe (allusion sans "signification" en soi, mais allusion indispensable car permettant d'inscrire le passage dans le système de contraintes des Eglogues), d'autre part vers la lettre lue indiscrètement par les parents, à laquelle on peut imaginer que font référence ces quelques mots «qui d'ailleurs s'est terminé en drame, mais c'est là une autre histoire, que sans doute j'ai racontée ailleurs.»
Ainsi, ce passage pourrait n'avoir été choisi que parce qu'il présente ces particularités qui le rattachent au reste du texte, puisque tout mot ou phrase doit justifier son droit à apparaître dans le texte en obéissant à un réseau serré de contraintes.
Cependant, cela n'empêche pas qu'une scène de ce type ait pu effectivement avoir eu lieu, comme le donne à penser «qui d'ailleurs s'est terminé en drame, ... j'ai racontée ailleurs.» : comme cet "ailleurs" sont des chroniques tenues dans Gay pied, l'ensemble de la phrase reprend un aspect biographique... à condition que l'interprétation de ce membre de phrase soit correcte, et qu'on ne soit pas en train de faire un faux sens.

Au final, les variations incorporent à Proust une allusion à William Wilson (la lutte finale du personnage principal avec son double), une référence à l'écart d'âge entre Renaud Camus et William Burke (le grand amour de jeunesse (deux ans), voir le billet d'hier) et une référence à la lettre détournée par les parents.

Le lecteur ne peut décider de la part de vérité contenu dans ces variations textuelles, il doit accepter ce doute. C'est l'ère du soupçon, perpétuellement.
Je suppose que ceux qui sont dévorés de curiosité à l'endroit de la vie de l'auteur doivent être frustrés, ceux qui veulent qu'une phrase soit vraie ou fausse doivent être choqués. Les autres trouvent dans ce procédé l'occasion de vivre dans les limbes, entre réalité et fiction, et s'en trouvent plutôt heureux : «Entre le livre et le monde, il n'y a pas de rupture de substance.» [1].

Notes

[1] Passage, p.144

William Wilson, d'Edgar Allan Poe

C'était un élève qui, sans aucune parenté avec moi, portait le même nom de baptême et le même nom de famille que moi.
Été (Travers II), p.112

Mais qui était, mais qu'était-ce Wilson ? Et d'où venait-il ? Et quel était son but ? Sur aucun de ces points je ne pus me satisfaire. [...] Will I am, en tout cas.
Ibid, p.125

I had always felt aversion to my uncourtly patronymic, and its very common, if not plebeian, praenomen. Ces syllabes étaient pour moi un poison pour mes oreilles ; et quand le jour même de mon arrivée, un second William Wilson se présenta dans l'école, je lui en voulus de porter ce nom, et je me dégoûtai doublement du nom parce qu'un étranger le portait — un étranger qui serait cause que je l'entendrais prononcer deux fois plus souvent —, qui serait constamment en ma présence, et dont les affaires dans le train-train ordinaire des choses du collège, seraient souvent, et inévitablement, en raison de cette détestable coïncidence, confondues avec les miennes.
Ibid, p.234

Je m'étais toujours senti de l'aversion pour mon malheureux prénom, si trivial, sinon tout à fait plébéien : aussi décidai-je d'en changer comme j'avais changé de nom et de me faire appeler désormais Renaud.
Ibid, p.262 : variation sur William Wilson

Peut-être était-ce ce dernier trait, dans la conduite de Wilson, qui, joint à notre homonymie et au fait purement accidentel de notre entrée à l'école, répandit parmi nos condisciples des classes supérieures l'opinion que nous étions frères.
Ibid, p.318

Qu'il me soit permis, pour le moment, de m'appeler William Wilson.
Ibid, p.357

Cette nouvelle est un condensé de thèmes camusiens. Le plus logique, bien entendu, c'est d'imaginer que la lecture de Poe a influencé Renaud Camus et qu'il en a adopté les thèmes. Le plus illogique et le plus tentant, c'est de croire à la pure coïncidence : thèmes des jumeaux, du nom partagé, pures coïncidences...
La première fois que j'ai lu Été (Travers II), j'ai vraiment cru que Renaud Camus avait eu un camarade de classe homonyme, né plus ou moins le même jour que lui, ou qu'il s'agissait d'une variation autour de William Burke, son grand amour de jeunesse, né en août 48 (Renaud Camus est né en août 46).
Découvrir et explorer les sources revient à explorer et reconnaître perpétuellement ses erreurs.

J'ai constaté un fait qui m'intrigue beaucoup : une phrase se rapportant à "la réalité", à un fait biographique, ne provoque pas les mêmes impressions ou les mêmes sentiments chez le lecteur qu'une phrase "fictive" (inventée ou citée), même si les deux phrases énoncent exactement les mêmes faits : d'où vient cet écart, et quel est-il? La lecture des Églogues confrontent régulièrement le lecteur à l'expérience de faire passer une phrase du statut de "biographique" à "fictive" (l'inverse doit être possible, mais cela ne m'arrive jamais, sans doute parce que s'il est possible de trouver une source livresque à une phrase, il est bien plus difficile d'en découvrir la véracité biographique.)
Il existe un statut hybride : des variations à partir d'une anecdote réelle. Dans ce dernier cas, c'est la présence même de ces variations qui permet de comprendre qu'il y a dû y avoir à l'origine des faits s'étant effectivement déroulés, sans qu'il soit possible de déterminer exactement lesquels ils sont. Par exemple, ici, on a la certitude qu'il y a eu une aventure amoureuse au cours d'un concert en Angleterre, mais on ne peut comprendre ce qui s'est passé sans l'explication donnée par le journal 2003. Ces variations si manifestement décollées du réel laissent une forte impression de véracité, elles sont davantage du côté de la biographie que de la fiction : l'évidence de la mise en fiction permet de retrouver un canevas de faits.

Quels sont les lieux

En tout cas c'est dans la conscience même de Becket que se déroule, pour l'essentiel, l'action de Murder in the Cathedral.
Renaud Camus, Été (Travers II), p.360

Meurtre dans la cathédrale fut créé sur les lieux mêmes de l'action.
Ibid, p.377

L'ennui de ces relevés, de ces mises en évidence, c'est qu'ils mettent les rapports en pleine lumière, ils écrasent les ombres, les demi-teintes, la surprise au bout d'une ligne lorsqu'on comprend brusquement le clin d'œil de l'auteur. Parfois je me demande s'il est bon de faire ainsi apparaître des rapprochements, n'est-ce pas gâcher le plaisir des lecteurs suivants ? Aide-t-on ou désenchante-t-on, serait-ce finalement la même chose ?

Ces deux phrases sont séparées par seize pages, noyées dans un grand nombre d'autres phrases. Elles sont indépendantes, autonomes, compréhensibles en elles-mêmes, sans apport extérieur : la première analyse le texte de la pièce, insiste sur son intériorité, son aspect "tempête dans un crâne", la deuxième donne une information factuelle sur la création de la pièce.
Seul le rapprochement des deux phrases fait naître l'étrangeté, permet en un raccourci saisissant d'imaginer la création de la pièce dans la tête de Becket, étrangeté, fantasmagorie, retour de la fiction.
La construction des deux phrases ne laisse aucun doute quant à la pertinence de ce rapprochement (toujours le fantôme de Kinbote me retient : et si j'étais en train de tout inventer?) : "action" utilisé dans les deux phrases, "conscience même" et "lieux mêmes", indication de lieu dans la première phrase : "dans la conscience", indication dans la seconde : "sur les lieux". Quels sont les lieux ? la conscience, c'est sans équivoque et insensé, et si discrètement suggéré. Au-delà du sens, la littérature est une manière et un moyen d'être ailleurs.

Préface de Jacqueline Risset à Tristan, de Nanni Balestrini

Comme le livre dans sa traduction française est épuisé, je me permets de mettre la préface en ligne.

Le roman Tristan doit être lu comme un appareil à démonstration : c'est par son pur et simple fonctionnement comme texte, comme " roman ", qu'il opère une série de démonstrations — chaque lecture en étant l'épreuve et l'application.
Composé d'une série de dix chapitres eux-mêmes composés de dix paragraphes faits de phrases préécrites — extraites de textes divers (traités de photographie, de géographie, romans roses, journaux, guides touristiques), il a pour loi interne la pure et simple juxtaposition, ce qui entraîne par rapport au fonctionnement " normal " du texte les déplacements suivants :

1. Alors que le roman se développe en général (ou semble se développer) à partir d'une unité de base, la phrase, qui, par irradiations successives, prolifération, engendrements successifs, produit peu à peu le volume, addition de phrases issues d'une phrase-mère, acte originel ("Longtemps je me suis couché de bonne heure"), le rapport est ici inversé : c'est le tout qui engendre la phrase, ou plus exactement qui lui donne lieu, mouvement mis en évidence par deux procédés :
a) la répétition, procédé constant : chaque phrase (ou séquence, élément détachable) apparaît deux fois dans deux chapitres différents (mais dans un paragraphe correspondant), ce qui a pour effet de souligner d'une part que la fonction de la phrase (ce qui y dans une lecture innocente, est lu comme son "sens" ) lui est donnée par l'articulation avec, chaque fois, son contexte, et d'autre part, que le fonctionnement de l'ensemble du livre se lit comme mécanisme d'écriture — action déterminée du tout sur ses parties, appareil.
b) l'aberration syntaxique occasionnelle à l'intérieur des phrases, décrochement imprévu qui fait vaciller l'unité de l'élément insécable. L'arbitraire qui se trouve à la base de la juxtaposition (par opposition au déroulement "naturel" d'une phrase dans une autre) s'infiltre à l'intérieur même des éléments juxtaposés, provoquant un ultérieur évidement du noyau unitaire et cette opération apparaît à la lecture comme l'effet direct de l'ensemble — comme un affolement de la machine qui, ayant démasqué l'apparence du texte comme tout "naturel", organique, s'attaque à l'élément lui-même, le fait éclater à son tour, le démembre irréparablement.

2. Il découle de cette structure par juxtaposition visible et soulignée, une démonstration plus essentielle de ce fait : que le signifié est dans tous les cas effet du signifiant ; ici, dans ce texte où chaque phrase est par le processus de construction séparée d'un signifié donné, la suite des signifiants disposés en paragraphes et en chapitres tend à la constitution d'un signifié qui se dérobe continuellement, se déçoit, pour tenter à nouveau de se reconstituer plus loin. Ici, la lecture est de façon exemplaire épreuve de ce désir du signifié, d'un signifié qui arrête enfin le texte dans son glissement perpétuel ; ici, par l'effet de la déception renouvelée, systématique, le désir du signifié est dévoilé, pris sur le fait, en même temps que se découvre une autre loi, celle de la prégnance de la fiction ; dans le texte produit par la juxtaposition des phrases empruntées les unes au domaine de la fiction (feuilletons, etc.), les autres à divers types de description parascientifique, c'est la fiction qui impose sa forme et l'imprime aux autres registres, les tirant ainsi violemment du côté de la fiction, transformant l'énoncé géographique en fragment de récit romanesque, en épisode d'une narration interrompue, "histoire" cachée à reconstruire.
Le principal opérateur de cette capture par la fiction est le nom propre, qui se trouve ici — dans tous les passages de provenance romanesque — représenté par la lettre C (renvoyant aussi bien à un personnage masculin qu'à un personnage féminin, qu'à une ville et à tout ce qui porte un nom) ; l'abstraction mathématique de la lettre simple — non suivie d'un point, non plus "initiale" allusive — indique un commun dénominateur, est le signe d'une fonction ; ce qu'elle désigne ce sont les actants interchangeables d'un récit absent et morcelé (arraché à un texte précédent qu'il évoque et suscitant une tentative inévitable de reconstitution de l'autre texte) ; et c'est dans l'interchangeabilité des fonctions (il/elle, etc.) à l'intérieur du récit que se découvre cette loi masquée le plus souvent par la distribution des rôles : que tout nom est "chargé", que tout porteur de nom intervient dans la fiction, de façon essentielle, comme objet de désir, et donc que la fiction est le lieu par excellence de l'objet de désir, celui qui l'assigne et le prépare comme tel. — Il faut alors, à ce point, distinguer deux types de fiction : l'une, que l'on peut appeler "fictionnée" qui laisse le C "prendre", se coaguler comme fantasme immobile, comme cause (le "roman", en général), l'autre, fiction "fictionnante", celle qui opère sa mise en circulation par l'action de son équivalence et interchangeabilité.

3. Or dès le moment où la fiction devient ce passage sans fin — non plus halte de l'objet mais son apparition disparition, son questionnement —, le rapport fiction/non-fiction (ou hors-fiction) n'est plus simple rapport l'exclusion, et la prégnance de la fiction s'assure par le moyen de la structure interrogative, forme de toute démarche de savoir, et caractéristique de la fiction comme telle : déchiffrement des signes du désir, la fiction relance les entreprises parallèles en révélant, dans leur lecture particulière, son propre moteur. Tristan, nom propre, signifié privilégié — lié au désir — de la culture occidentale, est le titre qui introduit un texte déceptif, sans rapport apparent avec le mythe qu'il annonce — un texte qui se développe comme l'enchaînement arbitraire d'éléments approximatifs (sans valence positive, ni littéraire, ni scientifique) ; mais ce qui s'établit ici est le dévoilement du mode d'existence du texte comme texte : la prégnance du tout sur les parties et de la fiction sur la non-fiction. Enfin s'indique la fonction propre de la fiction dans son trajet complet : celle de la mise en scène et de la destruction du nom : tout C est Tristan, tout Tristan est C — tout nom est mythe, tout mythe est fonction.
Jacqueline Risset.


On trouve mention de cette préface en exergue de cet article. Le procédé décrit ici (une phrase reprise deux fois à quelques pages d'écart) est utilisé dans les Églogues, mais de façon beaucoup plus lâche : chaque phrase a souvent (toujours? à vérifier) une sœur jumelle; mais au fur à mesure que le système d'écriture sera mieux maîtrisé, au fur à mesure que l'on va s'avancer dans les Églogues, la deuxième phrase subira souvent des altérations, des distorsions, rendant le jeu plus subtil, sorte de clin d'œil adressé au lecteur. Seule une attention légère, à la surface du texte — paradoxalement il ne faut pas lire le sourcil froncé, en voulant à toute force voir ou comprendre quelque chose, il faut "laisser venir" — permet de les repérer.


Mais ce qui s'établit ici est le dévoilement du mode d'existence du texte comme texte.
Renaud Camus, Passage, p.156 et 193

Mais ce qui s'établit ici est le dévoilement du mode d'existence du texte comme texte.
Denis Duparc, Échange, p.201

«Or, dès le moment où la fiction devient ce passage sans fin, écrit la préfacière de l'édition française — non plus halte de l'objet mais son apparition/disparition, son questionnement—, le rapport fiction/non fiction (ou hors fiction) n'est plus simple rapport d'exclusion, et la prégnance de la fiction s'assure par le moyen de la structure interrogative', forme de toute démarche de savoir, et caractéristique de la fiction comme telle : déchiffrement des chiffres du désir, la fiction relance les entreprises parallèles en révélant, dans leur lecture particulière, leur propre moteur.
[...] Tristan, nom propre, signifié privilégié — lié au désir — de la culture occidentale, est le titre qui introduit un titre déceptif, sans rapport apparent avec le mythe qui l'annonce — un texte qui se développe comme l'enchaînement arbitraire d'éléments approximatifs (sans valence positive, ni littéraire, ni scientifique); mais ce qui s'établit ici est le dévoilement du mode d'existence du texte comme texte: la prégnance du tout sur les parties, et de la fiction sur la non-fiction.
[...] Enfin s'indique la fonction propre de la fiction dans son trajet complet : celle de la mise en scène et de la destruction du nom : tout C est Tristan, tout Tristan est C — tout nom est mythe, tout mythe est fonction.
Renaud Camus, Été (Travers II), p.98 à 100

Tristan, nom propre, signifié privilégié — lié au désir — de la culture occidentale, est le titre qui introduit un texte déceptif, sans rapport apparent avec le mythe qui l'annonce.
Été (Travers II), p.162

Tout nom est mythe, tout mythe est fonction.
Été (Travers II), p.236

Emmanuelle

En 1986 ou 1987, nous sommes allés voir Emmanuelle à la séance de 22 heures au Grand Pavois. Il ne passait plus que dans cette salle, c'était pour nous un film mythique, l'un des bruits de fond de notre enfance — sans compter la chanson de Pierre Bachelet.

C'est l'un des rares films dont nous soyons sortis avant la fin. Il était d'un ennui profond, nous balançions entre le rire et l'exaspération, nous sommes sortis à un quart d'heure de la fin environ, tandis qu'un homme (l'initiateur) expliquait d'un ton docte qu'une femme n'était une femme qu'une fois qu'elle s'était fait pénétrer par les trois orifices à la fois; nous sommes sortis parce que nous avions très peur de rater le dernier RER pour Nanterre où j'avais une chambre de Cité U (on dirait une chanson de Pierre Bachelet).
Nous avons effectivement raté le dernier RER (errant dans les souterrains d'Auber, poursuivis par les caméras, guidés jusqu'à la surface par une voix qui ne s'adressait plus qu'à nous). Trop tard pour Saint-Lazare. Nous sommes retournés à pied boulevard Saint-Michel, quartier que nous connaissions le mieux, cherchant au passage une chambre d'hôtel que nous n'avons pas trouvée (qui aurait sérieusement écorné notre budget d'étudiants), échouant dans une brasserie qui n'existe plus. Nous avons sommeillé sur une banquette jusqu'à l'heure du premier métro, je lisais par intervalle des contes d'Andersen en anglais, H. m'avait offert l'intégrale dans la soirée, intégrale qui à l'époque n'existait pas en français (j'aime beaucoup Andersen).


Cette remontée de souvenirs est due à un article, "Ne m'appelez plus Emmanuelle", que je découvre aujourd'hui dans L'Express, bel article un peu larmoyant qui par sa mélancolie m'évoque Marilyn Monroe:

[...] Alanguie sur son trône en osier, Sylvia Kristel, vêtue d'un collier de perles, d'une paire de bottines et de sa peau de lait, régnait alors sur le box-office et sur le désir des hommes. C'est ainsi qu'à la mi-temps des années 1970, de Reykjavik à Buenos Aires, Emmanuelle (ou les galipettes initiatiques d'une madone androgyne sur fond d'exotisme Roche Bobois) émoustille près de 100 millions de spectateurs et devient le film le plus vu dans les salles, derrière Autant en emporte le vent. Dans la sémillante URSS du camarade Brejnev, un père de famille est condamné à trois ans de goulag pour avoir rapporté de voyage une copie de l'oeuvre impie. […]

Il ne faut pas mésestimer l'apport culturel d'Emmanuelle dans la société du baby-boom, de Guy Lux et des moquettes orange. Le film invente un genre - le porno soft - et révolutionne l'esthétique bourgeoise à grand renfort de moustiquaires, de sièges en osier et de paravents en bambou. Sylvia Kristel, elle, collectionne les panouilles, Emmanuelle 10, Emmanuelle 12, Emmanuelle 20... On exagère à peine. Pour le reste, sa vie est un tsunami permanent. Son deuxième mari, un escroc international, la pousse vers la banqueroute. Un troisième ne fait que passer. Elle vivote de sa peinture et de quelques émissions « pour les Allemands ou pour les Japonais ». Une grande passion la fait renaître. Freddy De Vree est un poète flamand. Elle est sa muse. Il y a deux ans, il s'est éteint dans ses bras. Et elle n'a pas encore payé la note. Enfant de la clope et du pétard, Sylvia Kristel vient d'être opérée d'une tumeur au poumon qui suivait un cancer de la gorge. On l'a prise pour un sex-symbol. C'était un petit soldat.

Il était une fois une femme aux cheveux coupés courts et au regard transparent à qui la vie a tout donné puis tout repris. [...] Il y a quelques semaines, Sylvia Kristel a reçu une invitation pour siéger dans le jury d'un festival de cinéma, chez elle, à Utrecht, sa ville natale. Ça l'a rendue joyeuse comme une gamine qui ramène une bonne note à la maison. Elle qui croyait que la Hollande, ce pays de marchands et de puritains, la prenait toujours pour le diable. Et puis, ce matin, dans son courrier, elle a trouvé une lettre des organisateurs qui s'excusaient de la méprise, mais, non, finalement, ce n'était pas la peine de préparer sa valise, le nombre des jurés avait été réduit, une autre fois, peut-être, et merci de bien vouloir renvoyer son billet…

Un crachin malingre tombe sur Amsterdam. Sylvia Kristel marche dans le crépuscule vers un autre restaurant italien ou un traiteur chinois. Elle marche comme si elle était étrangère aux épreuves, les épaules tendues par un fil invisible, la tête haute, de cette allure de danseuse que les hommes, leurs œillères et leurs hormones, ont toujours prise pour un air de défi. Il est trop tard pour leur expliquer que ce n'était qu'un réflexe d'écolière, du temps du pensionnat et des leçons de maintien de soeur Marie-Immaculata. « Tenez-vous droite, Kristel ! Il faut régner. Vous le saurez : on ne désire pas ce qui est à terre. » Maintenant, elle le sait.

extrait d'un article de Henri Haget paru dans L'Express du 21/9/2006

''Nue'', de Sylvia Kristel, sort ces jours-ci aux éditions du Cherche-Midi.

Durablement et sérieusement fumiste

Cet allegretto de la septième est le titre d’un petit livre d’André Billy, personnage qui lui-même avait été l’ami des poètes et particulièrement d’Apollinaire, dont je me souviens que je lisais, dans Le Figaro de mes parents, dans mon enfance, des chroniques dont une m’avait beaucoup plu. Il y a une phrase qui est l’une de mes phrases préférées de la littérature française : il expliquait qu’il avait fait changer sa chaudière, à Barbizon où il vivait, qu’il avait dit au fumiste à la fin de l’opération « A la prochaine fois », le fumiste avait répondu « la prochaine fois ce ne sera plus moi », et André Billy concluait : « je suis fait de telle sorte qu’au lieu de me réjouir de la longévité des chaudières, je m’attriste de la brièveté des fumistes ».
source : Renaud Camus dans l'émission Domaine privée en 1993

De leur côté, les Etablissements Albert Hatry, 69 bis, rue de Dunkerque, plaçaient une annonce dans Le Matin : ils recherchaient un «fumiste sérieux» capable aussi de remplacer leur homme de peine, décédé à la suite d'une indigestion de pieds de veau.
René de Obaldia, Exobiographie, p.51

complément le 11 octobre 2006

ET AU LIEU DE ME REJOUIR DE LA LONGEVITE DES CHAUDIERES, JE M'AFFLIGE DE LA BRIEVETE DES FUMISTES.
Été (Travers II), p.136

838. (Tandis qu'une autre chronique encore, mais celle-là d'André Billy, s'achevait sur cette phrase inoubliable, ou en tout cas inoubliée : « Et au lieu de me réjouir de la longévité des chaudières, je m'afflige de la brièveté des fumistes. » Oh ! Moi aussi, moi aussi ! Je m'afflige de la brièveté des fumistes !) [Billy (je crois qu'il habitait Barbizon) avait dit à son plombier, ou chauffagiste, ou fumiste, donc, qui venait de lui installer une chaudière : « Au revoir, à la prochaine ! » Et le fumiste avait répondu : « Oh, la prochaine, ce ne sera plus moi... »]
Vaisseaux brûlés, 838

Do it yourself

a self-made widow

Vladimir Nabokov, Pale Fire, commentaire des vers 47-48 du canto I

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.