Comme le livre dans sa traduction française est épuisé, je me permets de mettre la préface en ligne.

Le roman Tristan doit être lu comme un appareil à démonstration : c'est par son pur et simple fonctionnement comme texte, comme " roman ", qu'il opère une série de démonstrations — chaque lecture en étant l'épreuve et l'application.
Composé d'une série de dix chapitres eux-mêmes composés de dix paragraphes faits de phrases préécrites — extraites de textes divers (traités de photographie, de géographie, romans roses, journaux, guides touristiques), il a pour loi interne la pure et simple juxtaposition, ce qui entraîne par rapport au fonctionnement " normal " du texte les déplacements suivants :

1. Alors que le roman se développe en général (ou semble se développer) à partir d'une unité de base, la phrase, qui, par irradiations successives, prolifération, engendrements successifs, produit peu à peu le volume, addition de phrases issues d'une phrase-mère, acte originel ("Longtemps je me suis couché de bonne heure"), le rapport est ici inversé : c'est le tout qui engendre la phrase, ou plus exactement qui lui donne lieu, mouvement mis en évidence par deux procédés :
a) la répétition, procédé constant : chaque phrase (ou séquence, élément détachable) apparaît deux fois dans deux chapitres différents (mais dans un paragraphe correspondant), ce qui a pour effet de souligner d'une part que la fonction de la phrase (ce qui y dans une lecture innocente, est lu comme son "sens" ) lui est donnée par l'articulation avec, chaque fois, son contexte, et d'autre part, que le fonctionnement de l'ensemble du livre se lit comme mécanisme d'écriture — action déterminée du tout sur ses parties, appareil.
b) l'aberration syntaxique occasionnelle à l'intérieur des phrases, décrochement imprévu qui fait vaciller l'unité de l'élément insécable. L'arbitraire qui se trouve à la base de la juxtaposition (par opposition au déroulement "naturel" d'une phrase dans une autre) s'infiltre à l'intérieur même des éléments juxtaposés, provoquant un ultérieur évidement du noyau unitaire et cette opération apparaît à la lecture comme l'effet direct de l'ensemble — comme un affolement de la machine qui, ayant démasqué l'apparence du texte comme tout "naturel", organique, s'attaque à l'élément lui-même, le fait éclater à son tour, le démembre irréparablement.

2. Il découle de cette structure par juxtaposition visible et soulignée, une démonstration plus essentielle de ce fait : que le signifié est dans tous les cas effet du signifiant ; ici, dans ce texte où chaque phrase est par le processus de construction séparée d'un signifié donné, la suite des signifiants disposés en paragraphes et en chapitres tend à la constitution d'un signifié qui se dérobe continuellement, se déçoit, pour tenter à nouveau de se reconstituer plus loin. Ici, la lecture est de façon exemplaire épreuve de ce désir du signifié, d'un signifié qui arrête enfin le texte dans son glissement perpétuel ; ici, par l'effet de la déception renouvelée, systématique, le désir du signifié est dévoilé, pris sur le fait, en même temps que se découvre une autre loi, celle de la prégnance de la fiction ; dans le texte produit par la juxtaposition des phrases empruntées les unes au domaine de la fiction (feuilletons, etc.), les autres à divers types de description parascientifique, c'est la fiction qui impose sa forme et l'imprime aux autres registres, les tirant ainsi violemment du côté de la fiction, transformant l'énoncé géographique en fragment de récit romanesque, en épisode d'une narration interrompue, "histoire" cachée à reconstruire.
Le principal opérateur de cette capture par la fiction est le nom propre, qui se trouve ici — dans tous les passages de provenance romanesque — représenté par la lettre C (renvoyant aussi bien à un personnage masculin qu'à un personnage féminin, qu'à une ville et à tout ce qui porte un nom) ; l'abstraction mathématique de la lettre simple — non suivie d'un point, non plus "initiale" allusive — indique un commun dénominateur, est le signe d'une fonction ; ce qu'elle désigne ce sont les actants interchangeables d'un récit absent et morcelé (arraché à un texte précédent qu'il évoque et suscitant une tentative inévitable de reconstitution de l'autre texte) ; et c'est dans l'interchangeabilité des fonctions (il/elle, etc.) à l'intérieur du récit que se découvre cette loi masquée le plus souvent par la distribution des rôles : que tout nom est "chargé", que tout porteur de nom intervient dans la fiction, de façon essentielle, comme objet de désir, et donc que la fiction est le lieu par excellence de l'objet de désir, celui qui l'assigne et le prépare comme tel. — Il faut alors, à ce point, distinguer deux types de fiction : l'une, que l'on peut appeler "fictionnée" qui laisse le C "prendre", se coaguler comme fantasme immobile, comme cause (le "roman", en général), l'autre, fiction "fictionnante", celle qui opère sa mise en circulation par l'action de son équivalence et interchangeabilité.

3. Or dès le moment où la fiction devient ce passage sans fin — non plus halte de l'objet mais son apparition disparition, son questionnement —, le rapport fiction/non-fiction (ou hors-fiction) n'est plus simple rapport l'exclusion, et la prégnance de la fiction s'assure par le moyen de la structure interrogative, forme de toute démarche de savoir, et caractéristique de la fiction comme telle : déchiffrement des signes du désir, la fiction relance les entreprises parallèles en révélant, dans leur lecture particulière, son propre moteur. Tristan, nom propre, signifié privilégié — lié au désir — de la culture occidentale, est le titre qui introduit un texte déceptif, sans rapport apparent avec le mythe qu'il annonce — un texte qui se développe comme l'enchaînement arbitraire d'éléments approximatifs (sans valence positive, ni littéraire, ni scientifique) ; mais ce qui s'établit ici est le dévoilement du mode d'existence du texte comme texte : la prégnance du tout sur les parties et de la fiction sur la non-fiction. Enfin s'indique la fonction propre de la fiction dans son trajet complet : celle de la mise en scène et de la destruction du nom : tout C est Tristan, tout Tristan est C — tout nom est mythe, tout mythe est fonction.
Jacqueline Risset.


On trouve mention de cette préface en exergue de cet article. Le procédé décrit ici (une phrase reprise deux fois à quelques pages d'écart) est utilisé dans les Églogues, mais de façon beaucoup plus lâche : chaque phrase a souvent (toujours? à vérifier) une sœur jumelle; mais au fur à mesure que le système d'écriture sera mieux maîtrisé, au fur à mesure que l'on va s'avancer dans les Églogues, la deuxième phrase subira souvent des altérations, des distorsions, rendant le jeu plus subtil, sorte de clin d'œil adressé au lecteur. Seule une attention légère, à la surface du texte — paradoxalement il ne faut pas lire le sourcil froncé, en voulant à toute force voir ou comprendre quelque chose, il faut "laisser venir" — permet de les repérer.


Mais ce qui s'établit ici est le dévoilement du mode d'existence du texte comme texte.
Renaud Camus, Passage, p.156 et 193

Mais ce qui s'établit ici est le dévoilement du mode d'existence du texte comme texte.
Denis Duparc, Échange, p.201

«Or, dès le moment où la fiction devient ce passage sans fin, écrit la préfacière de l'édition française — non plus halte de l'objet mais son apparition/disparition, son questionnement—, le rapport fiction/non fiction (ou hors fiction) n'est plus simple rapport d'exclusion, et la prégnance de la fiction s'assure par le moyen de la structure interrogative', forme de toute démarche de savoir, et caractéristique de la fiction comme telle : déchiffrement des chiffres du désir, la fiction relance les entreprises parallèles en révélant, dans leur lecture particulière, leur propre moteur.
[...] Tristan, nom propre, signifié privilégié — lié au désir — de la culture occidentale, est le titre qui introduit un titre déceptif, sans rapport apparent avec le mythe qui l'annonce — un texte qui se développe comme l'enchaînement arbitraire d'éléments approximatifs (sans valence positive, ni littéraire, ni scientifique); mais ce qui s'établit ici est le dévoilement du mode d'existence du texte comme texte: la prégnance du tout sur les parties, et de la fiction sur la non-fiction.
[...] Enfin s'indique la fonction propre de la fiction dans son trajet complet : celle de la mise en scène et de la destruction du nom : tout C est Tristan, tout Tristan est C — tout nom est mythe, tout mythe est fonction.
Renaud Camus, Été (Travers II), p.98 à 100

Tristan, nom propre, signifié privilégié — lié au désir — de la culture occidentale, est le titre qui introduit un texte déceptif, sans rapport apparent avec le mythe qui l'annonce.
Été (Travers II), p.162

Tout nom est mythe, tout mythe est fonction.
Été (Travers II), p.236