Je l'aperçus tout de suite, sur une chaise, derrière le massif de lauriers.[...]
Car m'approchant de Gilberte qui, renversée sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la tendait pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis :
— Voyons, empêchez-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.
Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en soulevant les nattes de cheveux qu'elle portait sur les épaules, soit que ce fut encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même ; nous luttions, arc-boutés. Je tâchais de l'attirer, elle résistait ; ses pommettes enflammées par l'effort étaient rouges et rondes comme des cerises ; elle riait comme si je l'eusse chatouillée ; je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j'aurais voulu grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en fût à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m'attarder le temps d'en connaître le goût; aussitôt je pris la lettre.
Marcel Proust, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, p.493, Pléiade 1957

Peut-on considérer comme tel, par exemple, l'épisode de la lutte, réelle ou fictive, près des tennis, sur la côte du sud de l'Angleterre (août 1961) ? La ville est pleine de petits Français qui passent là l'été, dans les jardins sur la mer. On perçoit vaguement, vers le fond, le grillage, le filet, les lignes blanches : le court est occupé par deux garçons un peu plus âgés, playing singles. [...] Mais eux attendent leur tour, un peu à l'écart derrière un massif. Pour jouer ils se battent, ou bien seulement pour passer le temps. Ce n'est d'abord qu'une parodie de duel, et puis un véritable corps à corps. [...] Lui est blond, joli, il a les yeux verts. Il habite Passy, a-t-il dit, avenue Henri-Martin, ou plus exactement dans la partie de l'avenue Henri-Martin qui a changé de nom et s'appelle désormais Georges-Mandel. Son père dirige un théâtre. Il n'a que treize ans, j'en ai deux de plus. Il est maintenant à terre, arc-bouté dans un dernier effort de résistance, et pourtant il sourit. Je suis plaqué de tout mon long contre lui, et je lui maintiens les bras en croix.
Mais je pense, à vrai dire, qu'il ne s'est aperçu de rien. J'ai interrompu précipitamment le combat et j'ai couru vers la maison, vers ma chambre, pour me changer. [...] Il y avait une tache sur mon pantalon blanc. Par la suite il s'est attaché à moi. Il voulait que nous soyons amis.
— Mais qu'est-ce que tu veux dire ? On l'est déjà, non ?
— Non, pas comme ça. Tu sais.
Mais je prétendais ne rien savoir du tout. Il venait s'asseoir près de moi, derrière les lauriers-roses, lorsque je lisais, traduite en anglais, assez étrangement, une vie de Louis II par Maurice Paléologue.
Renaud Camus, Été (Travers II), p.226

L'année suivante je passais le bac. Renaud était un camarade de classe, et je suppose que nous avions une espèce de liaison, une amitié très passionnée, en tout cas, qui d'ailleurs s'est terminé en drame, mais c'est là une autre histoire, que sans doute j'ai racontée ailleurs. Entre les écrits et les oraux, que je préparais seul, je le retrouvais presque tous les jours, parmi les vignes et les genêts, au sommet d'une colline que nous habitions alors, tournée vers le sud et qui dominait la ville. [...] Nous nous étendions en plein soleil, par une chaleur torride. Nous étions presque nus, nous nous serrions dans les bras l'un de l'autre, nous nous embrassions, c'était à devenir fou : car une plus précise jouissance nous aurait jetés, à nos yeux, dans le péché le plus atroce. [...] J'en éprouvai une, une fois, dans un petit bois de pins très serrés, que nous avions gagné pour avoir un peu d'ombre. Mais j'avais eu le temps de me détacher de mon camarade, j'étais plaqué contre la terre, et lui non plus ne s'est pas rendu compte de ce qui s'était passé.
Ibid, p.227

Un troisième, plus jeune, blond, aux yeux verts, s'approche à pas comptés du massif de lauriers derrière lequel je suis allongés et, sous prétexte d'observer le timbre, subrepticement il s'empare de la lettre.
— Rends-la moi!
— Viens la prendre.
Il ne me la tendait pas. Il l'avait mise dans son dos.
— O.K., empêche-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.
Nous luttions, arc-boutés. [...]; et au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en fut à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m'attarder le temps d'en connaître le goût; aussitôt je pris la lettre et courus vers la maison et ma chambre pour me changer.
Ibid, p.285

— Voyons, empêchez-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le plus fort.
Ibid, p.409

Je tente de m'emparer de la lettre. [...] Nous nous battons, arc-boutés.
Ibid, p.412 (parmi les quatre dernières phrases du livre.)

Hier j'affirmais que les variations autour d'une même scène chargeait cette scène d'un caractère d'authenticité, d'un caractère biographique: on ne sait pas ce qui s'est passé exactement, mais on acquiert la certitude (purement intuitive, sans preuve aucune) qu'il s'est passé quelque chose.

Ici cette affirmation est caduque, car on reconnaît une scène proustienne : dès lors faut-il conclure à un simple jeu de variations de la part de Renaud Camus, sans enracinement biographique, ou a-t-il choisi cette scène justement parce qu'il en a vécu le décalque "dans la vraie vie", et qu'il en profite pour s'amuser — dire la vérité sous couvert d'une variation littéraire —, private joke à usage strictement interne ?

Remarquons que le passage proustien, avec sa lettre confisquée, pointe au moins dans deux directions : d'une part vers "La lettre volée" de Poe (allusion sans "signification" en soi, mais allusion indispensable car permettant d'inscrire le passage dans le système de contraintes des Eglogues), d'autre part vers la lettre lue indiscrètement par les parents, à laquelle on peut imaginer que font référence ces quelques mots «qui d'ailleurs s'est terminé en drame, mais c'est là une autre histoire, que sans doute j'ai racontée ailleurs.»
Ainsi, ce passage pourrait n'avoir été choisi que parce qu'il présente ces particularités qui le rattachent au reste du texte, puisque tout mot ou phrase doit justifier son droit à apparaître dans le texte en obéissant à un réseau serré de contraintes.
Cependant, cela n'empêche pas qu'une scène de ce type ait pu effectivement avoir eu lieu, comme le donne à penser «qui d'ailleurs s'est terminé en drame, ... j'ai racontée ailleurs.» : comme cet "ailleurs" sont des chroniques tenues dans Gay pied, l'ensemble de la phrase reprend un aspect biographique... à condition que l'interprétation de ce membre de phrase soit correcte, et qu'on ne soit pas en train de faire un faux sens.

Au final, les variations incorporent à Proust une allusion à William Wilson (la lutte finale du personnage principal avec son double), une référence à l'écart d'âge entre Renaud Camus et William Burke (le grand amour de jeunesse (deux ans), voir le billet d'hier) et une référence à la lettre détournée par les parents.

Le lecteur ne peut décider de la part de vérité contenu dans ces variations textuelles, il doit accepter ce doute. C'est l'ère du soupçon, perpétuellement.
Je suppose que ceux qui sont dévorés de curiosité à l'endroit de la vie de l'auteur doivent être frustrés, ceux qui veulent qu'une phrase soit vraie ou fausse doivent être choqués. Les autres trouvent dans ce procédé l'occasion de vivre dans les limbes, entre réalité et fiction, et s'en trouvent plutôt heureux : «Entre le livre et le monde, il n'y a pas de rupture de substance.» [1].

Notes

[1] Passage, p.144