Oui, la première fois que j'ai fait l'amour avec un garçon, c'était au son d'une symphonie de Mahler, la première, Titan. C'était avec un pianiste américain, rue du Pré-aux-Clerc, à Paris. Encore qu'à vrai dire il y ait eu plusieurs premières fois, selon les critères que l'on retiendra.
[...]
Peut-on considérer comme tel, par exemple, l'épisode de la lutte, réelle ou fictive, près des tennis, sur la côte du sud de l'Angleterre (août 1961) ? La ville est pleine de petits Français qui passent là l'été, dans les jardins sur la mer. On perçoit vaguement, vers le fond, le grillage, le filet, les lignes blanches : le court est occupé par deux garçons un peu plus âgés, playing singles. [...] Mais eux attendent leur tour, un peu à l'écart derrière un massif. Pour jouer ils se battent, ou bien seulement pour passer le temps. Ce n'est d'abord qu'une parodie de duel, et puis un véritable corps à corps. [...] Lui est blond, joli, il a les yeux verts. Il habite Passy, a-t-il dit, avenue Henri-Martin, ou plus exactement dans la partie de l'avenue Henri-Martin qui a changé de nom et s'appelle désormais Georges-Mandel. Son père dirige un théâtre. Il n'a que treize ans, j'en ai deux de plus. Il est maintenant à terre, arc-bouté dans un dernier effort de résistance, et pourtant il sourit. Je suis plaqué de tout mon long contre lui, et je lui maintiens les bras en croix.
Mais je pense, à vrai dire, qu'il ne s'est aperçu de rien. J'ai interrompu précipitamment le combat et j'ai couru vers la maison, vers ma chambre, pour me changer. [...] Il y avait une tache sur mon pantalon blanc. Par la suite il s'est attaché à moi. Il voulait que nous soyons amis.
— Mais qu'est-ce que tu veux dire ? On l'est déjà, non ?
— Non, pas comme ça. Tu sais.
Mais je prétendais ne rien savoir du tout.
Renaud Camus, Été (Travers II), p. 226


Quant à Walter, le pianiste, il avait dix ans de plus que moi, les choses étaient bien différentes. Je croyais savoir ce que je faisais. Il suffisait que je m'allonge contre lui pour me répandre sur son ventre avec une précipitation, une abondance et une fréquence d'adolescent vertueux. Mahler aimait alors passionnément Marion, la femme de Carl von Weber, un officier, petit-fils de Carl-Maria, le compositeur. Mais je savais aussi très bien ce que je ne voulais pas et ce pauvre Américain, dont les désirs, évidemment, n'étaient pas tout à fait aussi simples et faciles à satisfaire que les miens, trouvait auprès de moi plus de frustation que de plaisir. Cette symphonie pourrait être qualifiée de « pastorale », du moins pour ses trois premiers mouvements ; son jeune auteur l'avait d'abord appelée « Titan », allusion au roman de Jean Paul, puis il renonça à ce titre. Nous n'avons d'ailleurs passé ensemble qu'une soirée, et la journée suivante. Mais je lui disais que je l'aimais, et lui que je ne savais pas ce dont je parlais, que l'amour c'était autre chose que cela. Nous sommes allés à Chartres, qu'il ne connaissait pas. C'était moi qui conduisais. Renversé sur moi, il a pris mon sexe dans sa bouche, sous le volant, et j'ai joui ainsi, comme nous entrions dans Maintenon, pour la septième fois en douze heures, ce qui lui paraissait très impressionnant. DÉSARMÉS, COMME BOUVARD ET PÉCUCHET, INCAPABLES DE NOUS PERCEVOIR PLUS LONGTEMPS COMME SUJETS CONSTITUÉS FACE AU FOURMILLEMENT INNOMBRABLE DES FAITS, DES CONVICTIONS, DES DISCOURS, NOUS AVONS CHERCHÉ AU MONDE ET À NOUS-MÊMES, DU CÔTÉ DE L'ÉCRITURE, DANS UNE MÉCANIQUE MANIAQUE DE MOTS, DE RENVOIS, D'ÉCHANGES, DE SUBSTITUTIONS, UNE COHÉRENCE FRAÎCHE, AVÉRÉE, MÉTICULEUSE ET DÉRISOIRE. Rentré dans mes provinces je n'ai reçu de lui, par la suite, qu'une carte postale, datée de Port-Saïd, ou peut-être d'Aden. Des années plus tard, à New York, je lui ai téléphoné. Son nom était dans l'annuaire, tout simplement. Mais il semblait se souvenir à peine de moi et n'être pas très désireux de me revoir. A deux ou trois reprises il a déplacé nos rendez-vous, j'y ai renoncé et j'ai perdu sa trace. Je ne conserve de lui qu'un poème en français, qu'il m'avait donné et dont j'ai toujours soupçonné, peut-être à tort, qu'il l'avait copié quelque part :

Sens la portée de tes paroles :
Tes mots ne touchent pas ton cœur
Comme ils brûlent le mien, (etc.)

Non, c'est seulement à dix-neuf ans, au cours de ma première année à Queen's College, que j'ai eu des relations sexuelles véritables. A un concert d'œuvres de Boulez j'avais rencontré un garçon dont le nom m'échappe aujourd'hui, quelque chose de très littéraire genre Aurelio, ou Arcadio, ou Archibaldo. Il était paraguayen, je crois. Je l'avais revu deux ou trois fois, et il m'avait invité à dîner chez lui. Il habitait une maison moderne, à Summertown, au nord de la ville, près de l'anneau périphérique. Et j'étais en train de faire l'amour avec lui, à grands bruits de part et d'autre, lorsqu'est entrée dans la chambre sa maîtresse, une femme plus âgée que lui et qui l'entretenait plus ou moins, je crois. AUX GRANDS INTÉRÊTS FINANCIERS, TELLEMENT CONCENTRÉS QU'ILS NE CORRESPONDENT MÊME PLUS À UNE CLASSE SOCIALE DÉTERMINÉE, LA CONDUITE DES GRANDES AFFAIRES, ÉCONOMIQUES ET POLITIQUES ; À LA PETITE BOURGEOISIE, COMME LOT DE CONSOLATION, LA MAIN-MISE ABSOLUE SUR LA CULTURE, C'EST-À-DIRE LA MAÎTRISE, OU PLUTÔT LA DISPOSITION, DES MÉDIAS. Elle était supposée être à Winchester, où son fils faisait ses études. Pas un mot ne fut échangé entre nous. Mais Archie vint me voir à Paris, pendant les vacances suivantes. J'habitais alors rue Lalo, chez une grosse femme à moitié folle, et ne pouvais le loger. Mais je l'ai installé rue Traversière, dans le douzième arrondissement, chez un de mes amis qui eut avec lui, je ne l'appris que très longtemps après, et ni par l'un ni par l'autre, de très intenses, durables et mouvementées relations.
Été (Travers II), p. 228 à 230

(Cette fois-ci, je n'ai pas enlevé les phrases rompant le récit, j'ai présenté l'intégralité de deux pages.)


A la suite de la mort de l'empereur Guillaume, le théâtre est fermé une dizaine de jours en signe de deuil et Mahler profite de ces vacances imprévues pour achever Titan. Et ce soir-la, lorsque William, le pianiste, me fit comprendre dans son appartement de la rue du Pré-aux-Clercs que son désir était de s'introduire entre mes fesses, ce que j'éprouvais, bien plus que de l'indignation, ce fut une intense surprise : qu'on puisse s'intéresser sexuellement à ces régions-là ne m'était jamais venu à l'esprit.
Été (Travers II), p. 312

J'ai repris la première phrase sans rapport avec le récit qui nous intéresse, parce qu'elle fait apparaître Titan: or c'est par cette syphonie que l'auteur commence le récit de ses premières fois. Titan paraît bel et bien associé à l'événement, à moins qu'il ne s'agisse en réalité d'une autre symphonie de Mahler, Titan ayant été préféré pour le récit du fait de son homophonie avec Tristan, mot très actif dans le livre. Une fois de plus, il est impossible d'être précis, il est simplement très probable que la musique de Mahler a eu un rôle.

Le premier récit donne lieu aux variations vues hier, le deuxième, avec le pianiste, apparaît deux fois (toutes les deux citées ci-dessus), le troisième, qui se déroule en Angleterre, est raconté selon deux variations (mais de celui-ci, nous connaissons désormais la version originale, comme nous l'avons déjà vu).

Ce troisième billet, qui traite d'un sujet "accrocheur", ne fait que redire et confirmer ce qu'ont dit les deux billets précédents : il y a de l'autobiographie dans les Églogues, mais il est impossible de démêler le vrai du faux. D'ailleurs cela n'a aucune importance puisque le but (enfin, l'un des buts) n'est pas de raconter des histoires, mais de montrer par l'exemple comment se construisent, se déforment, se transmettent, les histoires.