Comme je lui parle d'une promenade que je viens de faire à l'extrême pointe du cap d'Antibes, jusqu'au sémaphore, puis du côté d'Eileen Roc et du château de la Croë, mon ami A., militant successif de plusieurs extrêmes gauches, m'apprend qu'une grande victoire a tout juste été remportée (par la démocratie, je suppose, par les bons principes, par le peuple, et en l'occurrence par la loi) : les propriétaires du «coin des milliardaires» ont été forcés d'abattre leurs murs, qui descendaient jusque dans la mer; une promenade publique va être édifiée tout le long du rivage; le littoral est libéré; vous, moi et n'importe qui, nous pourrons désormais nous y prélasser à loisir, nous y étendre, nous y baigner.
A. me fait part de cette importante nouvelle avec un enthousiasme dont il n'imagine pas un seul instant que je puisse ne pas le partager tout à fait, car il me fait crédit d'un esprit relativement éclairé. Et je n'ai pas le courage de le détromper.
[...]
Les grands domaines du bout du cap, j'aime qu'ils existent, les savoir là, les rêver, presque, car je n'ai jamais fait que longer leurs hautes enceintes et les apercevoir à travers quelques grilles, en perspectives tronquées. Les jouissances et les biens de la fortune, même de la grande fortune, pour peu qu'ils se parent de beauté, ne suscitent pas chez moi de réelle hostilité. Mon imagination revient volontiers s'y flatter. Ils maintiennent parmi nous l'histoire et la littérature, le monde des fastes passés, des mémoires et des romans. Un beau château français, j'épouve plus de plaisir à le savoir entre les mains de la même famille depuis quatre ou cinq siècles que converti en maison de retraite pour les anciens de la R.A.T.P., ou d'ailleurs en hôtel de luxe. Les hôtels particuliers du faubourg Saint-Germain, qu'il en tombe encore un, parmi les derniers, aux griffes de l'administration, et qu'il soit transformé en immeuble de bureaux, je ne m'en réjouis nullement, et je préfère infiniment que les La Tour-Branlante s'y maintiennent encore un siècle ou deux, pour donner dans leur beaux jardins, à l'arrière, des fêtes où bien sûr je ne serai pas convié, et qui d'ailleurs m'ennuieraient. Un grand parc, je n'apprends pas sans mélancolie qu'il est loti, éventré, semé d'horribles pavillons ou de »petits immeubles de standing». Et les ultimes grands domaines du bords de mer, j'aime mieux imaginer, de loin, que leurs jardins dévalent doucement, par des pelouses bien taillées, des vasques entre les pins et des degrés de marbre, jusqu'à des plages désertes ou des rochers solitaires, que de voir à leurs pieds des agglomérats de familles pique-niqueuses, de postes à transistor et de papiers gras.

Renaud Camus, "Deniers du rêve", in Notes sur les manières du temps, p.106

Cette façon de penser m'est toute naturelle. Il y a une supériorité de la rêverie sur la possession qui délivre de la jalousie, du besoin de posséder. Savoir que de beaux objets et de beaux domaines et de beaux paysages existent suffit; on espère simplement qu'ils nous survivront longtemps, on désire que le château vive sa vie de château, que les tableaux et les meubles vivent des vies de meubles et de tableaux et enchantent les salons (et non les musées).

J'étais étonnée de trouver si naturellement en moi ces sentiments, en moi, pur produit de la IIIe République: j'aurais attendu de ma part, du fait de mon passage par les écoles de la République, plus de sévérité envers l'aristocratie ou les possédants.
J'ai rouvert Marcel Pagnol, La Gloire de mon père et Le Château de ma mère, ces livres lus année après année durant l'école primaire et le collège, avec Le grand Meaulnes et les Lettres de mon moulin. Inconsciemment, j'en ai bien retenu les leçons : c'est la bêtise et la méchanceté qui sont stigmatisées, pas l'aristocratie ou la richesse.

Je ne résiste pas au plaisir de copier ici la scène qui met face à face l'instituteur républicain et le noble. (Remarquons au passage que l'autre livre chéri des instituteurs, Le grand Meaulnes, tire son charme et son mystère d'une fête célébrée dans un château solognot).

Je regardai avec étonnement le trait double qui figurait notre chemin : il faisait un détour immense.
— Les cantonniers sont fous, dis-je, d'avoir fait une route aussi tordue !
— Ce ne sont pas les cantonniers qui sont fous, dit mon père, c'est notre société qui est absurde.
— Pourquoi ? demanda ma mère.
— Parce que cet immense détour nous est imposé par quatre ou cinq grandes propriétés, que le chemin n'a pu traverser, et qui s'étendent derrière ces murs... Voici, dit-il, en montrant un point sur la carte, notre villa... A vol d'oiseau, elle est à quatre kilomètres de la Barasse... Mais à cause de quelques grands propriétaires, il va falloir en faire neuf...
[...]
Cependant, mon père expliquait à ma mère que, dans la société future, tous les châteaux seraient des hôpitaux, tous les murs seraient abattus, et tous les chemins tracés au cordeau.
— Alors, dit-elle, tu veux recommencer la révolution?
— Ce n'est pas une révolution qu'il faut faire. Révolution, c'est un mot mal choisi, parce qu'il veut dire un tour complet. Par conséquent, ceux qui sont en haut descendent jusqu'en bas, mais ensuite ils remontent à leur place primitive... et tout recommence. Ces murs injustes n'ont pas été faits sous l'Ancien Régime : non seulement notre République les tolère, mais c'est elle qui les a construits !
J'adorais ces conférences politico-sociales de mon père, que j'interprétais à ma façon, et je me demandais pourquoi le président de la République n'avait jamais pensé à l'appeler, tout au moins pendant les vacances, car il eût fait en trois semaines le bonheur de l'humanité.

Marcel Pagnol, La Gloire de mon père, treizième chapitre


Nous traversâmes quatre propriétés immenses.
Dans la première, des parterres de fleurs entouraient un château à tourelles. Autour des parterres, il y avait des vignes et des vergers.
— Ici, dit Bouzigue, c'est le château d'un noble. Il doit être malade, parce qu'on ne le voit jamais.
— Si cet aristocrate nous rencontrait chez lui, dit mon père, ça pourrait lui déplaire. Moi, je n'aime pas beaucoup les nobles.
Les leçons de l'École normale restaient ineffaçables. Au cours de ses lectures, pourtant, quelques aristocrates avaient trouvé grâce devant lui : du Guesclin, Bayard, La Tour d'Auvergne, le chevalier d'Assas, et surtout Henri IV, parce qu'il galopait à quatre pattes pour amuser ses petits enfants. Mais d'une façon générale, il considérait toujours les «nobles» comme des gens insolents et cruels, ce qui était prouvé par le fait qu'on leur avait coupé la tête. Les malheurs n'inspirent jamais confiance, et l'horreur des grands massacres enlaidit jusqu'aux victimes.
— C'est un comte, dit Bouzigue, on n'en dit pas de mal dans le quartier.
— C'est peut-être, dit mon père, parce qu'on ne le connaît pas. Mais il a sûrement quelques sbires à sa solde.
— Il a un fermier et un garde. Le fermier est un bon vieux, et le garde n'est pas jeune. C'est un géant. Je l'ai rencontré quelques fois, mais il ne me parle pas. Bonjour, bonsoir, et c'est tout.
Nous arrivâmes sans incident devant une seconde porte. Le canal traversait le mur de clôture sous une arche basse, d'où pendaient de longues pariétaires que traînaient au fil de l'eau. Bouzigue fit jouer la serrure et nous vîmes une forêt vierge.
— Ici, dit-il, c'est le château de la Belle au bois dormant. Les volets sont toujours fermés, je n'y ai jamais vu personne.

Marcel Pagnol, Le Château de ma mère, vingt-troisième chapitre


Mais soudain je restai figé, le cœur battant.
A vingt mètres devant moi, une haute silhouette venait de sortir de la haie et, d'un seul pas, se planta au milieu du sentier.
L'homme nous regardait venir. Il était très grand, sa barbe était blanche. Il portait un feutre de mousquetaire, une longue veste de velours gris et il s'appuyait sur une canne.
J'entendis mon père qui disait, d'une voix blanche : «N'aie pas peur! Avance!» J'avançai bravement.
En m'approchant du danger, je vis les visage de l'inconnu.
Une large cicatrice rose, sortant de son chapeau, descendait se perdre dans sa barbe, touchant au passage le coin de son œil droit dont la paupière fermée était plate.
Ce masque me fit une si forte impression que je m'arrêtai net. Mon père passa devant moi.
Il tenait son chapeau dans une main, son carnet d'«expert» dans l'autre.
— Bonjour, monsieur, dit-il.
— Bonjour, dit l'inconnu, d'une voix grave et cuivrée. Je vous attendais.
A ce moment, ma mère poussa une sorte de cri étouffé. je suivis son regard, et mon désarroi fut augmenté par la découverte d'un garde à boutons dorés, qui était resté dans la haie.
Il était encore plus grand que son maître, et son visage énorme était orné de deux paires de moustaches rousses: l'une sous le nez, l'autre au-dessus des yeux, qui étaient bleus et bordés de cils rouges.
Il restait à trois pas du balafré et nous et nous regardait avec une sorte de sourire cruel.
— Je pense, monsieur, dit mon père, que j'ai l'honneur de parler au propriétaire de ce château?
— Je le suis, en effet, dit l'inconnu. Et, depuis plusieurs semaines, je vois de loin votre manège tous les samedis, malgré les précautions que vous prenez pour vous cacher.
— C'est-à-dire... commença mon père, que l'un de mes amis, piqueur du canal...
— Je sais, dit le "noble". Je ne suis pas venu plus tôt interrompre votre passage parce qu'une attaque de goutte m'a cloué trois mois sur ma chaise longue. Mais j'ai donné l'ordre d'attacher les chiens le samedi soir et le lundi matin.

Je ne compris pas tout de suite. Mon père avala sa salive, ma mère fit un pas en avant.
—J'ai fait venir ce matin même le piqueur du canal qui s'appelle, je crois, Boutique...
— Bouzigue, dit mon père. C'est mon ancien élève, car je suis instituteur public, et...
— Je sais, dit le vieillard. Ce Boutique m'a tout dit. Le cabanon dans la colline, le tramway trop court, le chemin trop long, les enfants, et les paquets... Et à ce propos, dit-il en faisant un pas vers ma mère, voilà une petite dame qui me paraît bien chargée.
Il s'inclina devant elle, comme un cavalier qui sollicite l'honneur d'une danse, et ajouta:
— Voulez-vous me permettre?...
Sur quoi, avec une autorité souveraine, il lui prit des mains les deux grands mouchoirs noués. Puis, se tournant vers le garde :
— Wladimir, dit-il, prends les paquets des enfants.
En un clin d'œil, le géant réunit dans ses mains énormes les sacs, les musettes, et le fagot qui représentait une chaise. Puis il nous tourna le dos, et s'agenouilla soudain.
— Grimpe! dit-il à Paul.
Avec une audace intrépide, Paul prit son élan, bondit, et se trouva juché sur l'encolure du tendre épouvantail qui partit aussitôt au galop, avec un hennissement prodigieux.
Ma mère avait les yeux pleins de larmes, et mon père ne pouvait dire un mot.
— Allons, dit le noble, ne vous mettez pas en retard.
— Monsieur, dit enfin mon père, je ne sais comment vous remercier, et je suis ému, vraiment ému...
— Je le vois bien, dit brusquement le vieillard, et je suis charmé de cette fraîcheur de sentiments... Mais enfin, ce que je vous offre n'est pas bien grand. Vous passez, chez moi, fort modestement, et sans rien gâter. Je ne m'y oppose pas: il n'y a pas de quoi crier au miracle! Comment s'appelle cette jolie petite fille?
[...]
Puis, à ma grande surprise, il s'arrêta à deux pas de ma mère, et la salua comme il eût fait pour une reine. Enfin, il s'approcha d'elle, et s'inclinant avec beaucoup de grâce et de dignité, il lui baisa la main.
Elle lui répondit en esquissant une révérence de petite fille, et elle courait, rougissante, se réfugier auprès de mon père, lorsqu'un trait d'or passa entre eux: Paul s'élançait vers le vieux gentilhomme et, saisissant la grande main brune, il la baisa passionnément.

Marcel Pagnol, Le Château de ma mère, vingt-sixième chapitre