Opération Barbarie

Quand j'eus découvert le nom de Vladimir Volkoff, je fis quelques recherches. Je découvris un romancier plus ou moins journaliste/enquêteur, spécialiste de la désinformation, fervent orthodoxe, ayant des positions contestables sur la guerre de Yougoslavie et soutenant Poutine.
J'achetai au hasard de mes promenades Le Montage (1982) à la brocante paroissiale de notre-Dame de La Trinité. Je ne l'ai toujours pas lu.
Sur Amazon, je trouvai la référence d'Opération Barbarie, qui m'intriga: apparemment c'était le premier livre écrit par Volkoff, c'était un roman qui traitait de la torture en Algérie, et à l'époque, en 1961, il avait été refusé par tous les éditeurs. Il venait enfin d'être édité. Je l'achetai, avec l'intention de l'offrir à O. (le premier livre du Lieutenant X !)
Je le lus et ne l'offris pas.
Je l'ai feuilleté hier soir pour préparer ce billet. Aujourd'hui encore, je ne peux lier intellectuellement le fait que le jeune homme qui écrivit Opération Barbarie en 1961 soit le même que celui qui écrivit Langelot agent secret en 1965. Le premier est trop sombre et le deuxième trop guilleret. Je ne sais si j'en veux au Lieutenant X d'avoir connu des événements qui lui ont permis d'écrire Opération Barbarie ou si j'en veux à Vladimir Volkoff d'avoir été capable d'écrire Langelot après avoir écrit Opération Barbarie.
C'est stupide, je sais. Mais c'est un peu comme si je découvrais que Nounours, dans une vie antérieure, avait eu une vie d'ours sauvage dans un livre de Fenimore Cooper.

Dans son premier livre, Vladimir Volkoff démontre une étonnante maîtrise de narration La succession des événements est raconté à tour de rôle par trois narrateurs différents. L'histoire n'est pas linéaire, elle se présente comme un flash-back. Il subsiste des maladresses, sans doute quelque chose de trop appliqué dû à cette structure artificielle difficile à maîtriser pour un premier livre : parfois, entre l'ironie, les sous-entendus et les surnoms, on ne sait plus bien où on en est. Mais cela reste une réussite pour un débutant.

Parti deuxième classe le 9 septembre 1957 pour faire son service militaire, Vladimir Volkoff s'est porté volontaire pour l'Algérie. Il a servi dans les troupes de marine et a été démobilisé le 7 janvier 1962 comme lieutenant, avec la croix de la Valeur militaire.
Vladimir Volkoff, Opération Barbarie, quatrième de couverture

Le présent volume est composé de deux parties.
Le roman Opération Barbarie, ouvrage de jeunesse, a été écrit en Algérie, dans la vallée de la Soummam, en 1961.
À l'époque, le manuscrit avait été refusé par des éditeurs de droite parce qu'il traitait de la torture et par des éditeurs de gauche parce qu'il ne visait pas à discréditer l'armée française.
Si l'auteur s'est décidé à publier ce texte quarante ans après son écriture, c'est à la suite de la campagne de désinformation déclenchée en 2000 et visant, entre autres, à déstabiliser l'armée française.
Le texte est publié tel quel. L'action est métaphorique et l'ambiguïté du mot « Barbarie » voulue.
L'essai Quarante ans après, écrit en 2001, expose en deux chapitres les réflexions de l'auteur :
— sur la guerre d'Algérie considérée comme une grande occasion manquée ;
— sur la « torture » ou, plus précisément, la question.
Vladimir Volkoff, Opération Barbarie, avertissement situé avant la page de titre

L'arrivée de rebelles au camp militaire, le choix d'un cachot en attendant de les soumettre à la question. Le narrateur est une femme, maîtresse d'un militaire présent:

Bien. L'après-midi, le Minotaure du blockhaus réclama une pitance plus substantielle. On lui en ramena un camion. Tout le monde alla les voir, et j'y fus aussi.
Ils descendaient maladroitement, appendus du bout des ongles aux hautes ridelles, un orteil sur le pneu, l'autre pied à la verticale, comme les danseuses, ou plutôt comme si, déjà, on les écartelait. Des vieux, accrochés à mi-hauteur, voulaient remonter, s'embarrassaient dans les longs manteaux gris qu'ils portaient presque pour tout vêtement; les barbes grises sous les chèches blanchâtres traînaient dans la poussière de la caisse et la hâte générale suggérait une ignoble bonne volonté à se laisser supplicier. Il n'y avait pas assez de menottes pour tout le monde, et on les avait affectées aux jeunes : un gaillard à chèche orange, les mains jointes comme pour le plongeon, sauta. Toute une chaîne de jeunes garçons, une paire de menottes pour deux, se déroula par à-coups et vint se ranger devant le camion comme au pied d'un mur. Les visages, terreux, immobiles, me surprirent : nulle épouvante, nul désespoir visibles ; aucune résignation, même. Simplement, ils étaient devenus encore plus impénétrables que tous les jours, encore plus étrangers. Et c'étaient les haillons, la crasse, les épaules voûtées, les poitrines creuses, les paupières bouffies, qui pourtant n'avaient pas changé depuis hier, qui paraissaient chargés d'exprimer la détresse de l'heure.
N'allez pas vous imaginer que j'eusse à me défendre contre la moindre sensiblerie. Mais d'aimer les hommes, d'en regarder dans les yeux une petite cargaison, et de les savoir tous, sans exception, promis à une séance plus ou moins prolongée de ce qu'il faut bien appeler par son nom: la torture, cela écœure un peu, malgré qu'on en ait.
[...]
Il fallait parer aux évasions, aux indiscrétions, prévoir un accès facile, des issues bien gardées, le moins de publicité possible. Gabriel suggéra un bâtiment qui servait de magasin; mais il y avait des fenêtres; le capitaine, l'infirmerie: elle était trop petite.
[...]
- Trouvé! jappa le roquet roux.
- Où?
- Ici.
Du soulier, il cogna le plancher, qui sonna creux. Burbura :
- Essayez.
On pratiqua une trappe dans le plancher du bureau et l'on vit que l'on disposait, dans l'espace vide entre le plancher et la terre, d'une prison encastrée dans les fondations du bâtiment et déjà partagée en cellules correspondant aux pièces du rez-de-chaussée. Des cellules sans air et d'un mètre de haut, mais à la guerre comme à la guerre : il ne s'agissait pas de confort. Le capitaine s'éclipsa pour n'avoir pas à donner son avis, Gabriel eut un haussement d'épaule qui acquiesçait, et moi, j'écarquillai les yeux pour me contraindre à regarder. Pourquoi me sentais-je responsable ?
- Allez ! Dedans ! jappa le roquet.
- Là? questionna un vieil homme, sans indignation ni horreur, comme pour demander qu'on voulût bien préciser l'information.
- Oui: là. Tu veux que je te prenne dans ma chambre ? Dépêche-toi.
- Je me dépêche.
- Tais-toi.
- Je me tais.
Un à un, les hommes s'affaissèrent dans le trou. Les vieux s'accrochaient aux lattes du plancher puis se laissaient tomber avec une souplesse surprenante ; les jeunes jetaient un regard autour d'eux, comme s'ils ne devaient jamais revoir la lumière du jour, puis sautaient, tels des parachutistes nerveux. Un troufion blond, torche électrique à la main, se déplaçait à quatre pattes dans le souterrain et réglait en rigolant le ballet des taupes humaines.
Je m'approchai de la trappe, et je vis se mouvoir au fond les plantes de pieds et la croupe d'un homme qui gagnait sa cellule en quadrupédie. Le suivant, un vieillard à barbiche blanche, attendait patiemment son tour au bord du trou. Je me forçai à lever les yeux jusqu'aux siens. Il y eut un sourire sur sa vieille petite figure de papier mâché jaune. Je me sentais trop embarrassée pour garder le silence:
- Tu ne seras pas bien, là-bas, murmurai-je honteusement... Et lui, avec courtoisie, il plaisanta :
- Si ce n'est pas pour longtemps...
Rationnelle installation! A présent, dès que nous entrions dans un bureau ou à la popote, nous savions que sous nos semelles grouillaient des hommes, que nous marchions sur de la souffrance humaine, comme les hommes marchent sur l'enfer. Rarement, nous entendions remuer ; rarement, un mot inconnu montait troubler notre digestion à travers un interstice du plancher: la plupart du temps, nos damnés restaient cois, et personne n'aurait pu deviner qu'ils étaient là, croupissants sous le lit, sous la table, sous le soulier clouté. Tout à coup, des cris retentissaient, mais avec l'accent du faubourg ou de Cavaillon; un nom mal prononcé résonnait comme une insulte; un «présent» serviable d'outre-tombe répondait après une hésitation; une bousculade; retombait la trappe: les soldats étaient venus chercher quelqu'un.
- Sont sages, nos clients, disait Burbura en se badigeonnant une tartine de mayonnaise.
- Bande de feignants ! glapissait le roquet roux dès qu'il avait six ou sept anisettes dans le nez. Nous, on bosse toute la nuit par votre faute, et vous, là-dessous, vous vous vautrez sur le ventre toute la journée, et vous ne voulez même pas nous dépanner un bout?
Coups de pied dans le plancher.
- Quand vous aurez passé le pied à travers... sifflait Gabriel.
Dès le deuxième jour, le silence de nos emmurés devint insoutenable.
Sauvagiot se plaignait:
- Ils ne pourraient pas geindre un peu ? Ça serait tout de même moins terrible pour nous.
Le ric avançait le museau :
- On pourrait leur dire.
Le roquet bondissait sur place :
- Mais vous n'avez qu'à faire comme s'ils n'étaient pas là ! Je ne sens pas du tout qu'ils y sont, moi.
Et alors Gabriel, brusquement penché sur la table:
- Question d'odorat, monsieur. Moi, je sens.
Nous reniflâmes. Et, en effet, la tranche épaisse d'humanité compressée sous nos pieds commençait à dégager une odeur compacte qui évoluait vers le haut, par couches successives et de plus en plus nauséabondes, par vagues où se brassaient tous les relents les plus offensants pour la narine, comme une silencieuse et abominable protestation :
«Nous ne pouvons ni écrire, ni chanter, ni parler, ni gémir : que notre puanteur nous serve de témoignage!»
- Mon cher Gaby, tu as raison, dit Burbura. Ils commencent à empester : il faudra en relâcher quelques-uns.
- Vous les relâcherez après leur avoir fait sentir ça !
- Mais, mon cher Gaby, nous aussi, nous sentons ça.
- Oui, dit Gabriel, pédantesque. Seulement nous respirons, et ils exhalent.

Ibid, extraits de la page 107 à la page 111

Snif, snif

De un à huit ans, j'ai habité Agadir, où mes parents étaient coopérants. Nous avions très peu de livres, je me souviens des Voyages de Gulliver offert par mon parrain pour mes sept ans, de Contes et légendes de la Camargue et des gitans dans la célèbre collection blanche à filets dorés, et Flamme et les purs-sangs, que j'ai mis très longtemps à comprendre car il faisait apparaître des extra-terrestres au milieu d'une très classique histoire de chevaux, ce que mon esprit a mis des années à accepter.

Mes pourvoyeurs de livres étaient deux amis, Fabienne et Yvan. Yvan avait avait deux ans de plus que moi, j'ai écumé sa bibliothèque. Nous passions des heures à jouer aux agents secrets dans les dunes (nous lisions Le journal de Mickey, lui était un fan de Mandrake tandis que je préférais Guy l'éclair) et je lisais sa collection de Langelot.
Il les avait tous sauf un, Langelot et le sous-marin jaune. Rentrée en France, je n'eus de cesse de trouver cet introuvable, ce qui ne présenta pas d'ailleurs grande difficulté.
Des années plus tard, la mère d'Yvan a offet tous les Langelot de son fils à la bibliothèque du petit village savoyard où elle habite aujourd'hui. Je lui en veux beaucoup pour ce sacrilège. Si vous empruntez des Langelot à la bibliothèque d'Habère-Lullin, sachez que ce sont "les miens" et qu'ils ont connu Agadir.

J'ai lu tous les Langelot à l'école primaire, je les ai tous achetés et relus en terminale quand j'avais des coups de blues, il m'arrive encore d'en rouvrir un, même si c'est désormais trop léger pour que je puisse les lire de A à Z. Je cherche Langelot et l'inconnue.

En 2001, je crois, en passant chez Gibert, j'ai découvert par hasard qui était le lieutenant X : Vladimir Volkoff. Les Langelot étaient en effet en cours de réédition aux éditions du Triomphe, et le mythique Lieutenant X. dévoilait son identité. J'étais triste que le secret soit levé et surprise que l'auteur soit vivant. Il est mort en 2005.

Je suis toujours surprise du nombre de personnes autour de moi qui ont lu Langelot. On se fréquente de loin ou de plus près, conversations de bureau, conversations internautiques, amis d'amis rencontrés tous les deux ans à des célébrations d'anniversaire, et puis un jour, on se rend compte qu'on a un point commun: Langelot, "Solitaires mais solidaires", snif snif, Choupette, la 2CV, le pitaine, Hedwige, la Midget bleue, le professeur Propergol, "Tu parles trop, Charles"... A tort ou à raison, dès que quelqu'un me dit qu'il a lu Langelot, j'ai l'impression que nous avons des valeurs communes.
Il faudrait fonder un club.

Pour le plaisir, je mets en ligne le début du premier livre, et un passage sur la place de l'art dans les voyages organisés.

«C'est ma gamelle, je te dis! cria le grand rouquin agitant ses longs bras.
— Erreur! C'est la mienne! répliqua le petit blond se ramassant en boule.
— Gare à toi! Je t'écrase! menaça le grand.
— Essaie, répondit le petit.
— Kss ! Kss ! mords-le ! » firent les autres en formant un cercle.

Une de ces casernes sinistres, malodorantes, que le maréchal de Lattre voulait démolir toutes. Celle-ci — par ironie, eût-on dit — s'appelait justement caserne De-Lattre-de-Tassigny. Elle était située dans la banlieue parisienne et abritait, entre autres services et unités, la «Commission de présélection anticipée». Cet organisme au nom biscornu était chargé d'orienter les jeunes gens de dix-huit ans, dûment recensés, vers les armes dans lesquelles ils feraient, deux ans plus tard, leur service militaire.
Elle faisait même mieux que cela, la Commission. Ses moyens très perfectionnés lui avaient permis de déceler chez certains garçons, qui n'avaient pas eu la chance de pouvoir poursuivre leurs études, des capacités intellectuelles peu ordinaires : elle les avait aussitôt dirigés vers des établissements spécialisés qui en avaient fait des ingénieurs et des officiers de réserve.
Hélas! la juridiction moderne, efficace, de la Commission ne s'étendait pas en dehors de ses locaux. Résultat : deux des garçons qu'elle accueillait pendant trois jours, pour des tests et des examens divers, en étaient réduits à se battre pour une gamelle modèle 14 modifié 39! En effet, le « grand » avait perdu la sienne et prétendait s'approprier celle du « petit », pour n'avoir pas d'ennuis avec l'adjudant, le jour du départ.
« Allez, rends-moi ma gamelle sans faire d'histoires ou je t'assomme, reprit le grand. Moi, je pèse 60 kilos et je...
— Tu m'assommes déjà avec tes discours! rétorqua le petit. Il y en a qui sont doués, tout de même, comme orateurs.
— Vas-y le grand!
— Vas-y le petit! »
Quarante-huit garçons brandissant leur gamelle (modèle 14 modifié 39) excitaient les adversaires.
« Eh bien, ce sera tant pis pour toi », dit le grand en avançant d'un pas.
Et lança le poing.
Il dominait l'autre de la tête, d'une bonne demi-carrure et de la moitié de la longueur du bras.
Un ou deux spectateurs à l'âme sensible fermèrent les yeux pour ne pas voir ratatiner leur camarade... Lorsqu'ils les rouvrirent, ils virent le grand à plat ventre, au sol, le nez dans le gravier, un bras tordu derrière le dos. Le petit, qui lui avait enfourché les reins, lui demandait gentiment:
«Dis, je te casse l'avant-bras ou je ne te le casse pas?»
Les apparences, il faut l'avouer, étaient trompeuses. L'adjudant chargé de la discipline, que les cris des garçons avaient alerté, pouvait difficilement deviner que le coupable se trouvait dessous et que le polisson qui caracolait sur son dos n'avait d'autre tort que de tenir à sa gamelle et de connaître un peu de judo. D'autant plus qu'il s'agissait en l'occurrence d'un adjudant spécialisé dans l'inspection des boutons de guêtres et des semelles de chaussures, qui n'avait jamais vu le feu, jamais exercé un commandement, et s'était contenté d'une carrière glorieuse opiniâtrement poursuivie depuis trente ans dans la même caserne.
« De quoi? tonna-t-il. Ça n'est même pas encore jeune recrue et ça veut faire la loi? Petite brute! Je m'en vais vous apprendre à vous bagarrer dans la cour du quartier! Civil ou pas, ça m'est égal. Si vous n'êtes pas content, vous irez le dire au colonel. Au trou, et pas de discussion! »
A la grande surprise des spectateurs, le vainqueur n'opposa pas la moindre résistance, ne tenta pas la moindre justification. Il se releva lentement.
«J'emporte ma gamelle. Vous permettez?»
Et, tête haute, il suivit l'adjudant jusqu'à la prison où il commença immédiatement une partie de dominos avec des soldats qui s'y trouvaient déjà.

Lieutenant X., Langelot agent secret, chapitre 1

Lorsque Langelot entra dans la salle de délibérations, il vit, assis derrière une table recouverte d'un tapis vert, une douzaine d'officiers portant les uniformes les plus divers de l'Armée française, bleus ou moutarde, avec fourragère ou sans, étincelants de galons, émaillés de décorations, chemise kaki pour les uns, chemise blanche pour les autres, avec des cravates noires, des cravates marron, une cravate verte, et des accessoires variés, depuis le fume-cigarette de l'aviateur jusqu'au stick du colonel qui présidait. Au bout de la table, unique de son espèce, un civil.
Les officiers, eux, virent s'avancer un garçon de petite taille, en chandail vert et pantalon noir, les traits menus mais durs, le front largement barré d'une mèche blonde, le regard bleu, attentif, sur la réserve. Il s'inclina avec aisance, sans prononcer un mot. Les officiers s'entre-regardèrent. Montferrand bourrait sa pipe. Un silence pesa. Enfin :
« Asseyez-vous, jeune homme », dit le colonel avec bienveillance.
Le garçon s'assit face aux officiers.
« Nous vous avons demandé de venir le premier parce que la machine a exprimé à votre sujet un avis assez peu ordinaire, reprit le colonel. Vous savez, n'est-ce pas, que les résultats de tous les tests que vous avez subis sont analysés par une calculatrice électronique?...
— Oui, mon colonel. »
La voix était fermé, bien timbrée. Le ton poli et distant.
« Monsieur Langelot, j'ai votre dossier sous les yeux. Vous êtes orphelin de père et de mère, je vois?
— Mes parents sont morts dans un accident d'avion.
— Vous avez fait vos études dans un collège. Vous avez votre baccalauréat. A quelle carrière vous destinez-vous?
— Je ne sais pas, mon colonel.
— Vous ne savez pas?»
L'ombre d'une expression espiègle passa sur le visage fermé du garçon:
«Il n'y a pas tellement de carrières amusantes, mon colonel. Vous ne trouvez pas?»
Le colonel regarda Montferrand qui bourrait toujours. L'artilleur se pencha en avant:
«Vous avez des frères, des sœurs?»
Langelot hocha la tête, négativement.
Le parachutiste chuchota à l'oreille du colonel président:
«Il est sportif?
— Equitation, judo, natation», lut le colonel dans le dossier.
Le spécialiste des engins demanda: «En classe, vous avez fait du latin ou des mathématiques?
— Les deux, mon capitaine.»
Le fantassin, qui avait fini d'additionner ses fiches, leva le nez:
«Vous n'avez jamais songé à une carrière militaire?
— Oh ! non, mon capitaine.
— Pourquoi cela?
— Ça ne m'amuserait pas du tout d'appuyer sur des boutons pour faire partir des fusées.»
Les officiers s'entre-regardèrent de nouveau. Ils avaient fait, eux, de vraies guerres, où l'ennemi se trouvait à une portée de fusil — quelquefois à une portée de baïonnette. Mais, dans l'avenir, il fallait bien se rendre à l'évidence, la guerre appartenait aux techniciens.
Le spécialiste des engins fit «Hum!» mais n'objecta rien.
«Comme je vous le disais, reprit le colonel, la calculatrice vous tient en haute estime, monsieur Langelot. Elle nous conseille de vous confier des responsabilités qui paraissent au-dessus de votre âge, mais qui, peut-être, vous «amuseraient». Seriez-vous éventuellement disposé à devancer l'appel et à contracter un engagement d'une durée de plusieurs années?
— Cela dépendrait, mon colonel.
— Sans doute. Pensez-vous que, si vous preniez pareille décision, votre tuteur s'y opposerait?
— Sûrement pas... » La même expression espiègle : « Il serait ravi qu'il m'arrive quelque chose. Il administre pour moi les biens de mes parents. »
Tout à coup, Montferrand, qui avait enfin allumé sa pipe, prit la parole:
«Dites-moi, Langelot, vous vous bagarrez souvent comme vous l'avez fait aujourd'hui?»
Langelot tourna son regard attentif vers Montferrand, réfléchit un moment, et répondit :
«Très rarement, mon commandant.»
Les officiers chuchotèrent entre eux. Montferrand demanda:
«Pourquoi m'appelez-vous «mon commandant»? Vous voyez bien que je suis civil.
— Vous êtes en civil, corrigea Langelot. J'avais pensé, d'après votre coupe de cheveux et votre regard, que vous étiez militaire... Et commandant d'après votre âge.»
Le parachutiste se mit à rire. Le colonel se dissimula la bouche avec deux doigts. Tout le monde regardait les cheveux gris, drus, coupés en brosse, de Montferrand, qui répondit, avec sérénité:
«Eh bien, vous vous trompez. Je suis civil. Je m'appelle Roger Noël et je suis enchanté de faire votre connaissance.»
Il tendait la main.
Langelot se leva pour aller la prendre et la serrer. Il avait la poignée énergique et rapide. Ses yeux bleus et les yeux marron de Montferrand se croisèrent.
«Vous aviez raison ou tort, tout à l'heure, quand vous vous êtes battu? demanda l'homme.
— J'avais raison, répondit le garçon sans hésiter.
— Vous avez essayé de l'expliquer à l'adjudant?
— Non.
— Pourquoi?
— Il n'était pas d'humeur à comprendre.»
Le colonel toussota. Montferrand inclina gravement la tête.
«Il faut apprendre à avoir confiance en ses supérieurs, dit-il. Les supérieurs sont rarement d'humeur à comprendre. Il faut les y forcer. Maintenant, Langelot, sans aucun engagement de part ni d'autre — car il faut que nous réfléchissions, vous et moi —, seriez-vous disposé à consacrer plusieurs années de votre vie à vous occuper de documentation? Je vous précise tout de suite que la formation d'un documentaliste coûte très cher à l'Etat et que, par conséquent, une fois que vous aurez signé un contrat, il ne sera plus question de filer vendre du cirage ou des nouilles. Je vous précise aussi, à toutes fins utiles, que la documentation est un travail sérieux, absorbant, souvent fastidieux, qui ne ressemble guère à ce que vous avez pu lire dans les romans d'espionnage. Vous me comprenez bien? Dernier point : je vous précise que c'est un travail dangereux...»
Tout en parlant, Montferrand observait le visage du garçon. Au mot «dangereux», il y eut enfin une réaction: le visage s'éclaira brusquement.
«Je crois que j'aimerais assez ça, monsieur.
— Bien. Si le colonel permet, vous pouvez disposer. Je. vous reverrai cet après-midi pour vous dire ce que j'aurai décidé de mon côté.»

Ibid, chapitre 3

Langelot est en mission en Angleterre. Il prend part à un voyage organisé et se mêle aux touristes ordinaires. Leur guide est une jolie jeune fille nommée Clarisse:

Après avoir désigné la colonne Nelson, les lions, l'arche de l'Amirauté et Whitehall, Clarisse annonça aux passagers qu'ils disposaient d'une heure pour visiter le plus beau musée de peinture de l'univers, à savoir la National Gallery. Tout le monde débarqua.
La dame corpulente dit au monsieur à barbiche:
«J'aimerais tant voyager si on ne me forçait pas toujours à regarder des tableaux!
— Une heure, ça se supporte encore», répondit le monsieur.
La National Gallery fut inspectée au pas gymnastique. A l'entrée de chaque salle, Clarisse annonçait:
«Ici, vous avez trois Sebastiano del Piombo, un Léonard de Vinci, et sept peintres mineurs.»
Ou bien:
«Ici, vous n'avez pratiquement que des Rubens.»
Mais ces Piombo, ces Rubens, ces Vinci, il n'était pas question de leur accorder un coup d'œil. Clarisse Barlowe n'avait aucune indulgence pour les brebis égarées. Si l'une de ses ouailles s'attardait devant un tableau, elle avait tôt fait de la rappeler à l'ordre:
«Pressons, madame. Pressons, monsieur. Nous avons encore trois cent quatre-vingt-sept tableaux à admirer...»
Guide exemplaire, la jeune Anglaise si frêle et si rose, jouant à la fois le berger et le chien du berger, contrôlait son monde à la sortie de chaque salle; quand on eut regagné l'autocar, elle put donc annoncer d'un air fort satisfait qu'on avait cinq minutes d'avance sur l'horaire. Les plus âgés des touristes étaient un peu essoufflés, mais chacun s'estimait heureux d'être quitte de la National Gallery à si bon compte.
Le voisin de Langelot leva la main.
« Miss Barlowe, combien de musées devons-nous encore voir?
— Deux, monsieur. La Tate Gallery et le British Museum.
— Zut!» dit laconiquement le garçon.
Mais un autre passager, gros homme à la carrure de boxeur, exigea un complément d'information :
«Pouvons-nous compter sur vous, Miss Barlowe, pour nous les faire visiter aussi vite que celui que nous venons de voir?
— Certainement », répondit Clarisse.
Le gros homme s'épanouit et sourit même à Langelot:
«Voyez-vous, jeune homme, c'est ainsi qu'il faut voyager. Voir le plus de choses dans le moins de temps possible. Les victoires, les défaites, ça, c'est bon pour les jeunes comme vous qui ont encore leurs cours d'histoire à la mémoire. Moi, ce qui m'intéresse, c'est la quantité. Savez-vous pourquoi je suis venu au W.T.A.? Parce que j'ai un ami qui m'a dit: «Avec «W.T.A., tu en auras pour ton argent.» Et je commence à croire qu'il avait raison.»

Lieutenant X., Langelot et les saboteurs, p.56

L'Aleph, de Jorge Luis Borges

Tout langage est un alphabet de symboles dont l'exercice suppose un passé que les interlocuteurs partagent; comment transmettre aux autres l'Aleph infini que ma craintive mémoire embrasse à peine?
Jorge Luis Borges, L'Aleph, p.206 dans la collection L'Imaginaire Gallimard
Jean-Renaud Camus, Eté, (Travers II), p.24 et 342

Je compris que le travail du poète n'était pas dans la poésie; il était dans l'invention de motifs pour rendre la poésie admirable; [...]
L'Aleph, p.196
Eté, p.67
Renaud Camus, Vaisseaux brûlés, (voir 2-2-019-10)

Par ailleurs, le problème central est insoluble : l'énumération, même partielle, d'un ensemble infini.
L'Aleph, p.207
Eté, p.356
Vaisseaux brûlés

En cet instant gigantesque j'ai vu des millions d'actes délectables ou atroces ; aucun ne m'étonna autant que le fait que tous occupaient le même point, sans superposition et sans transparence.
L'Aleph, p.207
Vaisseaux brûlés

Ce que virent mes yeux fut simultané : ce que je transcrirai, successif, car c'est ainsi qu'est le langage.
L'Aleph, p.207
Eté, p.356
Vaisseaux brûlés

Le monde – et non pas son secret, mais le monde tel qu’il va, et tel qu’il ira – serait caché sous une marche de l’escalier qui mène à la cave, sous la salle à manger, dans une maison bourgeoise d’Adrogué ?
Renaud Camus, L'épuisant désir de ces choses

Il a fallu que je voie hier soir un très intéressant documentaire à propos de Borges, sur Arte, pour que je m'avise pleinement (je le savais sans le savoir, ça n'avait jamais retenu mon attention) que le deuxième des exergues de L'Aleph était emprunté à Hobbes, et plus précisément au Léviathan. J'avais renconté la phrase récemment, je ne l'avais pas reconnue. Elle m'avait pourtant frappé, car je vois dans mon exemplaire de Hobbes qu'elle est soulignée. Mais je n'avais pas fait le rapprochement avec L'Aleph:
« But they will teach us that Eternity is the Standing still of the Present Time, a Nuncstans (as the Schools call it); wich neither they, nor any else understand no more than they would a Hicstans for an Infinite greatness of Place. »
Ce dont on ne se rend pas forcément compte quand on rencontre ces quelques lignes à l'orée du récit de Borges — en tout cas moi je ne m'en étais pas rendu —, c'est qu'il s'agit chez Hobbes, et donc bien sûr dans l'esprit de Borges, d'une phrase tout à fait ironique, moqueuse : elle s'inscrit dans un long passage de la quatrième partie (Of the Kingdom of Darkness), où Hobbes fait reprendre du service à l'un de ses dadas favoris, celui qui lui sert à guerroyer contre les universités, les écoles, les facultés de théologie, la tradition aristotélicienne, Aristote lui-même et toute la vanité de la philosophie et de son langage vide (le chapitre est intitulé «Of DARKNESSE from VAIN PHILOSOPHY and FABULOUS TRADITIONS.»)
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.287

« But they will teach us that Eternity is the Standing still of the Present Time, a Nuncstans (as the Schools call it); wich neither they, nor any else understand no more than they would a Hicstans for an Infinite greatness of Place. »
Hobbes, Leviathan VI, 46, cité en exergue de la nouvelle L'Aleph
Vaisseaux brûlés (sans doute ajouté après le passage de Rannoch Moor cité ci-dessus)

La première fois que j'ai compris ce qu'était vieillir

C'était en 2000 ou en 2001.

Paul Rivière m'avait confié son incapacité à lire Proust: trop long, trop verbeux, trop ampoulé. Croisant Comment Proust peut changer votre vie dans une librairie, je le feuilletai. Il me fit sourire, je l'achetai, le lus, l'abandonnai à Paul.
C'est un livre qui peut permettre à ceux qui n'aiment pas Proust ou ont peur de Proust d'avoir l'impression qu'ils pourraient ou pourront aimer Proust. Il est possible que cela permettent à certains d'essayer enfin de le lire.
Néanmoins je le déconseille à ceux qui lisent et aiment Proust : ils trouveront ce livre creux.

Mais il est vif, brillant, bien écrit, et c'est à cela que je voulais en venir : Alain de Botton est plus jeune que moi, c'était la première fois que je trouvais acceptable un livre écrit par quelqu'un de plus jeune que moi. Je pris soudain conscience qu'il était trop tard, que de plus jeunes prenaient la place que je n'occuperais jamais, j'éprouvai l'impression physique d'être poussée vers la fin par la marée ininterrompue des nouveaux venus, qui eux-mêmes continueraient d'être agités des mêmes passions, incapables eux non plus de trouver la moindre solution, et leurs vies à leur tour s'écouleraient inexorablement, le sable du temps nous engloutissant les uns après les autres sans que le flux des hommes ne tarisse.
C'est un destin curieux que le destin des hommes.

Aujourd'hui, je m'aperçois que ce sentiment d'étrangeté est le même que celui que je ressens à lire Borges. Il est celui qui a le mieux exploré et exprimé cette énigme du temps humain, infini et immobile, inscrivant la mort sur fond d'instants et d'éternité.

[...]
Être immortel est insignifiant; à part l'homme, il n'est rien qui ne le soit, puisque tout ignore la mort. [...]
Exercée par un entraînement séculaire, la république des Immortels était parvenue à une certaine perfection de tolérance et presque de dédain. Elle savait qu'en un temps infini, toute chose arrive à tout homme. Par ses vertus passées ou futures, tout homme mérite toute bonté; mais également toute trahison par ses infamies du passé et de l'avenir. Ainsi, dans les jeux de hasard, les nombres pairs et impairs tendent à s'équilibrer; ainsi s'annulent l'astuce et la bêtise, et peut-être le grossier poème du Cid est-il le contrepoids exigé par une seule épithète des Églogues ou par une maxime d'Héraclite. [...]
Parmi les corollaires de la doctrine selon laquelle il n'existe aucune chose qui ne soit compensée par une autre, il en est une de très peu d'importance théorique, mais qui nous conduisit, à la fin ou au début du Xe siècle, à nous disperser sur la surface du globe. Il tient en quelques mots : Il existe un fleuve dont les eaux donnent l'immortalité; il doit donc y avoir quelque part un autre fleuve dont les eaux l'effacent. Le nombre des fleuves n'est pas infini; un voyageur immortel qui parcourt le monde, un jour aura bu à tous. Nous nous proposions de découvrir ce fleuve.
La mort (ou son allusion) rend les hommes précieux et pathétiques. Ils émeuvent par leur condition de fantômes; chaque acte qu'ils accomplissent peut être le dernier; aucun visage qui ne soit à l'instant de se dissiper comme un visage de songe. Tout, chez les mortels, a la valeur de l'irrécupérable et de l'aléatoire. Chez les Immortels, en revanche, chaque acte (et chaque pensée) est l'écho de ceux qui l'anticipèrent dans le passé ou le fidèle présage de ceux qui, dans l'avenir, le répèteront jusqu'au vertige. Rien qui n'apparaisse pas perdu entre d'infatigables miroirs. Rien ne peut arriver une seule fois, rien n'est précieusement précaire. L'élégiaque, le grave, le cérémoniel, ne comptent pas pour les Immortels. Homère et moi, nous nous sommes séparés aux portes de Tanger; je crois que nous ne nous sommes pas dit adieu.
[...] J'ai été Homère; bientôt, je serai Personne, comme Ulysse; bientôt, je serai tout le monde : je serai mort.

Jorge Luis Borges, L'Immortel, dans le recueil intitulé L'Aleph dans la collection L'Imaginaire Gallimard.

Saxe et Sachs

Lise FRENKEL : J'avoue que je me suis posée les mêmes questions que vous, mais d'une manière différente, parce que ma méthode est différente. Je crois que les noms propres jouent un rôle très important au cinéma. Ils évoluent de Marienbad au Jeu avec le feu. Dans Marienbad, il y a AMX, ce X dont certains ont dit qu'il était l'indéterminé, M, le mari, et je pense que tous les prénoms de femme avec la voyelle A viennent de ce que la femme originaire c'est l'A de Marienbad.
Alain ROBBE-GRILLET : AMX, c'est aussi un char de combat français. (Rires.)
Jean-Pierre VIDAL : Ce qui amuse et gêne tout le monde, c'est que ça fonctionne trop...
Alain ROBBE-GRILLET : Trop, oui. C'est ce qui effraie un mathématicien...
Jean RICARDOU : Je me demande si cela n'a pas été partiellement résolu précédemment quand on a parlé d'intertexte général et de péri-texte. Le péri-texte, ou bibliothèque du texte, est un segment de l'intertexte général surdéterminé par d'autre rapports avec le texte. Il ne faut pas faire maintenant comme si l'on n'en avait pas parlé...
Lise FRENKEL : J'ai été si frappée par le caractère spécifique des noms propres au cinéma que j'ai demandé à Robbe-Grillet, en particulier...
Alain ROBBE-GRILLET : Il ne fallait pas, dirait Raillon...
Lise FRENKEL : Il ne fallait pas, mais je l'ai fait : parce qu'il est interdit d'interdire. Je vous ai posé des questions sur le nom de Georges de Saxe dans Le Jeu avec le feu. Moi-même, j'ai fait la condensation évidente de Sade et de sexe. Mais vous m'avez dit Maurice Sachs. Il y a un évident rapprochement entre le passé trouble de Georges de Saxe pendant la guerre et la biographie de Maurice Sachs. Moi, j'avais plutôt pensé au prince Maurice de Saxe...
Alain ROBBE-GRILLET : Je ne connais pas...
Lise FRENKEL : Oui, je sais : mais il est connu. (Rires.) Maurice de Saxe, amoureux d'une actrice beaucoup plus jeune que lui et qui est mort d'ailleurs de cet amour. Je voulais donc dire que, quand on passe du roman au cinéma, les prénoms deviennent de plus en plus symbolique. Dans Le Jeu ave le feu, les prénoms de femmes sont directement des symboles , il y a Christa, c'est-à-dire tout ce qui est christique, Virginia, la virginité. Et je voulais parler aussi du prénom d'Alice. Enfin, évidemment, Alice est un problème particulier puisqu'il n'est pas dans le film Glissements, il est dans le ciné-roman...
Alain ROBBE-GRILLET : Ah oui, il est seulement dans le livre. Vous savez pourquoi? C'est parce qu'Anicée Alvina a préféré que son propre prénom ne figure pas comme identification du personnage. Mais, dans le manuscrit original, c'est Anicée...
Lise FRENKEL : Mais enfin vous avez choisi quelque chose...
Alain ROBBE-GRILLET : Oui, en hommage à Lewis Carroll.

discussion suite à l'intervention de Jean-Pierre Vidal, Le Souverain s'avarie, in Robbe-Grillet (10/18) p.331

J'ai déjà parlé de cette discussion. Elle m'a particulièrement intéressée parce qu'elle m'expliquait enfin l'origine des recherches de Renaud Camus concernant Maurice Sachs et Nelly Sachs. Ces quelques lignes sont le chaînon qui me manquait.

L'idée que cela "fonctionne trop" me réjouit : Lise Frenkel pense à quelqu'un que ne connaît pas Robbe-Grillet puis veut trouver un sens à "Alice" alors que le choix de ce prénom est purement anecdotique. À force de surdétermination le sens finit par perdre toute signification.

Je lisais cela le 30 octobre, jugez de ma surprise en rencontrant le lendemain Anicée chez Tlön. Coïncidence, as usual.
Je n'imaginais pas que ce prénom ressurgirait quelques jours plus tard, hélas.

Douloureuse Russie

J'ai commené le livre d'Anna Politkovskaïa.
Je vous livre quelques extraits dans les premières pages.

On parle souvent de la corruption russe. Au quotidien, nous pourrions dire qu'il s'agit avant tout d'un sens très particulier de la saisie des opportunités qui se présentent :

La commission électorale de la région avait mis en place une «hotline» destinée à recevoir les appels signalant des infractions commises lors de la campagne et du vote proprement dit. Mais 80% des appels reçus relevaient du chantage le plus simple exercé sur les autorités communales, et non de quelques préoccupations politiques que ce soit. Il faut bien dire que les gens de chez nous ont un don pour tirer parti de toute agitation politique. Les citoyens exigeaient qu'on fasse réparer leurs canalisations percées, qu'on installe enfin le chauffage chez eux, etc. Sinon, laissaient-ils entendre, nous n'iront pas voter... Eh bien, ils eurent gain de cause : les habitants des quartiers Zavodskoi et Leningradski de la ville de Saratov obtinrent eau chaude et eau froide; non loin de là, dans certains villages du district d'Aktarst, on rétablit enfin l'approvisionnement en électrécité.
Douloureuse Russie, p. 11

Il existe une option intéressante, au moins pour les législatives:

Seule ombre au tableau pour le pouvoir : le vote «contre tous» — une option permettant de traduire le rejet de tous les candidats en lice — atteignit 10% des suffrages exprimés. Ce qui signifie qu'un électeur sur dix s'est rendu aux urnes, a bu un verre ou deux de vodka... et a décidé d'envoyer tout le monde au diable.
Ibid, p 13

Je me demande ce qui se passerait si un tel vote avait la majorité, car si je comprends bien, il ne désigne personne. Un vote blanc exprimé, en quelque sorte.

Un extrait d'une rédaction d'une lycéenne de St-Pétersbourg :

« Ma mère dit que tout est arrangé d'avance, que le résultat est déjà joué avant même que les gens aillent voter. Je pense que voter est complètement inutile. Quand j'étais petite, je croyais que plus une personne était célèbre, plus elle était intelligente et sensée. Mais en grandissant, j'ai compris que même quelqu'un de parfaitement stupide était capable de parvenir au gouvernement Alors, aller voter, pour quoi faire? D'autant plus qu'aucun être sain d'esprit ne pourrait déclarer qu'il faudrait buter les Tchétchènes jusque dans les chiottes[1]"...»
Ibid, p 13

Politkovskaia déplore que ces concitoyens aspirent davantage au confort qu'à la liberté :

On pourrait se poser la question : à quoi Iavlinski a-t-il donc servi, avec les grands principes de probité qu'il n'a cessé de proclamer depuis quinze ans? Et à quoi a donc servi le SPS, qui voulait tant instaurer une économie de marché à visage humain? Pour l'instant, rares sont ceux qui définissent la liberté de la même manière que ces deux partis. Pour les riches de chez nous, être libre, c'est avoir des vacances réussies. Et plus on est riche, plus on part souvent en vacances. Pas en Anatolie, trop accessible au petit peuple, mais à Tahiti. Ou à Acapulco. Ces gens-là ne songent même pas à la vraie liberté. Pour l'immense majorité d'entre eux, seul compte l'accès au confort. Dès lors, pourquoi ne promouvraient-ils pas leurs intérêts en corrompant les partis bien en cour au Kremlin? Il faut bien comprendre que la plupart sont corruptibles d'une façon très primitive : chaque question y a son propre « prix ». Qui est prêt à payer ce prix obtiendra le projet de loi dont il a besoin. Ou bien « son » député pourra attirer l'attention du parquet général sur les activités de tel ou tel de ses concurrents (un moyen très usité par les hommes d'affaires pour se débarrasser de leurs adversaires).
Ibid, p 16

«être libre, c'est avoir des vacances réussies» : no comment.

Je pourrais tout citer. Chaque page m'arrête : réflexions sur le parti communiste p.18, adhésion enthousiaste du peuple russe à un «petit père» p.19, suppression d'émissions télévisées («A quoi peut bien servir une émission qui invite des perdants?», commentaire de Poutine, p.20), passivité du peuple russe devant la disparition du régime parlementaire, pouvoir exécutif et législatif étant fondu en une «verticale unique» p.22:

Deuxièmement — et c'est la raison essentielle pour laquelle on doit parler de « fin » et non de « crise » du parlementarisme russe —, le peuple a accepté l'évolution de ces dernières années sans broncher. Personne n'a bougé quand Poutine a établi sa fameuse « verticale du pouvoir ». Il n'y a eu ni manifestations, ni protestations de masse, ni actions de désobéissance civile. Le peuple a tout « avalé » et il a consenti à vivre non pas sans Iavlinski, mais sans démocratie. Un chiffre est particulièrement parlant à cet égard. D'après une enquête d'opinion de l'institut d'études sociologiques «Vtsiom-A», à la question : «Au cours des débats organisés à la télévision à l'occasion de la campagne électorale, les représentants de quels partis vous ont semblé les plus convaincants?», 12% des Russes ont répondu : «Les représentants de Russie unie.» Or ceux-ci avaient refusé de prendre part à quelque débat télévisé que ce soit, arguant que «leurs actions parlaient pour eux»!
La population a donc entériné la restauration d'une nouvelle Union soviétique - une URSS légèrement retouchée, relookée, modernisée, mais une URSS tout de même, dotée d'une sorte de capitalisme bureaucratique dans lequel les hauts fonctionnaires ont remplacé les oligarques des années 1990.
Dès lors, l'élection présidentielle de mars 2004 était jouée d'avance.
Ibid, p.23

L'écriture d'Anna Politkovskaia est nette, sa pensée claire, parfois on suit presque trop facilement (on comprend que si la politique russe paraît si compliquée vue de loin, c'est que chacun "glisse" au rythme de ses intérêts ou de sa peur et qu'il est normal de s'y perdre si l'on ne la suit pas jour après jour), on s'interroge : Anna Politkovskaia ne se laisse-t-elle pas emporter par ses convictions, qu'a-t-elle pour étayer ses affirmations?
Et le livre continue et quelques pages plus loin on a honte d'avoir douté.

Par exemple, elle raconte l'histoire d'une mère de soldat qui a porté plainte suite à la mort de son fils en Tchétchénie : je soupire avec incrédulité, un soldat mort à la guerre, cela arrive, tout de même.
Voici les faits :

La Russie mène au Caucase une guerre étrange. À première vue, on pourrait croire que tous les soldats des troupes fédérales sont des frères d'armes. Mais, en réalité, il n'en va pas du tout ainsi. Les effectifs du ministère de la Défense sont à couteaux tirés avec ceux du FSB[2] et du ministère de l'Intérieur. Quand des officiers de l'armée disent : « Ce ne sont pas les nôtres qui ont été tués », cela signifie que ce sont des policiers ou des membres des forces de l'Intérieur qui ont trouvé la mort. Cette animosité réciproque a suscité une interminable lutte autour de la désignation du commandant en chef de toutes les unités engagées dans le Caucase du Nord. L'enjeu est de taille : chacun sait bien que si le commandant en chef est issu des rangs de l'armée, les deux autres catégories de troupes ne doivent même pas espérer obtenir suffisamment de munitions et d'émetteurs-récepteurs.
C'est ce qui s'est passé dans ce cas précis. Kazantsev, un officier de l'armée, a donné des ordres à des hommes qui relèvent de l'Intérieur.
Au début, pourtant, tout semblait bien se passer. Le 10 septembre, à une heure du matin, les quatre-vingt-quatorze combattants des forces spéciales réussirent à prendre la colline sans pertes. À six heures, le général major Tcherkachenko reçut un rapport serein du major Iachine, qu'il transmit immédiatement à Kazantsev. Décidant que tout allait pour le mieux, celui-ci alla dormir, pour ne réapparaître qu'à huit heures quarante.
Mais à six heures vingt, les hommes de Iachine furent attaqués. À sept heures trente, les boïeviki commencèrent à les encercler, Iachine appela le centre opérationnel pour obtenir des renforts. Mais Tcherkachenko, qui y était le numéro un en l'absence de Kazantsev, ne pouvait rien pour lui. Il savait déjà, à cette heure-là, qu'un autre détachement des forces de l'Intérieur, dirigé par le général major Grigori Terentiev, avait essayé de rejoindre les hommes de Iachine, mais avait été repoussé après d'âpres combats : quatorze combattants de Terentiev avaient été tués et beaucoup d'autres, dont le général major lui-même, avaient été blessés. Cinq véhicules blindés brûlaient sur les flancs de la colline...
Hormis le détachement de Terentiev, personne n'avait l'intention d'essayer de briser l'encerclement de Iachine. Les seules troupes disponibles relevaient de l'armée, et elles n'avaient aucune envie de risquer leur peau pour des hommes de l'Intérieur. Quant à Kazantsev, le seul qui aurait pu donner un tel ordre, il dormait. À huit heures trente, Iachine hurla dans sa radio qu'il ne restait à ses hommes qu'une seule cartouche de munitions chacun, et qu'il fallait abandonner la position. Tcherkachenko était d'accord. À huit heures quarante, Kazantsev se réveilla et entra en courant dans le centre de commandement. Il ne pouvait pas comprendre pour quelle raison Iachine se retirait. Et il lui donna l'ordre de « tenir jusqu'au bout ». Les gens de l'armée sont impitoyables envers les « étrangers ».
Mais à ce moment-là, le centre opérationnel perdit tout contact avec Iachine. Les batteries des radios étaient mortes. Le major était devenu « sourd ». Et, par conséquent, indépendant. Iachine divisa son détachement en deux groupes. Il prit le commandement du premier et confia le second au sous-colonel Gadouchkine. À onze heures du matin, les deux groupes se mirent à redescendre de la colline par deux flancs différents. C'était leur seule chance de survivre. Depuis le centre opérationnel, Kazantsev vit les deux groupes descendre... et donna l'ordre de bombarder les flancs de la colline qu'ils étaient en train de dévaler. Pourquoi? Tout simplement parce qu'il avait déjà transmis « en haut » que son plan avait été un succès et que les fédéraux tenaient la colline.
Vers quinze heures, deux bombardiers SU-25 apparurent au-dessus du groupe de Iachine qui venait de rompre son encerclement et pouvait enfin espérer sauver sa peau. Ils exécutèrent plusieurs frappes « chirurgicales » droit sur les combattants russes. À la demande expresse de Kazantsev, le coordinateur de l'opération aérienne était le général lieutenant Valéri Gorbenko, chef de la 4e armée des forces aériennes et de la DCA. Au moment des frappes, Kazantsev et Gorbenko se trouvaient au poste d'observation du centre opérationnel. Ils virent de leurs propres yeux le groupe de Iachine se faire massacrer, alors que les survivants actionnaient leurs fusées de détresse pour montrer aux avions qu'il ne fallait pas tirer sur eux...
Ibid, p. 62

J'ai l'impression de regarder un film ou de lire un roman d'espionnage, un livre ou un film où il ne serait absolument pas assuré que le bon gagne à la fin: prise d'otages terminée de façon sanglante, sans qu'on comprenne pourquoi tous les terroristes (endormis) ont été abattus sur place (qu'auraient-ils raconté?), attentats sans doute commandités par le pouvoir (et à chaque fois, des centaines de morts et de blessés), enlèvement de l'un des candidats à l'élection présidentielle, candidat qui réapparaît une semaine plus tard visiblement choqué et se réfugie à Londres, tandis que le bruit court qu'on lui a extorqué des informations en le droguant. Ce candidat aurait possédé des documents compromettants pour Poutine.
Une fois encore on se dit «A-t-elle des preuves? Suppositions que tout cela.» (Ô cette incrédulité cartésienne.)
Un soir Politkovskaia reçoit un coup de téléphone :

Je reçois un coup de téléphone à la rédaction de mon journal, Novaïa Gazeta. Mon interlocuteur prétend appartenir aux services spéciaux : « Transmettez à Londres — je sais que vous avez des contacts là-bas — que si Rybkine apparaît à la télévision et y exhibe des documents compromettants pour Poutine, il y aura un nouvel attentat. Le président serait obligé de déplacer l'attention de l'opinion publique... »
J'ai transmis le message. Mais Rybkine a déjà renoncé à tout. Il craint pour sa vie.
Ibid, p.109

J'en suis à la p.125. Je connais déjà la fin : la mort de l'auteur. Et je comprends déjà que Poutine a dû être bien malheureux (très en colère) de devoir céder à la pression de l'opinion internationale et de devoir dire quelques mots de regret à propos de l'assassinat d'Anna Politkovskaia. Non, il ne regrettait pas, il devait être soulagé et vengé.

Au fond de moi demeure la conscience poignante que si elle n'avait pas été assassinée, je ne serais pas en train de la lire.
Que dire?

Notes

[1] promesse de Vladimir Poutine faite le 24 septembre 1999

[2] ex-KGB

Ecouter Proust

En 1996, je fus embauchée en CDD dans une grande société d'assurance. Très vite je trouvai le chemin de la bibliothèque du CE, où je découvris Lawrence Block, Ralph König (Le retour de la capote qui tue (une bibliothécaire progressiste comme vous voyez)) et des livres enregistrés sur cassettes.

Je n'ai pas la télévision, je traite les tâches ménagères par le mépris, je peux rester avec six mois de linge en retard, repassant une chemise sur le bord du lit en catastrophe le matin de temps en temps : j'essayai donc les cassettes.
C'est ainsi que je me mis à repasser — un peu plus — régulièrement, écoutant la deuxième partie de Don Quichotte (ils n'avaient pas la première, c'est ballot (Zvezdo ®)), Emma Bovary à qui je trouvai des charmes de couleur et de mouvement insoupçonnés (je me souviens d'un extraordinaire mouvement tournoyant de la robe), Prose du Transsibérien (dans l'espoir déçu de l'apprendre par cœur), La Princesse de Clèves, Les Liaisons dangereuses, Le Père Goriot,... J'achetai l'adaptation du Lord of the Ring pour la BBC (onze cassette entièrement tournées vers l'action, disparition de l'épisode de Tom Bombabil), Revolting Rythmes de Roalh Dahl (ça, c'est très très drôle), des nouvelles des frères Coen que je n'ai jamais comprises (ça parle trop vite avec trop d'argot), etc.
(Je prête tout, il suffit de demander).

En 2001, m'ennuyant profondément, je décidai de reprendre des études de philosophie par correspondance. Suite à une mauvaise recherche sur internet (ou alors, à l'époque, ils étaient les seuls à avoir un site à jour), je m'inscrivis à... Toulouse (ce qui donna lieu à des transhumances curieuses au moment des examens, du genre prendre le train de nuit directement en sortant du travail, passer des oraux à Toulouse, revenir par train de nuit et réembaucher 48 heures plus tard comme si de rien n'était sans avoir remis les pieds chez moi entretemps (car bien entendu je n'avais pas prévenu mes employeurs)).
Evidemment, je n'avais pas beaucoup de temps pour étudier, faire les devoirs, lire les œuvres imposées. Je vécus sur mes acquis (en d'autres termes cela ne me servit pas à grand chose puisque je n'étudiai pas avec sérieux) et achetai les cassettes disponibles des œuvres littéraires au programme : Un amour de Swann.

C'est ainsi que je commençai à écouter La recherche du temps perdu. Cela fait cinq ans qu'elle m'accompagne partout, sur les longs trajets en voiture, et surtout dans la cuisine (les heures d'ennui de la vaisselle, Guillaume!) Il y a deux mois, j'ai été bloquée à la fin du Côté de Guermantes (oui, je ne vais pas vite : je réécoute de nombreuses fois les mêmes cassettes ou les mêmes disques) : Sodome et Gomorrhe n'était pas enregistré. La Prisonnière oui, mais pas Sodome et Gomorrhe. Il allait falloir que je trouve le temps de le lire.
Et puis non, finalement non.

Ouf ! Seize années de persévérance, et le voici, ce coffret de 111 CD contenant l'intégrale de «A la recherche du temps perdu»: 137 heures d'écoute! En 1990, les éditions Thélème naquirent de ce projet d'un temps nouveau. Proust venait d'entrer dans le domaine public lorsque Adeline Defay, par passion pour l'œuvre, réunit de grands comédiens qui lisent en studio 7 à 20 pages par séance de trois heures, pour préserver l'intensité du rapport au texte. André Dussollier commence avec « Du côté de chez Swann » sur cassettes audio (comme le temps et les supports passent !) et conclut avec « La prisonnière ». Entretemps l'ont rejoint Lambert Wilson, Robin Renucci, Guillaume Gallienne, Michaël Lonsdale et Denis Podalydès. Ce dernier, auquel on doit déjà la performance de la version sonore (et intégrale) du «Voyage au bout de la nuit» de Céline (Frémeaux et associés), est intarissable sur son bonheur de lecteur d'«Albertine disparue» et du «Temps retrouvé»: «Je suis un liseur, selon la définition de Jacques Roubaud. Je lis comme je mange. Et depuis toujours, je dévore, alors si l'on me paie pour augmenter mon temps de lecture, surtout s'il s'agit de Proust, j'accepte avec plaisir L'acteur, quand il est lecteur, est le metteur en scène de lui-même, il entre dans l'intimité du texte, et cette immersion dans la littérature peut même lui donner l'illlusion d'être écrivain. En retrouvant la trace de l'écriture par la voix, c'est presque comme s'il reprenait la plume... Quand j'écoute, en voiture, Guillaume Gallienne lire "Sodome et Gomorrhe", j'ai envie de reprendre le livre pour voir où il a respiré.» Alors que s'achève cette édition, Thélème rempile: «Il nous reste la correspondance, ce qui permettra, dès celle de Proust avec sa mère, d'introduire une voix de femme.» C'est donc reparti pour quinze ans.

Valérie Marin La Mêlée in Le Point du 19 octobre 2006

Enfin, que les puristes ne s'insurgent pas : je lirai Proust, je le lis déjà pour retrouver la page précise d'une citation.
Je me contente de gagner du temps en pensant à Flaubert (le gueuloir), à Autant en emporte le vent (quand les femmes lisent Dickens à haute voix pour tromper l'attente du retour des hommes partis en expédition punitive) et à Victor Klemperer.

Le Maki Mococo

Le Maki Mococo
Son kimono a mis
Pour un goûter d'amis :
Macaque et Okapi
L'Macaque vient d'Macao
L'Okapi d'Bamako.

Le Maki Mococo
Fait goûter ses amis
Pas de macaronis
Mais d'un cake aux kiwis
D'esquimaux au moka
Et kakis en bocaux
Quart de lait de coco
Cacao ou coca
Dans des bols en mica.

« Qui joue au mikado ? »
Dit l'Maki Mococo
Le Macaque dit oui
L'Okapi ne dit mot.

L'Macaque est un coquin
L'acolyte Okapi
Est du même acabit.
Le Macaque qu'a un coup
Pour gruger les gogos
Rafle tous les kopeks
Du Maki Mococo.

« Ah, mais, quoqu'c'est quoqu'ça ?
Dit l'Maki Mococo
Ton bien est mal acquis. »
Le Macaque dit « quoi ? quoi ? »
« Qui ? Qui ? » dit l'Okapi.

Le Macaque démasqué
Par le Maki Mococo
Prit sa kalachnikoff
Acquise à Malakoff
De Pépé le Moko
Qu'en canne il maquilla
C'est kif kif Chicago.

Mais le Maki Mococo
Au menton les boxa
Le Macaque est K.O.
L'Okapi dans l'coma.

« Ah mes jolis cocos
Comme vous êtes comiques ! »
Dit le Maki Mococo
Saisissant son kodak
Pour immortaliser
Cette scène à jamais
En un bel emaki
A vendre sur les quais
Conti ou Malaquais
Et qu'on ne l'oublie plus.

Le Maki Mococo
Est né à Mexico.
Il s'appelle Dudu.

Jacques Roubaud, Les animaux de personne,
poèmes illustrés par Marie Borel et Jean-Yves Cousseau

Il fut dansé, sauté, ballé [enfin presque]

La salle s'éclaire, nous nous levons. Je cherche à repérer les têtes connues, presque personne, Eudes et son amie, je désigne à Zvezdo et Philippe quelques "personnages" des journaux (rencontrer en vrai des personnes de papier me trouble toujours autant (rencontrer des blogueurs aussi, "virtual people", d'ailleurs, il faut le temps que je m'habitue)): Hélène Guillaume, Rémi Pellet, Sophie Barrouyer, il me semble reconnaître Madeleine Gobeil, Madame Lloan, Jean-Paul Marcheschi,... (le problème des listes, c'est qu'on est sûr d'oublier quelques personnes, et généralement les plus évidentes). Je suis surprise et déçue de ne voir ni Didier ni Denis, ni Jean-Luc: ont-ils été prévenus (ils n'ont pas internet)?
Nous discutons un peu. Zvezdo n'a pas l'air trop choqué, la musique contemporaine doit vous préparer à tout, finalement, et puis je soumets mes lecteurs à un bachotage intensif ("mes" lecteurs: j'adore!) Il y a une soirée chez Jean-Paul Marcheschi pour ses amis et les adhérents à la société des lecteurs. J'essaie de tenter Philippe en lui parlant de la vue magnifique sur l'église Saint-Eustache que l'on a de l'appartement de Flatters, mais Philippe[s] n'est pas très tentable; il paraît posséder un goût modéré pour les bêtises et le n'importe quoi (il me fait remarquer très justement que lui a une vue sur la cathédrale de Chartres: c'est exact, et quelle vue: on a l'impression qu'on pourrait toucher la cathédrale en tendant le bras). Il ne peut pas rester, son dernier train part à 22 heures et quelques, fichue grève. Décidément ce n'est pas de chance, déjà à Bordeaux il avait été obligé de partir.

Nous sortons en papotant, (c'est alors que j'oublie mon chapeau, nom d'un petit bonhomme, quelle catastrophe), je n'ai absolument pas envie de les voir partir, ils ne se rendent pas compte, je ne connais personne dans ces soirées, moi, à chaque fois il faut afficher son sourire et trouver des sujets de conversation, c'est terrible, cela me terrifie, ce n'est pas pour rien que je ne voulais pas arriver en avance (heureusement Eudes sera là, il a changé d'avis à l'invitation expresse de Jean-Paul).
Zvezdo pose LA question : «Est-ce qu'il s'agit d'une secte?» Philippe[s] et moi, nous nous regardons, faisons la moue, soupesons notre réponse, parvenons spontanément à la même conclusion : non, ce n'est pas une secte, les lecteurs sont trop différents, leur centres d'intérêt trop variés. Philippe[s] avoue que lorsqu'il avait lu Passage il n'avait pas été enthousiamé, je ris en disant que si j'avais lu les Églogues lors de leur parution, j'aurais sans doute détesté. (Zvezdo n'a pas l'air de se rendre compte qu'il commence par le plus abrupt.). Nous évoquons les livres par lesquels commencer, Philippe[s] a une opinion arrêtée, les topographies ou les élégies, je suis plus évasive, le livre disponible chez le libraire le plus proche ou tout simplement Vaisseaux brûlés, en ligne.

Nous nous séparons devant les Halles, ils vont prendre la ligne 4 dans des sens opposés, je presse le pas je ne suis même pas sûre d'avoir le code, chic il y a encore des gens en train d'entrer, Pierre qui teste le code, je reconnais Marie (Borel), quelle bonne surprise.
Et tout s'enchaîne, l'appartement, beaucoup de monde, (les mêmes qu'à Beaubourg? j'ai un doute), nous sommes plusieurs (tous? pourquoi pas? c'est invérifiable) dans le même cas, à ne connaître personne ou très peu de monde, nous unissons nos solitudes, partageons notre faible connaissance des visages. L'amie de Eudes a un sourire éblouissant qui réchauffe et rassure, Eudes me désigne Vincent Dieutre qui fume à la fenêtre, nous parlons du journal, de choses et d'autres. Je crois qu'une fois de plus j'utilise alternativement le tutoiement et le vouvoiement, moins en fonction de mon interlocuteur qu'en fonction de la légèreté ou du cérémonieux des propos tenus, j'ai renoncé à contrôler ce travers car il exprime plus finement ma pensée que la contrainte du vouvoiement ou du tutoiement maintenu.

Je parle avec P., un adhérent de la SLRC que je rencontre à chaque AG (c'est lui qui me parle de l'aspect ludique de la lecture à laquelle nous venons d'assister), j'entends quelqu'un à côté de moi se demander à voix haute si des lecteurs des forums sont présents, je me présente, il s'agit de Rodolphe (correcteur, typographe? Enfin quelque chose comme ça). Rodolphe ressemble à M. le Maudit, en un peu plus grand et un peu moins pâle (ça c'est de la description, tant pis pour ceux qui ne connaissent pas M. le Maudit). La conversation s'engage et porte sur les sites, dans le genre:
(lui) — J'aime beaucoup **.
(moi, catégorique) — C'est un con!
(L'ami de Rodolphe est mort de rire, il sourit, ses yeux pétillent. Lui n'intervient pas sur les sites, pas si fou).
(Rodolphe, un peu surpris) — Ah. Et ***, j'aime beaucoup aussi, même s'il est fatigant.
P. — Oui, le deuxième degré systématique, c'est fatigant.
(moi) — Là, c'est plus difficile de donner mon avis, ** je ne le connais pas, je peux dire n'importe quoi ça n'a pas d'importance, mais ***, je le connais et il me hait.
(L'ami de Rodolphe est de plus en plus mort de rire.)
Rodolphe ouvre des yeux ronds : — Vous connaissez ***?
(Ben oui, quoi).
Rodolphe passe aux choses sérieuses :
— J'irais bien me présenter à Renaud Camus, mais je ne sais pas comment faire.
— Allez-y, il sera content de mettre un visage sur un nom. Il suffit de dire «Je suis Rodolphe» (geste théâtral des deux mains).
— Oui, oui, on m'a dit de faire comme ça, exactement. Mais (il murmure) j'ai peur de me retrouver dans le journal.
— Mais non, ne vous inquiétez pas, pour être dans le journal, il faut être connu.
P. intervient : — Mais vous y êtes, dans le journal.
— Oui, mais à peine, et je ne suis qu'un nom, personne ne sait qui est ce nom. (Je n'ajoute pas, parce que je ne sais pas m'expliquer à l'oral, qu'en fait un vrai nom dans un livre (ou sur un blog) vaut un pseudonyme, puisqu'il ne représente rien, ce n'est qu'une coquille.)
J'ajoute en riant : — Vous savez, je ne suis pas sûre que les gens qui redoutent de se retrouver dans le journal ne soient pas vexés s'ils n'y figurent pas... je pense à quelques personnes...
Rodolphe nous quitte, P. sourit : — Oui. Je suis dans La Campagne de France: il y a quelques années Hugo Marsan avait fait un méchant papier sur un journal de Renaud Camus, et j'avais envoyé à celui-ci un petit mot de soutien. Il m'a répondu très gentiment. Je me suis alors aperçu avec horreur que j'avais fait une horrible faute dans ma lettre, Renaud Camus a eu la gentillesse de la corriger avant de la mettre dans le journal. Je lui ai réécrit pour m'excuser de cette faute d'orthographe, il m'a répondu «Enfin un véritable paranoïaque!»

Ainsi continuent les conversations. Je vais voir Marie, rencontrée à Plieux:
— J'ai été furieuse de découvrir une semaine trop tard ta lecture à la Maison de la poésie. J'espère que je serai avertie de la prochaine à temps!
— Si tu veux, la prochaine a lieu le 19 novembre.
— Ah, super!
— Mais c'est à New York.
Je la regarde : — C'est malin!
En fait elle ne sait pas où cela va avoir lieu (je précise pour mes lecteurs new yorkais (mon imaginaire lecteur new yorkais)). C'est organisé à la Providence à Rhode Island, par ses amis Keith et Rosemarie Waldrop, éditeurs et traducteurs de sa poésie. Leur maison d'édition s'appelle ''Burning Deck'', curieusement proche de Vaisseaux brulés. Je songe fugitivement à ma lecture du moment, Benito Cereno : les navires en perdition ne m'abandonnent pas, décidément.
— Dis donc, j'avais un livre de toi quand je t'ai rencontrée : je n'avais pas compris ton nom, j'ai fait une recherche sur internet (Marie traductrice "jacques roubaud" bible) et j'ai découvert que j'avais Les Animaux de personne.
— Ah oui. Je n'écrivais pas encore à l'époque, il n'y en a qu'un de moi, l'animal aux petites oreilles... celui qui s'appelle Vincent. Jacques Roubaud n'avait pas d'idée, je lui ai dit «On a qu'à l'appeler Vincent».
Elle vient de passer six mois au Yémen.
— Mais qu'est-ce que tu faisais là-bas?
— J'apprends l'arabe.
— Ah? J'ai une fascination pour l'écriture, pas l'ornementale, mais celle de tous les jours. J'ai grandi au Maroc jusqu'à huit ans, j'adorais les signes sur les boutiques, le boucher, l'épicerie...
— Déja, tu passes trois mois à apprendre les lettres, elles changent de formes quand elles sont au milieu des mots. Ensuite, chaque fois que tu apprends un mot, il faut passer trois jours à le répéter, pour la prononciation...

Plus tard je croise Rémi (Pellet), qui vient d'avoir une idée géniale (selon lui). Il veut m'embarquer dans l'aventure, non, non, je ne suis qu'une observatrice.
— Je ne comprends pas, me dit-il en riant, Renaud Camus a l'air réservé.
— Eh bien moi je comprends, tout ça pour qu'ensuite vous vous sentiez trahi quand il n'en fera qu'à sa tête!
— Mais non!
(etc)

Renaud Camus, à qui j'ai à peine dit bonjour de loin, vient me chercher pour me présenter Juan Asensio. Celui-ci est plus jeune que je n'aurais imaginé (je pense avec cynisme qu'il doit me trouver plus vieille qu'il n'aurait imaginé), il a le pied fin et de jolies chaussures. Il discute de Bainville avec Paul-Marie Coûteaux. Nous restons en tête à tête, tout va bien, il est moins vindicatif que sur son site (ou celui d'Anaximandrake (j'ai un peu peur)), il est même charmant. Il me trouve, me dit-il, encore plus pessimiste que lui sur l'état de la littérature française contemporaine. Je prends ça pour un compliment.

Allez, un dernier détail people avant de conclure: Alain Finkielkraut a fait une apparition en fin de soirée. Peu avant mon départ, je l'entends se plaindre auprès d'Hélène Guillaume de ne pas avoir reçu Rannoch Moor par le service de presse. (Je pense à Pascal Sevran qui écrit quelque part qu'il n'attend pas les services de presse pour lire ses amis.) Donc Finkielkraut n'a pas lu Rannoch Moor. Je fais remarquer (mais à qui?) que ce n'est peut-être pas plus mal. — Mais pourquoi? — Il y a tout de même à chaque page «Finkielkraut ne m'a pas remercié... Mais pourquoi Finkielkraut ne m'a-t-il pas remercié? Finkielkraut aurait pu me remercier...»
Hmmm. Un peu inquiète quand j'y repense.
Au moment de partir, je m'aperçois que j'ai perdu mon chapeau. J'ai dû le laisser à Beaubourg.

Ne pas oublier

Bon anniversaire, Guillaume !

Il fut lu et chanté

C'est embêtant d'écrire quand tout le monde [enfin presque] attend, avec mon mauvais caractère j'ai toujours envie de tourner les talons et d'écrire autre chose (surtout qu'entre le courageux Zvezdo et le clairissime Philippe[s], sans compter le grognon jf (jf, c'est le Grognon de Bluxte), tout a été dit, je crois).

Enfin bon, je vais donc raconter le moins important, planter le décor, parler du people, rapporter quelques conversations.

J'arrive à Beaubourg à peu près à 19h30, je n'ai pas l'heure, je pense être un peu, très peu, en avance, comme je suis nerveuse et que je redoute les mondanités je n'ai pas envie d'être en avance, je fais un tour à la librairie, magnifique, Miss Tick est là, celle des pochoirs sur les murs, je suis très contente de la voir, je lui ferais bien signer quelque chose, mais quoi? Tant pis. J'erre un peu, je cherche l'heure au poignets des clients mais c'est l'hiver les manches couvrent les montres, 19h30 indique l'ordinateur des caisses, et zut je vais être en retard. L'escalier est très amusant, la partie rouge joue une note à chaque pas, c'est très joli quand on est plusieurs, les gens montent ou descendent en souriant. Il en faut peu finalement pour rendre les gens heureux.

La petite salle est grande, grande comme une petite salle de cinéma dont elle a la forme, la lecture n'est pas commencée ouf, et je vois tout de suite deux têtes amies, re-ouf et admiration : Zvezdo que je n'aurais pas osé embarquer dans cette galère (après tout il ne connaît RC que par Philippe et moi) et Philippe qui a bravé la grève au risque de devoir dormir sous les ponts. Chic alors! Je m'installe à côté d'eux, ravie et soulagée de ces présences amicales (il faut dire que je me suis fait — sans regret ni remord — quelques bons ennemis dernièrement parmi les camusiens). La salle est plongée dans la pénombre, deux pages du début d'un chapitre de L'Amour, l'Automne sont projetées à l'écran. Les phrases ou lambeaux de phrases se présentent jetés à travers les pages un peu à la manière de la mise en page de Un coup de dé jamais n'abolira le hasard, changeant de police de caractères, se présentant sur une étroite colonne à droite, à gauche, ou selon les lignes.
Renaud Camus entre presque aussitôt, guidé par Pierre, une écharpe nouée sur les yeux. Un silence profond s'établit, je cherche, c'est plus fort que moi, un symbole (Borges? Homère?), Renaud Camus expliquera bien plus tard que simplement il ne voulait pas voir la salle.

Il commence à lire. Je savais ce qui allait se passer, car j'avais déjà assisté à une lecture à Plieux. Mais il s'agissait alors d'une lecture de L'Inauguration, Renaud Camus changeant de voix à chaque changement de style comme s'il s'agissait d'autant de narrateurs. Là, il faut imaginer qu'il n'y a jamais plus de quatre à cinq phrases par pages, ce sont des pages pleines de vide. Renaud Camus change de voix à chaque saut d'une phrase, d'un lambeau de phrase, à l'autre. C'est très déroutant, comme l'illustre particulièrement bien la mise en page de Philippe[s]. Mon accent préféré est toujours l'anglais, et tu-ouff-fou particulièrement réussi. Les pages défilent lentement à l'écran. Quelquefois des rires fusent, un lecteur me dira plus tard son étonnement et son plaisir devant l'aspect enfantin, ludique, de cette lecture. Il se dira également surpris que nous n'ayons pas été plus nombreux à rire, mais sans doute l'"esprit années 70" — époque où tout cela était pris si terriblement sérieux — et la pénombre n'aident pas au décoinçage des zygomatiques. Pour ma part, je suis terriblement sérieuse : nous avons très vite remarqué que Renaud Camus en dit plus qu'il n'est écrit, et je note, je note, toutes les indications qu'il donne hors texte (amusant, Philippe[s] : tu as correctement noté L'Île noire, j'avais automatiquement traduit Les Indes noires... Je fatigue.)
Désolée de vous décevoir, je ne ferai pas de compte-rendu de lecture : il faudra attendre la parution de L'Amour, l'Automne : à ce moment-là, promis, page par page, je vous ferai part de ce que j'ai noté[1]. Si je le faisais maintenant ce serait incompréhensible, puisque j'ai noté quelques mots des pages à l'écran comme point de repère, et entre crochets les indications supplémentaires données par RC.

(Bon, tout de même, ceci, coincé au milieu de la lecture et n'ayant aucun rapport avec elle mais prononcé du même ton que le reste : «Moi je veux bien faire des conférences si on m'invite à faire des conférences, mais il faut bien que la vérité soit dite, que la vérité elle soit dite, comme dirait Lionel... euh » (et hop, Renaud Camus reprend le fil de sa lecture: «Reprise», écrirait Robbe-Grillet (R-G pour les intimes)).

Pour les plus consciencieux, je donne quelques titres de livres que j'ai relevés (donc à lire, puisque sources potentielles) : Clara Stern, Alias de Maurice Sachs, En mal d'aurore de Pierre Minet (ces deux livres évoquant Max Jacob), Kaputt (de Malaparte?), Conversations imaginaires de Landor (référence à préciser), The End of the Road et The floating Opera de John Barth, Journal d'une jeune mariée de Catherine Robbe-Grillet. J'ajoute, par délit d'initiée, L'Eclair au front, biographie de René Char.

Renaud Camus a lu l'intégralité du chapitre, plus de soixante-douze pages (je me souviens de ce nombre, mais je ne sais à quel moment je l'ai lu, si il restait beaucoup de pages à lire), non sans chanter sans interrompre le moins du monde le fil de sa lecture: «surtout Marianne tu m'arrêtes car j'ai perdu la notion de l'heure».

La lecture a sans doute duré plus longtemps que prévu. Marianne Alphant a donc eu peu de temps pour poser quelques questions (J'étais contente de la voir, sa critique de Passage et Échange est importante («A une question aussi simple la réponse est extraordinaire : rien»)). Il ressort des réponses de Renaud Camus que les deux structures porteuses de l'œuvre camusienne sont les Églogues et Vaisseaux brûlés et que la structure globale de l'ensemble commence à apparaître maintenant que nous sommes sur son second versant. Renaud Camus insiste sur le fait que plus on lie, plus on fait éclater, «plus c'est bien ficelé, moins c'est cohérent». Il m'a semblé reconnaître là une image de Construire un château, de Misrahi.

Pour terminer, Marianne Alphant évoque un souvenir : «La première fois que je t'ai entendu lire, chanter ainsi, Renaud, c'était à un colloque international avec des Allemands sur le thème "Archives et littérature". C'était très sérieux, à la fin du dernier repas, les Allemands se sont levés un à un et ont porté des toasts. La délégation française était figée, immobile. Alors tu t'es levé, et tu as chanté... les Allemands étaient... euh... sens dessus dessous...»
La salle rit, RC aussi :
— J'ai eu peur... Sens dessus dessous convient très bien, conclut-il en riant. [2]



Notes

[1] Voir ici.

[2] note du 14 décembre 2009: souvenir de novembre 1997, voir Derniers jours

What's in a name ?

L'Amour, l'Automne est signé J.R.G. Le Camus et Antoine du Parc, ainsi qu'il était prévu dès 1978. Pour unr fois, nous avons une explication de l'auteur lui-même:

l'existence attestée de J.-M.-G. Le Clézio servirait de point d'appui à l'apparition de J.-R.-G. Le Camus et de J.-R.-G. du Parc dans la présentation des "Églogues" en regard des pages de titre de "Travers" et d'"Été". (source)

Été (Travers II) est signé de Jean-Renaud Camus. Qui m'a demandé, et où, mon avis sur cette signature? Je n'avais pas d'avis, désormais j'en ai un.

Ainsi en est-il encore dans Projet avec les initiales de Joan Robeson : «J'y erre.» Il est alors (p.56) justement question de sa disparition et des recherches entreprises pour la retrouver.

Jean-Pierre Vidal, Le souverain s'avarie in Robbe-Grillet, colloque de Cerisy, éd. 10/18, p.290

Je propose une interprétation sur le modèle de celles de Vidal:
Jean-Renaud Camus => J-R = j'y erre => la disparition, la perte.

d'autre part A R-G (Alain Robbe-Grillet)
et J-R C (Jean-Renaud Camus)
Si je considère que J et G se valent, J, R et R s'annulent, il reste A et C = Albert Camus.

Nous sommes ici dans le "tiré par les cheveux" (sic, cf. Ricardou p.318 des actes du colloque cités ci-dessus), mais cette interprétation ne me serait jamais venue à l'idée sans la lecture de ces actes, et dans la mesure où cette lecture semble être importante pour Été, cela cautionne en partie mon délire.
Pour le reste, personne n'est obligé de lire tout cela trop sérieusement.

Moi aussi, j'aurais pu m'appeler Albert

1953 : Robbe-Grillet écrit Les Gommes
été 1975 : colloque de Cerisy sur l'œuvre d'Alain Robbe-Grillet
1982 : parution d'Été (Travers II) prouvant l'importance des Gommes[1] et donnant les références de Le souverain s'avarie, intervention de Jean-Pierre Vidal au colloque de Cerisy en 1975, repris dans Robbe-Grillet, colloque de Cerisy, 1 éd. 10/18
1985 : Je lis Les Gommes. (Souvenirs vagues de circularité)
septembre 2002 : Je commence à écrire sur le site de la SLRC.
avril 2005 : Renaud Camus me dédicace Outrepas.
25/10/2006 : Après quelques péripéties, je reçois d'un libraire anglais les actes du colloque de Cerisy consacré à Robbe-Grillet.
30/10/2006 dans l'après-midi : Je lis Le souverain s'avarie.
30/10/2006 le soir : J'achète et lis Les Gommes.

[...] l'employée de la poste vous a reconnu, et votre nom n'est pas sans rappeler ce «VS» prudent qui le désigne. Vous ne vous nommez pas André, par hasard?
Alain Robbe-Grillet, Les Gommes, p.168

En réalité, je ne vois pas du tout pourquoi ce monsieur VS est le meurtrier.
Ibid, p.169

— Vous connaissez, lui dit-il, l'abonné de la poste restante qui se fait adresser du courrier sous le nom de Albert VS...
Ibid, p.193

A Madame,
Madame de Véhesse,
Madame est son prénom, je crois.
Renaud Camus, Outrepas, dédicace

Cette dédicace, cela va sans dire, m'a profondément touchée, je trouve infiniment de charme à son élégance classique, à la façon dont son formalisme donne une noblesse intemporelle à ce qui n'est, à ce qui me semblait n'être, qu'une plaisanterie webmatique. Mais depuis quelques jours je m'interroge, je me demande s'il n'y avait pas dans ces quelques mots une allusion plus littéraire, une invisible façon de couvrir les épaules du Nouveau Roman du manteau du Grand Siècle.

Le problème est donc le suivant :
1/ Soit cette insistance sur le prénom ("Madame est son prénom") est un hasard, une coïncidence, et je souffre d'une crise de kinbotisme aiguë. Crise de shadisme également, d'ailleurs :

But all at once it dawn on me that this
Was the real point, the contrapuntal theme;
Just this: not text, but texture; not the dream
But topsy-turvical coincidence,
Not flimsy nonsense, but a web of sense.
Yes! It sufficed that I in life could find
Some kind of link and bobo-link, some kind
Of correlated pattern in the game,
Plexed artistry, and something of the same
Pleasure in it as they who played it found.

Vladimir Nabokov, Pale Fire, vers 805-815

2/ Soit cette insistance est un signe clair que j'aurais mis près de deux ans à comprendre. Cette hypothèse me tente, entre "André", "monsieur", "Albert", trop d'indications pointent dans la même direction.

Notes

[1] «Parmi les autres pensionnaires de l'institution [destinée à de riches aliénés], moins historiques de stature, mais tout aussi romanesques, figure[nt] aussi un jeune «écrivain» français qui passe ses journées à recopier Bouvard et Pécuchet, ou bien Les Gommes, [...]» Été (Travers II) p.119

Été (Travers II)

Vendredi, Tlön supposait que je lisais Travers depuis huit mois. Il n'est pas loin de la vérité : je lis Été (Travers II) depuis janvier dernier. J'en ai retrouvé la trace ici, trace qui illustre du même mouvement ma réponse à Tlön : les livres que je transporte font naître des anecdotes.

Lorsque j'ai commencé à écrire sur le site de la SLRC en août 2002 (société des lecteurs de Renaud Camus — je fais un effort pour ne pas être trop elliptique, C. m'a dit qu'on ne comprenait rien à mes billets, qu'il fallait savoir trop de choses avant de commencer à les lire), j'ai pris très au sérieux l'objet de la société: faire connaître l'œuvre de Renaud Camus (par tous les moyens, ajoute-t-il drôlement). J'ai donc commencé à écrire systématiquement des compte-rendus de lecture sur le site chaque fois que je terminais un livre de RC. Je n'ai pas tenu cette engagement moral avec Sommeil de personne et Outrepas, à propos desquels je n'ai rédigé que des messages épars. En même temps que je lisais les nouveaux livres au fur à mesure de leur parution, j'ai entrepris de lire l'œuvre camusienne depuis le début.
Passage, Échange, Travers, Tricks première édition...
Je ne sais plus pourquoi j'ai décidé de passer directement à Été, sans lire Buena Vista Park et Journal d'un voyage en France (Notes achriennes est paru après Été). Sans doute RC a-t-il évoqué L'Amour, l'Automne, (Travers III), sans doute ai-je eu peur que ce livre ne paraisse avant que je n'ai lu Été (Travers II). Peut-être. Je ne sais plus. Quoi qu'il en soit, j'ai lu Été. Mais au lieu d'écrire aussitôt un compte-rendu, je me suis dit qu'il fallait que je creuse un peu : La Tour de Babil, Le sentiment géographique, Projet pour une révolution à New-York[1], Indiana, La maison de rendez-vous, Le Nouveau roman, Le Revizor, Le jardin des Finzi-Contini, Les Faux-monnayeurs, Lettres d'Ezra Pound à James Joyce, Tristan de Nani Balestrini, La Bataille de Phasale, Orion aveugle, le Mariage de Loti, William Wilson, Lionnerie, L'Écart, Le Horla,... Plus je lisais, plus il y en avait à lire, plus s'ouvraient de nouvelles pistes, le moment d'écrire un compte-rendu reculait, est venu le moment où cela m'est paru totalement impossible: trop de livres non lus restaient à lire.

Mercredi se tiendra à Beaubourg une lecture en avant-première de passages de L'Amour, l'Automne, (Travers III). (Vous êtes tous conviés, mais je vous préviens, ce sera sans doute surprenant: lorsque Renaud Camus lit, il interprète, il change de voix, de rythme, parfois il chante...)
Je me fixe donc comme obligation morale de publier ce billet ce week-end.


Je ne sais ce que serait la lecture d'Été par un lecteur qui n'aurait pas lu les volumes précédents. Ma lecture s'inscrit naturellement dans la suite de la lecture des trois premières Églogues.
Été commence exactement à l'endroit où se termine Travers, une nuit sépare les deux livres : «Nous avons donc lu assez longtemps, tous les deux, dans nos lits jumeaux, sans relever ni tourner la tête, et sans un mot.», dernière phrase de Travers; «Nous nous sommes levés tard, et aussitôt lancés, sans aucune conviction de part ni d'autre, dans une longue discussion, reprise de la scène de la veille, échange sans échange, suite de figures obligées, parallèles, indépendantes.», première phrase d'Été (Travers II). Le temps semble aboli, tandis que Travers reprenait les dates de la première semaine du printemps (samedi 20 mars 1976, etc, sur sept jours), Été commence un samedi, non précisé, sur sept jours. Nous sommes en été et non plus au printemps, comme l'indiquent le titre et l'exergue, pourtant, une seule nuit semble s'être écoulée: dès la première page le doute s'installe, nous sommes avertis que le texte ne présente aucune garantie d'"authenticité". L'ombre de Poe rôde («Edgar Allan Poe a non seulement créé le récit policier mais aussi le lecteur de récit, c'est-à-dire méfiant, soupçonneux à l'égard de ce que l'auteur écrit. » Jorge Luis Borges).

Il est possible de récapituler très vite les différences — et les ressemblances — entre Travers et Été.
Spatialement, les premières pages se présentent dans la continuité de Travers: pages scindées en deux, trois quatre parties et système de renvois par astérisque. Plus loin, la partition de la page s'effectuera verticalement pendant quelques pages, puis le système de partage tendra à disparaître, pour ne laisser courir quelquefois qu'une ligne en haut des pages: il semble que cette technique soit abandonnée progressivement. Sans doute n'a-t-elle pas rencontré le succès espéré.
Très vite, on comprend que trois ou quatre thèmes dominent Été: le nom (le patronyme) et les noms (variations onomastiques et initiales des noms, H, M, W), la folie, le double. Tristan, le nom du désir, remplace Parsifal, prédominant dans Travers, Mahler occupe une grande place ainsi que Wolf, une fois encore plusieurs numéros de la revue Arc sont convoqués (revue dont le nom appartient lui aussi au registre des fantastiques coïncidences évoquées par Nabokov dans Pale Fire), l'Écosse, la Grèce, New York, Paris sont les lieux privilégiés de "l'action", la réalité est présente mais déformée pour ressembler à tel passage de La Bataille de Pharsale ou de Bouvard et Pécuchet. De nombreux noms proviennent des romans de Robbe-Grillet, quelques motifs sont repris de Travers. Une place particulière est accordée à Orlando furioso (et Scimone), place due à la volonté de corriger une erreur survenue dans Échange: «On veut croire que Duparc ignorait cette œuvre admirable lorsqu'il écrivait avec une caractéristique suffisance : Et certes il est étrange que ni la folie jalouse d'Orlando, ni les amours d'Angélique et de Médor, son beau Sarrasin, ni aucune des intrigues secondaires qui se greffent à ce cycle, le plus représentatif, après tout, de la Renaissance italienne, n'aient jamais fait l'objet d'un opéra un peu notable», Été p.29. Les charges contre "les manières du temps" et la dégénérescence de la langue prennent la place occupée dans Travers par les théories littéraires. Enfin, Été explique par un schéma la dérivation et la génération de mots à partir d'un mot, travail que l'on peut voir illustré là (janvier 1978); d'autre part il dévoile davantage ses sources, allant jusqu'à fournir la liste des œuvres qu'il est recommandé d'avoir lues, même si cette liste se dissout dans l'air du temps :«Etc. On pourra s'appuyer sur Les Eglogues pour lire, voir ou entendre Les Eglogues et toutes les œuvres ci-dessus mentionnées, feuilleter journaux et magazines, regarder la télévision, rêver, écouter sa famille, ses amis, les gens de la rue, les hommes politiques ou «l'inconnu que le hasard a placé à côté de vous.» Été p.354. Ces explications entérinent que personne n'a répondu à l'invitation de jouer, personne ne s'est penché avec curiosité sur les mécanismes du texte, mécanismes qui reprenaient et illustraient les meilleurs auteurs du Nouveau roman en leur rendant hommage. Il restait donc à fournir quelques clés, et à interrompre l'écriture des Églogues, si coûteuse en temps et si peu gratifiante.

Il me semble, est-ce contagieux, que je pourrais commenter Été en me servant principalement de citations. Si je devais lier chaque églogue à des "inspirateurs", j'associerais Passage à Raymond Roussel et Duras, Échange à Saussure et Starobinski, Travers à Robbe-Grillet et Flaubert et Été à Claude Simon et Pierssens.

La préface d'Orion aveugle donne une première clé de lecture d'Été: «Parce que ce qui est souvent sans rapports immédiats dans le temps des horloges ou l'espace mesurable peut se trouver rassemblé et ordonné au sein du langage dans une étroite conguïté. Une épingle, un cortège, une ligne d'autobus, un complot, un clown, un Etat, un chapitre n'ont que (c'est-à-dire ont) ceci de commun: une tête. L'un après l'autre les mots éclatent comme autant de chandelles romaines, déployant leurs gerbes dans toutes les directions. Il sont autant de carrefours où plusieurs routes s'entrecroisent. Et si, plutôt de vouloir contenir, domestiquer chacune de ces explosions, ou traverser rapidement des carrefours en ayant déjà décidé du chemin à suivre, on s'arrête et on examine ce qui apparaît à leur lueur ou dans les perspectives ouvertes, des ensembles insoupçonnés de résonances et d'échos se révèlent.»
Été utilise exactement ce procédé de la juxtaposition, mais tandis que Claude Simon met en scène principalement des objets et des mots, Renaud Camus va juxtaposer des phrases, des citations et des lambeaux de réalité. Les phrases deviennent les objets que l'on peut «rassemble[r] et ordonne[r] au sein du langage dans une étroite conguïté.» Tandis que Claude Simon s'attache à peindre des scènes par une succession de mots simples et précis, Camus s'attache à rappeler des livres ou des textes par accumulation ou déformation de phrases ou d'allusions. Deux procédés utilisés dans les Corps conducteurs (extension d'Orion aveugle) sont repris dans Été : l'utilisation de lettres capitales dans l'écriture de phrases entières, la description précise d'un tableau éponyme, Orion aveugle dans Orion aveugle et Été dans Été. (La figure du double est ici redoublée et mise en abyme: Été, c'est à la fois un tableau et le titre d'un livre, livre lui-même écrit par le double, Albert Camus).

Été est à la fois plus facile à lire, parce qu'il y a moins de partition de pages, moins de renvois, moins de théorie littéraire, et plus difficile, parce que les phrases s'enchaînent davantage, que les citations sont malmenées, transformées, parce que ce qui est mis en place est autant un système de sons qu'un système de sens et que la forme d'une phrase, un agencement de mots, pourra autant contribuer à en évoquer une autre que son sens pur. Je songe à ces mots de Pierre Hadot à propos de Wittgenstein (sachant que Wittgenstein fait partie des références camusiennes) : «Je découvris brusquement cette idée capitale de Wittgenstein, qui me semble indiscutable et a des conséquences immenses : le langage n'a pas pour unique tâche de nommer ou de désigner des objets ou de traduire des pensées, et l'acte de comprendre une phrase est beaucoup plus proche que l'on ne croit de ce que l'on appelle habituellement : comprendre un thème musical. Exactement, il n'y avait donc pas «le» langage, mais des «jeux de langage», se situant toujours, disait Wittgenstein, dans la perspective d'une activité déterminée, d'une situatin concrète ou d'une forme de vie.» Pierre Hadot, Wittgenstein et les limites du langage, p.16

L'écriture d'Été évoque également ce procédé de peintre qui consiste à dessiner sur les esquisses ou brouillons du tableau futur un personnage ou un objet qui explique ou précise ou complète l'organisation du tableau, puis à recouvrir cette clé par la peinture : le spectateur se retrouve devant la toile muette, l'information a disparu, c'est à lui de la réinventer, de l'imaginer ou de s'en passer.
Tout indique une profonde réflexion sur le langage, ce qu'il veut dire, ses réussites et ses échecs, et cet étrange fait que nous nous comprenions: ce qui pourrait sembler n'être qu'une heureuse variation d'un disciple qui a parfaitement intégré les leçons des maîtres du Nouveau roman est également un travail de fond sur ce mystère qu'est le langage.
Ce constat naît de la multiplicité des références à des travaux linguistiques qui s'interrogent sur les rapports du langage et de la folie, Pierssens et La tour de Babil (Wolfson, Mallarmé, Saussure, Brisset, Roussel), La folle vérité (colloque sur "vérité et vraisemblance du texte psychotique"), les travaux de Lebensztejn, de Luce Iriguay,..., références lues et intégrées au texte d'Été au gré de citations choisies comme autant de preuves de cette réflexion.
Finalement, tout semble indiquer que Renaud Camus a inversé le processus de Pale Fire : il n'a pas écrit le commentaire d'un texte préexistant, il a écrit le texte dont les commentaires existaient déjà, le texte qui peut tout aussi bien se lire à partir d'une préface de Claude Simon que des études de Starobinski sur Saussure ou celles de Ricardou sur Robbe-Grillet ou celles de Pierssens sur les logophiles.
Il est à peine nécessaire de commenter Été, il suffit en fait de retrouver les études qui le commentaient avant qu'il ne soit écrit.

Notes

[1] pour Tlön

Les dainas, une identité en poésie

Hier, j'ai découvert par hasard dans la petite librairie où j'ai mes habitudes une plaquette de poèmes lettons, poèmes dont j'ignorais l'existence et qui paraissent au cœur de l'identité lettone :

La Lettonie a été en effet, pendant des siècles, colonisée par une succession d'envahisseurs : Allemands, Polonais, Suédois, Russes. Elle n'a réussi à conquérir, pour la première fois, son indépendance, qu'en 1918. Mais après seulement vingt années de paix, elle a été annexée, en 1940, avec les deux autres pays baltes (l'Estonie au nord et la Lithuanie au sud), par l'Union Soviétique, puis un an plus tard par l'armée allemande (invasion considérée par beaucoup, sur le moment, comme une délivrance) et, finalement, à la fin de la Deuxième guerre mondiale, intégrée à l'URSS tout comme ses deux voisines baltes. Ce n'est qu'en 1991 que ces trois pays ont enfin retrouvé cette indépendance tant désirée.
Sous la houlette de Krisjanis Barons (1835-1923), qui y consacra presque quarante années de sa vie et qu'on surnomme en Lettonie le "Père des dainas", des gens ont parcouru le pays pour recueillir par écrit ces poèmes ayant plus de mille ans d'existence, créés dans une langue indo-européenne à laquelle seul le lithuanien est apparenté, et qui n'est ni slave, ni germanique.
[...]
On a identifié plus d'un million de textes et trente mille mélodies, abondance reflétée dans cette daina:
J'ai trois mesures de chansons
Dans ma houblonnière.
Il m'a fallu trois années pour chanter
Ce qu'une seule contenait.

[...]
Pendant l'occupation soviétique, les dainas ont permis de garder vivants les idéaux d'indépendance et de liberté et le chant choral, symbole de la nation, a joué un rôle déterminant dans le troisième réveil national. C'est pour cela que l'on a appelé les événements qui ont conduit à la libération, sans violence et presque sans effusion de sang, de la Lettonie en 1991, la "révolution chantante".

[...]
Un ethnologue allemand, Johann Kohl (1808-1878), a été stupéfait de découvrir que les Lettons avaient réussi à préserver des formes culturelles qui avaient été balayées dans le reste de l'Europe par la modernisation: «Il serait vraiment difficile de nos jours de trouver une autre nation en Europe qui mérite plus d'être qualifiée de "terre de la poésie" que le peuple letton et la terre lettonne. (...) Tous les Lettons sont des poètes nés, ils composent tous des vers et des chants et ils peuvent tous chanter ces dainas

[...]
En ce qui concerne la forme, les dainas, comme nous l'avons vu, sont en grande majorité des quatrains. Les vers ne riment pas mais ont un rythme chantant très spécifique avec, en général, un appui sur la première syllabe du mot. Comme l'explique Saulcerite Viese, la daina est «une miniature dont les deux premiers vers exposent le problème, le point de départ. Les deux vers suivants offrent, eux, un parallèle poétique, une solution, une issue, une généralisation et un résumé de l'action.»
Vaira Vike-Freiberga[1], elle, évoque la poésie japonaise: «beaucoup de textes de dainas sont un peu comme les koans du Zen japonais: le premier couplet expose quelque chose comme une devinette, ou une énigme, ou simplement un énoncé épigrammatique à méditer. Seule l'addition du second couplet rend possible la solution.»

Dainas, Poèmes lettons traduits et présentés par Nadine Vitols Dixons, aux éditions L'Archange Minotaure

L'édition est bilingue, ce qui me comble. Plus le temps passe et plus je ressens le besoin d'éditions bilingues, quels que soient la langue ou l'alphabet, de la même façon que j'ai un désir de partitions de musique. Ne pas comprendre le sens des signes tout en sachant qu'ils en ont un me tranquilise et porte ma rêverie.
J'aime beaucoup ces poèmes, ils sont tout à fait mon genre dans la simplicité de leur forme et de leur sujet. J'aime les haïkus pour la même raison, mais à première vue, les dainas auront ma préférence parce qu'ils reflètent davantage de tendresse pour le monde. Il y a souvent dans le haïku une forme de sécheresse, d'ironie, peut-être due à leur forme très contrainte (ou est-ce une conséquence de la traduction?).
J'écris "auront", parce que cela reste à vérifier: mon seul regret concernant cette plaquette de poèmes, c'est qu'elle évoque des milliers de dainas pour ne nous en présenter qu'une poignée, trois ou quatre dizaines.

Voici quelques exemples (Saule, féminin, est le soleil, Laima est le destin) :

Un seul soleil, une seule terre,
Mais pas de langue partagée:
J'ai traversé la rivière,
Déjà la langue avait changé.

Chaque matin Saule se lève
Dans un arbre rougeoyant;
Les jeunes messieurs deviennent vieux
A rechercher cet arbre.

Lève-toi, Saule, le matin,
Couche-toi tard le soir,
Le matin pour nous réchauffer,
Le soir par pitié pour nous.

Laima traversait la cour
En conversant avec Dieu:
Cette jeune fille n'a qu'un petit trousseau
Il lui faut donc une vie plus douce.

Que feras-tu, Dieu, tout seul,
Quand nous serons tous morts,
Quand nous serons tous endormis
Sous l'herbe verdoyante ?


Notes

[1] présidente de la Lettonie. En exil durant 53 ans, elle a publié La logique de la poésie, n°44, (Société Royale du Canada), 1991

La citation comme drapeau

On me reprochera sans doute ici certain trafic de vedettes littéraires. Et après? La lecture n'est pas un culte. C'est une lutte serrée dont s'ulcère plus d'un qui se voudrait inculte. Tout texte se lit par une bibliothèque, fut-elle verte. Tout lecteur multiplie ou caviarde le texte des branchements non programmés de sa propre culture[1] et de son inculture (qui n'a pas pas l'une et l'autre?). La citation? Une prime au bon élève, une méprise au mauvais qui ne s'en soucie guère et n'en est pas pour autant un mauvais lecteur. La petite croix d'or que dans Glissement progressifs Robbe-Grillet dédie pieusement à Bataille produira peut-être une citation pour qui n'a pas lu Bataille, une citation peut-être du dernier film vu au «Midi-minuit» ou à la Villa bleue.

Jean-Pierre Vidal, Le souverain s'avarie, in Robbe-Grillet, colloque de Cerisy, éd. 10/18 p.297

Lorsqu'on bute sur une phrase que l'on connaît, qui nous est familière pour avoir été rencontrée dans les pages de Camus, dans un texte que l'on a jamais lu et qu'on est en train de découvrir, on a la confirmation que ce texte est important, qu'on a raison d'être en train de le lire, qu'il fait partie de la toile de fond camusienne: la citation insérée dans les textes camusiens joue comme une balise, un drapeau, «elle signale».[2]

Notes

[1] Été (Travers II), p.364. La partie en italique correspond au fragment de phrase citée.

[2] «Ces grossièretés ne signifiaient rien, mais elles signalaient.» Roland Barthes

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