On me reprochera sans doute ici certain trafic de vedettes littéraires. Et après? La lecture n'est pas un culte. C'est une lutte serrée dont s'ulcère plus d'un qui se voudrait inculte. Tout texte se lit par une bibliothèque, fut-elle verte. Tout lecteur multiplie ou caviarde le texte des branchements non programmés de sa propre culture[1] et de son inculture (qui n'a pas pas l'une et l'autre?). La citation? Une prime au bon élève, une méprise au mauvais qui ne s'en soucie guère et n'en est pas pour autant un mauvais lecteur. La petite croix d'or que dans Glissement progressifs Robbe-Grillet dédie pieusement à Bataille produira peut-être une citation pour qui n'a pas lu Bataille, une citation peut-être du dernier film vu au «Midi-minuit» ou à la Villa bleue.

Jean-Pierre Vidal, Le souverain s'avarie, in Robbe-Grillet, colloque de Cerisy, éd. 10/18 p.297

Lorsqu'on bute sur une phrase que l'on connaît, qui nous est familière pour avoir été rencontrée dans les pages de Camus, dans un texte que l'on a jamais lu et qu'on est en train de découvrir, on a la confirmation que ce texte est important, qu'on a raison d'être en train de le lire, qu'il fait partie de la toile de fond camusienne: la citation insérée dans les textes camusiens joue comme une balise, un drapeau, «elle signale».[2]

Notes

[1] Été (Travers II), p.364. La partie en italique correspond au fragment de phrase citée.

[2] «Ces grossièretés ne signifiaient rien, mais elles signalaient.» Roland Barthes