La salle s'éclaire, nous nous levons. Je cherche à repérer les têtes connues, presque personne, Eudes et son amie, je désigne à Zvezdo et Philippe quelques "personnages" des journaux (rencontrer en vrai des personnes de papier me trouble toujours autant (rencontrer des blogueurs aussi, "virtual people", d'ailleurs, il faut le temps que je m'habitue)): Hélène Guillaume, Rémi Pellet, Sophie Barrouyer, il me semble reconnaître Madeleine Gobeil, Madame Lloan, Jean-Paul Marcheschi,... (le problème des listes, c'est qu'on est sûr d'oublier quelques personnes, et généralement les plus évidentes). Je suis surprise et déçue de ne voir ni Didier ni Denis, ni Jean-Luc: ont-ils été prévenus (ils n'ont pas internet)?
Nous discutons un peu. Zvezdo n'a pas l'air trop choqué, la musique contemporaine doit vous préparer à tout, finalement, et puis je soumets mes lecteurs à un bachotage intensif ("mes" lecteurs: j'adore!) Il y a une soirée chez Jean-Paul Marcheschi pour ses amis et les adhérents à la société des lecteurs. J'essaie de tenter Philippe en lui parlant de la vue magnifique sur l'église Saint-Eustache que l'on a de l'appartement de Flatters, mais Philippe[s] n'est pas très tentable; il paraît posséder un goût modéré pour les bêtises et le n'importe quoi (il me fait remarquer très justement que lui a une vue sur la cathédrale de Chartres: c'est exact, et quelle vue: on a l'impression qu'on pourrait toucher la cathédrale en tendant le bras). Il ne peut pas rester, son dernier train part à 22 heures et quelques, fichue grève. Décidément ce n'est pas de chance, déjà à Bordeaux il avait été obligé de partir.

Nous sortons en papotant, (c'est alors que j'oublie mon chapeau, nom d'un petit bonhomme, quelle catastrophe), je n'ai absolument pas envie de les voir partir, ils ne se rendent pas compte, je ne connais personne dans ces soirées, moi, à chaque fois il faut afficher son sourire et trouver des sujets de conversation, c'est terrible, cela me terrifie, ce n'est pas pour rien que je ne voulais pas arriver en avance (heureusement Eudes sera là, il a changé d'avis à l'invitation expresse de Jean-Paul).
Zvezdo pose LA question : «Est-ce qu'il s'agit d'une secte?» Philippe[s] et moi, nous nous regardons, faisons la moue, soupesons notre réponse, parvenons spontanément à la même conclusion : non, ce n'est pas une secte, les lecteurs sont trop différents, leur centres d'intérêt trop variés. Philippe[s] avoue que lorsqu'il avait lu Passage il n'avait pas été enthousiamé, je ris en disant que si j'avais lu les Églogues lors de leur parution, j'aurais sans doute détesté. (Zvezdo n'a pas l'air de se rendre compte qu'il commence par le plus abrupt.). Nous évoquons les livres par lesquels commencer, Philippe[s] a une opinion arrêtée, les topographies ou les élégies, je suis plus évasive, le livre disponible chez le libraire le plus proche ou tout simplement Vaisseaux brûlés, en ligne.

Nous nous séparons devant les Halles, ils vont prendre la ligne 4 dans des sens opposés, je presse le pas je ne suis même pas sûre d'avoir le code, chic il y a encore des gens en train d'entrer, Pierre qui teste le code, je reconnais Marie (Borel), quelle bonne surprise.
Et tout s'enchaîne, l'appartement, beaucoup de monde, (les mêmes qu'à Beaubourg? j'ai un doute), nous sommes plusieurs (tous? pourquoi pas? c'est invérifiable) dans le même cas, à ne connaître personne ou très peu de monde, nous unissons nos solitudes, partageons notre faible connaissance des visages. L'amie de Eudes a un sourire éblouissant qui réchauffe et rassure, Eudes me désigne Vincent Dieutre qui fume à la fenêtre, nous parlons du journal, de choses et d'autres. Je crois qu'une fois de plus j'utilise alternativement le tutoiement et le vouvoiement, moins en fonction de mon interlocuteur qu'en fonction de la légèreté ou du cérémonieux des propos tenus, j'ai renoncé à contrôler ce travers car il exprime plus finement ma pensée que la contrainte du vouvoiement ou du tutoiement maintenu.

Je parle avec P., un adhérent de la SLRC que je rencontre à chaque AG (c'est lui qui me parle de l'aspect ludique de la lecture à laquelle nous venons d'assister), j'entends quelqu'un à côté de moi se demander à voix haute si des lecteurs des forums sont présents, je me présente, il s'agit de Rodolphe (correcteur, typographe? Enfin quelque chose comme ça). Rodolphe ressemble à M. le Maudit, en un peu plus grand et un peu moins pâle (ça c'est de la description, tant pis pour ceux qui ne connaissent pas M. le Maudit). La conversation s'engage et porte sur les sites, dans le genre:
(lui) — J'aime beaucoup **.
(moi, catégorique) — C'est un con!
(L'ami de Rodolphe est mort de rire, il sourit, ses yeux pétillent. Lui n'intervient pas sur les sites, pas si fou).
(Rodolphe, un peu surpris) — Ah. Et ***, j'aime beaucoup aussi, même s'il est fatigant.
P. — Oui, le deuxième degré systématique, c'est fatigant.
(moi) — Là, c'est plus difficile de donner mon avis, ** je ne le connais pas, je peux dire n'importe quoi ça n'a pas d'importance, mais ***, je le connais et il me hait.
(L'ami de Rodolphe est de plus en plus mort de rire.)
Rodolphe ouvre des yeux ronds : — Vous connaissez ***?
(Ben oui, quoi).
Rodolphe passe aux choses sérieuses :
— J'irais bien me présenter à Renaud Camus, mais je ne sais pas comment faire.
— Allez-y, il sera content de mettre un visage sur un nom. Il suffit de dire «Je suis Rodolphe» (geste théâtral des deux mains).
— Oui, oui, on m'a dit de faire comme ça, exactement. Mais (il murmure) j'ai peur de me retrouver dans le journal.
— Mais non, ne vous inquiétez pas, pour être dans le journal, il faut être connu.
P. intervient : — Mais vous y êtes, dans le journal.
— Oui, mais à peine, et je ne suis qu'un nom, personne ne sait qui est ce nom. (Je n'ajoute pas, parce que je ne sais pas m'expliquer à l'oral, qu'en fait un vrai nom dans un livre (ou sur un blog) vaut un pseudonyme, puisqu'il ne représente rien, ce n'est qu'une coquille.)
J'ajoute en riant : — Vous savez, je ne suis pas sûre que les gens qui redoutent de se retrouver dans le journal ne soient pas vexés s'ils n'y figurent pas... je pense à quelques personnes...
Rodolphe nous quitte, P. sourit : — Oui. Je suis dans La Campagne de France: il y a quelques années Hugo Marsan avait fait un méchant papier sur un journal de Renaud Camus, et j'avais envoyé à celui-ci un petit mot de soutien. Il m'a répondu très gentiment. Je me suis alors aperçu avec horreur que j'avais fait une horrible faute dans ma lettre, Renaud Camus a eu la gentillesse de la corriger avant de la mettre dans le journal. Je lui ai réécrit pour m'excuser de cette faute d'orthographe, il m'a répondu «Enfin un véritable paranoïaque!»

Ainsi continuent les conversations. Je vais voir Marie, rencontrée à Plieux:
— J'ai été furieuse de découvrir une semaine trop tard ta lecture à la Maison de la poésie. J'espère que je serai avertie de la prochaine à temps!
— Si tu veux, la prochaine a lieu le 19 novembre.
— Ah, super!
— Mais c'est à New York.
Je la regarde : — C'est malin!
En fait elle ne sait pas où cela va avoir lieu (je précise pour mes lecteurs new yorkais (mon imaginaire lecteur new yorkais)). C'est organisé à la Providence à Rhode Island, par ses amis Keith et Rosemarie Waldrop, éditeurs et traducteurs de sa poésie. Leur maison d'édition s'appelle ''Burning Deck'', curieusement proche de Vaisseaux brulés. Je songe fugitivement à ma lecture du moment, Benito Cereno : les navires en perdition ne m'abandonnent pas, décidément.
— Dis donc, j'avais un livre de toi quand je t'ai rencontrée : je n'avais pas compris ton nom, j'ai fait une recherche sur internet (Marie traductrice "jacques roubaud" bible) et j'ai découvert que j'avais Les Animaux de personne.
— Ah oui. Je n'écrivais pas encore à l'époque, il n'y en a qu'un de moi, l'animal aux petites oreilles... celui qui s'appelle Vincent. Jacques Roubaud n'avait pas d'idée, je lui ai dit «On a qu'à l'appeler Vincent».
Elle vient de passer six mois au Yémen.
— Mais qu'est-ce que tu faisais là-bas?
— J'apprends l'arabe.
— Ah? J'ai une fascination pour l'écriture, pas l'ornementale, mais celle de tous les jours. J'ai grandi au Maroc jusqu'à huit ans, j'adorais les signes sur les boutiques, le boucher, l'épicerie...
— Déja, tu passes trois mois à apprendre les lettres, elles changent de formes quand elles sont au milieu des mots. Ensuite, chaque fois que tu apprends un mot, il faut passer trois jours à le répéter, pour la prononciation...

Plus tard je croise Rémi (Pellet), qui vient d'avoir une idée géniale (selon lui). Il veut m'embarquer dans l'aventure, non, non, je ne suis qu'une observatrice.
— Je ne comprends pas, me dit-il en riant, Renaud Camus a l'air réservé.
— Eh bien moi je comprends, tout ça pour qu'ensuite vous vous sentiez trahi quand il n'en fera qu'à sa tête!
— Mais non!
(etc)

Renaud Camus, à qui j'ai à peine dit bonjour de loin, vient me chercher pour me présenter Juan Asensio. Celui-ci est plus jeune que je n'aurais imaginé (je pense avec cynisme qu'il doit me trouver plus vieille qu'il n'aurait imaginé), il a le pied fin et de jolies chaussures. Il discute de Bainville avec Paul-Marie Coûteaux. Nous restons en tête à tête, tout va bien, il est moins vindicatif que sur son site (ou celui d'Anaximandrake (j'ai un peu peur)), il est même charmant. Il me trouve, me dit-il, encore plus pessimiste que lui sur l'état de la littérature française contemporaine. Je prends ça pour un compliment.

Allez, un dernier détail people avant de conclure: Alain Finkielkraut a fait une apparition en fin de soirée. Peu avant mon départ, je l'entends se plaindre auprès d'Hélène Guillaume de ne pas avoir reçu Rannoch Moor par le service de presse. (Je pense à Pascal Sevran qui écrit quelque part qu'il n'attend pas les services de presse pour lire ses amis.) Donc Finkielkraut n'a pas lu Rannoch Moor. Je fais remarquer (mais à qui?) que ce n'est peut-être pas plus mal. — Mais pourquoi? — Il y a tout de même à chaque page «Finkielkraut ne m'a pas remercié... Mais pourquoi Finkielkraut ne m'a-t-il pas remercié? Finkielkraut aurait pu me remercier...»
Hmmm. Un peu inquiète quand j'y repense.
Au moment de partir, je m'aperçois que j'ai perdu mon chapeau. J'ai dû le laisser à Beaubourg.

Ne pas oublier

Bon anniversaire, Guillaume !