Lise FRENKEL : J'avoue que je me suis posée les mêmes questions que vous, mais d'une manière différente, parce que ma méthode est différente. Je crois que les noms propres jouent un rôle très important au cinéma. Ils évoluent de Marienbad au Jeu avec le feu. Dans Marienbad, il y a AMX, ce X dont certains ont dit qu'il était l'indéterminé, M, le mari, et je pense que tous les prénoms de femme avec la voyelle A viennent de ce que la femme originaire c'est l'A de Marienbad.
Alain ROBBE-GRILLET : AMX, c'est aussi un char de combat français. (Rires.)
Jean-Pierre VIDAL : Ce qui amuse et gêne tout le monde, c'est que ça fonctionne trop...
Alain ROBBE-GRILLET : Trop, oui. C'est ce qui effraie un mathématicien...
Jean RICARDOU : Je me demande si cela n'a pas été partiellement résolu précédemment quand on a parlé d'intertexte général et de péri-texte. Le péri-texte, ou bibliothèque du texte, est un segment de l'intertexte général surdéterminé par d'autre rapports avec le texte. Il ne faut pas faire maintenant comme si l'on n'en avait pas parlé...
Lise FRENKEL : J'ai été si frappée par le caractère spécifique des noms propres au cinéma que j'ai demandé à Robbe-Grillet, en particulier...
Alain ROBBE-GRILLET : Il ne fallait pas, dirait Raillon...
Lise FRENKEL : Il ne fallait pas, mais je l'ai fait : parce qu'il est interdit d'interdire. Je vous ai posé des questions sur le nom de Georges de Saxe dans Le Jeu avec le feu. Moi-même, j'ai fait la condensation évidente de Sade et de sexe. Mais vous m'avez dit Maurice Sachs. Il y a un évident rapprochement entre le passé trouble de Georges de Saxe pendant la guerre et la biographie de Maurice Sachs. Moi, j'avais plutôt pensé au prince Maurice de Saxe...
Alain ROBBE-GRILLET : Je ne connais pas...
Lise FRENKEL : Oui, je sais : mais il est connu. (Rires.) Maurice de Saxe, amoureux d'une actrice beaucoup plus jeune que lui et qui est mort d'ailleurs de cet amour. Je voulais donc dire que, quand on passe du roman au cinéma, les prénoms deviennent de plus en plus symbolique. Dans Le Jeu ave le feu, les prénoms de femmes sont directement des symboles , il y a Christa, c'est-à-dire tout ce qui est christique, Virginia, la virginité. Et je voulais parler aussi du prénom d'Alice. Enfin, évidemment, Alice est un problème particulier puisqu'il n'est pas dans le film Glissements, il est dans le ciné-roman...
Alain ROBBE-GRILLET : Ah oui, il est seulement dans le livre. Vous savez pourquoi? C'est parce qu'Anicée Alvina a préféré que son propre prénom ne figure pas comme identification du personnage. Mais, dans le manuscrit original, c'est Anicée...
Lise FRENKEL : Mais enfin vous avez choisi quelque chose...
Alain ROBBE-GRILLET : Oui, en hommage à Lewis Carroll.

discussion suite à l'intervention de Jean-Pierre Vidal, Le Souverain s'avarie, in Robbe-Grillet (10/18) p.331

J'ai déjà parlé de cette discussion. Elle m'a particulièrement intéressée parce qu'elle m'expliquait enfin l'origine des recherches de Renaud Camus concernant Maurice Sachs et Nelly Sachs. Ces quelques lignes sont le chaînon qui me manquait.

L'idée que cela "fonctionne trop" me réjouit : Lise Frenkel pense à quelqu'un que ne connaît pas Robbe-Grillet puis veut trouver un sens à "Alice" alors que le choix de ce prénom est purement anecdotique. À force de surdétermination le sens finit par perdre toute signification.

Je lisais cela le 30 octobre, jugez de ma surprise en rencontrant le lendemain Anicée chez Tlön. Coïncidence, as usual.
Je n'imaginais pas que ce prénom ressurgirait quelques jours plus tard, hélas.