Il se produit une chose étrange. J'ai ouvert ce blog parce que je trouvais insupportable de continuer d'écrire sur le site de la SLRC (société des lecteurs de Renaud Camus) en ayant finalement l'impression d'ennuyer tout le monde avec mes analyses trop sérieuses, trop appliquées.
J'ai donc ouvert ce blog, en attendant de (en espérant) avoir un site "classique" un jour, et en me disant qu'ici, je pourrais écrire mes petites analyses et mes petits délires tranquille, sans gêner personne: je serai chez moi, il suffirait de ne pas y venir si l'on me trouvait pénible.
Voilà que je m'aperçois au fil des jours que j'écris de moins en moins sur les livres de Renaud Camus: j'hésite à imposer, mais surtout à exposer, ce qui me tient à cœur. C'est plus fort que moi, tout ce qui est précieux doit rester caché, c'est un réflexe atavique.
Je vais donc faire un effort sur moi-même.

Suite au dernier cours d'Antoine Compagnon sur la boussole, j'ai ouvert Contre Sainte-Beuve afin de lire le texte sur Sylvie de Nerval. En feuilletant le livre (que je n'ai jamais lu de bout en bout), je suis tombée sur l'avant dernier paragraphe:

Les écrivains que nous admirons ne peuvent pas nous servir de guides, puisque nous possédons en nous comme l'aiguille aimantée ou le pigeon voyageur, le sens de notre orientation. Mais tandis que guidés par cet instinct intérieur nous volons de l'avant et suivons notre voie, par moments, quand nous jetons les yeux de droite et de gauche sur l'œuvre nouvelle de Francis Jammes ou de Maeterlinck, sur une page que nous ne connaissons pas de Joubert ou d'Emerson, les réminiscences anticipées que nous y trouvons de la même idée, de la même sensation, du même effort d'art que nous exprimons en ce moment, nous font plaisir comme d'aimables poteaux indicateurs qui nous montrent que nous ne nous sommes pas trompés, ou, tandis que nous nous reposons un instant dans un bois, nous nous sentons confirmés dans notre route par le passage tout près de nous à tire-d'aile de ramiers fraternels qui ne nous ont pas vus. Superflus si l'on veut. Pas tout à fait inutiles cependant. Ils nous montrent ce qui...[1] à ce moi tout de même un peu subjectif qu'est notre moi œuvrant, l'est aussi, d'une valeur plus universelle pour les moi analogues, pour ce moi objectif, ce tout le monde cultivés que nous sommes quand nous lisons, l'est non seulement pour notre monde particulier mais aussi pour notre monde universel...
Contre Sainte-Beuve, Folio, avant dernier paragraphe du livre

(On note en passant dans ce texte deux éléments à apporter aux analyses de Compagnon : "l'aiguille aimantée" et "le pigeon voyageur".)

Je voudrais exprimer mon plaisir, et quelque chose de l'ordre du soulagement et peut-être de la consolation, à constater que les cours d'Antoine Compagnon sont dans le droit fil de la lecture de Renaud Camus; à ce titre, ils constituent d'"aimables poteaux indicateurs". Je suis enchantée de voir se déployer non une histoire (le temps) mais une géographie (la carte ou les cartes), et que la métaphore des chemins, des croisements, de l'orientation, soit aussi souvent et aussi spontanément employée. La première fois que c'est apparu dans l'exposé de Compagnon, j'ai tout naturellement songé au Sentiment géographique, ce livre somnolent sous les frondaisons. Je sais que je suis dans la bonne forêt.

Notes

[1] Lacune dans le manuscrit