La réalité, projection du langage

Quand je suis dans un langage déterminé, celui d'en face me paraît plus séduisant, plus vrai, c'est cela, plus lié à la réalité, de plus d'adhérence au réel : comme si les deux n'étaient pas que des langages (sans prise sur la réalité vraie); ou bien comme si — mais cela revient au même — le réel n'était pas une invention du langage, une habitude de langage.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.244

Ces quelques lignes montrent une profonde conviction : il en ressort que Renaud Camus est convaincu que le langage crée (invente, fait sortir de la pensée) la réalité qui n'a pas de consistance sans lui («comme si le réel n'était pas une invention du langage» : le «comme si» démontre qu'il s'agit d'une illusion; la vérité, c'est le contraire : le réel est une invention du langage.) Le langage projette une réalité autour de nous aussi illusoire et mouvante qu'une image projetée. Il suffit ou suffira de changer de langage pour changer de réalité.
Par extension (à moins que ce ne soit qu'un cas particulier), le sujet lui-même est une projection du langage, il n'a pas de "lui-même", de personnalité propre, ce qu'il croit et pense être ne dépend que du langage qu'il adopte, consciemment ou inconsciemment. Le langage n'est pas le reflet d'une personnalité, la personnalité est le résultat d'un langage. (Et être conscient du phénomène ne permet pas pour autant d'en sortir, mais simplement d'ajouter à cette construction une insupportable couche de self consciousness (pense le sujet qui refuse d'être dupe)).

Ces convictions se retrouvent à plusieurs reprises dans Travers. Par exemple :

LE RÉEL EST UN EFFET DE TEXTE.
Renaud Camus, Travers, p.223

«IL SE SENT SOLIDAIRE DE TOUT ÉCRIT DONT LE PRINCIPE EST QUE LE SUJET N’EST QU’UN EFFET DE LANGAGE».
Ibid, p.277

Cependant, si le langage construit le réel, ou projette un réel possible sans que rien d'autre ne garantisse ce réel que des mots (une sphère cohérente de mots déterminant un monde), le langage tourne à vide, il devient auto-référent (puisqu'il invente un monde qui n'a d'autre référent que le langage), c'est l'ère du soupçon. L'exemple donné dans Journal de Travers pour illustrer cette propriété du langage est le discours sur l'art (contemporain français de l'époque): ce discours devient objet lui-même, détaché de ce qu'il soutient. La réalité n'étant que la projection d'un discours, le discours se suffit à lui-même, les tableaux (peut-être ou sans doute médiocres) sont devenus inutiles.

Ce discours esthétique autonome et français, ou qui se voudrait tel, serait intéressant à analyser de façon structurale, si j'ose dire en tant que structure (voilà que parlant de lui je parle comme lui), même et surtout s'il est un discours "à vide", si tout le travail qu'il soutient comme il peut est bien, ainsi qu'il n'est que trop vraisemblable, aussi insignifiant que le prétend le discours de D.
Journal de Travers, p.304
(à noter que nous nous heurtons à l'habituel problème de devoir parler du langage avec le langage)

Si le réel a pour seul référent le langage, un discours ne peut garantir la valeur ou même simplement l'intérêt d'une œuvre d'art. Aucun jugement ne tient dans ces conditions.[1]


Cette interrogation sur le langage, sa fonction, son importance, court souterrainement dans toute l'œuvre de RC. Après tout, Renaud Camus est l'écrivain qui a fait le pari de créer sa vie à partir de l'écriture (et non l'inverse, comme il est classique): «faire de la vie une bio-graphie, justement (une grapho-bie, une vie écrite).» p.233. (Ce sera l'objectif des journaux).

Rannoch Moor, dernier journal paru, poursuit la réflexion en analysant les positions de Jacques Dewitte : pour celui-ci, le réel existe de façon autonome mais n'est saisi qu'à travers le langage. Changer de langage pour l'appréhender revient donc, effectivement, à le voir autrement :

[...] Dewitte place Roger[2], lui, parmi les tenants du constructivisme épistémologique, ce dont on sent bien que ça ne vaut pas beaucoup mieux. À ces tenants du constructivisme épistémologique il reproche, si je puis résumer sa pensée très grossièrement et rapidement, de percevoir la réalité exclusivement comme une construction de l'esprit, comme la simple projection, en somme, de l'effort d'intellection qui porte sur elle. Ainsi le paysage selon Roger n'est-il qu'une élaboration du goût, des préjugés selon leur évolution : cette position impliquant qu'il n'y a pas à porter le deuil de tel ou tel état du paysage, mais plutôt à élaborer les instruments permettant d'apprécier et d'aimer celui qui seul nous est soumis - exigence qui pourrait bien, dans sa formulation extrême, tourner à l'injonction (et constituer une variante, dès lors, du fameux «Nous allons vous faire aimer l'an 2000» d'E.D.F. ou de France Télécom, je ne sais plus, tant dénoncé à juste titre par Finkielkraut).
Dewitte dans son anticonstructivisme n'est pas naturaliste pour autant, ni substantialiste. Il reconnaît que la réalité n'a de réalité pour nous qu'à travers l'appréhension que nous avons d'elle, nécessairement dépendante de l'appareil conceptuel plus ou moins développé que nous appliquons à son déchiffrement. Mais il insiste sur son caractère résolument autre, toujours déjà-là, extérieur à nous-même et à la perception que nous en avons. Ce qu'il propose c'est la combinaison dans l'intellection du moment réaliste et du moment constructiviste qu'il se garde bien d'écarter tout à fait. À cette position double il se propose de donner le nom de semi-réalisme, qui ne me paraît pas forcément très heureux. Lui me semble tout prêt, en tout cas, à faire une recrue de choix pour la bathmologie, ainsi qu'en témoigne par exemple une phrase comme celle-ci (mais je pourrais en citer des dizaines d'autres) :
«Cette pensée de la Stimmung, si on l'affronte dans toute sa rigueur, a quelque chose d'abyssal, car sa structure circulaire empêche toute forme de relation causale : il est impossible d'isoler l'un des deux pôles et de le poser comme cause première.»
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.592-593

Ce-pendant, ainsi que le montre Guillaume, si L'Amour l'Automne s'inscrit dans les jeux langagiers des Eglogues, il convoque dans le même temps, par sa dédicace et son exergue, le nominalisme et l'adéquation de la lettre au réel.
Faut-il y voir un signe de sagesse, le signe de la prise en compte de ce qui n'est pas un jeu de langage, de ce qu'il y a de plus réel, la mort?

Parce qu'on meurt dans ce monde et pour nier le destin l'homme a bâti de concepts une demeure logique, où les seuls principes qui vaillent sont de permanence et d'identité. Demeure faite de mots, mais éternelle. Socrate y meurt sans trop d'angoisse. C'est encore dans cet abri qu'Heidegger médite, et si j'admire dans ses écrits cette mort décisive, qui vivifie le temps et oriente l'être, c'est sans autre adhésion qu'esthétique ou intellectuelle: car enfin, tout s'y résout. Un objet de pensée qui n'est plus l'objet réel, apaisant d'un douteux savoir l'inquiétude originelle, frappe de vanité cette mélodie la plus sombre de mots qui masquent la mort.
Yves Bonnefoy, Les tombeaux de Ravenne, repris dans L'Improbable et autres essais en Folio, cité par Renaud Camus dans Rannoch Moor, p.404


Notes

[1] Ndr: Finalement, l'œuvre valable est peut-être celle qui laisse coi.

[2] Ndr: Alain Roger, auteur de Nus et paysages et Court traité du paysage

Philosophie, littérature, langage, etc, circa 1970

Jean-Louis lui a conseillé d'aller à Vincennes: «tu différencieras avec Derrida, intensifieras avec Lyotard, dériveras avec Deleuze, moissonneras avec Roland, etc.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.246

Motivons Didier

Il existe une sorte de convention tacite chez les blogueurs "qui se fréquentent" (se lisent, s'entre-commentent): ne jamais s'étonner de rien, ne jamais juger trop vite et dans la mesure du possible éviter la morale dans les commentaires (je crois hélas avoir parfois dérogé à cette dernière règle). Ainsi, les affirmations de Gvgvsse ou les provocations de Skot ou l'annonce "je vais acheter un lapin et le tuer à l'acide" ne reçoivent que des commentaires polis, quelques demandes de précision flegmatiques, au pire quelques objections logiques.

Une autre tradition consiste à cacher l'information principale d'un billet à la fin d'un (très) long texte, sorte de test destiné à vérifier le degré d'attention de ses lecteurs.

J'ai relevé une information inattendue dans le Journal de Travers, une information qui à mon avis aurait dû faire bondir Didier. Ne l'a-t-il pas relevée en application de la convention de discrétion explicitée ci-dessus, a-t-il cru à une fausse information, ou à une citation[1], ou ne l'a-t-il pas lue, cachée qu'elle était dans ce qu'il ne lit pas?
Faut-il penser que RC a introduit cette phrase pour tester l'attention de ses lecteurs, ou en comptant sur leur discrétion pour ne pas la relever?

FONDATION LE CORBUSIER, OÙ I. M'ANNONCE QU'ELLE EST ENCEINTE DE MES ŒUVRES (JOURS DE 1969)
Renaud Camus, Journal de Travers, p.195


Notes

[1] (possible mais peu probable)

Journal de Travers, peu à peu

Je suis entrée lentement dans le Journal de Travers, jalousant ceux qui paraissaient avaler les pages au kilomètre. J'ai trouvé le début rébarbatif, très catalogue, sans charme. Je reconnaissais des passages entiers ayant servi à Travers et Été et je m'interrogeais sans cesse: comment lire, quelle décision prendre? Devais-je aussitôt tout noter et chercher, au fur à mesure, les échos qui résonnaient en utilisant les versions en ligne (merveilleux outils pour ce genre de travail)? Mais ce serait extrêmement long, je n'en finirais jamais, et très technique, or la technique, c'est tout sauf le plaisir du texte.
Il valait mieux tout lire en bloc (sans compter ma curiosité pour les démêlés avec W., dont j'avais eu quelques aperçus en feuilletant le livre, aperçus douloureux, angoissants, fascinants aussi par leur violence à laquelle on est peu habitué dans les journaux camusiens, où ce qui domine sont l'humour et la mélancolie), puis y revenir, la perspective était effrayante (où caser deux lectures de mille six cents pages?), mais il fallait ne pas y penser et faire comme de coutume: s'y mettre.

Didier avait dit sa difficulté à lire scène de cul après scène de cul, Zvezdo avait parlé de picon fraise, tinou avait abandonné, je m'attendais à peu près à Tricks.
Arrivée aux alentours de la page 250, j'avoue que ces scènes de drague/cul/foutre m'ennuient, enfin, m'obligent à attendre ce que j'aime, les notations plates ou drôles, il y en a trop (de scènes de cul), ce n'est pas qu'il y en ait trop en soi, mais c'est l'aspect mécanique de la chose qui lasse, c'est à peine si les participants ont l'air de s'amuser et de prendre du plaisir (cela s'accompagne de notations amusantes parfois: «baisaient consciencieusement», p.193, ou d'aveu de désintérêt: «tu n'en as d'ailleurs même pas envie» (p.254)), on dirait une recherche sans autre finalité qu'elle-même, une errance du corps dans les bois, les parcs, les boîtes, les bars, qui accompagne une sorte de vacance de l'âme.
Et je pense à cette remarque de Renaud Camus le 31 mars que j'ai oublié de rapporter: «Pierre pense que ce journal devrait être subventionné par le Vatican, car ce livre est la pire contre-publicité pour l'homosexualité qu'il connaisse.» (Je déforme, je m'en rends compte. Qu'a-t-il été dit exactement?) Le jugement de Pierre repose-t-il sur cette impression d'ennui, sur cette vague nausée foutrale, sur cette question qui finit par se lever: «A quoi bon?»[1]
(Je force le trait, bien sûr, il y a le désir de rencontres nouvelles, de touchers de peaux nouvelles, de conversations amicales, de partages gratuits, sans lendemain. Mais tout de même, ce n'est pas l'impression dominante, ce n'est pas celle qui reste quand on ferme le livre.)

Mais que cherche le diariste, se demande-t-on, car ce journal si précis est peu introspectif,[2] déjà se dessine la grande retenue de l'auteur, ce qui est étrange dans un journal qui n'était pas destiné à la publication: voilà un journal extrêmement descriptif du monde et des actes du diariste et plutôt silencieux sur les états d'âme de celui-ci, alors même qu'il n'est pas destiné à être lu. Il s'agit donc d'une pente "naturelle" (ce mot est miné, il faudrait faire la liste des mots inutilisables dans le contexte camusien) de l'auteur, et non, comme je l'imaginais à la lecture des journaux destinés dès l'origine à la publication, d'une auto-censure afin d'éviter un étalage obscène de sentiments [3].

Premières scènes et explications avec W., échos vers L'Inauguration.
Premières notations concernant Paul Otchakovsky qui travaille encore chez Flammarion.
Explication par l'auteur des objectifs de Passage: «Mais il doit partir, ce qui est souvent une forme de jugement critique.» (p.210). Remarque de l'auteur sur les rapports entre les partitions du haut et du bas des pages d'Échange (p.181).

Toujours la même délectation aux notations ou aux phrases inattendues: «Je lui fais remarquer, parmi les Kake, dans le fascicule où deux cammionneurs enlèvent un auto-stoppeur, que l'un des protagonistes, pris dans le feu de l'action, perd sa moustache, que le dessinateur a oublié de représenter» (p.169) ou «Ah, donc ce petit salaud de Claude lui a répété ce que je lui avais dit — de l'utilité des confidents et confidentes dans le théâtre classique pour faire progresser l'action.» (p.150) ou «Nono nous raconte que le chien a volé un gros gâteau au chocolat et au hash, qu'il est complètement stone et ne peut plus marcher» (p.210) ou un intellectuel, c'est quelqu'un qui «parle la paume des mains en l'air» (p.256) ou etc.

Me marquent une vulgarité ponctuelle qui disparaîtra totalement des œuvres suivantes («Mon cul pense...» p.219, les blagues téléphoniques p.255, «une tête de con exceptionnellement au point» p.262, etc) et surtout, la peur continuelle des clichés.

On dirait que toute la vie se résumait alors à échapper aux clichés, terrible conséquence des années "lourdement théoriciennes" [4], ce qui conduisait bien entendu à vivre dans un cliché plus gros, tout englobant, une sorte de méta-cliché.
Cela donne envie de rire et cela effraie, mais comment pouvait-on supporter une telle dictature du regard des autres, une telle crainte du qu'en-dira-t-on? Cette dictature existe toujours, bien sûr, et a toujours existé, mais ce sont les proportions qu'elle prend qui me donne envie de rire d'incrédulité. Snobisme, oui, sans doute, cette peur d'être méprisé pour ses goûts, cruauté et bêtise par rebond quand les amants sont jugés à la même aune: «il n'a jamais rien dit de con» p.242, et conscience (self-consciousness (p.243-245)) de ce manque de liberté dans les jugements, face à un tableau ou face à un amant potentiel.
Tout est médiatisé par le regard des autres (cf. René Girard), et surtout par le jugement de W., jugement le plus souvent imaginé puisque W. est absent: la dictature est sociale, culturelle, mais surtout amoureuse, le monde est vu et jugé à travers les paroles et le regard fantasmés de W.


Mais finalement, nous lecteurs, nous comportons-nous autrement lorsque nous sommes "terrifiés", notamment sur le forum de la SLRC, à l'idée de dire des bêtises ou d'être jugés sur nos goûts? Il m'a semblé reconnaître le lecteur transi dans ce passage:

Il semble prêt à se conformer entièrement son langage, son réseau de signes, sa "syntaxe", sa "sémiotique", aux miens, dont, évidemment, il ne saisit pas du tout la cohérence, si tant est qu'ils en aient (moi-même...); et dont il ne remarque et n'adopte que des lambeaux qui flottent au hasard, tout à fait "hors contexte", pour le coup (avec Vuitton il avait cru bien faire, par exemple — la vie n'est pas facile...).
Renaud Camus, Journal de Travers, p.184

Et je ris, tout cela est ridicule, inévitable sans doute (car chercher à l'éviter, c'est encore se définir par rapport à cela), et plutôt comique: nous n'en sortirons pas, mais quelle importance?


Notes

[1] mise à jour le 6 mai 2007 : peut-être s'agit-il d'un complexe par rapport à W., avoir au moins autant d'amants que lui, ou s'amuser autant que lui: «pourquoi perdre du temps à draguer ailleurs, tu n'en as d'ailleurs même pas envie, c'est sans doute uniquement parce que tu te dis que c'est ce que W. est en train de faire...» p.254; «mais quand il revient je suis pris dans d'autres combinaisons, je me suis dit qu'il n'était vraiment pas très bien, qu'il ne plairait pas à W. si W. était là, [...]» p.271; «[...] essayer de voir combien tu peux avoir d'amants en une semaine, ça ne m'intéresse pas: on ne fait pas un concours, comment est-ce que je peux te mettre ça dans la tête?» p.341

[2] mise à jour le 6 mai 2007: Didier a protesté contre ce jugement, et je dois lui donner raison: le journal est introspectif (je définis l'introspection comme l'observation des motivations et des mouvements de son humeur ou son âme), je situerais la première apparition de l'auto-analyse page 312: «Mais je suis encore dans un état nerveux abominable, [...]), puis un long développement page 367 et suivantes, et je pense qu'il y en aura d'autres (je n'en suis qu'à la page 448). D'un autre côté l'auteur donne également raison à ma remarque dans les commentaires, qui signale un décalage entre ce que l'auteur dit de son humeur et ce que l'on ressent à la lecture. Cependant l'auteur ne l'explique pas par une "retenue", mais tout simplement par le décalage temporel: «[Que le sentiment dominant qui animait l'auteur de ces pages-ci, quand il les écrivait, était une tristesse abominable (mercredi, sept heure et demie), elles n'en font pas état. Mais le récit de chaque journée subit inévitablement le poids de l'humeur où était l'auteur quand il le traçait: lundi soir, au Sept, grande gaieté. Mais le lendemain il n'en a pratiquement pas été question sur le papier.» p.335.

[3] note à l'intention des non-camusiens: est jugé obscène d'une part tout ce qui provoque trop facilement l'émotion, d'autre part tout ce qui va tellement de soi qu'il est inutile de le préciser. Sont généralement jugés "obscènes" les bons sentiments.

[4] Buena Vista park

Résistance passive

En guise d'accompagnement à un thé qui est infect, comme partout, je mange un cake de grand âge, de forme phallique, qui s'effrite au toucher mais qu'on ne parvient pas à dégager de son papier: plus on se débat avec lui, plus il révèle sa nature de néant.

Renaud Camus, Journal de Travers, p.159

Des livres et des candidats

Comme je le disais hier, j’éprouve une grande défiance envers «les infos» et leur goût du sensationnalisme. D'autre part, dans des domaines moins émotionnels, les «infos» sont le plus souvent incompréhensibles: beaucoup de sujets sont traités si elliptiquement qu’il faut déjà les connaître pour comprendre de quoi il retourne (pensais-je ce matin en écoutant un débat sur l’euro fort).

En revanche, j’aime bien la presse quotidienne spécialisée, elle fournit souvent des informations précises sur des faits précis. Dans le domaine économique mon grand favori est L’Agefi: analyses courtes et claires, pas de fioriture. Je dispose également de La Tribune et des Echos, et je les parcours de temps en temps. J’aime leurs critiques « culturelles », car il me semble qu'un journaliste des Echos ou de La Tribune est forcément plus libre de ses jugements que s'il travaillait pour Télérama ou Le Monde (mais je reconnais que c’est un préjugé).
(Je me souviens avoir acheté au début des années 90 L’art de la mémoire parce qu’il avait été loué par Denis Kessler dans… L’Argus de l’assurance.)

Donc, pour en venir au fond de mon propos, je rangeais ce matin un numéro des Echos quand j’ai été arrêtée par cet encadré :

Le style, c’est le candidat
Les indécis n'ont plus que cinq jours pour sortir du bois. Pourquoi ne se prononceraient-ils pas selon les goûts littéraires des candidats ? Le style, c'est l'homme, non? L'hebdomadaire Le Point, sous la signature de Christophe Deloire, publie une passionnante enquête sur Les bonnes lectures des candidats. Jean-Marie Le Pen, y apprend-on, lit des ouvrages sur la Légion et les maquis indochinois; Philippe de Villiers du Jean Raspail; Olivier Besancenot le Voyage à motocyclette du Che en Amérique latine et les lettres de Louise Michel à Victor Hugo. Evident, dira-t-on, caricatural même.
Justement, la force de cette enquête est de nous révéler leurs autres lectures. Surprenantes. Nicolas Sarkozy a une passion pour Albert Cohen et Céline, et Ségolène Royal aime «la prose économe de Marguerite Duras» ou la «littérature froide de Gao Xingjian». Elle aime aussi Victor Hugo, Alexandre Dumas et Olympe de Gouges, l'auteur de la «Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne», en 1792. Comme Jean-Marie Le Pen, amateur du «polygraphe patriote» Max Gallo qui voit en Olympe «le premier homme politique moderne». François Bayrou, lui, se ressource dans Péguy, comme Philippe de Villiers. Socialiste, dreyfusard, catholique, nationaliste — Péguy peut plaire à tout le monde, pour des raisons différentes. Côté roman, le président du Conseil général de Vendée juge Marcel Aymé «indépassable». En poésie, il choisit Baudelaire et il aime le Bernanos anti-bourgeois. Dominique Voynet plébiscite les mangas et les bandes dessinées de Marjane Satrapi et Joann Sfar. Frédéric Nihous, le candidat de la ruralité, préfère Hugo Pratt. S'il a dans sa bibliothèque La Chasse au canard, du docteur Rocher — «la bible de la chasse au gibier d'eau», selon l'hebdomadaire —, il a aussi le colonel Lawrence — Les Sept Piliers de la sagesse, son livre de référence —, Kessel, Monfreid, les mémoires de Churchill et de Gaulle.
Dans toutes ces bibliothèques, il manque un titre : les Conseils aux politiques pour bien gouverner, de Plutarque (50-125), le livre de chevet de Machiavel, Montaigne, Montesquieu, Rousseau, Napoléon. Le recueil, publié par les éditions Rivages, se veut une réponse à une seule question : qu'est-ce qu'une bonne conduite politique ? Le béotien, qui enseigna la philosophie à Rome, n'est pas avare de conseils. Il ne faut pas, écrit-il, s'engager dans la vie publique pour la gloire, l'argent et les honneurs, mais pour un dessein. Il faut savoir être absent, disparaître, sinon on finit par lasser. Il faut rester soi-même, s'en remettre toujours à la raison pour éviter la tentation tyrannique, user avec parcimonie de la raillerie pour ne pas blesser ses adversaires, se garder de ses amis, etc. Il y en a deux cents pages. Cela peut toujours servir.

E.H. in Les Echos du 17 avril 2007

«L'Amour l'Automne», chapitre 4

Ainsi que promis, je livre les notes prises le 8 novembre 2006. Le chapitre lu ce soir-là correspond au quatrième, page 257. (On remarquera au passage que contrairement aux deux premiers Travers, les sept chapitres ici n'ont pas de titre.)
Ce billet est à lire avec L'Amour l'Automne ouvert aux pages correspondantes, sinon il sera à peu près incompréhensible (mais vous en avez l'habitude, je suppose).

Je mets en italique les précisions apportées ce soir-là par Renaud Camus au cours de sa lecture. Je manque d'outils typographiques, il me faudrait de la couleur. Je mets donc mes commentaires en notes, ce qui n'est pas le plus pratique à lire, mais une façon de m'assurer qu'ils ne seront confondus ni avec le texte du livre, ni avec les remarques camusiennes. Je précise quelques références quand elles me viennent immédiatement à l'esprit.

[...] qui nous séparait de la marquise de Sévigné celle des chocolats pas celle des Lettres)
p.257

(attend cette phrase) une intention de la phrase
p.260 [1]

(Île visible de nouveau et puis non et puis jaune de nouveau) il regarde la lettre et puis moi et puis...
p.261 [2]

d'un collège de C. Cambridge
p.261

(optatif de vivre) on pouvait lire cela sur les murs d'Italie
p.261

DRRRRING C'est dans "L'île noire"
p.261 [3]

Il regarda la lettre et puis moi et puis...
p.262 [4]

Cassiopée : lieu où a été écrit la préface à "Tractatus" par son traducteur
p.262 [5]

[...] même si ce n'est pas celui, le plus long, le plus long doigt, où se dresse le tombeau de la pauvre Flora)
p.263 [6]

ne revoit jamais les rives du Tage
p.264

(ces solitudes du langage les) ne croiseraient que ses/ces songes
p.264

(C'est sympathique, c'est une jolie rue, si triste) Rue La Pérouse. «— une rue très calme — Mais non pas du tout, ça commence à se construire, ce quartier-là.» Et Swann était heureux comme s'il
p.265 [7]

Mais c'est très difficile à lire, ce texte-là!

Et Swann était (déjà heureux comme s'il)
p.265 [8]

(s'engloutir en automobile avec toute sa famille dans les eaux du) Tage, Tag, jour
p.266 [9]

Max Jacob [...] Pierre Minet, "En mal d'aurore"
p.266

Moi je veux bien faire des conférences si on m'invite à faire des conférences, mais il faut bien que la vérité soit dite, que la vérité elle soit dite, comme dirait Lionel J... Euh...

James c'était l'amant de... Il avait hérité d'un portefeuille et passait sa journée devant la télévision. Aux Etats-Unis il y a une chaîne qui ne transmet que l'activité de la Bourse.
p.268

VW Ralph von Williams
p.269

The Explorers : dernier mouvement de la première symphonie
p.269

Antartica composée pour un film sur Scott
p.269

(introduit dans le cabinet de travail de l'écrivain, on le pria d'attendre) Comme il était venu assassiner l'écrivain, il avait été désarçonné par cette amabilité.
p.269

(l'argument du danseur) l'argument de Nijinsky pour "Jeux"
p.270 [10]

(«la peinture de Marie est une peinture d'aveugle») RC fait la moue, exprime son doute sur cette clé qu'il vient de donner.
p.270

(armées dans la nuit) il n'y a que la nuit qui connaît le mot de passe
p.270

Conrad est allé voir Crane quand il embarquait à Douvres. James aurait dû être là, mais il n'a pas pu.
p.271

(Le prince Eugène de Suède s'arrêta au milieu de la pièce: — Ecoutez, dit-il.) C'est la première phrase de "Kaputt".
p.271 [11]

une Oldsmobile Aurora comme le croiseur
p.272 [12]

Pola X je n'ai pas vu "Pola X" mais j'ai lu "Pierre ou les ambiguïtés".
p.273 [13]

(never had he seen London look so enchanting) the civilisation after India
p.276

(promptitude: j'ai tiré le poignard de la manche gauche de mon habit, où je le) l'écrivain parut un peu surpris.
p.278 [14]

Wilson c'est le chien de Sarkonak.
p.278 [15]

Même ici il y avait toujours une femme en train de mourir d'un cancer.
p.279 [16]

de part et d'autre de la rivière Cure. Il s'agit du "Journal d'une jeune mariée", de Catherine Robbe-Grillet.
p.280

Leonard Woolf
p.285

(ce jeune homme est une) fleur
p.288

au fond du parc à mmmmmmmmmmmm Tzarskoïé-Sielo
p.292

(cygnes noirs trouvés morts à Rügen donnent à craindre que l')épidémie
p.293

le banquier Stern
p.294 [17]

procéder à des examens régu)liers du côlon.
p.305 [18]

(sur des morceaux de planches, [...]) Il s'agit d'Indiana, Bob Indiana
p.308 [19]

(souvenez vous que c'était Wilson, le tireur d'élite, pas) Evans.
p.310 $$

Notes

[1] Cela ne rend pas les choses plus claires, je le crains.

[2] «jaune de nouveau»: premières lignes de La bataille de Pharsale de Claude Simon.

[3] voir ici.

[4] cf. supra.

[5] 1-3-8-2-1 : «C'est sans doute pour cette raison que le Préambule du traducteur, à l'orée du Tractatus, dans l'édition Gallimard, est signée d'un endroit nommé "Cassiopée" — une maison de vacances, peut-être ?» (Gilles-Gaston Granger?)

[6] Flora Mac Donald, la jeune fille qui servit de guide à Charles-Edouard Stuart, cf Rannoch Moor p.455.

[7] Un amour de Swann

[8] cf. supra.

[9] Donne la clé de passage entre ce fragment et le suivant: «Au jour perfide,[...].»

[10] Jeux, de Debussy

[11] En fait, je ne suis pas sûre que ce soit cette phrase qui soit concernée par la remarque «C'est la première phrase de Kaputt». A vérifier.

[12] croiseur ou voilier? J'aurais pensé qu'il s'agit du bateau ayant participé à l'exploration de l'Antarticque et la recherche des passages.

[13] Il s'agit de l'adaptation cinématographique du roman de Melville

[14] Il s'agit je pense de la suite du fragment page 269, un assassin venu tuer un écrivain.

[15] Sarkonak est le professeur canadien en train d'écrire une thèse sur La Campagne de France.

[16] «Même ici» m'évoque «Et in Arcadia ego».

[17] Il s'agit d'Edouard Stern, le banquier mort dans des conditions mystérieuses en 2005.

[18] cf. Rannoch Moor p.164 «Le seul avantage que je vois au cancer du côlon, c'est que, du point de vue de mes Eglogues, il est impeccable: »

[19] Robert Indiana

Superman et les lecteurs de SF

L'une des façons de parler d'un livre qu'on n'a pas lu est de parler d'un livre dont on vous parle sans arrêt.

H. a rapporté d'une journée de conférences sur la plasticité quelques livres plus ou moins faciles d'accès, dont un qui le fait beaucoup rire, D'où viennent les pouvoirs de Superman?: il s'agit d'étudier les conditions nécessaires, physiques et biologiques, aux pouvoirs de Superman sur terre.
Apparemment, les scientifiques ont déterminé un certain nombre de lois biologiques qui s'appliquent à tous les animaux terrestres: le rapport entre taille et quantité de nourriture (plus on est petit, plus on mange, une fourmi mange plusieurs fois son poids par jour), entre taille et puissance musculaire (une puce développe une puissance fantastique), entre taille et nombre de battements cardiaques et durée de vie, etc.
En fonction de cela, l'auteur étudie l'aspect "réel" que devrait avoir Superman pour développer ses super-pouvoirs (par exemple, pour avoir la capacité de discerner le battement d'un cœur particulier dans une ville comme New York, ses oreilles devraient être développées comme celle d'une chauve-souris et orientables comme celles des chats ou des lapins).

D'autre part, l'auteur rappelle quelques lois physiques simples: par exemple, si Superman veut soulever un poids de neuf tonnes à l'aide d'une corde et d'une poulie, il faut qu'il pèse plus de neuf tonnes, car une corde et une poulie sont avant tout une balance... de même, arrêter un train en pleine vitesse provoquerait un tel échauffement des pieds que les semelles de Superman devraient être épaisses de plusieurs dizaines de centimètres. Et si Superman lance un rocher de plusieurs tonnes, selon la loi de conservation de la quantité de mouvement (celle qui explique le recul lorsqu'on tire un coup de fusil), il devrait reculer à grande vitesse de plusieurs mètres.

H. rit beaucoup en lisant ce livre et il est très amusant quand il le raconte. Mais je suis un peu triste: désormais je ne pourrai plus regarder Superman (ce n'est pas très grave puisque je n'en avais pas l'intention). Une fois de plus je suis frappée par ce trait des lecteurs de science-fiction: leur refus du contrat de lecture, de la "suspension volontaire d'incrédulité". Il faut que la densité de la planète soit compatible avec sa vitesse de rotation et sa gravitation, jamais ils n'accepteront Le Petit Prince. Tout doit être cohérent non seulement à l'intérieur de l'histoire, mais également par rapport aux règles physiques connues, à moins que d'autres soient explicitement définies — auquel cas elles doivent être compatibles entre elles et scrupuleusement respectées. Il y aura toujours un lecteur pour venir pinailler. C'est sans doute ce qui les distingue des lecteurs de contes de fées.
Mais j'exagère un peu, le but de Rolan Lehoucq, l'auteur de D'où viennent les pouvoirs de Superman?, est surtout de rappeler quelques règles physiques de base et d'intéresser les réfractaires à la physique. Et c'est plutôt réussi.

Par-dessus mon épaule

Dans l’avion, C., qui n’a pas de livre, lit au hasard par-dessus mon épaule :

[…] Se présente par là-dessus un quatrième type, plus âgé que nous, blong, très poilu, pas aussi ferme de corps qu’il se pourrait. Lui, comme le précédent, tout en jouant avec nous est engagé aussi dans d’autres combinaisons, dont je ne peux pas suivre tous les entrelacements [CORPS CONDUCTEURS --> ORION AVEUGLE, POUSSIN, DIANE, ETC. "BRICOLAGE", "METONYMIE DE TRANSIT" ( <->RICARDOU). À un moment le blond se fait baiser par…
Renaud Camus, Journal de Travers, p.66

— Mais qu’est-ce que c’est, ces mots en majuscule ?
— Euh… Cela n’a pas de rapport direct avec ce livre, ce sont des explications et de la matière pour un autre livre.
Il a l’air de trouver cela parfaitement stupide. Comme toujours, je me sens gauche au moment d’expliquer (surtout, je ne suis pas réellement certaine que cela l’intéresse vraiment. Mais sait-on jamais…) Je suis la ligne avec mon doigt :
— Ce sont des références à d’autres œuvres (donc si tu ne les connais pas tu ne peux pas comprendre), mais cela explique aussi des associations d’idées, la façon de passer d’un mot à un autre : par exemple, ici, Corps conducteurs est le titre d’un livre de Claude Simon, que tu ne connais pas, qui est l’extention qu’un livre plus petit du même Claude Simon, Orion aveugle, qui est également une toile de Nicolas Poussin. Orion a été aveuglé par Diane (qui a été peinte par Poussin), et ainsi de suite. Ricardou est celui qui a étudié et classifié toutes les méthodes pour passer d’un mot à un autre, et "métonymie de transit" veut dire que pour passer d'un mot à l'autre, tu n'as besoin que d'un élément commun. Cet élément peut être…
— Oui, bon ça va, j'ai compris le principe. C’est quand même bizarre. C’est pas un peu ennuyant ?
Je ne réponds pas. Je n’ai jamais rien à répondre à cette question, cela ennuie qui cela ennuie et pas les autres, voilà tout. Je trouve toujours humiliant de devoir convaincre quelqu’un de l’intérêt que l’on trouve à quelque chose.

Mais je souris. C. trouve peut–être le texte ennuyant, n’empêche qu’il y revient toujours, il ne s’en détache jamais plus de deux ou trois secondes. J’en suis un peu gênée, d’ailleurs. Il a à peine quinze ans, ce n’est pas que je veuille censurer ses lectures, mais je préfèrerais qu’il trouve cela tout seul dans la bibliothèque. Je ne suis pas très sûre qu’il soit sain qu’il lise cela par-dessus mon épaule. Enfin bon, tant pis, de toute façon il sait à quoi s’en tenir, et il n’a pas l’air effarouché, plutôt amusé voire incrédule.

[…] Traversé ensuite, une dernière fois, Central Park, afin de dire au revoir à l’une de mes vues favorites sur New York, la ligne des gratte-ciels entre les arbres. Dans les Rambles des garçons étaient étendus au soleil, ou marchaient le long des allées. J’ai dépassé un blond moustachu, tout en jean, qui était assis sur un banc. […]
Son nom est Steve. […]
Plus loin, à la limite des Rambles, j’ai vu un jeune garçon aux cheveux assez longs, châtain, à la fine moustache, […]
Sur le pont plus ou moins japonais ; j’ai regardé une dernière fois la vue banale qui j’aime, les grands immeubles qui se reflètent dans l’étang, de part et d’autre des arbres. Il y avait près de nous un garçon arrêté, appuyé à une balustrade mais assis sur sa bicyclette — un Portoricain peut-être, dont les poignets m’excitaient beaucoup, mais que je n’ai pas osé aller regarder de plus près, crainte de vexer mon nouvel ami.
Ibid, p.71 à 73

— Dis donc, c’est un tombeur !
— D’après mes sources, il était à trente ans la coqueluche du tout-Paris.

Réflexions en passant sur le titre de Travers II

Samedi, Renaud Camus a précisé en donnant les titres des Travers que le deuxième avait pour titre La Mort l'Été et le troisième L'Amour l'Automne.
Renaud Camus a été inexact: le titre de Travers II est Été. Ce n'est qu'à l'intérieur du livre (publié en 1982), dans la liste des titres composant Les Églogues, que l'on voit apparaître La Mort l'Été, tandis que Travers III n'a pas encore, en 1982, d'autre titre.
Ce titre du troisième Travers est évidemment construit à partir du deuxième. On notera cependant des résonnances avec la vie de l'auteur: La Mort l'Été est publié quand il a 36 ans (1982), c'est la fin, ou le début de la fin, d'une longue histoire d'amour, tandis que L'Amour, l'Automne paraît pour les 60 ans de l'auteur alors qu'il vit avec Pierre depuis sept ans.


Ce titre de La Mort l'Été est également une référence à deux titres d'Albert Camus, La Mort heureuse, considéré comme la première version de L'Étranger, et L'Été, ainsi que le reconnaît explicitement Travers II:

[Ce matin, au séminaire de Barthes, un garçon assis juste en dessous de la plaque à la mémoire de Bergson avait devant lui un livre gris dont je ne pouvais déchiffrer que le titre, L'Été, en gros caractères, et pas le nom de l'auteur. À la récréation, j'ai consulté quelques amis, dont aucun ne savait qui avait bien pu écrire ça. Je suis allé timidement poser la question au propriétaire du livre. Il m'a regardé d'un air indigné et, assez fort pour faire se tourner quelques têtes, il s'est écrié: — Camus!]
Renaud Camus, Été, p.172

Il y a donc homonymie du l'auteur et du titre, ce qui donne l'impression d'une absorption, d'une disparition, à la manière de la remarque de Robbe-Grillet (voir hier): «H. M., c'est le personnage dont le prénom est identique au nom de famille et dont chaque moitié de lettre est identique à la deuxième moitié, ce qui produit une double annulation, comme si le nom y disparaissait lui-même en tant que nom.» (cité p.188 de Travers II). Ici, l'on pourrait écrire: «Camus, Été, c'est l'œuvre dont l'auteur est l'homonyme d'un autre et le titre également, ce qui produit une double annulation, comme si l'auteur et le livre y disparaissaient eux-mêmes en tant qu'œuvre.»
Cette disparition joue sur l'homonymie, mais également sur la gémellité et la fraternité:

Je lui dis être très fatigué mais lui parle gentiment, il est d'ailleurs plutôt gentil, c'est un homme d'affaire autrichien qui s'appelle Albert [ALBERT CAMUS / ALBERT, FRÈRE DÉTESTÉ DE CHAR [1] (QUI DIT DE CAMUS, À SA MORT, QUE C'ÉTAIT SON "FRÈRE" / "FRÈRE" À MOI INVENTÉ PAR MA MÈRE, ET PRÉTENDUMENT ENLEVÉ PAR DES ROMANICHELS [...]
Renaud Camus, Journal de Travers, p.230

Cette remarque se retrouve dans Travers, et également dans L'élégie de Chamalières:

ENTRE DEUX CAMUS JE CHOISIS CELUI-CI.
Travers, p.188

«Ma mère me parlait sans cesse d’un frère jumeau disparu, enlevé par les romanichels, qui s’appelait Albert [...]
Travers, p.248»

La mère de Camus s'appelait Catherine, elle était presque sourde et parlait fort peu. La mienne, au contraire, chaque fois que nous apercevions le long de la route un campement de gitans, ou seulement un feu dans la nuit, près d'une ou deux roulottes, me disait d'un air angélique que mon frère était sans doute là, que peut-être elle pourrait le récupérer, en m'échangeant contre lui, et que d'ailleurs elle aurait, à ce marché, tout à gagner.
Bu, what's in a name? C'est ce que nous nous demandons dans l'enfance, en écrivant celui dont on nous dit qu'il est le nôtre. Mais j'ai déjà dix fois noté tout cela, qui bien entendu, pour commencer, n'est pas de moi. Qu'elle plaisantait, il va s'en dire; et déclare d'ailleurs aujourd'hui de toute cette histoire que le souvenir le plus confus: un enfant enlevé, c'est vrai, qui s'appelait Albert, en effet; il lui revient que l'affaire avait fait grand bruit; mais elle n'avait jamais prétendu, jamais, au grand jamais, que ce drame avait avec nous la moindre relation.
Renaud Camus, L'Élégie de Chamalières, p.90-91, éd. Sables, 1989


L'obsession de l'auteur pour les noms, l'origine, les homonymes, semblent s'expliquer par les multiples coïncidences qu'il rencontre dans son enfance: l'enfant enlevé par les Romanichels s'appelle Albert, la mère imagine une histoire cruelle pour l'enfant Renaud [2]Dupin[3], il existe un Albert Camus (qui d'ailleurs a des jumeaux, Jean et Catherine), cet Albert Camus écrit à Clermont-Ferrand un livre qui deviendra L'Étranger tandis que lui, Renaud Camus, se sent étranger à Chamalières...
Je vois dans ce jeu sur les noms, cette dissimulation derrière à la fois un titre et un auteur, de l'humour mais aussi un défi au destin: «Voyons, si c'est ainsi, peut-on aller encore plus loin? Puis-je réellement disparaître, m'effacer? Si je mets mes pas dans ses pas, que va-t-il se passer?»
Il y a une sorte de surdétermination de la vie, une sorte de volonté de pousser le destin dans ses derniers retranchements pour le mettre à l'épreuve : «je serai écrivain, je conserverai mon nom et j'utiliserai les titres qu' a utilisés mon homonyme.»
Cette fascination explique aussi pourquoi l'intervention de Jean-Pierre Vidal et la discussion qui a suivi joue un tel rôle. C'est à la fois la justification après-coup de décisions déjà prises et le schéma théorique qui manquait à l'entreprise: désormais, les doubles ont toute latitude pour se refléter dans toutes les directions: deux tableaux intitulés Été, deux (au moins) Henri Martin, deux Camus, deux livres Été, etc.


Notes

[1] Char, nom actif dans les anagrammes de "arc". Voir la biographie récente écrite par Laurent Greisalmer, L'Éclair au front. (C'est moi qui note).

[2] mise à jour le 17/04/07 : Ajoutons une nouvelle coïncidence: «L'étrange est qu'il y a dans la vie du petit Jacques

[3] , dans sa plus lointaine enfance [...] un épisode — c'est beaucoup dire : un thème, une variation, une figure, une inflexion — tout à fait semblable: sa mère lui parle à lui aussi de romanichels ravisseurs, ravisseurs non pas d'un frère mieux aimé qu'ils auraient déjà emporté, mais de lui-même, s'il n'est pas sage)» L'Amour l'Automne, p.280

Henri Martin

J'avais commencé cette note le 29 janvier, puis l'avais laissée en plan. En découvrant ces lignes, avec surprise et fatalisme (car je l'ai déjà dit, je suis habituée aux coïncidences et aux "coups de bonheur" (ce n'est pas une coïncidence puisque Guillaume lit Renaud Camus (oui, mais il a choisi ces lignes-là parmi mille six cents pages))), je me suis dit qu'il fallait la reprendre et lui donner un premier achèvement, en attendant les suivants.

Vous vous rappelez peut-être l'intervention de Jean-Pierre Vidal au colloque de Cerisy, que j'ai mise en ligne du 18 au 21 janvier. Le chapitre 6 se termine ainsi:
Qu'en est-il maintenant lorsque le nom désigne un personnage historique? Le « Henri Martin » de Dans le Labyrinthe, dont la présence semble d'abord exigée par son aptitude à remplir des initiales qui sont le chiffre d'un des processus narratifs de base, ce « Henri Martin», double prénom, quel est-il, qui furent-ils? Le Parisien y reconnaîtra une avenue fort bourgeoise et peut-être son éponyme : l'historien, député et faiseur de manuels. L'homme d'un certain âge y verra le marin communiste de la célèbre affaire. Le plus jeune se souviendra de sa trace : murs et rues de l'hexagone criblés d'exhortations à libérer cet homme. Un plus jeune encore n'y lira rien, tout au plus un proverbe. Le curieux aidé d'un dictionnaire, ou le connaisseur, saluera en lui un peintre assez obscur. Quel «Henri Martin» ou encore qui, «Henri Martin»? Voire même «Henri Martin» ou «Ralph Johnson» ou n'importe qui, quelle importance?

Si on veut considérer qu'il fait référence, le texte semble privilégier le marin et l'historicien. Les personnages « historiques » ainsi choisis s'opposent par plus d'un trait. Encore faut-il les «lire». De multiples tensions font jouer dans la communauté d'un nom les attributs textualisés de référents adverses. Mais justement, parce qu'il est un espace ambigu, parce qu'il unit dialectiquement ceux qui entre autres, le portèrent et parce qu'il les unit ailleurs que dans le « réel », ce nom oblige à textualiser les personnes historiques, à travailler le discours qui les porte et non à les voir. Il transforme des individus en texte, un texte autre, une tangente à Dans le Labyrinthe et non sa lecture.

Il est aussi l'index d'un autre livre (L'Affaire Henri Martin) et d'un manifeste (celui dit «des 121», signé, comme on sait, par Robbe-Grillet). Engage-t-il pour autant le texte? Certes pas autrement que dans cet effet de rappel. Car la référence ne parvient pas à «prendre», perdue dans un réfèrent textuel. Mimant une pratique, sociale, le texte la déjoue, car il articule ce signifiant à d'autres qui ne sont que du texte, qui, cernés, sont ainsi empêchés de rejoindre la galaxie des autres discours, qui ne peuvent que les désigner sans les atteindre. Comme le mot «chien» qui n'aboie pas mais reste à la niche qu'il forme, le «Henri Martin» de Dans le Labyrinthe, fut-il voulu en référence à l'autre ne fera jamais parvenir aucun tract, fût-ce ce livre même, à personne.

Jean-Pierre Vidal, Le Souverain s'avarie, in Robbe-Grillet, colloque de Cerisy tome 1 (10/18). p.298
Cette intervention est suivie d'une discussion qui commence ainsi:
Claudette ORIOL-BOYER : C'est à un plaisir du texte que j'ai été convoquée avec cette communication. Je veux donc le poursuivre un peu en apportant quelques compléments à propos d'Henri Martin, dans Le Labyrinthe. Je songe en particulier au initiales H. M. dont je ne sais si elles ont suscité le nom ou l'inverse. Pour moi, qui fait partie des plus jeunes dans ceux que vous avez classés au début de votre intervention, Henri Martin c'était H. M. avant tout. Or Le Labyrinthe, c'est le lieu de la double hache (Labryx). Je vois dans ce H un rappel urbain du Labyrinthe. De la même façon que dans le M, je voyais aussi une possibilité de Minotaure. D'autre part, je vois des figures qui répondent à un axe vertical les séparant en deux moitiés symétriques. Or, dans la mesure où vous avez souvent opéré la transformation début accolé à la fin, on peut supposer une translation du début et de la fin de chacune de ces lettres. Ce qui donne :
H +
M î
c'est-à-dire la représentation graphique des signes particuliers du Labyrinthe : d'une part, le poignard, déterminé comme une croix du récit, le carrefour à angle droit et, d'autre part, la flèche du sens. Par ailleurs, j'avais vu aussi, dans Martin, certaines des lettres du Minotaure et, en tout cas, intra, trame, et encore Mars, le petit soldat, et enfin des lettres communes avec les noms du boulevard mythique recherché par le soldat goulard, Montoret, Matadier, des noms comme ça...

Alain ROBBE-GRILLET : Je ne pense pas que l'opinion de l'auteur soit très importante en la matière. (Rires.) Cela, d'autant moins que, souvent, il se rappelle mal ce qui a présidé à l'élaboration de tel ou tel nom. Quand j'entends l'exposé de Vidal, ou bien votre interprétation de Henri Martin, il y a des choses que je retrouve, que j'ai effectivement faites. Il y en a d'autres, au contraire, que je ne retrouve pas, mais je me dis : tiens, j'ai peut-être fait ça, d'autres dont je me dis: je n'ai probablement pas fait ça, mais j'aurais dû le faire. '(Rires.) D'autres, enfin, qui me choquent tout à fait, comme une chose que j'aurais refusée violemment si j'en avais eu conscience. Alors, en ce qui concerne votre intervention, je pense que les lettres H. M. ont précédé Henri Martin, puisqu'elles le précèdent dans le texte. Si j'avais su tout de suite qu'il s'appelait Henri Martin, je l'aurais dit tout de suite. Cela posé, je n'ai pensé ni au poignard, ni au Labyrinthe, ni à quoi que ce soit de ce genre, mais à deux lettres qui du point de vue graphique sont les deux plus proches, puisqu'il y a des façons de tracer le M qui le font ressembler tout à fart à un H. D'autre part, la question de la symétrie que vous avez soulevée, cela oui, sûrement, j'y ai pensé. L'intérêt, pour moi, du redoublement d'une moitié gauche par la moitié droite, c'est un peu comme un processus d'annulation. H. M., c'est le personnage dont le prénom est identique au nom de famille et dont chaque moitié de lettre est identique à la deuxième moitié, ce qui produit une double annulation, comme si le nom y disparaissait lui-même en tant que nom. Pour son apparition, au contraire, sa présence réelle de nom, les deux figures dont j'ai eu conscience sont l'historien Henri Martin et le soldat perdu. A une époque, les murs de Brest, où j'habitais, étaient entièrement couverts d'inscriptions géantes : Libérez Henri Martin. Je ne peux pas ne pas avoir été impressionné par cette affaire, et qu'un soldat perdu s'appelle Henri Martin c'est ce qu'il y avait de plus naturel. A propos de l'historien Henri Martin, il y a quelque chose de particulier et qui n'a été signalé par personne. Cet historien sévère et sérieux, qui ornait en édition reliée la bibliothèque de mes arrière-grands-parents dans la maison familiale, est certes l'auteur d'une histoire de France qui se veut un récit causal, rassurant, le type même, en somme, du roman traditionnel. Mais cette histoire de France était curieusement illustrée d'une série d'images sado-érotiques tout à fait extraordinaires, qui ont bien entendu bercé mes masturbations enfantines. L'une me reste encore à la mémoire. Elle est d'autant plus remarquable qu'elle était historiquement délirante, Brunehaut, qui d'après le texte avait 85 ans environ lors de son exécution, se trouvait représentée par une splendide jeune femme nue, attachée par les pieds à la queue d'un cheval sauvage dans une pose absolument merveilleuse : de celles qu'on retrouve, maintenant, dans mes films ou dans mes romans. (Rires.) Henri Martin, historien, était quand même un personnage cher à mon cœur. (Rires.)

discussion à la suite de l'intervention de Jean-Pierre Vidal, Ibid., p.310 à 312

Je reprends les différentes allusions à ces textes ou à Henri Martin que j'ai identifiées jusqu'ici. Les textes ont présentées dans l'ordre chronologique de leur parution.
DANS LES NUITS ORAGEUSES DES ÉQUINOXES, QUAND LES MARINS DES AUTRES PEUPLES SE HÂTENT DE CHERCHER UN ABRI ET DE RENTRER AUX PORTS, ILS METTENT TOUTES VOILES AU VENT, ILS FONT BONDIR LEURS FRÊLES ESQUIFS SUR LES FLOTS FURIEUX, ILS ENTRENT DANS L'EMBOUCHURE DES FLEUVES AVEC LA MARÉE ÉCUMANTE, ET NE S'ARRÊTENT QU'AVEC ELLE ; ILS SE SAISISSENT D'UN ÎLOT, D'UN FORT, D'UN POSTE DE DIFFICILE ACCÈS, PROPRE À SERVIR DE CANTONNEMENT, DE DÉPÔT ET DE RETRAITE, PUIS REMONTENT LE FLEUVE ET SES AFFLUENTS JUSQU'AU CŒUR DU CONTINENT, SUR LEURS LONGUES ET SVELTES EMBARCATIONS AUX DEUX VOILES BLANCHES, À LA PROUE AIGUË, À LA CARÈNE APLATIE, LEURS DRAGONS DE MER À LA TÊTE MENAÇANTE : LE JOUR ILS RESTENT IMMOBILES DANS LES ANSES LES PLUS SOLITAIRES, OU SOUS L'OMBRE DES FORÊTS DU RIVAGE ; LA NUIT VENUE, ILS ABORDENT, ILS ESCALADENT LES MURS DES COUVENTS, LES TOURS DES CHÂTEAUX, LES REMPARTS DES CITÉS ; ILS PORTENT PARTOUT LE FER ET LA FLAMME ; ILS IMPROVISENT UNE CAVALERIE AVEC LES CHEVAUX DES VAINCUS, ET COUVRENT LE PAYS EN TOUS SENS JUSQU'À TRENTE OU QUARANTE LIEUES DE LEUR FLOTTILLE.
Renaud Camus, Été, dimanche, p.92 (1982)


H. M., c'est le personnage dont le prénom est identique au nom de famille et dont chaque moitié de lettre est identique à la deuxième moitié, ce qui produit une double annulation, comme si le nom y disparaissait lui-même en tant que nom.
Ibid., mardi, p.188


Il habite Passy, a-t-il dit, avenue Henri-Martin, ou plus exactement dans cette partie de l'avenue Henri-Martin qui a changé de nom et s'appelle désormais Georges-Mandel.
Ibid., mercredi, p.226


Libérez Henri Martin ! pouvait-on lire sur le mur interminable d'une institution pour les sourds-muets, à nos pieds.
Ibid., mercredi, p.228


Je vois dans ce H un rappel certain du Labyrinthe. [Tout part de là : que l'auteur ne supporte pas d'entendre sa mère parler.]1 Ce que j'aimais aussi chez Henri Martin, c'était sa passion pour des orthographes excentriques, prétendument carolingiennes, des noms propres, qui faisaient qu'on ne reconnaissait jamais personne avec certitude, et que ses personnages, ses héros, glissaient dans des limbes rocailleux plantés de K innombrables et saugrenus, d'où ils se détachaient chaque fois avec une netteté aussi dramatique que précaire.
Ibid., jeudi, p.341


L'été du désastre fut le plus beau, parmi tous ceux dont le pays se souvint, à perte de mémoire. La mort poussait, le long des routes du Nord, ses chars entre des arbres au feuillage immense, lourd, somptueux parmi les blés qui appelaient précocement de leur imprudente richesse, les moissons.
Renaud Camus, Roman Roi, première page, 1983





Henri Martin (l'historien par exemple, l'arrivée des Normands : Dans les nuits orageuses des équinoxes, quand les marins des autres peuples se hâtent se chercher un abri et de rentrer aux ports, eux ils mettent toutes voiles au vent, ils font bondir leurs frêles esquifs sur les flots furieux, ils entrent dans l'embouchure des fleuves avec la marée écumante, et ne s'arrêtent qu'avec elle; ils se saisissent d'un îlot, d'un fort, d'un poste de difficile accès, propre à servir de cantonnement, de dépôt et de retraite, puis remontent le fleuve et ses affluents jusqu'au coeur du continent, sur leurs longues et sveltes embarcations aux deux voiles blanches, à la proue aiguë, à la carène aplatie, leurs dragons de mer à la tête menaçante; le jour, ils restent immobiles dans les anses les plus solitaires, ou sous l'ombre des forêts du rivage; la nuit venue, ils abordent, ils escaladent les murs des couvents, les tours des châteaux, les remparts des cités; ils portent partout le fer et la flamme; ils improvisent une cavalerie avec les chevaux des vaincus, et courent le pays en tout sens jusqu'à trente ou quarante lieues de leur flottille, Henri Martin (le peintre et par exemple la grande scène de moissons de l'antichambre de la Salle des Illustres, à Toulouse, dont un écho très distinct s'entend aux premières pages de Roman Roi), Libérez Henri Martin! (sur tous les murs de France dans mon enfance; on voit encore quelques-unes de ces inscriptions),
Renaud Camus, P.A., § 294, 1991



Et donc maintenant, dans cette archéologie remontante, les lignes citées par Guillaume:
Dans de longs couloirs recouverts de tapis épais, on peut jouer au labyrinthe [«LE LABYRINTHE, C'EST LE LIEU DE LA DOUBLE HACHE (LABRYX)» / ROBBE-GRILLET À CERISY : «CELA POSÉ, JE N'AI PENSÉ NI AU POIGNARD, NI AU LABYRINTHE, NI À QUOI QUE CE SOIT DE CE GENRE, MAIS À DEUX LETTRES QUI AU POINT DE VUE GRAPHIQUE SONT LES PLUS PROCHES, PUISQU'IL Y A DES FAÇONS DE TRACER LE M QUI LE FONT RESSEMBLER TOUT À FAIT À UN H (—> HENRI MARTIN, DANS LE LABYRINTHE). (…) H.M., C'EST LE PERSONNAGE DONT LE PRÉNOM EST IDENTIQUE AU NOM DE FAMILLE (??? —>HUMBERT HUMBERT, ''LOLITA''), ET DONT CHAQUE MOITIÉ DE LETTRE EST IDENTIQUE À LA DEUXIÈME MOITIÉ, CE QUI PRODUIT UNE DOUBLE ANNULATION, COMME SI LE NOM Y DISPARAISSAIT LUI-MÊME EN TANT QUE NOM»], errer, faire des tours et des détours, s'amuser à se perdre, différer presque indéfiniment le moment décevant où l'on a fait "le tour de la situation", où il n'y a plus de surprise à attendre.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.226 (2007)



Note
1 : C'est moi qui mets cette phrase entre crochets. Elle ne se rapporte pas à Henri Martin, mais à Wolfson. Je n'ai pas encore compris comment est choisi le thème de ce genre de phrase qui interrompt un développement.


ajout le 10/12/2007
On ne m'avait jamais dit, je crois, que dans ce grand bâtiment jaune que ma mère voyait en premier de sa fenêtre d'exil avait agonisé, étouffant, le frère qu'elle aimait tant. Sur le long mur d'enceinte se lisait encore, pendant toutes les années soixante, en énormes lettres noires: Libérez Henri Martin.
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.104 (1981)

Je n'avance pas

J'ai commencé l'Histoire des deux Restaurations du vicomte de Vaulabelle en janvier. J'ai reculé le moment de finir le premier tome qui coïncidait avec le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe, puis j'ai ralenti au fur à mesure que j'approchais de la fin du second tome et de Waterloo, puis de la fin du troisième tome et de la restauration honnie; au début du quatrième tome Lavalette vient de s'échapper mais bientôt Ney sera condamné, et tout cela est si triste que je n'avance pas, je pense à Truffaut enfant qui retournait voir les films dans l'espoir qu'ils se terminassent autrement, je pleure sur Napoléon ou Ney dans les couloirs du métro ou les cafés.
Encore quatre tomes. Fouché est mort mais il reste Talleyrand. Richelieu semble un honnête homme. Je ne réussirai jamais à terminer les vingt-six livres prévus dans le Challenge 2007. Douze constituera déjà un exploit.

Les coulisses

Matoo m'avait involontairement donné l'idée d'organiser une réunion de blogueurs pour la sortie du Journal de Travers ou de Travers III (dans mon idée, le premier qui sortait faisait l'affaire).

Le 16 mars, Fayard accepte de me fournir les livres et me les promet pour le 31. La parution a un mois de retard environ, le travail éditorial est énorme me dit-on, trois millions de signes, et un index épouvantablement compliqué à mettre au point.
Habitée par le doute, mais résolue à tenter la chance, je lance mes invitations. La liste combine trois types de blogueurs : les "amis" (connaissances, commentaires croisés chez les uns et les autres, etc) que je pense susceptibles d'être intéressés, les lecteurs camusiens trouvés par Google, les blogueurs recommandés par d'autres blogueurs. L'idée est d'élargir le cercle et de sortir des lecteurs habituels et déjà convaincus (car à quoi bon faire lire Renaud Camus à ceux qui lisent Renaud Camus?)

Dans les semaines précédant la rencontre, Renaud Camus me demande: «Est-il vraiment utile que je sois là?»[1], ce qui me laisse interloquée: «Euh... c'est vous qu'ils viennent voir, vous savez.» Jean-Paul Marcheschi, qui à mon grand plaisir proposera d'accueillir la rencontre (son appartement offre une vue magnifique sur Saint-Eustache), me dira à peu près la même chose; il me faudra le convaincre de ne pas s'éclipser: «Mais si, restez je vous assure, les lecteurs ont envie de vous rencontrer, vous ne vous rendez pas compte».

Fayard m'a dit de rappeler le 28 mars, après le salon du livre. Le 26, une autre source m'apprend que le livre est chez l'imprimeur et que tout semble bien se passer.
«Mais qu'est-ce que je fais si je n'ai pas les livres?» (J'ai finalement récupéré les cartons chez Fayard vendredi matin (le 30), mais ne les ai ouverts que le soir pour vérifier leur contenu. «Tu aurais pu découvrir quarante exemplaires du livre d'Éric Besson sur Ségolène Royal», me fait remarquer finement Guillaume que je déteste aussitôt tout en admirant qu'il puisse se trouver quelqu'un de plus pessimiste que moi); «Combien de bouteilles de champagne?» (il n'y en avait pas assez, je n'ai pas écouté Didier); «Combien de petits fours?» (je n'ai pas écouté la pâtissière, il y en avait trop); «Mais comment je vais faire pour garer et décharger la voiture?» (me lamentais-je au téléphone auprès de Rémi, assise au volant et garée sur un emplacement de livraison tandis que l'homme de la fourrière me faisait signe de partir pour qu'il pût remorquer les autres véhicules garés devant moi. Mes nerfs lâchaient, j'ai imaginé la voiture disparaître à la fourrière avec les livres, les bouteilles et les petits gâteaux... Il était 14 heures; Rémi m'a invitée à déjeuner et aidée à décharger la voiture après que j'eus exprimé toute mon angoisse —«Le champagne va être chaud»— au cours d'un repas où je bus une pinte et demi de guiness en mangeant des camemberts rôtis au sirop d'érable.)

Puis tout s'est enchaîné et mes souvenirs ne sont pas très nets. Ils le deviendront davantage dans les prochains jours, je le sais. Je sais aussi que j'hésite à donner des noms (sauf ceux des blogueurs qui en ont déjà parlé[2]) parce que je crains d'être indiscrète... Je sais que je suis bien embarrassée d'avoir tendue cette sorte de guet-apens à des blogueurs qui vont peut-être se sentir obligés de "dire du bien" (mais non, faites ce que vous voulez, ce qui m'importe, c'est que les livres soient jugés sur pièce, après lecture, et non sur un préjugé), d'autant plus que ce n'est pas forcément le plus facile des journaux. Je sais que j'ai tort de m'inquiéter, rien n'entame le flegme des blogueurs.

Osons être sentimentale et sincère trente secondes, le temps d'avouer que j'étais très heureuse d'inviter ces blogueurs, touchée et émue qu'ils acceptent d'abandonner leurs occupations ou obligations pour venir (certains de loin), et enchantée de les voir tous réunis cette après-midi-là, dans cet appartement que je trouve si agréable, autour de l'auteur français contemporain qui me semble le plus valable.

Tard le soir Tlön engage une discussion sur les avantages comparés de Romain Duris et Guillaume Depardieu avec Pierre et Jean-Paul Marcheschi. Je n'ai pas suivi de près, il me semble avoir compris que l'un de ces acteurs se retrouve régulièrement dépoitraillé dans les scènes qu'il tourne, ou était-ce un troisième? Tlön faisant remarquer qu'il n'apprécie pas beaucoup Jeanne Balibar, Pierre lui répond du tac au tac: «Normal, vous aimez les femmes». Toujours est-il qu'apparemment les mères de Tlön et de M.Pierre ont inculqué la même règle à leurs fils: on ne dit jamais à une femme qu'elle est laide. Mais sans doute la mère de Tlön a-t-elle oublié de lui apprendre qu'on ne demande pas son âge à une dame. Ou alors il avait trop bu. Ou je suis plus vieux jeu que la mère de Tlön. Ou j'aime taquiner Tlön. Comme de juste, ce n'est pas incompatible.

Notes

[1] Il habite le Gers.

[2] mise à jour le 3 avril: voir Gvgvsse, Philippe et Philippe et l'excellent billet de Damien

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