J'avais commencé cette note le 29 janvier, puis l'avais laissée en plan. En découvrant ces lignes, avec surprise et fatalisme (car je l'ai déjà dit, je suis habituée aux coïncidences et aux "coups de bonheur" (ce n'est pas une coïncidence puisque Guillaume lit Renaud Camus (oui, mais il a choisi ces lignes-là parmi mille six cents pages))), je me suis dit qu'il fallait la reprendre et lui donner un premier achèvement, en attendant les suivants.

Vous vous rappelez peut-être l'intervention de Jean-Pierre Vidal au colloque de Cerisy, que j'ai mise en ligne du 18 au 21 janvier. Le chapitre 6 se termine ainsi:
Qu'en est-il maintenant lorsque le nom désigne un personnage historique? Le « Henri Martin » de Dans le Labyrinthe, dont la présence semble d'abord exigée par son aptitude à remplir des initiales qui sont le chiffre d'un des processus narratifs de base, ce « Henri Martin», double prénom, quel est-il, qui furent-ils? Le Parisien y reconnaîtra une avenue fort bourgeoise et peut-être son éponyme : l'historien, député et faiseur de manuels. L'homme d'un certain âge y verra le marin communiste de la célèbre affaire. Le plus jeune se souviendra de sa trace : murs et rues de l'hexagone criblés d'exhortations à libérer cet homme. Un plus jeune encore n'y lira rien, tout au plus un proverbe. Le curieux aidé d'un dictionnaire, ou le connaisseur, saluera en lui un peintre assez obscur. Quel «Henri Martin» ou encore qui, «Henri Martin»? Voire même «Henri Martin» ou «Ralph Johnson» ou n'importe qui, quelle importance?

Si on veut considérer qu'il fait référence, le texte semble privilégier le marin et l'historicien. Les personnages « historiques » ainsi choisis s'opposent par plus d'un trait. Encore faut-il les «lire». De multiples tensions font jouer dans la communauté d'un nom les attributs textualisés de référents adverses. Mais justement, parce qu'il est un espace ambigu, parce qu'il unit dialectiquement ceux qui entre autres, le portèrent et parce qu'il les unit ailleurs que dans le « réel », ce nom oblige à textualiser les personnes historiques, à travailler le discours qui les porte et non à les voir. Il transforme des individus en texte, un texte autre, une tangente à Dans le Labyrinthe et non sa lecture.

Il est aussi l'index d'un autre livre (L'Affaire Henri Martin) et d'un manifeste (celui dit «des 121», signé, comme on sait, par Robbe-Grillet). Engage-t-il pour autant le texte? Certes pas autrement que dans cet effet de rappel. Car la référence ne parvient pas à «prendre», perdue dans un réfèrent textuel. Mimant une pratique, sociale, le texte la déjoue, car il articule ce signifiant à d'autres qui ne sont que du texte, qui, cernés, sont ainsi empêchés de rejoindre la galaxie des autres discours, qui ne peuvent que les désigner sans les atteindre. Comme le mot «chien» qui n'aboie pas mais reste à la niche qu'il forme, le «Henri Martin» de Dans le Labyrinthe, fut-il voulu en référence à l'autre ne fera jamais parvenir aucun tract, fût-ce ce livre même, à personne.

Jean-Pierre Vidal, Le Souverain s'avarie, in Robbe-Grillet, colloque de Cerisy tome 1 (10/18). p.298
Cette intervention est suivie d'une discussion qui commence ainsi:
Claudette ORIOL-BOYER : C'est à un plaisir du texte que j'ai été convoquée avec cette communication. Je veux donc le poursuivre un peu en apportant quelques compléments à propos d'Henri Martin, dans Le Labyrinthe. Je songe en particulier au initiales H. M. dont je ne sais si elles ont suscité le nom ou l'inverse. Pour moi, qui fait partie des plus jeunes dans ceux que vous avez classés au début de votre intervention, Henri Martin c'était H. M. avant tout. Or Le Labyrinthe, c'est le lieu de la double hache (Labryx). Je vois dans ce H un rappel urbain du Labyrinthe. De la même façon que dans le M, je voyais aussi une possibilité de Minotaure. D'autre part, je vois des figures qui répondent à un axe vertical les séparant en deux moitiés symétriques. Or, dans la mesure où vous avez souvent opéré la transformation début accolé à la fin, on peut supposer une translation du début et de la fin de chacune de ces lettres. Ce qui donne :
H +
M î
c'est-à-dire la représentation graphique des signes particuliers du Labyrinthe : d'une part, le poignard, déterminé comme une croix du récit, le carrefour à angle droit et, d'autre part, la flèche du sens. Par ailleurs, j'avais vu aussi, dans Martin, certaines des lettres du Minotaure et, en tout cas, intra, trame, et encore Mars, le petit soldat, et enfin des lettres communes avec les noms du boulevard mythique recherché par le soldat goulard, Montoret, Matadier, des noms comme ça...

Alain ROBBE-GRILLET : Je ne pense pas que l'opinion de l'auteur soit très importante en la matière. (Rires.) Cela, d'autant moins que, souvent, il se rappelle mal ce qui a présidé à l'élaboration de tel ou tel nom. Quand j'entends l'exposé de Vidal, ou bien votre interprétation de Henri Martin, il y a des choses que je retrouve, que j'ai effectivement faites. Il y en a d'autres, au contraire, que je ne retrouve pas, mais je me dis : tiens, j'ai peut-être fait ça, d'autres dont je me dis: je n'ai probablement pas fait ça, mais j'aurais dû le faire. '(Rires.) D'autres, enfin, qui me choquent tout à fait, comme une chose que j'aurais refusée violemment si j'en avais eu conscience. Alors, en ce qui concerne votre intervention, je pense que les lettres H. M. ont précédé Henri Martin, puisqu'elles le précèdent dans le texte. Si j'avais su tout de suite qu'il s'appelait Henri Martin, je l'aurais dit tout de suite. Cela posé, je n'ai pensé ni au poignard, ni au Labyrinthe, ni à quoi que ce soit de ce genre, mais à deux lettres qui du point de vue graphique sont les deux plus proches, puisqu'il y a des façons de tracer le M qui le font ressembler tout à fart à un H. D'autre part, la question de la symétrie que vous avez soulevée, cela oui, sûrement, j'y ai pensé. L'intérêt, pour moi, du redoublement d'une moitié gauche par la moitié droite, c'est un peu comme un processus d'annulation. H. M., c'est le personnage dont le prénom est identique au nom de famille et dont chaque moitié de lettre est identique à la deuxième moitié, ce qui produit une double annulation, comme si le nom y disparaissait lui-même en tant que nom. Pour son apparition, au contraire, sa présence réelle de nom, les deux figures dont j'ai eu conscience sont l'historien Henri Martin et le soldat perdu. A une époque, les murs de Brest, où j'habitais, étaient entièrement couverts d'inscriptions géantes : Libérez Henri Martin. Je ne peux pas ne pas avoir été impressionné par cette affaire, et qu'un soldat perdu s'appelle Henri Martin c'est ce qu'il y avait de plus naturel. A propos de l'historien Henri Martin, il y a quelque chose de particulier et qui n'a été signalé par personne. Cet historien sévère et sérieux, qui ornait en édition reliée la bibliothèque de mes arrière-grands-parents dans la maison familiale, est certes l'auteur d'une histoire de France qui se veut un récit causal, rassurant, le type même, en somme, du roman traditionnel. Mais cette histoire de France était curieusement illustrée d'une série d'images sado-érotiques tout à fait extraordinaires, qui ont bien entendu bercé mes masturbations enfantines. L'une me reste encore à la mémoire. Elle est d'autant plus remarquable qu'elle était historiquement délirante, Brunehaut, qui d'après le texte avait 85 ans environ lors de son exécution, se trouvait représentée par une splendide jeune femme nue, attachée par les pieds à la queue d'un cheval sauvage dans une pose absolument merveilleuse : de celles qu'on retrouve, maintenant, dans mes films ou dans mes romans. (Rires.) Henri Martin, historien, était quand même un personnage cher à mon cœur. (Rires.)

discussion à la suite de l'intervention de Jean-Pierre Vidal, Ibid., p.310 à 312

Je reprends les différentes allusions à ces textes ou à Henri Martin que j'ai identifiées jusqu'ici. Les textes ont présentées dans l'ordre chronologique de leur parution.
DANS LES NUITS ORAGEUSES DES ÉQUINOXES, QUAND LES MARINS DES AUTRES PEUPLES SE HÂTENT DE CHERCHER UN ABRI ET DE RENTRER AUX PORTS, ILS METTENT TOUTES VOILES AU VENT, ILS FONT BONDIR LEURS FRÊLES ESQUIFS SUR LES FLOTS FURIEUX, ILS ENTRENT DANS L'EMBOUCHURE DES FLEUVES AVEC LA MARÉE ÉCUMANTE, ET NE S'ARRÊTENT QU'AVEC ELLE ; ILS SE SAISISSENT D'UN ÎLOT, D'UN FORT, D'UN POSTE DE DIFFICILE ACCÈS, PROPRE À SERVIR DE CANTONNEMENT, DE DÉPÔT ET DE RETRAITE, PUIS REMONTENT LE FLEUVE ET SES AFFLUENTS JUSQU'AU CŒUR DU CONTINENT, SUR LEURS LONGUES ET SVELTES EMBARCATIONS AUX DEUX VOILES BLANCHES, À LA PROUE AIGUË, À LA CARÈNE APLATIE, LEURS DRAGONS DE MER À LA TÊTE MENAÇANTE : LE JOUR ILS RESTENT IMMOBILES DANS LES ANSES LES PLUS SOLITAIRES, OU SOUS L'OMBRE DES FORÊTS DU RIVAGE ; LA NUIT VENUE, ILS ABORDENT, ILS ESCALADENT LES MURS DES COUVENTS, LES TOURS DES CHÂTEAUX, LES REMPARTS DES CITÉS ; ILS PORTENT PARTOUT LE FER ET LA FLAMME ; ILS IMPROVISENT UNE CAVALERIE AVEC LES CHEVAUX DES VAINCUS, ET COUVRENT LE PAYS EN TOUS SENS JUSQU'À TRENTE OU QUARANTE LIEUES DE LEUR FLOTTILLE.
Renaud Camus, Été, dimanche, p.92 (1982)


H. M., c'est le personnage dont le prénom est identique au nom de famille et dont chaque moitié de lettre est identique à la deuxième moitié, ce qui produit une double annulation, comme si le nom y disparaissait lui-même en tant que nom.
Ibid., mardi, p.188


Il habite Passy, a-t-il dit, avenue Henri-Martin, ou plus exactement dans cette partie de l'avenue Henri-Martin qui a changé de nom et s'appelle désormais Georges-Mandel.
Ibid., mercredi, p.226


Libérez Henri Martin ! pouvait-on lire sur le mur interminable d'une institution pour les sourds-muets, à nos pieds.
Ibid., mercredi, p.228


Je vois dans ce H un rappel certain du Labyrinthe. [Tout part de là : que l'auteur ne supporte pas d'entendre sa mère parler.]1 Ce que j'aimais aussi chez Henri Martin, c'était sa passion pour des orthographes excentriques, prétendument carolingiennes, des noms propres, qui faisaient qu'on ne reconnaissait jamais personne avec certitude, et que ses personnages, ses héros, glissaient dans des limbes rocailleux plantés de K innombrables et saugrenus, d'où ils se détachaient chaque fois avec une netteté aussi dramatique que précaire.
Ibid., jeudi, p.341


L'été du désastre fut le plus beau, parmi tous ceux dont le pays se souvint, à perte de mémoire. La mort poussait, le long des routes du Nord, ses chars entre des arbres au feuillage immense, lourd, somptueux parmi les blés qui appelaient précocement de leur imprudente richesse, les moissons.
Renaud Camus, Roman Roi, première page, 1983





Henri Martin (l'historien par exemple, l'arrivée des Normands : Dans les nuits orageuses des équinoxes, quand les marins des autres peuples se hâtent se chercher un abri et de rentrer aux ports, eux ils mettent toutes voiles au vent, ils font bondir leurs frêles esquifs sur les flots furieux, ils entrent dans l'embouchure des fleuves avec la marée écumante, et ne s'arrêtent qu'avec elle; ils se saisissent d'un îlot, d'un fort, d'un poste de difficile accès, propre à servir de cantonnement, de dépôt et de retraite, puis remontent le fleuve et ses affluents jusqu'au coeur du continent, sur leurs longues et sveltes embarcations aux deux voiles blanches, à la proue aiguë, à la carène aplatie, leurs dragons de mer à la tête menaçante; le jour, ils restent immobiles dans les anses les plus solitaires, ou sous l'ombre des forêts du rivage; la nuit venue, ils abordent, ils escaladent les murs des couvents, les tours des châteaux, les remparts des cités; ils portent partout le fer et la flamme; ils improvisent une cavalerie avec les chevaux des vaincus, et courent le pays en tout sens jusqu'à trente ou quarante lieues de leur flottille, Henri Martin (le peintre et par exemple la grande scène de moissons de l'antichambre de la Salle des Illustres, à Toulouse, dont un écho très distinct s'entend aux premières pages de Roman Roi), Libérez Henri Martin! (sur tous les murs de France dans mon enfance; on voit encore quelques-unes de ces inscriptions),
Renaud Camus, P.A., § 294, 1991



Et donc maintenant, dans cette archéologie remontante, les lignes citées par Guillaume:
Dans de longs couloirs recouverts de tapis épais, on peut jouer au labyrinthe [«LE LABYRINTHE, C'EST LE LIEU DE LA DOUBLE HACHE (LABRYX)» / ROBBE-GRILLET À CERISY : «CELA POSÉ, JE N'AI PENSÉ NI AU POIGNARD, NI AU LABYRINTHE, NI À QUOI QUE CE SOIT DE CE GENRE, MAIS À DEUX LETTRES QUI AU POINT DE VUE GRAPHIQUE SONT LES PLUS PROCHES, PUISQU'IL Y A DES FAÇONS DE TRACER LE M QUI LE FONT RESSEMBLER TOUT À FAIT À UN H (—> HENRI MARTIN, DANS LE LABYRINTHE). (…) H.M., C'EST LE PERSONNAGE DONT LE PRÉNOM EST IDENTIQUE AU NOM DE FAMILLE (??? —>HUMBERT HUMBERT, ''LOLITA''), ET DONT CHAQUE MOITIÉ DE LETTRE EST IDENTIQUE À LA DEUXIÈME MOITIÉ, CE QUI PRODUIT UNE DOUBLE ANNULATION, COMME SI LE NOM Y DISPARAISSAIT LUI-MÊME EN TANT QUE NOM»], errer, faire des tours et des détours, s'amuser à se perdre, différer presque indéfiniment le moment décevant où l'on a fait "le tour de la situation", où il n'y a plus de surprise à attendre.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.226 (2007)



Note
1 : C'est moi qui mets cette phrase entre crochets. Elle ne se rapporte pas à Henri Martin, mais à Wolfson. Je n'ai pas encore compris comment est choisi le thème de ce genre de phrase qui interrompt un développement.


ajout le 10/12/2007
On ne m'avait jamais dit, je crois, que dans ce grand bâtiment jaune que ma mère voyait en premier de sa fenêtre d'exil avait agonisé, étouffant, le frère qu'elle aimait tant. Sur le long mur d'enceinte se lisait encore, pendant toutes les années soixante, en énormes lettres noires: Libérez Henri Martin.
Renaud Camus, Journal d'un voyage en France, p.104 (1981)