Dans l’avion, C., qui n’a pas de livre, lit au hasard par-dessus mon épaule :

[…] Se présente par là-dessus un quatrième type, plus âgé que nous, blong, très poilu, pas aussi ferme de corps qu’il se pourrait. Lui, comme le précédent, tout en jouant avec nous est engagé aussi dans d’autres combinaisons, dont je ne peux pas suivre tous les entrelacements [CORPS CONDUCTEURS --> ORION AVEUGLE, POUSSIN, DIANE, ETC. "BRICOLAGE", "METONYMIE DE TRANSIT" ( <->RICARDOU). À un moment le blond se fait baiser par…
Renaud Camus, Journal de Travers, p.66

— Mais qu’est-ce que c’est, ces mots en majuscule ?
— Euh… Cela n’a pas de rapport direct avec ce livre, ce sont des explications et de la matière pour un autre livre.
Il a l’air de trouver cela parfaitement stupide. Comme toujours, je me sens gauche au moment d’expliquer (surtout, je ne suis pas réellement certaine que cela l’intéresse vraiment. Mais sait-on jamais…) Je suis la ligne avec mon doigt :
— Ce sont des références à d’autres œuvres (donc si tu ne les connais pas tu ne peux pas comprendre), mais cela explique aussi des associations d’idées, la façon de passer d’un mot à un autre : par exemple, ici, Corps conducteurs est le titre d’un livre de Claude Simon, que tu ne connais pas, qui est l’extention qu’un livre plus petit du même Claude Simon, Orion aveugle, qui est également une toile de Nicolas Poussin. Orion a été aveuglé par Diane (qui a été peinte par Poussin), et ainsi de suite. Ricardou est celui qui a étudié et classifié toutes les méthodes pour passer d’un mot à un autre, et "métonymie de transit" veut dire que pour passer d'un mot à l'autre, tu n'as besoin que d'un élément commun. Cet élément peut être…
— Oui, bon ça va, j'ai compris le principe. C’est quand même bizarre. C’est pas un peu ennuyant ?
Je ne réponds pas. Je n’ai jamais rien à répondre à cette question, cela ennuie qui cela ennuie et pas les autres, voilà tout. Je trouve toujours humiliant de devoir convaincre quelqu’un de l’intérêt que l’on trouve à quelque chose.

Mais je souris. C. trouve peut–être le texte ennuyant, n’empêche qu’il y revient toujours, il ne s’en détache jamais plus de deux ou trois secondes. J’en suis un peu gênée, d’ailleurs. Il a à peine quinze ans, ce n’est pas que je veuille censurer ses lectures, mais je préfèrerais qu’il trouve cela tout seul dans la bibliothèque. Je ne suis pas très sûre qu’il soit sain qu’il lise cela par-dessus mon épaule. Enfin bon, tant pis, de toute façon il sait à quoi s’en tenir, et il n’a pas l’air effarouché, plutôt amusé voire incrédule.

[…] Traversé ensuite, une dernière fois, Central Park, afin de dire au revoir à l’une de mes vues favorites sur New York, la ligne des gratte-ciels entre les arbres. Dans les Rambles des garçons étaient étendus au soleil, ou marchaient le long des allées. J’ai dépassé un blond moustachu, tout en jean, qui était assis sur un banc. […]
Son nom est Steve. […]
Plus loin, à la limite des Rambles, j’ai vu un jeune garçon aux cheveux assez longs, châtain, à la fine moustache, […]
Sur le pont plus ou moins japonais ; j’ai regardé une dernière fois la vue banale qui j’aime, les grands immeubles qui se reflètent dans l’étang, de part et d’autre des arbres. Il y avait près de nous un garçon arrêté, appuyé à une balustrade mais assis sur sa bicyclette — un Portoricain peut-être, dont les poignets m’excitaient beaucoup, mais que je n’ai pas osé aller regarder de plus près, crainte de vexer mon nouvel ami.
Ibid, p.71 à 73

— Dis donc, c’est un tombeur !
— D’après mes sources, il était à trente ans la coqueluche du tout-Paris.