Je suis entrée lentement dans le Journal de Travers, jalousant ceux qui paraissaient avaler les pages au kilomètre. J'ai trouvé le début rébarbatif, très catalogue, sans charme. Je reconnaissais des passages entiers ayant servi à Travers et Été et je m'interrogeais sans cesse: comment lire, quelle décision prendre? Devais-je aussitôt tout noter et chercher, au fur à mesure, les échos qui résonnaient en utilisant les versions en ligne (merveilleux outils pour ce genre de travail)? Mais ce serait extrêmement long, je n'en finirais jamais, et très technique, or la technique, c'est tout sauf le plaisir du texte.
Il valait mieux tout lire en bloc (sans compter ma curiosité pour les démêlés avec W., dont j'avais eu quelques aperçus en feuilletant le livre, aperçus douloureux, angoissants, fascinants aussi par leur violence à laquelle on est peu habitué dans les journaux camusiens, où ce qui domine sont l'humour et la mélancolie), puis y revenir, la perspective était effrayante (où caser deux lectures de mille six cents pages?), mais il fallait ne pas y penser et faire comme de coutume: s'y mettre.

Didier avait dit sa difficulté à lire scène de cul après scène de cul, Zvezdo avait parlé de picon fraise, tinou avait abandonné, je m'attendais à peu près à Tricks.
Arrivée aux alentours de la page 250, j'avoue que ces scènes de drague/cul/foutre m'ennuient, enfin, m'obligent à attendre ce que j'aime, les notations plates ou drôles, il y en a trop (de scènes de cul), ce n'est pas qu'il y en ait trop en soi, mais c'est l'aspect mécanique de la chose qui lasse, c'est à peine si les participants ont l'air de s'amuser et de prendre du plaisir (cela s'accompagne de notations amusantes parfois: «baisaient consciencieusement», p.193, ou d'aveu de désintérêt: «tu n'en as d'ailleurs même pas envie» (p.254)), on dirait une recherche sans autre finalité qu'elle-même, une errance du corps dans les bois, les parcs, les boîtes, les bars, qui accompagne une sorte de vacance de l'âme.
Et je pense à cette remarque de Renaud Camus le 31 mars que j'ai oublié de rapporter: «Pierre pense que ce journal devrait être subventionné par le Vatican, car ce livre est la pire contre-publicité pour l'homosexualité qu'il connaisse.» (Je déforme, je m'en rends compte. Qu'a-t-il été dit exactement?) Le jugement de Pierre repose-t-il sur cette impression d'ennui, sur cette vague nausée foutrale, sur cette question qui finit par se lever: «A quoi bon?»[1]
(Je force le trait, bien sûr, il y a le désir de rencontres nouvelles, de touchers de peaux nouvelles, de conversations amicales, de partages gratuits, sans lendemain. Mais tout de même, ce n'est pas l'impression dominante, ce n'est pas celle qui reste quand on ferme le livre.)

Mais que cherche le diariste, se demande-t-on, car ce journal si précis est peu introspectif,[2] déjà se dessine la grande retenue de l'auteur, ce qui est étrange dans un journal qui n'était pas destiné à la publication: voilà un journal extrêmement descriptif du monde et des actes du diariste et plutôt silencieux sur les états d'âme de celui-ci, alors même qu'il n'est pas destiné à être lu. Il s'agit donc d'une pente "naturelle" (ce mot est miné, il faudrait faire la liste des mots inutilisables dans le contexte camusien) de l'auteur, et non, comme je l'imaginais à la lecture des journaux destinés dès l'origine à la publication, d'une auto-censure afin d'éviter un étalage obscène de sentiments [3].

Premières scènes et explications avec W., échos vers L'Inauguration.
Premières notations concernant Paul Otchakovsky qui travaille encore chez Flammarion.
Explication par l'auteur des objectifs de Passage: «Mais il doit partir, ce qui est souvent une forme de jugement critique.» (p.210). Remarque de l'auteur sur les rapports entre les partitions du haut et du bas des pages d'Échange (p.181).

Toujours la même délectation aux notations ou aux phrases inattendues: «Je lui fais remarquer, parmi les Kake, dans le fascicule où deux cammionneurs enlèvent un auto-stoppeur, que l'un des protagonistes, pris dans le feu de l'action, perd sa moustache, que le dessinateur a oublié de représenter» (p.169) ou «Ah, donc ce petit salaud de Claude lui a répété ce que je lui avais dit — de l'utilité des confidents et confidentes dans le théâtre classique pour faire progresser l'action.» (p.150) ou «Nono nous raconte que le chien a volé un gros gâteau au chocolat et au hash, qu'il est complètement stone et ne peut plus marcher» (p.210) ou un intellectuel, c'est quelqu'un qui «parle la paume des mains en l'air» (p.256) ou etc.

Me marquent une vulgarité ponctuelle qui disparaîtra totalement des œuvres suivantes («Mon cul pense...» p.219, les blagues téléphoniques p.255, «une tête de con exceptionnellement au point» p.262, etc) et surtout, la peur continuelle des clichés.

On dirait que toute la vie se résumait alors à échapper aux clichés, terrible conséquence des années "lourdement théoriciennes" [4], ce qui conduisait bien entendu à vivre dans un cliché plus gros, tout englobant, une sorte de méta-cliché.
Cela donne envie de rire et cela effraie, mais comment pouvait-on supporter une telle dictature du regard des autres, une telle crainte du qu'en-dira-t-on? Cette dictature existe toujours, bien sûr, et a toujours existé, mais ce sont les proportions qu'elle prend qui me donne envie de rire d'incrédulité. Snobisme, oui, sans doute, cette peur d'être méprisé pour ses goûts, cruauté et bêtise par rebond quand les amants sont jugés à la même aune: «il n'a jamais rien dit de con» p.242, et conscience (self-consciousness (p.243-245)) de ce manque de liberté dans les jugements, face à un tableau ou face à un amant potentiel.
Tout est médiatisé par le regard des autres (cf. René Girard), et surtout par le jugement de W., jugement le plus souvent imaginé puisque W. est absent: la dictature est sociale, culturelle, mais surtout amoureuse, le monde est vu et jugé à travers les paroles et le regard fantasmés de W.


Mais finalement, nous lecteurs, nous comportons-nous autrement lorsque nous sommes "terrifiés", notamment sur le forum de la SLRC, à l'idée de dire des bêtises ou d'être jugés sur nos goûts? Il m'a semblé reconnaître le lecteur transi dans ce passage:

Il semble prêt à se conformer entièrement son langage, son réseau de signes, sa "syntaxe", sa "sémiotique", aux miens, dont, évidemment, il ne saisit pas du tout la cohérence, si tant est qu'ils en aient (moi-même...); et dont il ne remarque et n'adopte que des lambeaux qui flottent au hasard, tout à fait "hors contexte", pour le coup (avec Vuitton il avait cru bien faire, par exemple — la vie n'est pas facile...).
Renaud Camus, Journal de Travers, p.184

Et je ris, tout cela est ridicule, inévitable sans doute (car chercher à l'éviter, c'est encore se définir par rapport à cela), et plutôt comique: nous n'en sortirons pas, mais quelle importance?


Notes

[1] mise à jour le 6 mai 2007 : peut-être s'agit-il d'un complexe par rapport à W., avoir au moins autant d'amants que lui, ou s'amuser autant que lui: «pourquoi perdre du temps à draguer ailleurs, tu n'en as d'ailleurs même pas envie, c'est sans doute uniquement parce que tu te dis que c'est ce que W. est en train de faire...» p.254; «mais quand il revient je suis pris dans d'autres combinaisons, je me suis dit qu'il n'était vraiment pas très bien, qu'il ne plairait pas à W. si W. était là, [...]» p.271; «[...] essayer de voir combien tu peux avoir d'amants en une semaine, ça ne m'intéresse pas: on ne fait pas un concours, comment est-ce que je peux te mettre ça dans la tête?» p.341

[2] mise à jour le 6 mai 2007: Didier a protesté contre ce jugement, et je dois lui donner raison: le journal est introspectif (je définis l'introspection comme l'observation des motivations et des mouvements de son humeur ou son âme), je situerais la première apparition de l'auto-analyse page 312: «Mais je suis encore dans un état nerveux abominable, [...]), puis un long développement page 367 et suivantes, et je pense qu'il y en aura d'autres (je n'en suis qu'à la page 448). D'un autre côté l'auteur donne également raison à ma remarque dans les commentaires, qui signale un décalage entre ce que l'auteur dit de son humeur et ce que l'on ressent à la lecture. Cependant l'auteur ne l'explique pas par une "retenue", mais tout simplement par le décalage temporel: «[Que le sentiment dominant qui animait l'auteur de ces pages-ci, quand il les écrivait, était une tristesse abominable (mercredi, sept heure et demie), elles n'en font pas état. Mais le récit de chaque journée subit inévitablement le poids de l'humeur où était l'auteur quand il le traçait: lundi soir, au Sept, grande gaieté. Mais le lendemain il n'en a pratiquement pas été question sur le papier.» p.335.

[3] note à l'intention des non-camusiens: est jugé obscène d'une part tout ce qui provoque trop facilement l'émotion, d'autre part tout ce qui va tellement de soi qu'il est inutile de le préciser. Sont généralement jugés "obscènes" les bons sentiments.

[4] Buena Vista park