Quand je suis dans un langage déterminé, celui d'en face me paraît plus séduisant, plus vrai, c'est cela, plus lié à la réalité, de plus d'adhérence au réel : comme si les deux n'étaient pas que des langages (sans prise sur la réalité vraie); ou bien comme si — mais cela revient au même — le réel n'était pas une invention du langage, une habitude de langage.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.244

Ces quelques lignes montrent une profonde conviction : il en ressort que Renaud Camus est convaincu que le langage crée (invente, fait sortir de la pensée) la réalité qui n'a pas de consistance sans lui («comme si le réel n'était pas une invention du langage» : le «comme si» démontre qu'il s'agit d'une illusion; la vérité, c'est le contraire : le réel est une invention du langage.) Le langage projette une réalité autour de nous aussi illusoire et mouvante qu'une image projetée. Il suffit ou suffira de changer de langage pour changer de réalité.
Par extension (à moins que ce ne soit qu'un cas particulier), le sujet lui-même est une projection du langage, il n'a pas de "lui-même", de personnalité propre, ce qu'il croit et pense être ne dépend que du langage qu'il adopte, consciemment ou inconsciemment. Le langage n'est pas le reflet d'une personnalité, la personnalité est le résultat d'un langage. (Et être conscient du phénomène ne permet pas pour autant d'en sortir, mais simplement d'ajouter à cette construction une insupportable couche de self consciousness (pense le sujet qui refuse d'être dupe)).

Ces convictions se retrouvent à plusieurs reprises dans Travers. Par exemple :

LE RÉEL EST UN EFFET DE TEXTE.
Renaud Camus, Travers, p.223

«IL SE SENT SOLIDAIRE DE TOUT ÉCRIT DONT LE PRINCIPE EST QUE LE SUJET N’EST QU’UN EFFET DE LANGAGE».
Ibid, p.277

Cependant, si le langage construit le réel, ou projette un réel possible sans que rien d'autre ne garantisse ce réel que des mots (une sphère cohérente de mots déterminant un monde), le langage tourne à vide, il devient auto-référent (puisqu'il invente un monde qui n'a d'autre référent que le langage), c'est l'ère du soupçon. L'exemple donné dans Journal de Travers pour illustrer cette propriété du langage est le discours sur l'art (contemporain français de l'époque): ce discours devient objet lui-même, détaché de ce qu'il soutient. La réalité n'étant que la projection d'un discours, le discours se suffit à lui-même, les tableaux (peut-être ou sans doute médiocres) sont devenus inutiles.

Ce discours esthétique autonome et français, ou qui se voudrait tel, serait intéressant à analyser de façon structurale, si j'ose dire en tant que structure (voilà que parlant de lui je parle comme lui), même et surtout s'il est un discours "à vide", si tout le travail qu'il soutient comme il peut est bien, ainsi qu'il n'est que trop vraisemblable, aussi insignifiant que le prétend le discours de D.
Journal de Travers, p.304
(à noter que nous nous heurtons à l'habituel problème de devoir parler du langage avec le langage)

Si le réel a pour seul référent le langage, un discours ne peut garantir la valeur ou même simplement l'intérêt d'une œuvre d'art. Aucun jugement ne tient dans ces conditions.[1]


Cette interrogation sur le langage, sa fonction, son importance, court souterrainement dans toute l'œuvre de RC. Après tout, Renaud Camus est l'écrivain qui a fait le pari de créer sa vie à partir de l'écriture (et non l'inverse, comme il est classique): «faire de la vie une bio-graphie, justement (une grapho-bie, une vie écrite).» p.233. (Ce sera l'objectif des journaux).

Rannoch Moor, dernier journal paru, poursuit la réflexion en analysant les positions de Jacques Dewitte : pour celui-ci, le réel existe de façon autonome mais n'est saisi qu'à travers le langage. Changer de langage pour l'appréhender revient donc, effectivement, à le voir autrement :

[...] Dewitte place Roger[2], lui, parmi les tenants du constructivisme épistémologique, ce dont on sent bien que ça ne vaut pas beaucoup mieux. À ces tenants du constructivisme épistémologique il reproche, si je puis résumer sa pensée très grossièrement et rapidement, de percevoir la réalité exclusivement comme une construction de l'esprit, comme la simple projection, en somme, de l'effort d'intellection qui porte sur elle. Ainsi le paysage selon Roger n'est-il qu'une élaboration du goût, des préjugés selon leur évolution : cette position impliquant qu'il n'y a pas à porter le deuil de tel ou tel état du paysage, mais plutôt à élaborer les instruments permettant d'apprécier et d'aimer celui qui seul nous est soumis - exigence qui pourrait bien, dans sa formulation extrême, tourner à l'injonction (et constituer une variante, dès lors, du fameux «Nous allons vous faire aimer l'an 2000» d'E.D.F. ou de France Télécom, je ne sais plus, tant dénoncé à juste titre par Finkielkraut).
Dewitte dans son anticonstructivisme n'est pas naturaliste pour autant, ni substantialiste. Il reconnaît que la réalité n'a de réalité pour nous qu'à travers l'appréhension que nous avons d'elle, nécessairement dépendante de l'appareil conceptuel plus ou moins développé que nous appliquons à son déchiffrement. Mais il insiste sur son caractère résolument autre, toujours déjà-là, extérieur à nous-même et à la perception que nous en avons. Ce qu'il propose c'est la combinaison dans l'intellection du moment réaliste et du moment constructiviste qu'il se garde bien d'écarter tout à fait. À cette position double il se propose de donner le nom de semi-réalisme, qui ne me paraît pas forcément très heureux. Lui me semble tout prêt, en tout cas, à faire une recrue de choix pour la bathmologie, ainsi qu'en témoigne par exemple une phrase comme celle-ci (mais je pourrais en citer des dizaines d'autres) :
«Cette pensée de la Stimmung, si on l'affronte dans toute sa rigueur, a quelque chose d'abyssal, car sa structure circulaire empêche toute forme de relation causale : il est impossible d'isoler l'un des deux pôles et de le poser comme cause première.»
Renaud Camus, Rannoch Moor, p.592-593

Ce-pendant, ainsi que le montre Guillaume, si L'Amour l'Automne s'inscrit dans les jeux langagiers des Eglogues, il convoque dans le même temps, par sa dédicace et son exergue, le nominalisme et l'adéquation de la lettre au réel.
Faut-il y voir un signe de sagesse, le signe de la prise en compte de ce qui n'est pas un jeu de langage, de ce qu'il y a de plus réel, la mort?

Parce qu'on meurt dans ce monde et pour nier le destin l'homme a bâti de concepts une demeure logique, où les seuls principes qui vaillent sont de permanence et d'identité. Demeure faite de mots, mais éternelle. Socrate y meurt sans trop d'angoisse. C'est encore dans cet abri qu'Heidegger médite, et si j'admire dans ses écrits cette mort décisive, qui vivifie le temps et oriente l'être, c'est sans autre adhésion qu'esthétique ou intellectuelle: car enfin, tout s'y résout. Un objet de pensée qui n'est plus l'objet réel, apaisant d'un douteux savoir l'inquiétude originelle, frappe de vanité cette mélodie la plus sombre de mots qui masquent la mort.
Yves Bonnefoy, Les tombeaux de Ravenne, repris dans L'Improbable et autres essais en Folio, cité par Renaud Camus dans Rannoch Moor, p.404


Notes

[1] Ndr: Finalement, l'œuvre valable est peut-être celle qui laisse coi.

[2] Ndr: Alain Roger, auteur de Nus et paysages et Court traité du paysage