Bestiaire


Comment trouver notre vieille [division] amie de Stalingrad1 dans la poussière et la fumée, au milieu du rugissement des moteurs avec le cliquetis des chenilles des tanks et des canons automoteurs dans le grincement des énormes convois sur roues qui vont vers l'ouest, dans le flot de ces gamins pieds nus, des femmes en foulards blancs qui se déplacent vers l'est, de ceux qui ont fui devant les combats avec les Allemands et qui maintenant rentrent à la maison ?
Des gens bien intentionnés nous avaient conseillé, afin de nous épargner les arrêts et les questions, de chercher une division caractérisée par une particularité connue de beaucoup : dans son régiment d'artillerie est attelé à un charroi un chameau surnommé Kouznetchik [«Criquet»]2. Ce né natif du Kazakhstan a parcouru toute la route de Stalingrad à la Berezina. Les officiers des transmissions ont l'habitude de repérer dans le convoi Kouznetchik et trouvent sans avoir à poser de questions l'état-major qui se déplace jour et nuit. Nous avons ri à l'écoute de ce conseil farfelu comme à une bonne plaisanterie, et nous avons continué notre chemin.
Et voici que nous sommes de nouveau sur la grand-route, dans la poussière et le fracas. Et la première chose que nous voyons est, attelé à une télègue, un chameau brun, la peau presque à nu, qui a perdu tout son pelage. C'est bien lui, le célèbre Kouznetchik.
Avance à sa rencontre tout un groupe de prisonniers allemands. Le chameau tourne vers eux sa tête peu avenante à la lèvre pendante : il est apparemment fasciné par la couleur inhabituelle des vêtements, peut-être renifle-t-il une odeur étrangère. D'un ton entendu, le conducteur crie à l'escorte : « Fais venir les Allemands ici, sinon Kouznetchik va les bouffer!» Et sur-le-champ nous apprenons tout de la biographie de Kouznetchik : lors des échanges de tir, il va se cacher dans les entonnoirs laissés par les obus et les bombes, il a déjà été recousu trois fois pour ses blessures et s'est vu décerner la médaille «Pour la défense de Stalingrad». Le commandant du régiment d'artillerie Kapramanian a promis à son conducteur que s'il amenait Kouznetchik jusqu'à Berlin, il serait récompensé. «Tu auras la poitrine entièrement couverte de décorations», a dit avec le plus grand sérieux, ne souriant que du coin de l'œil, le commandant du régiment. En suivant la route indiquée par Kouznetchik, nous sommes arrivés à la division.

Vassili Grossman, Carnets de guerre, p.302-303



1 Il s'agit probablement de l'ancienne 308e division de fusiliers, commandée à Stalingrad par le général Gourtiev et qui deviendra la 120e division de fusiliers de la garde en septembre 1943. Cette formation en majorité sibérienne avait défendu l'usine Barrikady à Stalingrad. Pendant l'opération Bagration, elle fut intégrée à la 3e armée.

2 Le chameau Kouznetchik devint célèbre moins d'un an plus tard quand il arriva à Berlin et qu'on lui fit traverser la ville pour cracher sur le Reichstag.

Utopie et Rédemption

À l'idée du temps historique, perçu comme un fleuve qui coulerait sans fin vers un estuaire toujours fuyant, ou comme une flèche lancée vers un but inatteignable, Rosenzweig oppose l'expérience humaine de l'avenir, et en particulier notre relation à l'idé de la fin de l'histoire. Relation paradoxale, dans la mesure où l'histoire n'a pas de fin, mais où l'homme ne peut pas renoncer à l'idée d'une fin de l'histoire. L'espoir qu'un jour viendra où les souffrances des hommes cesseront, où le monde connaïtra «une paix éternelle» (selon la formule de Kant), continue —malgré tout ce que l'histoire nous enseigne— à sous-tendre les aspirations utopiques de l'humanité. Mais un tel espoir implique, s'il ne veut pas rester une simple «idée régulatrice», la croyance que sa réalisation peut, en principe, advenir à tout moment. Au plus profond d'elle-même, l'espérance des hommes ne pourra jamais se contenter de l'idée d'un progrès illimité, d'une «tâche infinie» qui n'aboutit jamais. À la métaphore du chemin sans fin, qui nous rapproche indéfiniment d'un but qui ne cesse de s'éloigner de nous, l'espérance humaine a toujours opposé la conviction spontanée que le monde pouvait être régénérée «ici et mantenant». C'est cette «impatience messianique » qui, pour Rosenzweig, définit la relation proprement humaine à l'avenir. Avant d'être une croyance religieuse, cette impatience constitue l'essence même de l'espérance. Celle-ci exigerait toujours, en quelque sorte, que la fin de l'histoire puisse être anticipée, qu'elle puisse survenir à tout moment, dès demain peut-être. L'idée de l'imminence toujours possible de la Rédemption s'oppose ainsi, de manière radicale, à l'idée de la distance illimitée qui nous séparerait de la réalisation de l'utopie. En d'autres termes, si l'utopie se dénonce d'emblée comme une catégorie de l'imaginaire (sa fonction essentielle est moins d'anticiper l'avenir que de dénoncer la situation présente), l'authentique espérance (qui, pour Rosenzweig, concerne la possibilité de la Rédemption) est toujours vécue comme l'attente d'un bouleversement qui peut survenir à tout moment.

Stéphane Mosès, L'ange de l'histoire: Rosenzweig, Benjamin, Scholem, p.78

Les textes ne se comprennent qu'à la fin

A l'égard des premières pages d'un livre de philosophie, les lecteurs ont une attitude singulière: ils croient qu'elles constituent le fondement de tout ce qui suivra. C'est pourquoi ils s'imaginent qu'il suffit de les réfuter pour avoir réfuté l'ensemble du livre. C'est ce qui explique l'énorme intérêt pour la doctrine du temps et de l'espace chez Kant, sous la forme où il l'a développée au début de sa Critique...; c'est ce qui explique aussi les tentatives ridicules pour «réfuter» Hegel dès le premier acte de sa Logique, et Spinoza, en s'attaquant à ses définitions. D'où également le désarroi du general reader face aux ouvrages de philosophie. Il s'imagine que ces livres devraient nécessairement être «particulièrement logiques» et entend par là que chaque phrase devrait logiquement dépendre de la précédente de sorte que si l'on retirait la fameuse première pierre «tout l'édifice s'écroulerait». En vérité, ce n'est nulle part moins le cas que dans les ouvrages philosophiques. Chaque phrase y est moins déterminée par la précédente que par la suivante, et celui qui n'a pas compris une phrase ou un alinéa — s'il s'imagine devoir obéir au scrupule de ne rien laisser passer qui ne fut compris — ne trouvera qu'une aide médiocre à les relire sans cesse ou en recommençant depuis le début. Les livres de philosophie sont rebelles à cette stratégie systématique de style ancien régime qui pensait ne devoir laisser aucune forteresse non-conquise sur ses arrières; ils veulent être conqui dans un style napoléonien, au terme d'une attaque audacieuse du gros des troupes ennemies, après la défaite desquelles les petites forteresses des frontières tombent d'elles-mêmes. Donc, celui qui ne comprend pas un passage doit en espérer plus sûrement l'élucidation s'il continue courageusement sa lecture. La raison d'une telle règle difficilement admise par les débutants et, comme on l'a déjà indiqué, par bien des non-débutants, réside dans le fait que la pensée et l'écriture ne sont pas la même chose. Le rythme auquel obéit la pensée est fait en réalité de mille relations; dans l'écriture, ces mille relations sont obligées de s'ordonner précisément et soigneusement selon le droit fil de milliers de lignes. Schopenhauer l'a dit: tout son livre ne cherchait à exprimer qu'une seule idée, mais il ne pouvait la communiquer en faisant moins que tout un ouvrage. Si un livre vaut vraiment d'être lu, c'est assurément à la condition qu'on ne comprenne pas, ou tout au moins qu'on mésinterprète, ses premières pages. Sans quoi la pensée qu'il communique ne vaudra pas qu'on y repense puisque, si l'on sait dès qu'elle est discutée où «cela aboutira», c'est évidemment qu'on la connaît déjà. Cela ne concerne que les livres, car eux seuls peuvent être écrits et lus sans du tout tenir compte de la durée. D'autres lois régissent le fait de parler ou d'écouter. Lorsqu'il s'agit, bien sûr, d'une parole et d'une éthique véritables et non pas de ce qui se dénigre soi-même sous le nom de «cours» où l'auditeur doit oublier qu'il possède une bouche et n'a rien de mieux à faire qu'à devenir une main qui prend des notes. Mais cela vaut en tout cas pour les livres.

On ne peut donc prévoir à quel endroit aura lieu cette victoire de l'entendement, c'est-à-dire à quel moment l'ensemble de l'ouvrage pourra être embrassé d'un seul regard; en général, cela arrive quand même avant les dernières pages, mais il est rare que cela se produise avant la moitié du livre, et il est exceptionnel que ce soit au même endroit ne serait-ce que pour deux lecteurs. Du moins lorsqu'il s'agit de lecteurs réellement libres, et non de ces lecteurs dont la foisonnante érudition leur fait deviner ce qu'il y a dans le livre avant même d'en avoir lu les premiers mots et qui, grâce à leur copieuse bêtise, ignorent encore ce dont il traitait après en avoir lu les dernières phrases. Lorsqu'il s'agit de livres anciens, ces vertus du lecteur se répartissent pour l'essentiel selon deux types humains, les professeurs et les étudiants; pour les livres récents, elles se rencontrent volontiers chez une même personne.

Franz Rosenzweig, La pensée nouvelle, Remarques additionnelles à L'Étoile de la Rédemption, p.41-42,
traduit par Marc B. de Launay in "Les Cahiers de la nuit surveillée", n°1

Encore de la publicité

Un texte d'Olivier Bruley chez Dominique Autié.


Et puis, rien à voir, Pasfolle. (J'avais été très frustrée, elle a quitté le Texas au moment où je commençais à la lire régulièrement. Puis Vendôme, Pékin... Le blog s'est tu. Elle est revenue. Son énergie et son écriture me font un bien fou. Je lui souhaite tout le bien qu'on peut souhaiter à quelqu'un.)


Ouahh, je découvre Tlön en pyjama (de satin en plus) ! Mdr !

Quand le ruisseau aura débordé

En tout cas, Léon se reconnaît parfaitement dans le chanteur de la soirée de tennis. Il a beaucoup aimé la phrase d'après laquelle, si Callas ou Victoria de Los Angeles succédaient à leur imitateur, ce seraient elles qui auraient l'air de le singer, etc. Il ne doute pas un instant que cela ne s'applique à son propre jeu, et félicite Duparc d'avoir si bien compris son art. Je n'avais pour ma part, bien sûr, rien remarqué de tel chez lui, mais peut-être que, désormais, il chantera comme ça et pratiquera l'écart inversé.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.915

Et puis, précisément, les pages de la soirée tennis semblent avoir amusé, l'autre soir, des garçons qi les ont lues ensemble à voix haute, qui avaient assisté à la "vraie" soirée tennis et qui, au contraire, ont interprété le passage de la façon la plus représentative possible, cherchant des clefs, reconnaissant des silhouettes, allant même dirait-on, jusqu'à corriger leurs souvenirs pour les faire coïncider avec le texte.
Ibid, p.919

Cette volonté forcenée de reconnaître la scène originelle, la scène matrice, me rappelle la sorte de malédiction qui a suivi Proust au fur à mesure de la parution de ses livres, ses amis se brouillant avec lui dès qu'ils pensaient s'être reconnus.
Compagnon, expliquant l'insuccès de Proust dans l'entre-deux-guerres, dit un peu en dessous de son souffle: «jusqu'à ce que les derniers témoins soient morts, à mon avis», et cette opinion, pour brutale qu'elle soit, sonne étonnamment juste.

Deux points à noter dans les extraits ci-dessus : Léon se reconnaît sans qu'il y ait eu intention de l'auteur (ce n'était pas lui qui était décrit), d'autre part et moins courant, les garçons conforment leurs souvenirs à la description fournie par le livre, moulant leurs souvenirs de la "réalité" sur la fiction d'un récit reconstitué dans une visée littéraire.
Ce sont deux mécanismes du nappage entre la vie et la littérature[1], qui permettent l'interpénétration de l'une et de l'autre: dans un cas le garçon réel se reconnaît dans le personnage fictif, dans l'autre, les garçons se souviennent d'une scène en partie fictive.

D'autre part, le statut d'une scène est impossible à décider pour le lecteur candide. Les scènes décrites joueront différemment selon le degré d'information du lecteur d'Échange: scène "réelle" pour les lecteurs ayant assisté à la soirée tennis, scène fictive (ou soupçon de scène citée, tirée d'un autre livre) pour le lecteur lambda, scène "réelle" pour le lecteur du Journal de Travers (donc pas avant 2007 tandis qu'Échange est paru en 1976).

La transposition est finalement l'un des grands plaisirs des Églogues. Bien sûr, il est amusant de retrouver la trace d'un événement dans un journal (Rannoch Moor ou journal de Travers), et c'est cette trace a prima qui permet d'apprécier les délicatesses ou les fantaisies de la transposition. Mais ce serait une erreur de voir dans les Églogues simplement une transcription ou un codage d'autobiographie.[2] Cette dimension existe, les signes, à commencer par les allusion à Dupin ou Nero Wolfe, montrent bien qu'il y a enquête à mener (autant dans la littérature que dans la vie de l'auteur), mais les phrases sont aussi à lire dans leur fraîcheur, pour leur sens, leurs liens ou leur absence de lien entre elles : il s'agit d'un texte flâneur, poétique, incitant à la rêverie à partir d'un mot ou d'un fragment.

Quoi qu'il en soit, si l'on en croit Compagnon, le nappage (la confusion entre la fiction et la "réalité", sans qu'on puisse faire le départ de l'un ou de l'autre) s'effectuera de façon naturelle, au fur à mesure de la mort des témoins: toute scène des Églogues qui perd tous ses témoins sans avoir un passage du journal pour garant glisse inéluctablement vers la fiction. C'est la mort qui assure le passage de la vie à la fiction, ce qu'affirmaient déjà ces mots de Du sens :

La garantie est vaine parce que "l'écriture" et "la vie" ne se rejoignent jamais tout à fait, malgré qu'on en ait, ni la lettre et le temps. Entre les deux «ce peu profond ruisseau calomnié, la mort». Mieux vaut que la coïncidence n'ait pas lieu, d'ailleurs, car ce serait que le ruisseau a débordé, et qu'il recouvre tout le pays : nous ne serions plus là pour en parler.

Renaud Camus, Du sens, p.380


Notes

[1] Note à l'intention des non-r-camusiens : «Entre la vie et la littérature, il n'y a pas de rupture de substance» est l'une des phrases que veut illustrer Renaud Camus, de même que le journal représente la tentative d'écrire sa vie, non pas à postériori (écrire=raconter) mais à priori (écrire=créer).

[2] «Vous attachez sans doute trop d'importance, dans votre analyse, aux dates et aux éléments biographiques.» Échange p.200

Echo, rime, coïncidence

Didier Goux ayant fait un billet sur le texte court de L'Amour l'Automne p.352: «elle fait un fond de rêve pour les portraits photographiques qu'on est tenté de prendre là.» que je n'avais pas commenté, je vais ajouter une précision, de celle qui relève de ces coïncidences que j'aime tant.

Les deux toiles intitulées Le Fleuve Maroni sont à l'origine des variations sur Les Nymphéas de Monet. Or ce que je portais ce jour-là, c'était ceci, que je porte rarement:





D'un autre côté, on pourrait considérer que ce n'est pas une coïncidence, et que c'est à cause de ce pendentif que RC m'a très gentiment demandé si j'acceptais d'être photographiée devant les tableaux.
Reste que je ne savais pas que ces tableaux, que j'avais vus dans l'atelier parisien de Marcheschi, seraient présents à Rodez (ils sont si grands qu'on peine à imaginer qu'on puisse les déplacer) et que ce pendentif constitue pour moi une rime supplémentaire inattendue, "un coup de bonheur", selon l'expression de Compagnon.

Actualité et fiction II

Quelques jours auparavant, j'avais également relevé ce genre de coïncidence entre la fiction et la réalité.

Des collégiens lyonnais inventent la rixe spectacle
Un élève de 15 ans a été sérieusement blessé lors d'une bagarre organisée à la manière d'une rencontre payante.
[...] L'affrontement entre un élève de troisième et un autre de quatrième aurait pour origine un différend verbal survenu quelques jours auparavant au collège. On parle d'une banale histoire de tee-shirt porté par la victime. Rendez-vous a été pris, en tout cas, pour une explication musclée après la classe. La rumeur se répand alors comme une traînée de poudre dans le collège et jusque dans les établissements voisins. Selon la plainte déposée par la victime, un élève renvoyé deux ans plus tôt aurait même joué les organisateurs, faisant payer pour assister au «spectacle».
Deux jours plus tard, le jeudi 19 avril, une quarantaine de garçons et de filles élèves du collège Vendôme, mais également inscrits dans d'autres établissements, se retrouvent finalement dans la cour d'immeuble où le garçon menacé reçoit la correction promise. Certains filment même la scène avec leur téléphone portable. Le collégien de troisième, âgé de 15 ans, reçoit des coups de poing au visage qui lui fracturent la mâchoire. Toujours hospitalisé, il lui a été prescrit une immobilisation de quarante-cinq jours.

Frédéric Poignard, in Le Figaro du 2 mai 07


Une variante de cette scène est décrite dans La guerre des chocolats, de Robert Cormier. Cormier est un excellent auteur de l'Ecole des loisirs, et autant les Bébés de farine sont vraiment un livre pour enfants, autant tout le monde peut être intéressé par La guerre des chocolats, ne serait-ce que pour savoir ce qu'il est prévu de faire lire aux adolescents. Ce livre me rappelle par bien des aspects Sa majesté des mouches, de Golding, à cela près qu'il se déroule dans un contexte scolaire, et que la lâcheté, voire la cruauté et la bêtise, des adultes ont largement leur part de responsabilité dans l'enfer que devient progressivement le lycée.

Archie dirige une bande de mauvais garçons qui font la pluie et le beau temps à Trinity College. Ce qui fait la force d'Archie, c'est son imagination démoniaque et son intuitive connaissance des motivations des gens. Il organise un combat entre Janza, la brute de l'école, et Renault, un élève qui a résisté à Archie en refusant de vendre des chocolats pour la fête de l'école.

Les billets de tombola se vendaient comme des photos pornos.
[...]
Ces billets de loterie.
Oh! la! la! Terrible!
Archie n'en avait pas encore vu un de rempli et il arrêta l'un des vendeurs recrutés par Brian Cochran.
«Voyons!» dit Archie, en tendant la main.
Le gars fut rapide à s'exécuter et Archie fut content de sa soumission. Je suis Archie. Mon désir est un ordre.
Au milieu des spectateurs agités et bruyants, Archie regarda le papier. Dessus étaient écrits les mots suivants:
Janza
Un direct du droit dans la mâchoire
Jimmy Demers
Voilà la beauté de cette loterie, simple, étonnante, le genre de tour inattendu qui faisait la renommée d'Archie Costello car on était toujours sûr qu'Archie pouvait se surpasser. D'un seul coup, Archie avait forcé Renault à se montrer, à s'impliquer dans la vente des chocolats et l'avait mis aussi à la merci de l'école et des élèves. Les combattants sur l'estrade n'auraient aucune volonté propre. Il faudrait qu'ils se battent comme les spectateurs l'exigeaient. Tous ceux qui avaient acheté un billet — et qui aurait refusé? — avaient l'occasion d'être impliqués dans ce combat, et d'observer deux types se battre à une distance suffisante, sans danger de recevoir des coups. La difficulté avait été d'amener Renault ici, ce soir. Une fois sur l'estrade, Archie savait qu'il ne pouvait pas refuser de continuer, même en entendant parler des billets. Et c'est ainsi que ça s'était déroulé. Magnifique.
Carter s'approcha. «Ils se vendent pour de bon, Archie,», dit-il. Carter appréciait l'idée du combat. Il adorait la boxe. Il avait d'ailleurs acheté deux billets et s'était bien amusé à chercher quels coups demander. Il s'était finalement décidé pour un crochet du droit dans la mâchoire et un uppercut. Au dernier moment, il avait failli assigner les coups à Renault — pour donner une chance au gars. Mais Obie était près de lui, Obie qui met toujours son nez dans les affaires des autres. Alors Carter avait inscrit le nom de Janza. Janza la bête, toujours prête à sauter si Archie lui disait de sauter.

Robert Cormier, La guerre des chocolats, p.194 et suiv.


Cormier est également l'auteur d'un excellent livre de science-fiction, L'éclipse, l'histoire d'un jeune garçon qui découvre qu'il peut devenir invisible.

Parcours en 6 x 4 livres

Pour une fois, voilà un questionnaire qui fait vraiment plaisir. Quatre, c'est tout de même peu, à chaque fois.

D'abord puisqu'il faut bien commencer :
Méthode Boscher ou La journée des tout petits, M Boscher.

Les 4 livres de mon enfance :

Ce sont plutôt des séries.

  • Les filles de Malory school d'Enid Blyton (six livres en bibliothèque rose)
  • Les chroniques de Narnia de C.S. Lewis (enfin, les deux tomes traduits en français à l'époque, les cinq autres en anglais, à 20 ans...)
  • Langelot
  • Le bracelet de vermeil et la saga du prince Éric de Serge Dalens dans la collection Signes de piste

Entre l'enfance et l'adolescence :

  • Le Seigneur des Anneaux
  • Anouilh et Giraudoux (avec une prédilection pour Ondine)
  • La Chartreuse de Parme
  • Jules Laforgue

Les 4 écrivains que je lirai et relirai encore :

Simone Weil, Evguenia Guinzburg, Baudelaire, Renaud Camus

Les 4 auteurs que je ne lirai probablement plus jamais :

Ce ne sont pas des auteurs.

  • San-Antonio (mais je veille jalousement sur ma collection)
  • SAS
  • Les anthologies érotiques de Pauvert (parce que je suis enfin délivrée de l'obsession de "ne pas paraître coincée", que je m'en fous et que je peux enfin dire que tout cela me navre par son côté factice, par l'aspect prévisible de la volonté de faire dans l'inattendu et l'inouï (mais je ne regrette pas de les avoir lues, très utile.))
  • La série des Fondation d'Asimov

Les 4 premiers livres de ma liste à lire :

Une chose est certaine: quels que soient les malheureux livres que je vais désigner, il y a peu de chance pour que ce soient eux que je lise effectivement dans les jours qui viennent. L'expérience m'a appris que je ne peux pas me tenir à une liste, et qu'il suffit que je prévois une chose pour que j'en lise une autre.

  • Le tome II du Journal de Travers
  • L'Amour l'Automne
  • Cours de philosophie en six heures et quart, de Witold Grombrowicz
  • prendre le temps de finir les quatre ou cinq tomes restants de l'Histoire des deux Restaurations du vicomte de Vaulabelle

Les 4 livres que j'emporterais sur une île déserte :

Donc disposant d'un temps infini, je suppose (je préfère une cellule de moine, je déteste la chaleur).

  • Un roman policier en allemand acheté il y a une éternité pour "me remettre à l'allemand" : Happy birthday, Türke, de Jakob Arjouni
  • La Divine comédie en version bilingue (puisque je suppose que je vais avoir beaucoup de temps)
  • Shakespeare également en bilingue
  • Les poèmes de Baudelaire dans la Pléiade

Les derniers mots d'un de mes livres préférés :

Je suis malade et n'ai plus longtemps à vivre. J'emporte de nombreux secrets avec moi, Janey. Ce que je suis et ce que j'aurais pu être.
Je ne suis pas aussi noire qu'on m'a dépeinte. Je veux que tu le croies.
Mes yeux m'ont privée du plaisir que je pouvais prendre à regarder ta photo. Je ne peux plus voir pour écrire. Je dois te dire quelque chose. Si jamais tu viens ici, répare ma vieille maison et ne manque pas d'aller trouver le général Allen, de Billings. C'est un bon ami.
Il y a quelque chose que je devrais te confesser, mais je ne peux tout simplement pas. Je l'emporterai dans ma tombe : pardonne-moi et songe que j'étais solitaire.

Calamity Jane, Lettres à sa fille (1877-1902), coll Points virgule.

La fille de Calamity Jane reçut ces lettres dix ans après la mort de sa mère, apprenant du même coup qu'elle était adoptée.


Je passe le relais à Guillaume et in girum.

ajout le 19 mai 2007

Zut alors, c'est vraiment un jeu cruel, à voir les réponses des uns et des autres il y a tant de noms qui remontent. Je crois que j'ai lu toute la bibliothèque verte et les plus grands classiques de la bibliothèque rose, et la Rouge et or souveraine, et la collection Fantasia... Je m'ennuyais beaucoup, beaucoup, beaucoup. Ensuite je suis passé aux Pearl Buck, aux Cronin, à Troyat, à tous les poches des années 50 et 60 aux tranches colorées qu'on trouvait chez les amis de mes parents (chez moi il n'y avait rien. Je n'ai pas choisi, c'était le goût des autres, ou leurs études: Sartre, Claudel, Mauriac... Jack London, bien sûr. Bah, il y en a vraiment trop.

Actualité et fiction I

Il y a quelques jours je m'amusais avec les pays imaginaires.

Ce matin, je lis par hasard cette brève:

L'éducation sexuelle s'informatise
Soixante-quatre bébés virtuels ont été distribués dans plusieurs classe de terminale du Mexique à des adolescentes de 16 à 18 ans. [...] [Ces bébés] sont équipés d'un simulateur qui fait rire ou pleurer le baigneur lorsqu'il faut lui donner à manger, changer ses couches, le câliner... Il crie s'il est maltraité ou secoué. Les adolescentes portent un bracelet qui les empêche de confier le bébé à une autre personne ou de l'abandonner.
L'idée est de démontrer combien il est contraignant d'élever seule un enfant. En effet, les enseignants se sont rendu compte de l'inefficacité des cours d'éducation sexuelle. Il y a chaque année au Mexique 360.000 naissances non désirées chez les jeunes filles de moins de 19 ans et de nombreux avortements clandestins.
Patrice Gouy (à Mexico) in Le Point, 5 avril 2007


C'est à peu près le sujet d'un livre pour enfant de 10 à 12 ans dans la collection "L'école des Loisirs", à cela près que le moyen utilisé est beaucoup plus artisanal:

Simon s'assit sur la table de la cuisine, prit un peu de recul par rapport à son bébé de farine et avança le bras pour lui donner une petite tape.
Il tomba sur le côté.
«Tsss, soupira Simon. Elle n'est même pas encore capable de se tenir assise!»
Il la releva et lui donna encore une tape.
Elle retomba.
«Tu ne peux pas te relever toute seule, hein?» gronda-t-il en l'asseyant de nouveau.
Cette fois le bébé de farine bascula en arrière dans le panier du chine.
«Oh, tu m'emmerdes, à la fin!
— Ne dis pas de gros mots devant lui, intervint la mère de Simon. Tu lui donnes le mauvais exemple.»
Simon se baissa pour ramasser son bébé de farine, qui avait atterri sur le coussin de Macpherson, et enleva les poils collés sur sa robe.
«Pas lui, elle», dit Simon à sa mère d'un ton de reproche.
Car c'était une fille. Il n'en doutait pas une seconde. Certains des bébés distribués le matin par M.Canson pouvait être indifféremment garçon ou fille. Mais celui qui avait atterri sur les genoux de Simon était une fille.
— «Allons, réveillez-vous, attrappez ça! Vous êtes bien l'un de nos grands sportifs, non? Alors ce n'est pas le moment de dormir!»
Elle était très mignonne. Elle portait un bonnet rose à volants et une robe de Nylon, rose aussi, et sur la toile étaient joliment dessinés deux petits yeux ronds adorables, bordés de longs cils.
Robin Foster, son voisin de table, en fit une crise de jalousie.
«Pourquoi elle a des yeux, la tienne? La mienne, c'est juste un sac sans rien. Tu ne veux pas qu'on échange?»
Simon serra son bébé de farine contre lui.
«Non, c'est la mienne. T'as qu'à lui en faire, des yeux.
— Et la tienne elle est habillée, en plus!»
Il se tourna pour crier à M.Canson, qui finissait juste de distribuer les sac de farine:
«Monsieur, Monsieur, la poupée de Simon, elle a une robe et un bonnet et des yeux et tout ça. Et la mienne, elle n'a rien. C'est pas juste.
— Si tous les parents renvoyaient les enfants à qui ils manquent quelque chose, répliqua M.Canson, vous ne seriez pas très nombreux dans cette classe. Asseyez-vous et taisez-vous.»
Il se hissa et s'assit sur le bureau, puis commença à lire les règles pour cette expérience.

Bébés de farine
1. Les bébés de farine doivent être gardés propres et tenus au sec. Toutes les taches, les fuites, les effilochures seront sanctionnées.
2. Les bébés de farine passeront deux fois par semaine à la pesée: une perte de poids peut être la preuve de négligence ou de mauvais traitement; un gain de poids peut indiquer que le bébé est rester dans un endroit humide ou a subi des modification illicite.
3. Aucun bébé de farine ne doit être laissé sans surveillance un seul instant, ni le jour, ni la nuit. Si vous devez absolument vous en éloigner, même pour quelques minutes, confiez-le à un baby-sitter sérieux.
4. Chaque élève devra tenir un Journal de Bébé où il écrira chaque jour un compte rendu de trois phrases complètes au moins et de cinq pages au plus.
5. Certaines personnes (dont l'identité ne sera révélée qu'à la fin de l'expérience) auront pour tâche de vérifier que les bébés sont bien soignés et les règles ci-dessus observées. Ces personnes peuvent être des parents, d'autres élèves, des membres du corps enseignant ou des personnes de l'extérieur.

Il leva les yeux.
«Voilà.»
''C'était la première fois de sa vie qu'il voyait une classe réduite au silence absolu. Spectacle intéressant. Coup de chapeau au professeur Feltham et ses matheux. Ils avaient des pouvoirs surnaturels. Il y en avait qui entraient et sortaient de la salle des professeurs comme des zombies, qui portaient des pulls détricotés sans s'en apercevoir, qui devaient faire un effort de mémoire apparemment surhumain quand on leur demandait s'ils sucraient ou non leur thé. Mais ils étaient capables d'accomplir des prodiges. De faire des miracles. Avec leurs dons mystérieux, ils pouvaient réaliser l'inimaginable. Réduire la planète en miettes et la 4eC au silence.

Anne Fine, Bébés de farine, p.41

Le pirate des Caraïbes

Un rayon de lune tombant sur lui d'entre les nuages, comme le jet de lumière d'une lanterne sourde, le détachait en clair du fond sombre des sapins, et eût permis, s'il se fût trouvé là quelque spectateur, d'examiner sa physionomie et son costume d'une truculence caractéristique. Sa face basanée et cuivrée comme d'un sauvage caraïbe faisait briller par le contraste ses yeux d'oiseau de proie et ses dents d'une extrême blancheur, dont les canines très pointues ressemblaient à des crocs de jeune loup. Un mouchoir ceignait son front comme le bandeau d'une blessure, et comprimait les touffes d'une chevelure drue, bouclée et rebelle, hérissée en huppe au sommet de la tête; un gilet de velours bleu, décoloré par un long usage et agrémenté de boutons faits de piécettes soudées à une tige de métal, enveloppait son buste: des grègues de toile flottaient sur ses cuisses, et des alpargatas faisaient s'entrecroiser leurs bandelettes autour de ses jambes aussi fermes et sèches que des jambes de cerf. Ce costume était complété par une large ceinture de laine rouge montant des hanches aux aisselles, et entourant plusieurs fois le corps. Au milieu de l'estomac, une bosse indiquait le garde-manger et le trésor du malandrin; et, s'il se fût retourné, on eût pu voir dans son dos, dépassant les deux bords de la ceinture, une immense navaja de Valence, une de ces navajas allongées en poisson, dont la lame se fixe en tournant un cercle de cuivre, et porte sur son acier autant de stries rouges que le brave dont elle est l'arme a commis de meurtres. Nous ne savons combien la navaja d'Agostin comptait de cannelures écarlates, mais à la mine du drôle il était permis, sans manquer à la charité, de les supposer nombreuses.

Théophile Gautier, Le Capitaine Fracasse, chapitre IV

W., collages

Il me vient des tentations absurdes, par exemple d'arrêter de recopier des extraits des œuvres camusiennes et ne donner plus que leurs références, puis de coder ces références, enfin de ne publier que des lettres et des chiffres: Inaug 287; AA 404; JdT 367, 650,711,736; AA 376, PA 133, Inaug 21, JdT 726; Tricks 381.
Ce serait plus court et m'éviterait d'avoir l'impression de n'écrire que des évidences.

La parution du Journal de Travers est une anomalie temporelle. Nous arrivons au milieu de l'histoire avec W., alors que nous en connaissons la fin par L'Inauguration de la salle des Vents. Nous connaissons quelques autres détails par la chronologie (de 1969 à 1982), par Tricks de façon allusive et en faisant quelques hypothèses, par P.A. qui est peut-être finalement la plus complète des autobiographies camusiennes (mise à jour: Vaisseaux brûlés), et c'est quelque chose de terrible de connaître la fin tandis qu'on lit les déchirements de Journal de Travers:

Ouais, tant qu'ça t'fait mal, c'est qu'i reste quèque chose, c'est sûr, p'isque c'est justement ça qui fait mal, c'qui reste, ça d'accord : et putain, ça peut durer une paie, y en a qui dise une plombe ou deux, mais t'en a ça va plutôt chercher dans les six-sept, et encore quand c'est pas toute la vie — mais moi c'que j'suis pas sûr du tout, quèque part, c'qu'après, tu vois, même après, quand t'as p'u mal, quand tu r'ssens p'u rien, quand tu peux r'penser à tout ça en t'en foutant mais alors royalement, ben c'que moi je suis pas sûr, mais alors là pas sûr du tout, c'est qu'ça continue pas, putain ch'ais pas comment t'dire, pas d'exister, ça non, p'isque justement c'est fini, mais alors fini d'chez fini, mais comment qu'j'pourrais t'dire, putain merde c'est pas hévident, d'avoir existé, si tu veux, enfin j'te parle pas d'l'amour, enfin si, quèque part ouais, mais non, mais de..., enfin qui, c'qu'on disait, c'que j'te parlais, là quand t'as l'idée que putain ça y est, qu't'es bon, qu't'es vraiment là, quoi, merde, qu'tu vis, comment qu'j'pourrais t'dire, qu'i s'passe quèque chose mais vraiment pour de bon, sérieux quoi, quèque chose entre vous, mais pas seulement entre vous, c'est qu'ça qu'j'te parle, enfin qu'pa'ce qu'i s'passe quèque chose de vraiment vrai entre vous i s'passe quèque chose de vraiment vrai dans ta vie, quoi, ch'ais pas si tu vois, enfin pas dans ta vie, plutôt que ta vie elle-même elle se passe, quoi, ou que justement elle se passe pas, oui plutôt, enfin j'veux dire elle passe pas, elle est là, quoi, elle est vraiment là, quoi, mais si dix-quinze plombes après tu t'rends compte que non, qu'en fait i s'est rien passé du tout, et la preuve c'est qu'quand t'y penses t'as même pas mal, tu t'en fous, rien à cirer, alors c'que tu t'rends compte, c'est quoi c'que tu t'rends compte, ben putain c'qu'tu t'rends compte à c'moment-là c'est qu'y avait rien, c'est qu'en fait y a rien eu du tout, et pourquoi c'est qu'tu souffrais, après, ben tu souffrais pa'ce que tant qu'tu souffrais tu r'grettais quèque chose, c'est ben qu'y avait quèque chose à r'gretter, tandis que là putain si t'as plus mal c'est qu'tu r'grettes rien, et si tu r'grettes rien c'est qu'y avait rien, c'est qu'y a rien eu, niente, nada, ouallou, que dalle (et ça putain c'est ça qui fait mal…).

Renaud Camus, L'Inauguration de la salle des Vents (2003), p.287

Cette fin dissoute dans l'absolue indifférence est reprise dans L'Amour l'Automne:

Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, ils éprouvaient l'un pour l'autre une passion qui les consumait tout entiers, et lorsque après l'amour ils retombaient en sueur sur les draps froissés, et restaient côte à côte, le bout de leur doigts se touchant à peine, à regarder au plafond de la chambre les ombres de la rue, ou de tel petit port de Grèce, s'agiter à travers les persiennes à demi closes, comme si la vie était une terre de rêve, si variée, si belle, si neuve, ils étaient bien loin de se douter — à vrai dire ils ne se posaient même pas la question, tant pareille durée leur était peu concevable — que trente ou quarante ans plus tard le sort de l'autre, pour chacun d'entre eux, non seulement serait depuis longtemps complètement inconnu, à quelques lambeaux près, quelques fragments d'information douteuse, quelques images tronquées, mais même constituerait un objet de complète indifférence, et de tranquille incuriosité.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne (2007), p.407


J'ai un peu de mal à comprendre les affres de Renaud Camus dans le Journal de Travers. Si je résume, RC est terriblement jaloux, il fait la tête si W. ne lui dit pas ce qu'il fait, ce qu'il va faire, où, avec qui, etc, et il fait la tête si W. fait une allusion devant lui (RC) à quelque chose qu'il a fait sans lui (RC) en avoir parlé. Bref, il faut que RC sache tout, comme dirait W (p.726). Entretemps chacun semble baiser "à couilles rabattues" (sic), ce qui fait qu'on ne comprend plus très bien où est le problème. Le problème serait entièrement dans la parole, une parole non partagée, le besoin d'être pris en considération, d'être reconnu. Le problème, c'est une parole à laquelle on puisse faire aveuglément confiance: «Toi, tu ne fais jamais ce que tu dis, jamais. Tu es supposé passé l'après-midi à la galerie, des gens me téléphonent toutes les cinq minutes pour me dire qu'ils te cherchent, qu'ils t'ont appelé là-bas, que tu n'y es pas. Naturellement, le soir, j'ai tendance à demander où tu étais, comme n'importe qui le ferait. Ça t'exaspère, tu ne réponds pas. Évidemment, ça me rend nerveux. N'importe qui deviendrait un peu soupçonneux.» (p.726) Mais soupçonneux de quoi, c'est ce que j'ai du mal à saisir: RC redouterait-il une infidélité? Mais qui prendrait quelle forme, si l'on songe aux siennes liaisons (si c'est bien le mot) avec Christian ou Gianni? Les conventions paraissent si compliquées, cartographie d'interdits et d'autorisations en fonction des lieux et des personnes présentes... (Heureusement que RC nous répète que c'est plus compliqué d'être hétéro...).
Comme malgré tout j'ai une certaine pratique des journaux, je me dis que Renaud Camus doit déséquilibrer le journal et nous montrer davantage ses torts ou son incohérence que ceux de W. De temps en temps, une phrase prononcée par l'un de ses interlocuteurs semble prouver qu'il est communément admis dans l'entourage de RC que W. exagère. Mais est-ce parce que c'est vrai ou parce que les amis de RC veulent se montrer compréhensifs?:

Il [Patrick Miller] me demandait:
«Mais comment peux-tu partager la vie de quelqu'un avec qui tu ne peux pas parler, discuter, avoir une conversation sur vos propres relations?»

Renaud Camus, Journal de Travers (2007), p.367 (déjà noté dans P.A, voir infra)

«Ça va ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Je suis triste.
— Tu es seul?
— Oui.
— Où est W.?
— Je ne sais pas.
— Il est à Paris ?
— Oui.
— Ah, je vois : il fait encore des siennes.
— Probablement.»

Ibid., p.650


— J'ai parlé à W., il m'a appelé pour une histoire de Matisse qu'Aragon veut vendre. Il m'a dit que tu étais fou, que tu ne voulais vivre que dans les drames, qu'il en avait assez, qu'il voulait quelqu'un de doux.
— De doux? Ça, c'est le comble...
— Je crois que ce qu'il dit entend par doux, c'est calme, facile, qui ne pose pas de problèmes. Il pense au Sud-Américain qu'il a rencontré l'autre soir. Je lui ai dit qu'il était sadique. Il a dit qu'il ne téléphonait pas pour parler de ça.

Ibid., p.711


Et puis, bien sûr, il y a le "coup de la lettre", que RC écrit pour exposer ses sentiments et ressentiments (suppose-t-on) et que W. refuse de lire:

«Le coup de la lettre, ça c'est trop, vraiment...
— Je pourrais être amoureux de toi...
— Oui, bien sûr, maintenant que tu es sûr que je suis amoureux de quelqu'un d'autre...»
Il me raccompagne jusqu'à ma porte et m'invite à prendre un verre à l'Escurial. Non. je veux rentrer.
«Mais W. n'est sans doute pas là ?
— Ça ne fait rien.
— Il suffit que tu t'approches de cette maison pour que tu deviennes sombre... Au revoir.»
En fait W. est là, à regarder la retransmission des Jeux olympiques. La lettre est toujours au même endroit, intouchée. Il me caresse assez gentiment, distraitement. Mais il n'est pas question de la lettre. Puis nous nous couchons en silence.

Ibid., p.736

Cet épisode est repris de façon ramassé dans L'Amour l'Automne:

La rupture — ou peut-être conviendrait-il plutôt de lire l'une des ruptures, car il y en eut toute une série, et de toute espèce, à telle enseigne qu'on pourrait soutenir, en exagérant à peine, que cette liaison ne fut en fait que ruptures, succession presque ininterrompue d'interruptions, aglomérat de failles, de cassures, de déliaisons — semble avoir été provoquée par certaine lettre que Tony écrivit à W., avec le plus grand soin, dans le dessein de mettre entre eux les choses au net une fois pour toutes; et que celui-ci, bien que tous deux partageassent alors, rue du Bac, un appartement minuscule, s'obstina non seulement à ne pas lire, à ne pas toucher, mais même à ne pas voir, à ne pas remarquer, en quelque évidence qu'elle fût disposée sur l'unique table, sur le lit ou la cheminée : c'est au point que Carlo, leur ami italien, suggérait qu'elle fût suspendue, par un fil invisible, au beau milieu de l'unique pièce.

L'Amour l'Automne, p.376


Cette liaison si orageuse avait déjà été décrite dans P.A. et dans L'Inauguration de la salle des Vents:

297. l'amant qui m'a fait le plus souffrir: incontestablement X., je suis tenté d'écrire les doigts dans le nez. Mais peut-être serait-il plus juste de dire : l'amant auprès duquel j'ai le plus souffert. Lui aussi en a vu de toutes les couleurs, probablement, à mes côtés. D'ailleurs à peine nous étions-nous quittés, il a fait un séjour dans un asile psychiatrique. A moins que l'histoire ne doive s'écrire en sens inverse : peut-être nous entendions-nous si mal, et nous sommes-nous finalement quittés, parce qu'il avait des prédispositions aux asiles psychiatriques ? Tout à fait au début de nos amours, lors de l'une de nos premières brouilles (il y en eut des centaines : le mode normal de fonctionnement de cette liaison, c'était la brouille; l'état le plus habituel de ce "mariage", le "divorce"; le climat coutumier de cette passion, la guerre au couteau (il y eut tout de même quelques jolis moments d'entente heureuse (248))), un ami commun, un psychanalyste, m'avait dit pour me consoler de ce que nous envisagions tous les deux comme une séparation définitive, qu'il ne voyait pas, de toute façon, comment il était possible de vivre avec quelqu'un qui ne vous entendait pas, qui ne pouvait pas vous entendre, qui ne voulait pas vous comprendre, sur qui le langage semblait sans prise ce qui correspondait parfaitement à la situation en effet; mais qui ne nous a pas empêchés de passer ensemble douze années de notre vie (à ces périodes près où nous étions brouillés, justement.) (Le même personnage pourrait aussi être rangé sous la rubrique : amant que j'ai le plus aimé, certainement).

Renaud Camus, P.A. (1995), 297, p.133

(Notons cependant que sur le forum, RC ramène cet internement à une cure de désintoxication).

Et pourtant ce serait une grave erreur de croire qu'à aucun moment ils n'avaient été heureux ("je" et "lui", je veux dire — X. et moi, si vous voulez, le visiteur et l'hôte, l'hôte et l'auteur, l'hôteur, etc): il fallait au contraire qu'ils eussent connu ensemble des heures (ou peut-être seulement des quart d'heure, soit) d'une intensité de bonheur incomparable pour que cette vie d'enfer ait continué sans se rompre et que même, cette liaison s'étant rompue cent fois (eux-mêms ayant "rompu", comme on dit), elle reprenne et reprenne encore, reprenne et rompe de nouveau, rompe et reprenne, au point que la rupture, la séparation, le divorce, la scène, l'interruption, deviennent son mode le plus habituel de durer.

L'Inauguration de la salle des Vents (2003), p.21


Dans le Journal de Travers, c'est d'indifférence que se plaint RC :

Tout ce que tu as pu montrer, jour après jour, c'est l'indifférence la plus totale: que tu t'en foutais complètement, de moi, de nous, de cette relation; que tu n'étais pas disposé à bouger le petit doigt pour tâcher d'arranger les choses.

Journal de Travers (2007), p.726

Cela me fait considérer Tricks sous un autre angle. Je me demande... je me demande si consciemment ou inconsciemment cela n'a pas été une mise à l'épreuve de l'indifférence de W. : «Ah tu t'en fous? On va voir.»
Etait-ce une revanche, une façon de guérir un complexe? (W parle: «[...] essayer de voir combien tu peux avoir d'amants en une semaine, ça ne m'intéresse pas: on ne fait pas un concours, comment est-ce que je peux te mettre ça dans la tête?» p.341) une façon de devenir aussi dur que l'autre? (RC: «La seule façon d'avoir une relation avec toi, c'est d'être comme toi: aussi dur, aussi fermé, aussi méchant.» p.726 (Mais Renaud Camus poursuit: «Ça ne m'intéresse pas.»))

Ces interrogations sont provoquées par la phrase soulignée (par moi) dans le passage suivant qui intervient dans la seconde édition de Tricks, édition revue et augmentée en 1982:

[Récit transcrit à Paris le vendredi 12 mars 1982, après une nuit d'horreur et de violence, passée à monter la garde, de taxis en salles d'urgence d'hôpitaux, près d'un délire tout en cris de douleur, en accès de nostalgie et en insultes, où ce livre, justement, tenait une grande place.] Comme je n'ai pour ainsi dire rien noté pendant mon séjour aux Etats-Unis, et que j'ai maintenant près de deux mois de retard par rapport aux événements que je relate ici [Interruption. Coup de téléphone. Léger mieux. Invitation presque «mondaine» à passer là-bas un moment. Mais je dois remettre lundi, le 15, à son éditeur la version «complétée» de ce livre, et le même jour faire une lecture «commentée» d'un autre à une assemblée de bibliothécaires... «It is closing time in the gardens of the West.»]

Renaud Camus, Tricks (1982 et 1988), p.381


La dernière mention de W. dans la chronologie date de juillet 1982, Rodolfo apparaît au Portugal en août 1981 et à Paris en janvier 1982. L'entrée qui suit la dernière mention de W. en 1982 voit l'apparition de Jean Puyaubert.

Occupation à plein temps

« Tu ne veux pas dîner avec moi ?
— Non, je fais la gueule, ça me laisse peu de disponibilité.

Journal de Travers, p.613

Clins d'œil

Les questions qui reviennent sont à peu près :«Mais comment entre-t-on dans les Eglogues?» «Que diriez-vous pour faire aimer Les Eglogues?» et «Pourquoi lisez-vous Renaud Camus?»

Et toujours ces questions me laissent muette, autiste, butée. Il n'y a pas en moi de désir de convaincre, je souhaite trop la parfaite liberté de chacun. Certes, je souhaite que chacun essaie, mais je n'ai pas envie de donner mes raisons, dès que je tente de les exposer, elles paraissent si minces, si désiroires, si futiles. C'est cette futilité-là qui me plaît. Qui comprendra?

Je vais donner deux exemples.

L'ambition suprême et qu'il devrait faire sienne, lui dis-je, c'est d'être publié chez Honoré Champion : c'est le plus bel éditeur. D'épais prolégomènes à une introduction à l'angéologie auraient toute leur place auprès du préciosissime Abrégé de l'Histoire de Nîmes, en trois volumes de huit cent pages chacun (préface de Pierre Ménard, l'auteur du Quichotte), et de l'introuvable et pourtant indispensable Supplément à l'Héraldique du Velay, en cinq cents pages. Et de fait, le discours de l'angéologie m'a l'air de ressembler beaucoup à celui de l'héraldique, ou bien à celui des amateurs d'uniformes militaires à travers les âges, tels qu'ils entrent et sortent du magasin boulevard Saint-Germain comme d'une boutique pornographique, et qui peuvent très bien écrire ou acheter des pages et des pages sur le rajout sensationnel, en 1854, d'un quatrième bouton au bas de la manche à la tenue de campagne du vingt-troisième régiment des chasseurs à pied de la Garde impériale (après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes...).
Renaud Camus, Journal de Travers, p.455

Il se trouve que j'aime beaucoup cette librairie. Il se trouve que j'ai la même passion pour ces sujets si étroits auxquels des hommes consacrent leur vie, dans une folie totalement rationnelle, avec un amour, une générosité, un élan, qui me les fait les aimer (ces hommes), et je sais aussi que pour eux, véritablement, l'ajout de ce bouton a changé, change, le monde, et je sais aussi que toute ma raison ne peut que rire et se moquer de cette folie douce, et je sais que cependant, cependant, la vérité inavouable est que je la leur envie.

A lire ce passage dans Journal de Travers, j'ai donc envie de rire parce que le phénomène décrit est drôle et fou, et je me sens rassurée de n'être pas la seule à être attirée par cette folie.

Puis je lis L'Amour l'Automne :

Dans le jardin public de Parà, le frère d'Indiana, Marc, le marin, celui qui a l'air d'un ange, marche entre les palmes qu'on devine, à son bras une illustre chanteuse: après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes...
p.75

Et là, comprenne qui pourra, le déplacement de ce lambeau de phrase me fait rire, parce que je sais d'où il vient (au moins dans sa dernière étape. Il y en a d'autres, mais maintenant que j'en ai vu une, je verrai les autres).


Autre exemple :

[...] L'esprit va voir les objets qu'il a possédés. 12. L'esprit va voir ceux qu'il aime. 11. L'errance. 10. «Comment puis-je être mort?»

En effet. Ils finissent bien par apercevoir tout au fond, à travers une porte entrouverte, au bout d'un couloir, une femme de profil, très occupée à classer des papiers, apparemment: factures, devis, lettres de change, vieux manuscrits, journal intime, titres de propriété, attestation d'assurance, suggestions de menus ou relevés de compte.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.14

J'ai fait débuté la citation un peu avant "En effet" afin de rendre la rupture. Il se trouve que je connais l'origine de «L'esprit va voir ceux qu'il aime. 11. L'errance. 10. «Comment puis-je être mort?» (car j'ai essayé au cours des années passées de retrouver les préfaces écrites par Renaud Camus): il s'agit des légendes d'une série de photos de Duane Michals, publié dans "Photo Poche".

Si l'on ne sait pas cela, et même quand on le sait, on est frappé par l'apposition de «Comment puis-je être mort?» et «En effet.», qui vient comme une réponse incompréhensible: en effet, il est impossible que vous soyez mort, ou en effet, quelle étrange sensation de vivre en se sentant mort, ou en effet, vous ne devriez pas être là? La phrase suivante reprend le récit commencé la page précédente, à Morar, ce qui a amené à reprendre Rannoch Moor, p.482, et à constater que le récit est, étrangement, plus détaillé dans l'églogue que dans le journal. Cependant, cette liste de documents, trop précise pour être honnête, évoque la quatrième de couverture d'Échange, donc d'un passage de R.B. par R.B.

Mais ce qui me plaît dans des quelques lignes, ce qui provoque le rire et la surprise, c'est cet "En effet" placé ici, sobrement. Comment désormais croiser froidement un "en effet", surtout aussi bizarrement placé, après:

«J'aimerais bien lui sucer les seins», me dit W (à part).

(En effet, comme dit sobrement Vitalis dans La Jeune Fille verte: il est en train de s'envoyer en l'air avec Mme Beaudézyme, on frappe à la porte, Mme Beaudézyme affolée s'écrie «N'entrez pas!» et Vitalis dit «En effet...» — tiens, voilà un parfait exemple de ce qui me fait rire (je crois que la rupture et même l'impossibilité syntaxiques y sont beaucoup.))

Journal de Travers, p.537

Intention de l'auteur ou pas? Il y a un doute, mais léger: d'une part la construction est identique, d'autre part la transcription du Journal de Travers a coïncidé (à peu près) dans le temps avec l'écriture de L'Amour l'Automne, enfin, le terme est employé dans des contextes totalement différents, ce qui réduit le sens à néant, ou au contraire le multiplie (le procédé était drôle dans un contexte de jambes en l'air, il est glaçant, sonne comme de l'indifférence dans le contexte d'une voix qui demande «Comment puis-je être mort?»).

Je ne pourrai plus croiser un "en effet" dans un texte camusien sans le charger de sens qu'il n'aura alors peut-être pas. Les mots nous arrivent «chargées de vésanies» (expression favorite de Camus reprise à Bachelard (parfois il me semble ne plus parler que par citations).)

Et c'est la totalité d'un monde ainsi créé et à créer au fur à mesure de ses/mes lectures qui me fascine, l'espoir de se perdre une bonne fois.

Bientôt la Caronie

Tout le monde s'assit, certains passèrent à la bière, d'autres restèrent au champagne, et J.C. dit :
— Quand Grijk est venu ici la dernière fois et quand j'ai vu tous les avantages qu'on avait quand on était un pays, je me suis dit : Pourquoi pas? Alors maintenant, j'ai mon propre pays moi aussi, et je suis prête à toucher les bénefs.
— Josie? dit Tiny. Ça veut dire quoi ton propre pays?
— J'ai des agences consulaires à Genève, Amsterdam, Nairobi et Tokyo, et je suis en train d'installer le bureau et l'attaché commercial ici à Washington.
Zara fronçait les sourcils comme une machine à vapeur.
— Euh, excusez-moi, dit-elle. Avec quelle armée? Qui sont tous ces gens?
— Quels gens?
— Ces agences dans toutes ces villes.
—Des boîtes aux lettres, expliqua J.C. Tout est réexpédié ici au bureau de l'attaché commercial. Vous seriez surprise par le nombre de petits pays qui traitent leurs affaires avec des boîtes aux lettres, dans tous les coins du monde.
— Non, ça ne me surprendrait pas, dit Zara. Le monde est un endroit très cher.
— Tout juste. Je n'ose même pas vous dire depuis combien de temps je fais de la vente par correspondance et, si je peux écrire des chansons, devenir chef de la police ou bien épouse par correspondance, je peux aussi devenir un pays.
Grijk demanda:
— Chicé, où il est, ce pays?
J.C. fit un geste vague, avec la main qui ne tenait pas le verre de champagne.
— Quelque part dans l'Atlantique.
— Combien d'habitants?
— Eh bien... pour être tout à fait honnête, vu qu'il y a pas vraiment d'étendue terrestre, il peut pas accueillir une grosse population. En fait, la population, c'est moi.
Dortmunder intervint:
— J.C., tu vas te faire pincer.
J.C. le regarda.
— Qui pourrait me pincer? Avec tous ces pays qu'il y a dans le monde, de plus en plus chaque jour, avec les vieux pays qui arrêtent pas de se séparer en un tas de pays indépendants de plus en plus petits, qui pourra dire que le Maylohda n'est pas un pays légitime?
— Hein? Quel nom vous avez dit? demanda Zara.
— Maylodha, répéta J.C. avant d'expliquer : avec mon accent new-yorkais, c'est comme ça que je prononce «mail order».
— Moi aussi! s'exclama Zara en riant. Et vous savez quoi? Vous êtes devant le Votskojek! Vous avez fait une demande pour entrer à l'ONU, hein?
— Evidemment. Ça fait partie de la légitimité, mais c'est un truc qui va prendre des années. Car en fait, j'ai pas réellement envie de devenir membre, c'est trop de tracas. Je serais obligée d'engager du personnel diplomatique, peut-être même de trouver une véritable île quelque part. Franchement, je préfère m'en tenir à mes bureaux consulaires et commerciaux, et à toutes mes brochures. Tenez, les voici.
Elle sortit et distribua de jolis dépliants en quadrichromie décrivant les merveilles, les attractions naturelles, la beauté des paysages, le passé glorieux et le potentiel économique du Maylohda, ancienne colonie (sous divers autres noms, évidemment) des Pays-Bas, de la Grande-Bretagne et de l'Espagne.
— C'était vachement plus facile à écrire que le bouquin sur «Comment devenir détective?», dit J.C. J'ai fait appel à mon imprimeur habituel. Avec cette pub, je peux rafler des mises de fonds pour des études de rentabilité d'exploitations touristiques, de développement des ressources naturelles et des infrastructures. Je peux traiter avec les banques, les gouvernemants, les associations professionnelles, l'ONU er le FMI. C'est plus dur au début, évidemment, parce que j'existe pas encore concrètement, c'est pourquoi je voulais demander aux gars de voyager dans des pays étrangers et de m'envoyer des commandes, des trucs comme ça, mais peut-être que vous et moi, on va pouvoir faire des affaires. Vendez-moi quelque chose, ou bien achetez-moi quelque chose. Peut-être que vous seriez intéressés par un million d'exemplaires du manuel de détective, ou bien des hymnes nationaux.
L'air sombre, Grijk dit:
— Ah! si seulement fous poufiez nous acheder nos pierres.
— Oh! je me souviens de vos pierres, dit J.C. D'accord, je vous en achèterai, pas de problème.
Zara n'était jamais très loin de la méfiance. Regardant J.C. en plissant les yeux, elle demanda:
— Comment ferez-vous?
— Nous sommes une île située au dessous du niveau de la mer, expliqua J.C. Très au-dessous. Comme la Hollande, on veut étendre notre territoire, gagner des hectares sur la mer. On vous achètera vos pierres pour construire le littoral. Vous de votre côté, vous nous faites une offre, vous gonflez un peu les prix pour que je puisse me sucrer au passage; moi je rédige mon projet d'expansion du territoire, et je l'apporte à une des commissions pour le développement, peut-être même directement au FMI. On fait des études de faisabilité...
Dortmunder demanda:
— Ils ne vont jamais voir sur place?
— Ils me verront, moi, répondit J.C. Je suis enregistrée comme groupe de pression pour la défense des intérêts de maylohda, je m'en suis déjà occupée. Je leur montre des photos, je leur fait lire mon projet, je choisis les mots qu'il faut, je croise les jambes, je leur explique qu'on a presque vaincu la malaria et la fièvre tropicale, et je leur dis: «Vous êtes les bienvenus à tout moment, messieurs.» Pigé?
— Pigé, dit Dortmunder.
— Admettons que ça marche et que vous achetiez les pierres, demanda Zara. Qu'est-ce qui se passe ensuite?
— Vous livrez.
— On est un pays sans mer, fit remarquer Grijk. On a pas de badeaux.
— Parfait, dit J.C. On trouvera un pays qui a de bateaux et des problèmes économiques lui aussi. Dans la Baltique ou les Balkans par exemple. On trouvera bien un officiel qui sera ravi de traiter avec nous, et alors, la Maylohda existera forcément, vu qu'il traite déjà avec deux autres pays!
— Mais est-ce qu'ils livreront les pierres? demanda Zara.
— À un certain point précis de l'océan.
— Directement dans l'eau, comme ça?
— Qui sait? dit J.C. S'ils en livrent assez, peut-être qu'on fera vraiment une île. En tout cas, c'est un commencement.
Zara parcourut les brochures.
— C'est exactement l'impression que ça donne quand on lit ça, dit-elle.
— Évidemment.
— Mais... si vous le permettez.
— La critique constructive d'un vrai pays ne peut que nous aider, dit J.C.
— Cet emblème-là, dit Zara, c'est joli avec les lions et tout ça, mais il faudrait pas ajouter quelque chose sur le ruban en dessous?
— C'est aussi ce que je pense, renchérit Tiny. «Liberté et vérité», un machin dans ce goût-là.
— J'aime pas toutes ces devises, répondit J.C. Elles me semblent mal adaptées à la situation.
— Kelp fit une suggestion:
— Et pourquoi pas la phrase des armoiries familiales de John? Hein, John? C'est comment déjà?
«Quid lucrum istic mihi est?» récita Dortmunder, avant d'expliquer à l'attention de J.C. Ça veut dire: «Où est mon intérêt là-dedans?»
J.C. sourit:
— Je peux l'utiliser?
— Avec plaisir.
— Dormunder, dit Tiny, il faut que je te pose une question.
— Ouais?
— Tu es orphelin, hein?
— Exact.
— T'as grandi dans un orphelinat à Dead Indian dans l'Illinois, pas vrai?
— Exact.
— Et c'était un orphelinat dirigé par les sœurs de la Misère éternelle au cœur de la douleur, pas vrai?
— Oui, oui, oui, dit Dortmunder. Et alors?
— Alors, qu'est-ce que tu fous avec une devise familiale?
Dortmunder le regarda d'un air hébété. Il leva les yeux au ciel et haussa les épaules.
— Je l'ai volée.

Donald Westlake, Histoire d'os, éd. Rivages, p.468 à la fin


Votre pays ne vous plaît pas ? Inventez-en un autre ! Ils s'appellent Christiania, République de Conch, Principauté de Hutt River ou de Seborga, Ladonia, Sealand, Royaume de Redonda... Ce sont des micronations, qu'une poignée de personnes ont un jour déclarées indépendantes.
[...]
La principauté de Hutt River, à 500 kilomètres de Perth en Australie, est une exploitation agricole de 75km2, proclamée indépendante en 1970. Son propriétaire, Leonard George Casley, refusait les quotas de production imposés par le gouvernement et qui risquaient de le ruiner. Il a multiplié les procès, obtenu le droit de vendre du vin sans licence, de diffuser des émissions de radio libre. Faute de sanctions réelles, il profite toujours aujourd'hui d'un flou juridique qui lui permet de ne pas payer d'impôt à l'Australie et de proposer d'enregistrer sur son territoire des banques ou des entreprises étrangères. Si le tourisme et l'agriculture assurent l'essentiel de l'économie du « pays », qui revendique un millier de résidents et 20 000 visiteurs chaque année, le « prince » Leonard a réussi un formidable coup médiatique en accueillant en 2005 Jean-Pierre Raveneau, l'inventeur français du Viralgic, un médicament contre le sida très controversé, dont Paris refuse l'autorisation de mise sur le marché. La société qui le fabrique, Pharma Concept, est désormais délocalisée à Hutt River qui lui a délivré une licence de commercialisation et l'aide à trouver des débouchés en Afrique !

C'est également un procès qui a permis à la République de Conch de naître en Floride en 1982. Dennis Wardlow, à l'époque maire de Key West, débouté après avoir porté plainte contre un contrôle de police qui avait bloqué trop longtemps l'accès à l'archipel, décrète son indépendance et se proclame premier ministre. Conch, que les États-Unis n'ont jamais reconnu, a aujourd'hui un roi, Mel Fisher, et un ambassadeur en France, Roger Hobby... diplomate à l'OCDE ! Quand on lui demande s'il prend son rôle au sérieux, cet homme de 32 ans, qui est tombé amoureux de la région alors qu'il y était en vacances en 1988, répond « moitié-moitié ». Il a décroché son poste après avoir organisé une fête à Paris en l'honneur de la République, mais il assure que la moitié des 78 000 habitants des Keys se sentent des véritables résidents de Conch et que les touristes les adorent.
[...]
Les bonnes affaires des États fantômes in Le Figaro du 10 mai 2007


Quant à ceux qui s'étonneraient de l'occurence de cet épisode [...], ils oublient que nous ne sommes pas ici dans un roman, ni soumis comme il le serait aux lois de la vraisemblance.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.503

Pardonnez-nous, mon Dieu, leur absence

Est-ce la disparition de Dieu dans les vies qui les laisse si désemparées, ou bien en proie à tant d'effroi, qu'elles abdiquent à ce point toute pudeur, dans leur demande qu'on les voie, qu'on les entende, qu'on les aime — mais d'abord qu'on les remarque, pour l'amour du ciel, qu'on ne les laisse pas sans témoin ?

Renaud Camus, Outrepas, p.283



NB: le titre est un vers de Pierre Reverdy

Six mois

Thomas Bidegain, scénariste dans le civil - la lutte contre le tabagisme est une guerre - a arrêté de fumer en 2005 et tenu le journal de son combat et de sa victoire, dont il n'est pas convaincu qu'elle en soit une. Des phrases courtes, incisives, où l'autodérision voisine avec la critique d'une société qui impose ses normes. Et beaucoup d'illustrations : fumeurs de cinéma, publicités pour des cigarettes et affiches de prévention, alternativement.

«Pourquoi arrêter de faire quelque chose que je fais si bien?», se demande l'auteur à treize jours du début de son sevrage. Et de décrire le geste des doigts, l'expulsion de la fumée en volutes rêveuses, l'arrachage du filtre «d'un coup de dents viril». «Et qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire à la place?», s'interroge-t-il. La référence de notre fumeur, c'est Clint Eastwood dans les westerns de Sergio Leone. «Le sevrage est une expérience solitaire, silencieuse (...) On prend la décision de souffrir. Et on souffre. Si on s'y tient, on finit même par avoir le sentiment de se rapprocher de Clint Eastwood.» Mais d'ajouter, on est à J-8 : «Sauf que Clint Eastwood, la pression de la société, l'addiction à la nicotine, la peur du cancer, l'haleine lourde, la loi Evin, le prix du paquet, il s'en fout. Il fume des cigarillos. (...) L'arrêt du tabac est donc une décision à la Clint Eastwood, mais que Clint Eastwood ne prendrait jamais.»

Même si on n'est pas un fumeur repenti, on peut compatir aux angoisses et aux hésitations de l'Eastwood français, en tout cas en sourire. Il se demande combien des défis qu'il s'est lancés il a pu tenir (aucun). Il relativise les sept ans de vie théoriquement gagnés : sept ans de la fin de la vie, «de quand on a mal partout et qu'on n'entend plus très bien, de quand on ne fait plus l'amour et qu'on perd la mémoire») (J-3). Il est impressionné par les tabacologues, dont «l'épée du savoir tranche le doute»: «Ils disent: "Vous allez souffrir." On souffre. "Mâchez du chewing-gum." On mâche. "Vous allez prendre du poids." On grossit. Ce sont des scénaristes de film d'horreur.» (J-3) Il décide de ne pas parler aux autres de sa décision d'arrêter (J-1). Il imagine faire fortune en créant dans les restaurants une troisième zone, pour les ex-fumeurs, «avec des menus minceur, des gants de boxe et des couteaux à bouts ronds» (J+2). Il essaye de se concentrer pour écrire mais n'y arrive pas (J+5). Il change d'avis et essaie de partager sa douleur avec tout le monde, mais «l'enfer, c'est pas tellement les autres, c'est surtout toutes les conneries qu'ils peuvent dire» (J+5). Il n'essaie plus de faire autre chose car «arrêter de fumer est un travail à plein-temps» (J+6). Il s'aperçoit que tout le monde est en train d'arrêter de fumer et cela le frustre: «Si tout le monde y arrive, ça devient quoi, mon exploit?» (J+18). Il est victime de la déprime du quatrième mois (J+4 mois)... Enfin, la victoire (J+des tonnes). L'histoire s'achève. Sur l'affiche représentant Clint Eastwood, on a effacé le cigarillo. «Fumer tue, le reste, on s'en charge», conclut le vainqueur, qui n'est pas sûr d'être jamais un non-fumeur heureux.

Renée Carton, in Le Quotidien du médecin, le 23/04/2007

Arrêter de fumer tue, Thomas Bidegain, éditions de La Martinière


J'ai arrêté il y a six mois jour pour jour. Ça va. Je rêve juste de croiser un ami fumeur à qui je puisse emprunter une clope, mais il y en a de moins en moins.

Réflexions post-marxistes

— Un jour, j'ai rappelé à Heidegger qu'il m'avait semblé avoir un peu hésité pour décider si ce n'était pas plutôt Schelling que Hegel qui serait, en un sens, le véritable achèvement de l'idéalisme allemand. Il m'avait répondu : oui, mais dans tous les cas, le destin de Schelling sera d'être éclipsé par Hegel, et cela durera so lang des Marxismus herrscht, aussi longtemps que durera le marxisme. Hegel sera porté au premier plan et fera ombre à Schelling aussi longtemps que le marxisme règnera.

Jean Beaufret in À la rencontre de Heidegger de Frédéric de Towarnicki, p.232


J'ai beaucoup de mal à comprendre que dix-sept ans après la chute du mur de Berlin, la gauche puisse encore se déclarer "socialiste", dans une vague référence à Marx, il me faut bien le supposer.

La Soif

J’ai acheté ce livre parce que son titre évoquait La faim, de Knut Hamsum, ce livre tant aimé d’Etty Hillesum et d’Evguenia Guinzburg — et je suis si sûre de l’aimer et d’être désespérée par lui que je ne sais si j’aurai un jour le courage de le lire — mais si, sans doute.
J’ai acheté ce livre parce qu’il était petit, russe, qu’il parlait de soldats et de Tchétchénie ; j’ai pensé à Anna Politkovskaïa, fasse qu’il y ait un lieu où sont recueillies nos pensées pour les morts.
J’ai feuilleté ce livre et pensé à M. — « Je n’avais pas réussi à caser toute la vodka dans le frigo », première phrase, — M. qui affirme que la vodka est le seul alcool qui ne lui fasse pas mal à la tête, moi je trouve que ça brûle, il faudrait peut-être insister — ou peut-être pas.

Le texte raconte la réconciliation de Constantin avec son visage, ou son absense de visage, fondu sous une grenade tchétchène. Il raconte les retrouvailles ratées avec un père coureur de jupons, réussies avec une jolie belle-mère, un demi-frère et une demi-sœur. Constantin a un don pour le dessin, Goya et Le Greco, cite le texte. La narration raconte la vie de Constantin en mélangeant la chronologie. C'est une écriture claire, sobre, sans défaitisme, plus tendre que dure (le sujet est dur, l'écriture est tendre).

Un instant plus tard il m'arracha la feuille des mains, se releva d'un bond et courut vers sa sœur.
— Regarde, Natacha ! Regarde ce qu'il a dessiné !
Elle se leva de la table, s'approcha de moi et se laissa aussi glisser sur le sol.
— Et Barbie, tu peux la dessiner ?
— Moi, je veux un Pokémon ! s'écria Slava. Dessine un Pokémon !
Je haussai les épaules.
— Je ne sais pas ce que c'est, un Pokémon.
— Dessine Barbie, redemanda Natacha.
Ensuite ils demandèrent la Reine des Neiges. Puis un hérisson. Puis Britney Spears et les tortues Ninja. Quand la feuille fut toute remplie, Slava courut dans la chambre de Marina. Lorsqu'il revint, il s'immobilisa un instant sur le pas de la porte, puis accourut vers moi, me tendit tout un paquet de feuilles et une vidéocassette, se dressa sur la pointe des pieds et dit dans un souffle :
— Je veux les Pokémon. Tous !
On a regardé le dessin animé, et je dessinais en même temps. Natacha et son frère n'arrêtaient pas de courir à la cuisine et d'en rapporter des chips, du Coca-Cola, des bonbons, du fromage. Deux heures plus tard, le sol était jonché de feuilles et de nourriture. Quand le dessin animé s'est terminé, j'ai dessiné ce qui me passait par la tête. Les enfants regardaient ce que je faisais et essayaient de deviner. Slava devinait presque toujours le premier.
— Un hippopotame ! criait-il, et Natacha, toute dépitée, soupirait. Une autruche ! Un œuf ! Un sous-marin !
Pour que Natacha ne soit pas trop vexée, je me suis mis à dessiner ce qu'aiment les filles.
— Ça, ça doit être un caniche. Et ça, un chat siamois. Et là, une institutrice, parce qu'elle a une règle à la main. Et elle, je crois que c'est une hôtesse de l'air. Mais celle-là, je ne sais pas qui c'est. Elle a un drôle de chapeau.
— C'est qui ? a demandé Slava, quand j'ai fini mon dessin. On donne notre langue au chat. Dis-le-nous, parce que, de toute façon, on trouvera pas.
— C'est une infirmière de salle d'opération. Elle s'appelle Anna Nicolaïevna.
— Qu'est-ce que c'est, une infirmière de salle d'opération ? a demandé Slava, mais, au même moment, on a entendu le bruit de la clé dans la serrure, et Marina est apparue sur le seuil.
Stupéfaite, elle a promené son regard sur la pièce jonchée de feuilles blanches et de restes de nourriture, sur nous, assis par terre et qui la regardions d'en bas, et après un silence elle a fini par dire :
— Mon déjeuner est fichu. Il y en a quand même un qui a fait ses devoirs ?
Andreï Guelassimov, La soif, p.66, coll. Babel

Et cela me fait rire, des Pokémon et des Barbie dans un texte russe, est-ce que le traducteur a exagéré ? D’un autre côté il y a bien Winnie l’Ourson[1] sur les cartables irakiens et je me souviens d’un reportage radiophonique, de tchétchènes qui vivaient dans un wagon désaffecté et regardaient «Santa Barbara » .
Pourquoi pas ?

C’est à ce moment-là que je me suis mise à pleurer. Bien sûr j’avais déjà beaucoup trop bu. Je vais au Café Beaubourg uniquement pour leurs cocktails. Avant je prenais un White Lady, verre triangulaire, liquide transparent comme de l’eau, légèrement visqueux contre les parois. Mais ils ont changé la formule, le liquide transparent s’est chargé de pulpe de citron, un jour j’ai renvoyé deux fois le verre en cuisine puis je l’ai bu, de guerre lasse. Depuis c’est devenu un Pink Lady et je bois des Singapore Sling, eux aussi à base de gin.

J’ai commandé mon plat habituel et deux Singapore Sling. Le serveur m'a regardée:
— Je vous les apporte ensemble?
— Comme vous voulez. De toute façon je les boirai l'un après l'autre, ai-je ajouté en riant.
Il m'a apporté un premier verre en me disant:
— Lorsque vous aurez besoin du deuxième, faites-moi signe.
"Besoin". J'ai savouré le mot. Effectivement, lorsque j'ai eu "besoin" du second verre, le serveur a été là immédiatement, alors qu'il faut souvent longtemps pour attirer leur attention.

La jalousie — un sale truc qu'on n'arrive pas à vaincre. Jamais. Et quels que soient les efforts que l'on fait. Il y a des gens solides qui peuvent surmonter tout ce que vous voulez: ennemis, amis, solitude. Mais la jalousie, c'est une autre histoire. A moins tout simplement de s'arracher le cœur de la poitrine. Parce que c'est là qu'elle vit. Sinon chacun de vos mouvements s'exercera contre vous-même. C'est comme si on se noyait dans un marais. Plus on cherche à se dégager et plus vite on s'enfonce dans le bourbier.
Ibid, p.80

Pensé à Journal de Travers, bien sûr, que j'aime de plus en plus. L'aimerais-je autant sans L'Inauguration de la salle des Vents? Sans doute pas. Jalousie dévorante, pathologique, inexplicable.
Je suis rentrée à pied, Beaubourg, les Halles, les jardins du Palais Royal, rue Danièle Casanova, passé devant Brentanos en travaux pour ne plus être Brentanos, je lis en marchant, il fait un peu froid, j'ai un peu froid, La Madeleine, j'essaie de voir l'heure sur les montres des clients aux terrasses des cafés.

C'est pourquoi on avait appris à faire le signe de croix. Au début, on n'y arrivait pas trop — la main était raide. Le front et le ventre, ça allait encore, parce qu'on savait exactement qu'il fallait toucher le front et le ventre, mais quand on arrivait aux épaules — laquelle en premier —, là, on avait un problème. On n'avait pas retenu tout de suite s'il fallait commencer par la gauche ou par la droite. Certains d'entre nous n'avaient même pas eu le temps de le retenir. On n'en était que plus attentif à la question des épaules. Allez donc savoir si tel camarade n'avait pas sauté sur une mine immédiatement après s'être trompé de côté en faisant son signe de croix.
Ibid, p.110

Un bon livre qui se lit en deux heures.

Notes

[1] voir au 5 octobre.

Les billets et commentaires du blog vehesse.free.fr sont utilisables sous licence Creatives Commons : citation de la source, pas d'utilisation commerciale ni de modification.