Les questions qui reviennent sont à peu près :«Mais comment entre-t-on dans les Eglogues?» «Que diriez-vous pour faire aimer Les Eglogues?» et «Pourquoi lisez-vous Renaud Camus?»

Et toujours ces questions me laissent muette, autiste, butée. Il n'y a pas en moi de désir de convaincre, je souhaite trop la parfaite liberté de chacun. Certes, je souhaite que chacun essaie, mais je n'ai pas envie de donner mes raisons, dès que je tente de les exposer, elles paraissent si minces, si désiroires, si futiles. C'est cette futilité-là qui me plaît. Qui comprendra?

Je vais donner deux exemples.

L'ambition suprême et qu'il devrait faire sienne, lui dis-je, c'est d'être publié chez Honoré Champion : c'est le plus bel éditeur. D'épais prolégomènes à une introduction à l'angéologie auraient toute leur place auprès du préciosissime Abrégé de l'Histoire de Nîmes, en trois volumes de huit cent pages chacun (préface de Pierre Ménard, l'auteur du Quichotte), et de l'introuvable et pourtant indispensable Supplément à l'Héraldique du Velay, en cinq cents pages. Et de fait, le discours de l'angéologie m'a l'air de ressembler beaucoup à celui de l'héraldique, ou bien à celui des amateurs d'uniformes militaires à travers les âges, tels qu'ils entrent et sortent du magasin boulevard Saint-Germain comme d'une boutique pornographique, et qui peuvent très bien écrire ou acheter des pages et des pages sur le rajout sensationnel, en 1854, d'un quatrième bouton au bas de la manche à la tenue de campagne du vingt-troisième régiment des chasseurs à pied de la Garde impériale (après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes...).
Renaud Camus, Journal de Travers, p.455

Il se trouve que j'aime beaucoup cette librairie. Il se trouve que j'ai la même passion pour ces sujets si étroits auxquels des hommes consacrent leur vie, dans une folie totalement rationnelle, avec un amour, une générosité, un élan, qui me les fait les aimer (ces hommes), et je sais aussi que pour eux, véritablement, l'ajout de ce bouton a changé, change, le monde, et je sais aussi que toute ma raison ne peut que rire et se moquer de cette folie douce, et je sais que cependant, cependant, la vérité inavouable est que je la leur envie.

A lire ce passage dans Journal de Travers, j'ai donc envie de rire parce que le phénomène décrit est drôle et fou, et je me sens rassurée de n'être pas la seule à être attirée par cette folie.

Puis je lis L'Amour l'Automne :

Dans le jardin public de Parà, le frère d'Indiana, Marc, le marin, celui qui a l'air d'un ange, marche entre les palmes qu'on devine, à son bras une illustre chanteuse: après quoi les choses, jamais, ne pourront plus être les mêmes...
p.75

Et là, comprenne qui pourra, le déplacement de ce lambeau de phrase me fait rire, parce que je sais d'où il vient (au moins dans sa dernière étape. Il y en a d'autres, mais maintenant que j'en ai vu une, je verrai les autres).


Autre exemple :

[...] L'esprit va voir les objets qu'il a possédés. 12. L'esprit va voir ceux qu'il aime. 11. L'errance. 10. «Comment puis-je être mort?»

En effet. Ils finissent bien par apercevoir tout au fond, à travers une porte entrouverte, au bout d'un couloir, une femme de profil, très occupée à classer des papiers, apparemment: factures, devis, lettres de change, vieux manuscrits, journal intime, titres de propriété, attestation d'assurance, suggestions de menus ou relevés de compte.

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.14

J'ai fait débuté la citation un peu avant "En effet" afin de rendre la rupture. Il se trouve que je connais l'origine de «L'esprit va voir ceux qu'il aime. 11. L'errance. 10. «Comment puis-je être mort?» (car j'ai essayé au cours des années passées de retrouver les préfaces écrites par Renaud Camus): il s'agit des légendes d'une série de photos de Duane Michals, publié dans "Photo Poche".

Si l'on ne sait pas cela, et même quand on le sait, on est frappé par l'apposition de «Comment puis-je être mort?» et «En effet.», qui vient comme une réponse incompréhensible: en effet, il est impossible que vous soyez mort, ou en effet, quelle étrange sensation de vivre en se sentant mort, ou en effet, vous ne devriez pas être là? La phrase suivante reprend le récit commencé la page précédente, à Morar, ce qui a amené à reprendre Rannoch Moor, p.482, et à constater que le récit est, étrangement, plus détaillé dans l'églogue que dans le journal. Cependant, cette liste de documents, trop précise pour être honnête, évoque la quatrième de couverture d'Échange, donc d'un passage de R.B. par R.B.

Mais ce qui me plaît dans des quelques lignes, ce qui provoque le rire et la surprise, c'est cet "En effet" placé ici, sobrement. Comment désormais croiser froidement un "en effet", surtout aussi bizarrement placé, après:

«J'aimerais bien lui sucer les seins», me dit W (à part).

(En effet, comme dit sobrement Vitalis dans La Jeune Fille verte: il est en train de s'envoyer en l'air avec Mme Beaudézyme, on frappe à la porte, Mme Beaudézyme affolée s'écrie «N'entrez pas!» et Vitalis dit «En effet...» — tiens, voilà un parfait exemple de ce qui me fait rire (je crois que la rupture et même l'impossibilité syntaxiques y sont beaucoup.))

Journal de Travers, p.537

Intention de l'auteur ou pas? Il y a un doute, mais léger: d'une part la construction est identique, d'autre part la transcription du Journal de Travers a coïncidé (à peu près) dans le temps avec l'écriture de L'Amour l'Automne, enfin, le terme est employé dans des contextes totalement différents, ce qui réduit le sens à néant, ou au contraire le multiplie (le procédé était drôle dans un contexte de jambes en l'air, il est glaçant, sonne comme de l'indifférence dans le contexte d'une voix qui demande «Comment puis-je être mort?»).

Je ne pourrai plus croiser un "en effet" dans un texte camusien sans le charger de sens qu'il n'aura alors peut-être pas. Les mots nous arrivent «chargées de vésanies» (expression favorite de Camus reprise à Bachelard (parfois il me semble ne plus parler que par citations).)

Et c'est la totalité d'un monde ainsi créé et à créer au fur à mesure de ses/mes lectures qui me fascine, l'espoir de se perdre une bonne fois.