Les chiffres

Donc 3 / 7 / 9 / 17 / 31 / 39 / 73 / 79 / 93 / 97 / 131 / 137 / 173 / 197 / 379 / 793 / 937 / 739 / 397 / 193 / 179 / 137 / 133 / 99 / 91 / 79 / 73 / 37 / 31 / 19 / 13 / 9 / 7 / 3
Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.517

Soit 179 caractères. J'aime les contraintes qui se respectent elles-mêmes en s'énonçant, caractère de self-fulfilling prophecy.

Le dernier chapitre de L'Amour l'Automne apparaît donc comme un ressac, vagues dissymétriques mais régulières: phrases (si l'on peut dire: mots, lambeaux, phrase, phrases, paragraphes) de 3 caractères puis 7 puis 9 puis...
De nouveau la contrainte s'appuie sur le nombre de caractères, et l'on dirait un cours de typographie : trois points de suspension ne compte que pour un caractère (« Ça...» ne comptera donc que pour trois), une mise en page en forme de vers évitera une espace à la fin de chaque vers, et les guillemets anglais deux espaces insécables :

Ils disent "Carnet du jour",
ce n'est pas autre chose
— Vérifie par toi-même —
que la liste des morts.
p.534 (99 caractères)

Ce qui est amusant dans cette contrainte, c'est qu'elle est invisible tant qu'on ne comprend pas les indications données (qui s'amuserait à compter les caractères d'un lambeau de phrase?), puis une fois qu'on l'a repérée, c'est de constater les formes qu'elle prend, le plus surprenant étant toujours la forme parfaite, la phrase comme unité de sens suffisante: dès que la phrase a suffisamment de sens, on ne ressent plus le besoin d'une contrainte pour l'expliquer. Ce n'est que lorqu'elle est incompréhensible ou qu'elle s'interrompt brutalement, parfois au milieu d'un mot, que l'on éprouve le besoin de trouver à l'extérieur d'elle une explication à sa forme : quoi qu'il arrive, il faut soit un sens, soit une raison.

Le dernier chapitre n'est donc qu'un ressac qui reprend tous les thèmes du livre, de façon relativement explicite.
Dans les nombres signifiants, on retrouve 937 et 173, 937 est le nombre de caractères des 173 textes courts du chapitre 5.

Les chiffres sont donc une autre clé, moins profuse que la lettre, de L'Amour l'Automne, et des Travers en général.
Le chiffre est aussi le service de codage, d'encodage, le service chargé de chiffrer et déchiffrer les messages secrets.

Les chiffres et nombres signifiants sont le 3, 7, 9, 13. 7, c'est le nombre de jours de la semaine et de chapitres des Travers. Pour le reste, quelques explications apparaissent dans Été :

********* Trézène, in case you are wondering, s'appuie sur 13**********, évidemment, comme douzaine sur 12.
********** Qui paraît être dans les Églogues le chiffre de la mort, surtout lorsqu'il est rapproché du 9. La grand-mère du narrateur, dans Échange, meurt dans le treizième arrondissement, sans doute en 1973. Le mari de la tante Marie se loge une balle dans le crâne, en 1930, pour des raisons qui ne sont jamais vraiment expliquées, mais dont on se fera sans nul doute, plus tard, une ou plusieurs idées claires (pp. 57-58). La maison de Sarrans est éteinte depuis 1033 (p. 60). Honoré Champion meurt en 1913 (p. 77), Maupassant en 1893 (p. 106) et Marchand, le marin, à l'île de France, en 1793 (p. 109). La dernière fois que je l'ai rencontrée, dit Marianne de Mlle Duchamp, la fausse indigente dont le père avait soigné Georgette Leblanc, elle portait le même chapeau en feutre que je lui voyais dans les bois, au-dessus de Bellevue, en 1913, l'année de la mort de son père. Il s'agit de l'autre asile, celui-ci réservé aux fous à lier, ou bien qui présentent un danger quelconque (p. 100). Duparc meurt en 1933, et Roussel également, à Palerme, au Grand Hôtel et des Palmes, où furent écrites plusieurs sections de Parsifal. De grâce, quelques pas de plus. De grâce, quelques pas encore (il n'est pas sûr d'oser vraiment le comprendre).

Qu'il est facile et agréable de (pourtant). Le véritable nom de Remarque est Kramer. Un filet de sang se répand sur le tapis (p. 143). Etc.

Et encore p. 236, tjs dans le même volume:

« Après un mieux passager, son état empire et il meurt seul, dans la nuit du 13. On prend de son visage un masque de cire et il est enterré, deux jours après, sous la neige, en présence du consul d'Angleterre à Berne, et à la voix d'un ténor qui chante un air de Monteverdi. Une lyre, inscrite dans une couronne verte, sans fleurs, est la seule allusion à son pays d'origine. Le soleil ne se montre pas. Le soleil ne se montre pas. Je me demande d'où vient l'air dont il est question, apparemment non mentionné par Roche, en tout cas sous le titre qu'indique Ellmann, Addio terra, addio cielo ; et s'il a quelque chose à voir avec celui que chante Octavie, au second acte du Couronnement : Addio Roma, addio patria. En tout cas, ce n'est certainement pas par hasard si La Mort à Venise est publiée pour la première fois en 1913 ; ni si Jeux, de Debussy, est créé la même année. (C'est encore la première ; et c'est toujours la Seule, — ou c'est le seul moment.)
Jean-Renaud Camus, Denis Duvert, Été, p.21

(Les pages indiquées entre parenthèses dans cet extrait renvoient aux pages d'Échange).

Visages

(Message personnel: l'extrait suivant concerne le séminaire précédent, mais il m'a fallu le temps de retrouver le titre que j'avais en tête.)

— Tiens, dit César en tirant de l'armoire deux flûtes de cristal et un flacon. Tiens, goûte ça. N'aie pas peur : c'est de l'or, c'est de la lumière. Laisse-moi remplir le verre, Salavin. Goûte et avoue que c'est bon. Il paraît que les Arabes, quand on leur montre quelque chose de fameux, poussent un gloussement d'admiration et s'empressent d'ajouter: «Mais Dieu est plus grand!» Un bobard dans le genre de «Machin habille mieux.» Moi, quand bien même je dégusterais le nectar et l'ambroisie, quand bien même je verrais les merveilles célestes, je ne pourrais m'empêcher de penser : «Mais l'amour est plus grand!» Quelle chose surprenante, mon ami! Songe donc. Elle est là, dans tes bras. C'est une femme, une créature comme les autres, quoi! Elle a son petit air sérieux ou gai, ses soucis, ses préjugés, ses idées qui sont peut-être des opinions. Une heure avant, elle te parlait de je ne sais quoi, de son costume tailleur, ou du prix des appartements, ou de la musique nègre, ou même de la troisième internationale. Mais tu l'as prise dans tes bras et voilà que ça change. et voilà que ça vient, voilà que le mystère se produit. Et c'est à l'intérieur de toi et c'est à l'intérieur d'elle. Le curieux est qu'on ne pourrait pas dire où ça éclate. On dirait que ça se passe dans les astres du ciel. Alors, tu vois son visage qui change. Elle se met à gémir avec une voix que tu n'avais jamais entendue, jamais soupçonnée. Elle dit des choses qui semblent sortit d'un autre monde. Et, soudainement, tu la sens qui tombe, même si tu la tiens très fort dans tes bras. Elle t'échappe. Elle t'oublie, elle s'en va...
Devrigny but, coup sur coup, deux verres de la liqueur dorée.
— Reprends, dit-i, reprends encore une fois, Salavin. Si j'aime les femmes! Tu me demandes si j'aime les femmes! Attends que je te dise, attends que je t'explique bien. Ce que j'aime, c'est leur joie, voilà. J'en ai possédé des quantités, et toujours par curiosité extrême de la figure qu'elles font quand la grande bourrasque les emporte. Rien qu'à cause de ça, je veux de la lumière, je veux une lampe: je ne suis pas comme ceux qui se cachent dans les ténèbres. Voilà! Oui, voilà comme je suis. Souvent, je me tiens auprès d'une femmes qu'on vient de me présenter et je lui parle respectueusement; mais je songe, dans le fond de mon cœur: «Comment est-elle, dans le plaisir? Est-ce qu'elle ouvre la bouche? Est-ce qu'elle avale sa salive? Est-ce qu'elle fait ha! ha!» Et quelquefois, je pense qu'elle ne sait pas ce que c'est, et je voudrais la consoler. Non, non, je sais que tu n'es pas homme à te moquer de tout. Les vieilles filles! Et bien oui, je les aime. Je voudrais les aimer toutes, je voudrais, si tout le monde n'était pas aussi bête, pouvoir leur offrir à toutes l'amour, de l'amour, de l'amour au moins une fois. Qu'elles sachent ce que c'est, bon Dieu! Il y en a même, je t'assure, qui ont l'air fini, hors de question. Dis-leur seulement quelque chose de doux et de chaud et tu les vois reprendre de la couleur et de l'élan, tu vois leur œil qui se met à reluire et leur poitrine qui se soulève comme s'il y avait du téton là-dessous.
Devrigny s'accouda largement sur la table et, les doigts enfoncés dans sa tignasse rouquine, se mit à rêver.
— Paraît, mon ami, qu'il y en a qui s'amusent entre homme. Est-ce seulement sérieux, je te le demande? Quelle misère! Mais moi, moi, quand je fais l'amour, c'est la moitié de la terre qui couche avec l'autre moitié. Tu ne dis rien? Peut-être que je t'étonne. Peut-être que je te dégoûte. Que veux-tu? Voilà comment je suis fait, mon ami. Toutes les femmes! Et j'en ai eu qui étaient presque des fillettes, et d'autres presque des vieilles femmes et qui étaient encore belles à prendre, je t'assure. Et toutes celles que je n'aies pas eues, je les ai imaginées dans l'amour, même celles des autres temps... Même...
César baissa la voix, ferma l'œil, sourit étrangement et dit tout bas:
— Tiens, même la tsarine, oui, la tsarine de quand on était gosse... Sur une image du Petit Parisien. Oh! je ne leur faisais pas de mal. Je ne pense qu'à leur plaisir. Il n'y a peut-être que ça qui m'intéresse. C'est leur plaisir qui est mon plaisir. Je les mignotais, je les caressais, je leur disais des folies et, tout à coup, pan! pan! l'amour!
César s'était levé d'une brusque détente. Il se frottait les yeux comme s'il venait de s'éveiller.
— Tu me regardes, fit-il. Bien sûr, je ne te parle pas de ces choses-là, à toi, comme j'en parlerais, si jamais ça m'arrivait, à ce parpaillot d'Aufrère. Tu sais qu'il est protestant?
Salavin fit, de la tête, un signe affirmatif, et:
— N'était-il pas convenu que nous parlerions de tout, sauf de lui?
César s'appliqua sur les cuisses deux ou trois claques vigoureuses.
— Tu as raison, mon ami. Nous l'avions même bien oublié. Sortons, veux-tu? Il est près de deux heures du matin. Je vais aller te mettre à ta porte.
Quand ils furent dans la rue, Devrigny prit amicalement le bras de Salavin et marcha longtemps sans rien dire. Puis, d'un air préoccupé:
— Oui, c'est la chose la plus belle du monde, et la plus étrange. Et le pis est qu'on n'y comprend rien. Qu'est-ce que c'est que ça? Qu'est-ce que ça veut dire? Au fond, tu ne sais pas très bien ce que tu sens, mais tu ne sais pas du tout ce qu'elles sentent, elles, de leur côté. Ah! Je leur ai bien souvent demandé de m'expliquer, de me crier quelque chose , au moment que ça passe. Bast! Il y en a que ça fait rire. Il y en a que ça met en colère. Il y en a même que ça intimide et qui n'osent plus se laisser aller. Tant pis! On ne saura rien.
Il fit encore quelques pas, et détendant ses sourcils, se prit à rire:
— Ça m'est égal, de ne rien savoir. Le sûr, c'est que si je ne devais plus faire l'amour, j'aimerais mieux tout...
— Quoi, tout? dit Salavin en haussant les épaules. Quand vous ne pourrez plus aimer, vous serez, mettons, officier de la Légion d'honneur, conseiller général, président de la Ligue des droits de l'homme, que sais-je? et vous vous consolerez avec autre chose.
— Je ne me consolerai pas, cria César en frappant du pied. J'aimerais mieux n'importe quoi!
— Même mourir?
Degrigny secoua furieusement la tête.
— Même mourir.
Les deux hommes atteignaient à ce moment la rue du Pot-de-Fer, sonore comme un caveau.
— Vous avez raison, Devrigny, dit Salavin en serrant la main du rouquin. Vous avez raison, cette Polonaise est une femme étonnante.

Georges Duhamel, Le club des Lyonnais, (1929), fin du chapitre VII

Enchâssement

Ceci est la représentation graphique du chapitre 4 de L'Amour l'Automne : les pages sont en abscisse et le nombre de lignes par page en ordonnée converti en pourcentage. (36 lignes = 100%)

Chaque couleur correspond à un fil : ainsi on constate que le premier (le vert) s'arrête très vite, tandis que le second va jusqu'au bout et contient l'ensemble des autres fils, et ainsi de suite. Quelques fils s'arrêtent avant la fin mais ils sont rares (le troisième couleur chair, le cinquième bleu, le sixième rose...), la plupart va jusqu'au bout tout en restant à l'intérieur de la parole précédente.

Sprint

Il y a trois ans, désespérant de pouvoir lire l'œuvre intégrale qui augmentait sans cesse, je reprochai à Renaud Camus : «Vous écrivez plus vite que je ne lis.»
A quoi il répondit : «Moi aussi.»

Devant mon air profondément interloquée (était-il en train de dire qu'il ne lisait pas ce qu'il écrivait? Oui, certes, dans un usage strict des mots cela pouvait se concevoir, mais tout de même), il expliqua avec patience et malice: «Moi aussi, j'écris plus vite que je ne lis.»


Je crois que ma phrase prend vraiment tout son sens cette année. Comment faire?

1963 : Jankélévitch décrit les bobos

Fin lecteur de Simmel, Vladimir Jankélévitch, dans un beau texte sur l'aventure, poursuit la réflexion. Non sans nous avertir : attention à ne pas confondre l'aventureux, dont le style de vie comprend une réelle part de risque, et l'aventurier, un professionnel de l'équipée programmée pour qui «le nomadisme est devenu une spécialité, le vagabondage un métier, l'"exceptionalité" une habitude[1]». C'est évidemment le premier qui l'intéresse; le second, biffé d'un méprisant trait de plume, n'est finalement qu'«un bourgeois qui triche au jeu bourgeois», un bohème à bon compte qui ne poursuit que des buts prosaïques.

Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, Folio essais p.45

Notes

[1] Vladimir Jankélévitch, L'aventure, l'ennui, le sérieux, Aubier 1963, p.9-10

« Notre besoin de Rimbaud »

Lundi 11 juin, grâce à Nico qui m'avait informée, j’ai assisté à la conférence d’Yves Bonnefoy à Aubervilliers.

Il y avait foule au théâtre d’Aubervilliers, il faisait chaud, toutes les places étaient réservées. Quel élan vers la poésie, songeais-je mi-figue mi-raisin, «besoin de Rimbaud» je ne sais, mais désir, c’est certain ! Le côté inévitablement bourgeois de l’assistance m’a un peu gênée dans le contexte d’Aubervilliers, c’était une sorte de déferlement à l’envers, le XVIe envahissant la banlieue, mais avec prudence, sans se mélanger, en empruntant des navettes spéciales : un côté tourisme dans les ruines…

Jack Ralite a rappelé le succès de ces conférences depuis un an, son intervention a été littéraire, politique, émouvante et trop longue. À mon habitude je cite sans guillemets, étant entendu qu’il s’agit de notes renarrativisées et que les impropriétés sont de mon fait :

                     
                          ***

Le 5 juin 2006 avait lieu devant une salle comble la première conférence du Collège de France sur le sujet des 1001 Nuits. Il s’agit donc ce soir de l’anniversaire de ces manifestations. À l’initiative de Carlo Ozolla il y a eu sept conférences, dans des lieux différents (l’église Sainte-Marthe, le cirque Zingaro, etc).
Une classe du lycée Le Corbusier a été associée au projet, préparant avant chaque conférence une plaquette de présentation du thème et de l’intervenant. Piquée au vif, une autre classe qui n’avait pas été retenue pour ce travail a monté d’elle-même une sorte de club, « les Miam-miam », qui sont devenus cette années «les Voraces» (vous voyez que dans tous les domaines on progresse [rires dans la salle]) et qui ont décidé de faire paraître un journal d’actualité littéraire. Un élève me disait à propos de l’intervention de Jean-Pierre Vernant au lycée Le Corbusier : « c’est étonnant comme il sait rendre simple les choses complexes ».
Le CES Rosa Luxembourg va être également associé à ces manifestations; la presse en a parlé mais nous avons insisté pour qu’elle le fasse sans sensationalisme, dans le respect du travail des professeurs intervenants et des élèves.
Nous sommes fiers également d’avoir une librairie qui vient de fêter ses cinq ans à une époque où tant de villes n’en ont plus. Tout cela ne constitue pas une «performance», ce terme qu’affectionne les journalistes, mais relève du travail silencieux dans la durée, il s'agit d'un travail d’artisan.

Le thème des rencontres de l’année prochaine sera «Carnaval et utopie», le programme n’est pas encore établi mais nous savons déjà qu’interviendront Jean Delumeau, Michel Zinc, Pierre Rosenvallon.

Jacques Ralite présente ensuite Yves Bonnefoy en citant la revue Europe : Yves Bonnefoy se veut «ni idolâtre ni iconoclaste». Jack Ralite a lu les cours que Bonnefoy a donné en 1999 au Collège de France, et cette lecture fut un véritable travail. Une voix est nécessaire pour habiter la terre en poète à l’heure où tant de nuit s’avance.

                     
                          ***

Yves Bonnefoy prend la parole :

Lorsqu’on m’a proposé d’intervenir à Aubervilliers, j’ai tout de suite pensé qu’il faudrait que je parle de Rimbaud, car il s’agit d’un lieu où la société cherche son avenir. Rimbaud est celui qui jette un pont entre les besoins fondamentaux de la société et la poésie. C’est à la poésie de poser les questions les plus radicales.

J’aime et j’ai étudié de nombreux poètes : Racine, Shakespeare, Leopardi, Mallarmé, malgré des objections fondamentales, et André Breton, moins pour ses poèmes que pour son attachement à la littérature.
Mais deux poètes restent à part, Baudelaire et Rimbaud. Ils ont vécu avec une particulière intensité un appel poétique, ils ont vécu une double allégeance: l'appel d'un rêve sur la société, sur la vie, porteur d'une attente, et le besoin lui aussi irrépressible de soumettre ce rêve à un examen critique.
Il s'agit de quelque chose de très nouveau. Shakespeare, Racine ne rêvent pas. Victor Hugo rêve pour la société toute entière et au nom de tous.
Baudelaire et Rimbaud ont un rêve en eux, ils sont possédés par un rêve. Ils rêvent de réformer, de rénover de façon radicale par un travail soutenu sur les sens ou le langage.

Baudelaire
Baudelaire a été obnubilée durant son enfance par une mère élégante et parfumée et sa vie a été marqué par une perception plus forte des sens. Il cherchera des correspondances entre les sens, une harmonie qui délivrerait des horreurs du monde, une alchimie pour atteindre le bonheur.

Invitation au voyage

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D'aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l'âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde ;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
- Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D'hyacinthe et d'or ;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

«aller là-bas» : sous le signe de la beauté cette femme ne pourrait jamais être qu'une sœur.

[ici manque une transition]

On se souvient du poème Le Cygne: l'oiseau appartient à un cirque, il s'est échappé de sa cage, il rêve à son lac et n'est plus qu'une misérable chose grise dans la poussière. L'oiseau symbole de l'idéal n'est plus qu'un oiseau hagard voué à la mort.
C'est cette existence incarnée dans la finitude qui permet la compassion.

La lucidité consiste à renoncer au rêve par l'écriture; l'écriture reste cependant une recherche mais pas une conclusion. Pour Baudelaire, l'écriture n'est pas une décision définitive, il lui reste toujours le regret de ce qu'il est peut-être en train de condamner.


Rimbaud
Rimbaud n'a pas le même parcours. Il n'a pas commencé par rêver, il n'y a pas de refus du monde comme il est parce que dans ses premières années la nature est immédiatement présente autour de lui, sans altération, sans médiatisation. La nature lui suffit. Le poème sensation date de mars 1870 :

Sensation

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.

Rimbaud n'est pas un artiste comme Baudelaire, Il ne cherche pas la beauté mais le plaisir, ou plutôt le bonheur.

Le poème Soleil et Chair montre bien que la Nature est un être :

Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,
Verse l'amour brûlant à la terre ravie,
Et, quand on est couché sur la vallée, on sent
Que la terre est nubile et déborde de sang ;
Que son immense sein, soulevé par une âme,
Est d'amour comme Dieu, de chair comme la femme,
Et qu'il renferme, gros de sève et de rayons,
Le grand fourmillement de tous les embryons !

La nature est un être, et c’est en tant qu’être que Rimbaud peut s’unir à elle. Cela n'a rien de rêveur. Il s'agit d'une pensée optimiste de la Nature, mais pas fondamentalement rêveuse.
C'est le christianisme qui le prive, lui jeune homme, de l'exister naturel, ainsi qu'on le perçoit dans le poème Les Assis ou A la musique, qui peignent les ridicules et la dureté de la société : il faut réformer non pas la réalité (comme le pensait Baudelaire), mais le groupe social.
C'est un rêve très répandu, surtout à l'époque. Quels en seront les moyens? la révolution sociale et existentielle. La justice et l'amour libèreront la société.

Le poème Le Forgeron montre que le travailleur est véridique car le travail le met en contact de la chose vraie, à la différence du monde de la possession, coupé de la vraie vie.
L'ouvrier sera donc le moteur de la révolution.
Finalement, Le Forgeron est étonnant car il anticipe la Commune.

Puis Rimbaud va connaître le naufrage de ses espérances. La bonté ne peut jaillir aussi facilement qu'on le souhaiterait : Rimbaud va donc s'engager dans la critique d'un rêve: pourquoi la vérité comme elle est dite par le forgeron et le rapport du pourquoi ne se propagent-ils pas? Parce que la langue est figée dans des structures mauvaises. Cette langue a colonisé la réalité sensible, a obligé la personne à ce qu'on peut appeler une aliénation. On constate un immobilisme non du cœur mais de langue. par conséquent, il ne faut plus employer la langue naïvement, on ne doit plus rester captif de ses tours, de ses perceptions.
Il faut bouleverser la langue, labourer le socle commun de l'expression. La langue est à réinventer.

La lettre du 15 mai 1871 à Paul Demeny rassemble en quelques pages toute la pensée de Rimbaud. La poésie est la mise en mots d'une signification déjà comprise et contrôlée. L'art est un agencement de vérités mortes.

— Voici de la prose sur l'avenir de la poésie —

Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque; Vie harmonieuse. — De la Grèce au mouvement romantique, — moyen âge, — il y a des lettrés, des versificateurs. D'Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d'innombrables générations idiotes : Racine est le pur, le fort, le grand. —

C'est sarcastique, évidemment.

— On eût soufflé sur des rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd'hui aussi ignoré que le premier venu auteur d'Origines. — Après Racine, le jeu moisit. Il a duré deux mille ans !
Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais eu de colères un Jeune-France. Du reste, libre aux nouveaux ! d'exécrer les ancêtres : on est chez soi et l'on a le temps.
On n'a jamais bien jugé le romantisme. Qui l'aurait jugé ? les critiques ! ! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'œuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?
Car Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident : j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute : je lance un coup d'archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène.
Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs !

Hors le moi il y a un je, c'est le cuivre dont on a fait le clairon. Il faut libérer ce "je". Il faut déconstruire la langue de bois de l'époque. Ce travail est une étude, un acte de connaissance:

La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver, cela semble simple [...]

Mais il ne s'agit pas d'une connaissance psychologique mais d'un démontage des points d'appui que cette langue a pris dans le monde sensible: il faut dérégler la langue et les sens. Il s'agit d'un travail d'abord sur soi-même.
Ce travail est nouveau et incohérent:

Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant ! —

C'est le savant qui sait enfin la réalité naturelle.

Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d'autres horribles travailleurs [...]

Le travail du poète se transmet. Le besoin de Révolution est transmis à une écriture nouvelle en amont. Ce besoin de déconstruire la langue que nous voyons n'est pas du rêve, c'est simplement la poésie.
Ce que Rimbaud met en accusation, c'est essentiellement la pensée conceptuelle, ces chaînes qui finissent par donner de la réalité une image figée et déformée.
Comment porter le bouleversement dans le discours? la poésie peut prendre le son en le dissociant du sens, du concept.

Par exemple, les faibles se mettraient à penser aux A. on glisse dans la folie. Le sonnet Voyelles est un exemple de ces associations hors des concepts, il associe les sons et les couleurs.

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— Ô l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Ce sonnet a été constamment mal compris. C'est une pensée des correspondances. Pour Baudelaire, les couleurs, les parfums et les sons se répondent. Rimbaud va proposait des rapports entre une lettre et une couleur, mais ces rapports sont hors de lui. On a cherché des explications ésotériques. Or dans le chapitre Délires d'une Saison en enfer, Rimbaud le dit explicitement : «J'inventai la couleur des voyelles !» «J'inventais», pas «je constatais»!
Pour dérégler le concept, Rimbaud a imaginé d'obliger à associer une couleur à un son sans rapport avec le sens.
Par exemple «âme», c'est A, mouche en corset de velours noir. L'arbitraire de l'association du A avec le noir écarte le sens. Les voyelles ont une apparition discontinue dans la langue. En liant des couleurs aux voyelles, on ruine le sens de la nuance d'une phrase, on ruine la peinture, au profit de couleurs discontinues, posées en à-plat. C'est déjà l'impressionnisme ou même Les Demoiselles d'Avignon, c'est-à-dire qu'on voit le travail de l'artiste.

Des poèmes comme Les poètes de sept ans ou Les Premières Communions présentent une réflexion. Ils ne veulent pas changer les catégories mais s'y confient. Rimbaud décrit les atteintes subies à cause de la société. L'enfant de sept ans souffre de ne pas avoir été aimé: pas de tendresse, uniquement la peur du qu'en-dira-t-on. L'enfant de sept ans ou la jeune communiante connaissent des amours contre nature et l'âme de la jeune communiante est pourrie. Le Christ est «voleur des énergies».
Il n'y a plus de travail de déconstruction mais l'observation du monde. Durant l'été 1871 Rimbaud écrit Le bateau ivre. Je ne vais pas le lire en entier car il est très long:

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais .
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées
Moi l'autre hiver plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

C'est la méthode du dérèglement, ici attribué à l'ivresse. Les hâleurs tués par les Peaux-Rouges sont les catégories de la pensée conceptuelle. L'inconnu, c'est la mer «infusé[e] d'astres», la mer déborde de vision.

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

On assiste au gonflement d'une vie élémentaire, le "je" enfin délivré du moi qui cependant croise des noyés:

[...]
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Le bateau est déjà noyé. On comprend alors qu'il «regrette l'Europe aux anciens parapets !»:

[...]
Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes .
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

En dépit de son énergie, Le bateau ivre exprime l'échec du dérèglement. Le bateau n'atteint pas le bonheur auquel il aspire et rêve d'un retour.
Je voudrai souligner cet extraordinaire mot de "flache"; flache, c'est un peu d'eau boueuse, qui ne permet pas le reflet, c'est la parfaite image de la personne.

Le dérèglement n'a pas été le travail de libération escompté. Que s'est-il passé? Rimbaud a eu des visions et ne les a pas maîtrisées. Il s'est laissé aller à les aimer pour elles-mêmes. Rimbaud écrit dans L'Alchimie du Verbe : « Je m'habituai à l'hallucination simple». Ce n'est plus du travail mais un rêve.
Rimbaud désormais rêvait. L'espérance de la révolution est pervertie par le rêve et la lucidité essaie de relancer l'espérance pour atteindre le rêve.
Il s’agit donc du débat entre la lucidité et le rêve. Pourquoi s’intéresser à cette situation d'un poète qui préfére la lucidité de l’intellect à ces textes non dominés ? Qu’est-ce qui constitue notre humanité ? Notre décision de nous dresser au-dessus du non-être pour instituer une parole. Cette décision constitue notre différence sur cette terre.
Mais cet espoir sera attaqué par les concepts. C'est dans le travail de la poésie que l'espoir peut se ressaisir. L'espoir est la seule réalité.

C'est ce qu'a fait Rimbaud en critiquant le rêve. Cela semble ainsi inutile, mais nous avons besoin de Rimbaud, nous avons besoin qu'on nous rappelle que la critique de la société passe par le langage et que la lucidité et le travail pour se connaître compte davantage que les rêves.

                          ***

En deuxième heure a eu lieu une lecture choisie des lettres de Rimbaud. Je ne savais pas qu'il avait tant souffert en Orient, moi qui imaginais quelque chose entre Henri de Monfreid et Corto Maltese. C'est hélas bien moins romantique.

Tout cela s'est terminé très tard. La navette attendait une partie de l'auditoire, j'ai rejoint le métro dans l'air très doux, en regardant le ciel par dessus les toits. Je ne me souvenais pas qu'Aubervilliers était une ville si basse, certains immeubles ont dû être détruits, une nouvelle école a été construite. Les maisons petites et basses s'éloignent dans les rues à l'arrière-plan. Chez Titouh existe toujours, la boulangerie que nous boycotions depuis qu'elle avait confondue sel et sucre sans s'excuser n'existe plus, le restaurant marocain non plus, remplacé par un "Kebab", ni l'encadreur. Sur la porte de notre immeuble il y a maintenant un digicode, certains doivent être contents. Je remarque le nombre surprenant d'asiatiques, à notre époque il n'y en avait pas.
Quand j'en ferai la remarque à H., il me répondra: «Normal, t'as vu combien ils sont?».

Survivre avec les moyens du bord

Éluard, le grand frère, transmet surtout à son benjamin les rudiments de la survie financière, des conseils indispensables si l'on ne veut pas capituler et accepter un travail salarié. Les principes de sa constitution s'appuient essentiellement sur les ressources insoupçonnées offertes par les manuscrits de poèmes. L'article premier décrète que rien ne se jette ! Les premiers brouillons d'un poème trouvent toujours un amateur bibliophile. L'article 2 prescrit de veiller à la qualité du produit. Le poème doit être écrit lisiblement, le papier offrir une qualité minimale. L'article 3 souligne que l'originalité du produit peut être déterminante. Le prix d'un manuscrit peut sensiblement monter s'il se présente sur un papier particulier (couleur, grain, papier à en-tête d'un hôtel, d'un café ou, mieux, d'un garage). L'article 4 encourage à toujours penser au petit plus. Le prix d'un manuscrit dépend bien sûr de la notoriété de l'auteur, mais rien n'interdit de le faire monter en y ajoutant des éléments de plus-value [dédicace à un auteur célèbre, ratures et rajouts lisibles).
Élève doué. Char écoute. Éluard lui propose aussitôt une démonstration en se chargeant de la négociation du manuscrit d'Artine. Surtout lorsqu'il n'est pas directement concerné, Éluard est un marchand redoutable. Il se fixe un prix et s'y tient, plaçant toujours la barre très haut. Lui-même grand collectionneur, il sait d'instinct jusqu'où un amateur accroché ira pour satisfaire son besoin de possession d'une pièce rare. Les treize feuillets d'Artine, avec ratures et ajouts, présentés comme l'une des pièces majeures du surréalisme, vont permettre à Char de tenir plusieurs mois. La leçon est retenue, de même qu'une évidence implicite : il est nécessaire d'entretenir un minimum de relations avec de grands libraires et des amateurs fortunés.
Longtemps, le richissime couturier Jacques Doucet (1853-1929) a été la providence des surréalistes et des artistes d'avant-garde. André Breton, son conseiller pour les arts plastiques, lui a permis de réunir l'une des plus belles collections de tableaux du début du siècle. Dans une lettre, il l'a pressé d'acheter à Picasso Les Demoiselles d'Avignon, une toile que le peintre avait roulée dans un coin de son atelier, persuadé de ne jamais vendre ce sujet scabreux et révolutionnaire. Breton était prophétique :
« C'est là une œuvre qui dépasse pour moi singulièrement la peinture, c'est le théâtre de tout ce qui se passe depuis cinquante ans, c'est le mur devant lequel sont passés Rimbaud, Lautréamont, Jarry, Apollinaire, et tous ceux que nous aimons encore. Que ceci disparaisse, il emportera la plus grande partie de notre secret... »
C'était en 1923. Jacques Doucet finit par céder à Breton. Picasso réclama au mécène la somme de vingt-cinq mille francs. Doucet eut le cran de rester impavide : « Bon. Eh bien ! c'est entendu, monsieur Picasso. Vous recevrez deux mille francs par mois à partir du mois prochain jusqu'à concurrence de vingt-cinq mille. » Et il renégocia le prix à la baisse ultérieurement... Quatorze ans plus tard, la toile fut revendue cent cinquante mille francs.
Le grand couturier avait aussi un jeune conseiller littéraire, Louis Aragon, royalement rémunéré pour l'informer et acquérir en son nom livres rares et manuscrits. Et puis le communisme et les provocations de l'un ont eu raison de la patience et de la générosité de l'autre. Aragon vit désormais de la vente des colliers conçus et fabriqués par Elsa :
« J'allais vendre/ aux marchands/ de New York/ et d'ailleurs/
De Berlin/ de Rio/ de Milan/ d'Ankara/
Ces joyaux/ faits de rien/ sous tes doigts/ orpailleurs/
Ces cailloux/ qui semblaient des fleurs/
Portant tes couleurs/ Elsa valse et valsera »

De nouveaux liens se sont tissés. D'autres mécènes instaurent leur règne. Les « Charles », très liés à René Crevel et Luis Bunuel, ont succédé à Jacques Doucet. Ils achètent systématiquement l'un des trois premiers exemplaires sur beau papier de tous les recueils publiés par les surréalistes, ce qui permet de financer l'impression de livres qui se vendent au mieux à quelques centaines d'unités. Charles de Noailles acquiert en 1930, pour faire plaisir à Breton et à Éluard, leur manuscrit de L'Immaculée Conception pour la somme considérable de dix mille francs. Ainsi devient-il, selon l'expression de José Corti, une sorte de Fouquet de la République. René Gaffé, un riche parfumeur belge, achète pour sa part à prix d'or tous les exemplaires numérotés « 1 ».
La vente de manuscrits et de brouillons suppose en vérité du savoir-faire, de la psychologie et de l'organisation. René Char ouvre très vite une annexe à son atelier de poète. Là, revêtant les habits d'un moine copiste, veillant à la bonne tenue de ses plumes et de son encrier toujours rempli d'encre noire, il recopie avec un soin maniaque ses derniers textes. Il apporte une attention obsessionnelle à ce travail tranquille qui le repose et lui permet de filtrer attentivement ses poèmes. Autour de lui sont disposés son tampon buvard, un choix de cartons et de papiers de Hollande plus ou moins forts. De son écriture ample, il semble à chaque fois réécrire définitivement ses plus beaux poèmes.
Ainsi le manuscrit recopié peut devenir un original. Qui saurait distinguer parmi ces feuillets épars l'authentique brouillon d'un vrai-faux, le premier jet d'une nouvelle version originale ? Lucratif, cet artisanat est aussi généreux. Il n'est pas rare que Char recopie entièrement un recueil sur un carnet spécialement relié, puis l'offre en gage d'amitié.
Eluard l'initie également aux mystères de la fabrication d'un « beau livre ». René Char s'était intuitivement prêté à l'exercice, au début de l'année 1930, avec Le Tombeau des secrets. Son livre se composait d'une trentaine de pages où douze photographies détournées par des collages occupaient en majesté l'espace avec, en regard, quelques textes brefs. André Breton et Éluard y avaient ajouté un photomontage de leur cru...
La rencontre d'un peintre et d'un poète ouvre cependant d'autres horizons. La fusion de Manet avec Mallarmé, la rencontre d'André Derain et d'Apollinaire, l'alliance de Fernand Léger avec Blaise Cendrars, la géniale alchimie de Juan Gris avec Pierre Reverdy transforment le livre en œuvre d'art, recherchée par tous les amateurs. Le livre échappe alors à son statut classique pour devenir objet sacré. Paul Éluard et Max Ernst, André Breton et Alberto Giacometti ont défriché ces terres encore fraîches et nourricières.
A défaut d'une véritable collaboration avec un peintre, veille donc, souffle Éluard à son ami, à demander une gravure, une eau-forte pour la placer en frontispice de ton recueil. Le conseil a été entendu. Il sera toujours repris comme une clé magique pour échapper aux petites misères du temps. On mésestime trop les plaies d'argent.
Comparés aux poètes, les peintres qui rencontrent le succès sont riches, parfois richissimes, explique Éluard. Il faut savoir accepter leurs cadeaux : dessins, gouaches, tableaux. C'est leur manière de te reconnaître. Picasso sait parfaitement, lorsqu'il te met d'autorité une toile sous le bras, que tu la revendras un jour de dèche, et il ne t'en voudra pas. L'argent file, à nous d'en trouver !

Laurent Greilsamer, L'éclair au front, la vie de René Char

Hart Crane

Hart Crane est l'héritier d'une tradition littéraire américaine comprenant Emerson, Thoreau, Melville, Poe, Dickinson et Whitman. Il est le descendant spirituel de cette poésie vécue comme terrestre par Baudelaire et Rimbaud. Sa vision accomplie des ultimes possibilités spirituelles de l'humanité (d'être reconnue et vécue à travers l'individu dans un monde «embrassé», non méprisé) fut écrite avec le vocabulaire d'une Amérique moderne, en passe de devenir gigantesque; l'Amérique de l'acier et de l'industrie, de Wall Street, de la démence, en dehors de laquelle il créa quelques-unes des plus intenses et des plus brillantes métaphores de la Poésie américaine, et par laquelle il fut probablement détruit.
[...]
«The Little Review» n'était pas, au cours des années de formation de Crane, le seul débouché important pour la Poésie américaine; mais nombre de mouvements, d'écoles ou d'isolés qui marquèrent la première moitié du siècle trouvèrent leur route en ces pages. Ezra Pound déclara que les poètes sont les «antennes du courant» et cela pinça en Crane des cordes profondes. T.S.Eliot introduisit en Amérique les symbolistes français, et Crane trouva en Rimbaud son maître de technique poétique. (Carl Sandberg le nomma «le Rimbaud de Cleveland»). La culture littéraire que Crane avait su se donner était nourrie des Elisabethains, de Milton, de ses ancêtres américains en poésie , de Blake. maintenant, il dévorait (en le traduisant) le «Pierrot» de Jules Laforgue qui inspirerait son «Américain chaplinesque» et trouverait un écho dans ses poèmes après qu'il eut dit s'être désintéressé de cet auteur. L'impact d'Eliot est, à la fois, plus essentiel et moins exprimable. Nous avons là un mystique impénitent, influencé par l'art poétique d'un homme en voie de se convertir au christianisme, à travers les suffrances et le renoncement au temporel. Il est un point où Crane doit réfuter ce qu'il choisit d'appeler «ce pessimisme culturel»; sa propre nature se sustenta et grandit avec Eliot pendant plusieurs années, puis elle suivit sa propre route qui se trouvait aller à peu près dans la direction opposée. Il respecta profondément le glas sonné par Eliot, pour le trépas des sensibilités modernes, dans «The Wasteland». Son opinion personnelle — quant à une certaine forme d'extase — n'était pas tant en contradiction avec ce pessimisme pour autant qu'il donna nassance à son enfant naturel : la Résurrection.
[...]
Le mode de communication de cette très haute expérience non verbale consistait en une "logique de la métaphore". L'ossature de ces métaphores était définie comme "le heurt, soit disant illogique, des connotation des mots sur l'esprit" et leurs "associations et réactions".
[...]
The Bridge est l'apogée de la poésie d'Hart Crane.
[...]
Aussi ce fut un épisode vraiment curieux dans sa vie personnelle, il occupait un logement, sur les haut de Brooklyn, avec un amant, — un marin qui passait huit mois en mer et huit mois avec lui. Plus tard il apprit que ce logement avait été loué à Roebling, l'ingénieur qui construisit le pont, et qui avait pris l'habitude d'utiliser la chambre où ils dormaient pour observer les progrès de la construction.

Présentation de Sally Salling traduite par Richard Boddaert, in Les cahiers Obsidiane, Hart Crane, Poèmes et lettres, 1980.


Crane écrit à Waldo Franck une lettre magnifique dans laquelle il explique à son correspondant — critique ami (et hétérosexuel) qui représente pour lui, en ces années-là, une sorte de figure du père — qu'avec le marin qu'il vient de rencontrer, et qui sera en effet, même si leur liaison fut très brève, le grand amour de sa vie, il connaît un bonheur tel qu'il n'imaginait pas qu'il en fût possible, ayant vu, dit-il, le Verbe fait Chair, et aussi, un peu plus trivialement , mais, si l'on songe à la suite de son œuvre, moins qu'on ne pourrait le croire, qu'il va emménager, dès que le père de son bien-aimé l'aura quittée, au 110, Columbia Heights, «in the shadow of that bridge», dans une chambre dont la fenêtre, avec sa vue sur le fleuve, sur le pont, sur le port, sur toute la ville à l'horizon, est le cadre entre tous où il souhaite qu'un jour on se souvienne de lui:

«That window is where I would be most remembered of all.»

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.324


Il y aurait à dresser une cartographie des références américaines dans l'œuvre camusienne. Autour d'Hart Crane se dessine un premier cercle, autour de Stephen Crane un second (Henry James et Joseph Conrad). Il n'y a plus qu'à ajouter, plus tard, Nabokov.

Cela me fait penser à quelqu'un

Préface de l'auteur

La satire est une sorte de miroir où, d'ordinaire, chacun reconnaît le visage de tous hormis le sien; ce qui est la principale raison de la réception qu'elle a dans le monde, où elle n'offense que fort peu de gens. Cependant, s'il en advenait autrement, le danger n'est pas grand; et j'ai appris par une longue expérience à ne jamais craindre de méfaits, de la part des intelligences que j'ai su provoquer; car si la colère et la furie ajoutent de la force aux nerfs du corps, on a pu voir qu'elles relâchent ceux de l'esprit, rendant ses efforts faibles et impuissants.

Il est un cerveau qu'on ne saurait faire mousser plus d'une fois : son possesseur fera bien de le rassembler à bon escient et d'user de sa faible réserve avec parcimonie; mais avant toute chose, qu'il évite de l'exposer au fouet de ceux qui valent mieux que lui, car cela le fera monter, tout écumant, jusqu'à l'impertinence, et il épuisera rapidement sa réserve; l'esprit dépourvu de savoir est une sorte de crème, qui en une nuit se rassemble à la surface, et par une main habile sera rapidement fouettée en mousse; mais, une fois cette mousse écumée et jetée, ce qui apparaît en dessous ne sera bon à rien, qu'à donner aux cochons.

Jonathan Swift, Récit complet et véridique de la bataille qui se fit vendredi dernier entre les livres anciens et modernes en la bibliothèque Saint-James, traduction de Jeannie Carlier pour Les Belles Lettres.



PS : Que faut-il penser de cela ?

Le double mystérieux

J'interroge régulièrement les diverses bases de libraires sur internet afin de trouver des introuvables camusiens, des articles dans des revues, des préfaces dans des catalogues d'exposition, etc.
C'est ainsi que je repérai un beau jour un livre sur Arthur Miller qui semblait traduit par Renaud Camus. Très fière de ma découverte qui me paraissait un scoop, je le commandai puis j'envoyai les scans des premières pages au webmestre Franck Chabot pour qu'il enrichisse la bibliographie du forum. Fidèles à notre habitude, nous ne fîmes aucune publicité à cette découverte, attendant sans impatience que quelqu'un fasse un commentaire.
Cela se passait en septembre 2004.

En novembre 2006, le premier commentaire concernant ce document fut mis en ligne. Je vous laisse le découvrir (enfin, ceux qui ne l'ont pas lu à l'époque, ou l'ont oublié depuis).


Cela nous permet de déduire qu'en novembre 2006, le troisième chapitre de L'Amour l'Automne n'avait pas sa forme définitive:

Cela dit j'ai tout de même un peu de mal à croire, je le reconnais, que dans la traduction de ce livre sur Miller et son théâtre j'ai pu jouer (en compagnie d'un certain Morvan, que je crois n'avoir jamais rencontré) un rôle suffisant pour que mon nom figure sur la page de titre, ou dans ses parages, et que, de cet épisode-là, trente-trois années s'étant écoulées, je ne garde aucune espèce de souvenir, aucun (alors qu'il s'agirait tout de même, si la chose était avérée, de ma première publication en volume, en somme).
L'autre hypothèse, à peine moins invraisemblable, est qu'il y a deux Renaud Camus — mais alors que serait devenu l'autre?

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, à partir de la page 231.


J'aimerais bien savoir qui est cet autre Renaud Camus. Cette histoire est infiniment réjouissante quand on sait que les thématiques du double, des jumeaux, du frère disparu, courent le long des Églogues. C'est le genre de coïncidence qui vous fait «croire aux signes».


PS : grâce à France Culture, j'ai mis en ligne une transcription exacte du séminaire de Sophie Duval.
D'autre part, Gast a accédé à ma demande tardive et répondu au questionnaire littéraire qui courait sur le Net.

Sans illusion

... la pensée ne m'est pas très agréable que n'importe qui (si on se soucie encore de mes livres) sera admis à compulser mes manuscrits, à les comparer au texte définitif, et à en induire des suppositions qui seront toujours fausses sur ma manière de travailler, sur l'évolution de ma pensées, etc. Tout cela m'embête un peu...

Lettre de l'été 1922 à M. et Mme Sidney Schiff, Correspondance générale, t.III, p.51

Exergue choisi par Antoine Compagnon pour son livre Proust entre deux siècles.

Pensées à la dérive

En 1987 ou 1988 je lisais Le Comité, de Michel Deguy. Celui-ci venait de se quereller avec Gallimard et réglait ses comptes. Entre autres, il revendiquait le droit de ne pas lire de romans. Seules la philosophie et la poésie l'intéressaient, les romans l'ennuyaient, affirmait-il.
Je trouvais cela horriblement prétentieux.
Vingt ans plus tard j'en suis là, ou à peu près.


Vendredi dernier, je m'installe au Café Beaubourg pour boire un cocktail en continuant ma lecture avant de rentrer à la maison. Je m'assois à une table mitoyenne de celle d'un rouquin d'une cinquantaine d'années, un kangourou à la boutonnière. (Toujours compliqué de s'assoir quand on est seul, les serveurs ont des idées précises de l'endroit où vous installer et je préfère trouver une place avant qu'ils n'interviennent). Il lit et prend des notes, je déchiffre vaguement le titre de son livre, The Delivery Room, je me plonge dans le mien et oublie mon voisin.

On m'apporte mon verre, un homme rejoint mon voisin, ils parlent en anglais un long moment, l'homme repart.
Je lis. Et j'entends, en anglais:
— Si vous me dites ce que vous lisez, je vous dis ce que je lis.
Je lui montre Carnets de guerre de Vassili Grossman. Il ne connaît pas cet auteur. Son livre a pour sujet la Yougoslavie et une psychanalyste (à ce que j'ai compris).
— Vous êtes américain ?
— Non, australien. (Suis-je bête, bien sûr, le kangourou).
Il feuillette le livre. Il y a deux séries de photos à l'intérieur.
— Vous êtes juive ?
— Non. Vassili Grossman l'était. Sa mère a fait partie des premiers assassinés lors de l'arrivée des Allemands.
Je lui raconte un peu Vassili Grossman, lui parle de Vie et destin (— Life and destiny? — Life and Fate, me propose-t-il. (Il avait raison.)), «son livre le plus connu», la façon dont ce livre n'a été publié qu'après sa mort («comme Le maître et Marguerite après la mort de Boulgakov». Il acquiesce. Mais je me demande s'il connaît Boulgakov.)
Il se lève, range ses affaires :
— Je dois partir. Vous venez souvent ici ?
— Régulièrement.
— Moi aussi. On se reverra peut-être.
Hmm. Je déchire une demi-page de mon carnet de notes, je grifonne "Vassili Grosmann, Life and Fate", je lui tends, il hésite un peu :
— Je ne lis que des romans.
— Mais c'est un roman.

Je le regarde partir. Je me demande s'il va le lire, je me demande ce que représente la bataille de Stalingrad pour un Australien, je me demande quelle bataille du Pacifique serait l'équivalent et s'il existe un grand roman qui en raconte l'histoire.


Description de Treblinka. Je l'ai déjà lu, en 1995 ou 1996, quand Le Livre noir a été publié. Je pensais ne jamais la relire. Je souhaitais ne jamais la relire.

Ne serait-il que lire cela est infiniment pénible. Le lecteur doit me croire, il n'est pas moins pénible de l'écrire. Peut-être quelqu'un me posera-t-il la question: «Mais pourquoi donc l'écrire, pourquoi rappeler tout cela?» Le devoir de l'écrivain est de rapporter l'horrible vérité, le devoir civique du lecteur est d'en prendre connaissance. Tous ceux qui se détourneront, qui fermeront les yeux et passeront à côté porteront atteinte à la mémoire des disparus. Tous ceux qui ne prendront pas connaissance de toute la vérité ne pourront jamais comprendre avec quel ennemi, avec quel monstre, notre grande, notre sainte Armée rouge s'est affrontée à mort en un combat singulier.
Vassili Grossman, Carnets de guerre, p.332

Je supporte mal les fictions, livres ou films, sur ce sujet. Il me semble que seuls les documents/documentaires peuvent relater l'horreur, je peine à accepter qu'on puisse "imaginer" de telles scènes et de telles mécanismes, et c'est pour cela que La Liste de Schindler ou Les Bienveillantes me choquent, même si je n'ose pas le dire, de peur de paraître ridicule et absolutiste, sans compter qu'il y a toujours, à défaut de fiction, au moins du montage ou de la mise en scène, même dans les documentaires (cf. Shoah de Lanzman).
Alors... après tout, si les œuvres de fiction peuvent permettre de faire lire ce qui ne sera pas lu autrement...

notes de bas de page

Cela me fait plaisir de savoir qu'à défaut d'avoir des réponses, nous posions quelques questions pertinentes.

Ainsi, à propos de Wilson, puisque vous en parlez : il est question de la Lettre, bien entendu; mais tout autant d'Einstein, aussitôt après, ou en même temps, ou même avant parce que les références s'entrelacent, se chevauchent, se confondent parfois et confondent le malheureux qui s'y trouvent soumis — c'est que chaque entrée s'efforce de garder scrupuleusement le fil du récit, mais que, le retard s'accroissant continuellement en regard de la trame principale, elle ménage aussi le présent, ou le passé le plus proche au détriment du plus lointain, de peur que ce passé proche, ou ce presque présent, ou le présent lui-même, aient sombré dans l'oubli lorsqu'elle (cette "entrée" du journal) les aura enfin rejoints (ce présent, ce passé proche, ce presque présent), si tant est qu'elle les rejoigne jamais; mais le présent (qu'il s'agit de rejoindre) a tôt fait de devenir passé proche, puis passé lointain, de sorte qu'hier et avant-hier, la semaine dernière, le mois dernier, les rives du loch, les rives du lac, l'été, l'automne, la visite de Franck, la visite de Max, l'incident à la douane, les bords du Niger, les sables d'argent, la chambre 7, la chambre 9, la chambre 11, la cinquième symphonie, la troisième semaine, la troisième saison, qui custodies, chi testimonia per il testimone, sont sans cesse rejetés plus loin par les procédés mêmes, les expédients plutôt, qui sont censés servir à protéger, pour l'avenir, le cours de leur complète et harmonieuse relation, description, évocation, description, relation. Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.

On remarque que les périodes auxquelles il est ici fait référence sont dans un seul glissement celle du Journal de Travers, puis celle de Rannoch Moor puis celle de l'écriture de L'Amour l'Automne.
Le temps s'enfuie.

(référence exacte à retouver)

Petit plaisir

Ce que j'aime profondément dans les Eglogues, c'est que chaque phrase évoque un monde, un sens plus global n'est pas à construire en fonction des phrases autour d'une phrase (en fonction du paragraphe dans lequel se trouve la phrase), mais en fonction de ses souvenirs, souvenirs personnels, souvenirs de lecture, souvenirs de quelques pages ou quelques lignes plus haut. Il n'y a pas un sens, il y a celui que l'on construit, ou qui s'offre. J'entends parfois «je ne comprends rien», mais chaque phrase a un sens unitaire, pourquoi dépendre à ce point d'un paragraphe pour lire une phrase?

Je m'amuse bien, j'admire par exemple les constructions qui permettent de placer stratégiquement "manquer" et "râler" de façon à ce qu'ils prennent à la fois deux significations.

Une phrase m'intrigue :

L'assistante de Ralph Sarkonak, Lauren, est convaincue que certains des articles de presse qui figurent au dossier de l'"affaire" sont des faux. Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.83

Je suis curieuse de savoir si ce sont des pièces à charge ou à décharge que se méfie l'assistante. J'espère qu'on le saura dans le journal 2004.
Je trouve extraordinaire que le professeur qui travaille sur La Campagne de France s'appelle Ralph Sarkonak, son assistante Lauren, son chien Wilson... C'est presque trop beau pour être vrai.


réponse de Renaud Camus

C'est parfaitement vrai — à ceci près que Wilson le chien névrotique n'est pas celui du Professeur mais de voisins à lui. Le chien du professeur s'appelle Sophie et n'a pu être retenu(e) dans le casting.
Les pièces que l'assistante du professeur, Lauren, soupçonne d'être des faux sont je crois des pièces tardives et pas directement liées à l'"affaire" : des articles de Laurent Garnaud ou de Josette Savignac.


NB: Ce sont des faux, effectivement. Ils ont été rédigés au printemps 2003 (de mémoire), c'est indiqué dans Rannoch Moor.

Eternelle Russie

Certains passages de Carnets de guerre de Vassili Grossman me rapellent les pages sur le sort des combattants en Tchétchénie dans Douloureuse Russie d'Anna Politkovskaïa. Dans le détail, ce sort est différent, mais le principe est le même : cruauté et indifférence inhumaines.

Le passage suivant évoque la difficulté à combattre les chars allemands Tiger, qu'Hitler jugeait imbattables. Le texte est de Grossman, la note de bas de page est d'Antony Beevor et Luba Vinogradova qui ont choisi les textes et les ont entrecoupés d'explications.

Un pointeur tirait à bout portant sur un Tiger avec un canon [antichar] de 45 mm, et les obus rebondissaient sur lui. Le pointeur est devenu fou et s'est jeté sous le Tiger.
Un lieutenant blessé à la jambe et le bras arraché était à la tête d'une batterie qui repoussait une attaque de Tiger. Après avoir repoussé l'attaque, il s'est tué d'une balle, ne voulant pas survivre en invalide. (1)

Note de bas de page:

(1). L'idée de se trouver mutilé ou handicapé faisait plus peur que la mort aux soldats soviétiques. Ils ne pouvaient s'empêcher de penser que les femmes ne voudraient plus d'eux. Peut-être était-ce un cauchemar typiquement masculin, mais l'horreur de leur sort se manifesta pleinement après la guerre quand les autorités soviétiques les traitèrent avec une inhumanité à peine croyable. Ceux qui n'avaient plus que le tronc étaient qualifiés de samovars. Ils furent regroupés et envoyés dans des villes proches du cercle polaire arctique pour que l'on ne voie pas traîner de vétérans mutilés dans la capitale soviétique.

Vassili Grossman, Carnets de guerre, p.265

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