Hart Crane est l'héritier d'une tradition littéraire américaine comprenant Emerson, Thoreau, Melville, Poe, Dickinson et Whitman. Il est le descendant spirituel de cette poésie vécue comme terrestre par Baudelaire et Rimbaud. Sa vision accomplie des ultimes possibilités spirituelles de l'humanité (d'être reconnue et vécue à travers l'individu dans un monde «embrassé», non méprisé) fut écrite avec le vocabulaire d'une Amérique moderne, en passe de devenir gigantesque; l'Amérique de l'acier et de l'industrie, de Wall Street, de la démence, en dehors de laquelle il créa quelques-unes des plus intenses et des plus brillantes métaphores de la Poésie américaine, et par laquelle il fut probablement détruit.
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«The Little Review» n'était pas, au cours des années de formation de Crane, le seul débouché important pour la Poésie américaine; mais nombre de mouvements, d'écoles ou d'isolés qui marquèrent la première moitié du siècle trouvèrent leur route en ces pages. Ezra Pound déclara que les poètes sont les «antennes du courant» et cela pinça en Crane des cordes profondes. T.S.Eliot introduisit en Amérique les symbolistes français, et Crane trouva en Rimbaud son maître de technique poétique. (Carl Sandberg le nomma «le Rimbaud de Cleveland»). La culture littéraire que Crane avait su se donner était nourrie des Elisabethains, de Milton, de ses ancêtres américains en poésie , de Blake. maintenant, il dévorait (en le traduisant) le «Pierrot» de Jules Laforgue qui inspirerait son «Américain chaplinesque» et trouverait un écho dans ses poèmes après qu'il eut dit s'être désintéressé de cet auteur. L'impact d'Eliot est, à la fois, plus essentiel et moins exprimable. Nous avons là un mystique impénitent, influencé par l'art poétique d'un homme en voie de se convertir au christianisme, à travers les suffrances et le renoncement au temporel. Il est un point où Crane doit réfuter ce qu'il choisit d'appeler «ce pessimisme culturel»; sa propre nature se sustenta et grandit avec Eliot pendant plusieurs années, puis elle suivit sa propre route qui se trouvait aller à peu près dans la direction opposée. Il respecta profondément le glas sonné par Eliot, pour le trépas des sensibilités modernes, dans «The Wasteland». Son opinion personnelle — quant à une certaine forme d'extase — n'était pas tant en contradiction avec ce pessimisme pour autant qu'il donna nassance à son enfant naturel : la Résurrection.
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Le mode de communication de cette très haute expérience non verbale consistait en une "logique de la métaphore". L'ossature de ces métaphores était définie comme "le heurt, soit disant illogique, des connotation des mots sur l'esprit" et leurs "associations et réactions".
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The Bridge est l'apogée de la poésie d'Hart Crane.
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Aussi ce fut un épisode vraiment curieux dans sa vie personnelle, il occupait un logement, sur les haut de Brooklyn, avec un amant, — un marin qui passait huit mois en mer et huit mois avec lui. Plus tard il apprit que ce logement avait été loué à Roebling, l'ingénieur qui construisit le pont, et qui avait pris l'habitude d'utiliser la chambre où ils dormaient pour observer les progrès de la construction.

Présentation de Sally Salling traduite par Richard Boddaert, in Les cahiers Obsidiane, Hart Crane, Poèmes et lettres, 1980.


Crane écrit à Waldo Franck une lettre magnifique dans laquelle il explique à son correspondant — critique ami (et hétérosexuel) qui représente pour lui, en ces années-là, une sorte de figure du père — qu'avec le marin qu'il vient de rencontrer, et qui sera en effet, même si leur liaison fut très brève, le grand amour de sa vie, il connaît un bonheur tel qu'il n'imaginait pas qu'il en fût possible, ayant vu, dit-il, le Verbe fait Chair, et aussi, un peu plus trivialement , mais, si l'on songe à la suite de son œuvre, moins qu'on ne pourrait le croire, qu'il va emménager, dès que le père de son bien-aimé l'aura quittée, au 110, Columbia Heights, «in the shadow of that bridge», dans une chambre dont la fenêtre, avec sa vue sur le fleuve, sur le pont, sur le port, sur toute la ville à l'horizon, est le cadre entre tous où il souhaite qu'un jour on se souvienne de lui:

«That window is where I would be most remembered of all.»

Renaud Camus, L'Amour l'Automne, p.324


Il y aurait à dresser une cartographie des références américaines dans l'œuvre camusienne. Autour d'Hart Crane se dessine un premier cercle, autour de Stephen Crane un second (Henry James et Joseph Conrad). Il n'y a plus qu'à ajouter, plus tard, Nabokov.