Brooklyn, 16 novembre 1927

Cher * et **

L'heure du train approche mais j'espère que la vie ne sera plus aussi trépidante. J'ai plusieurs fois failli perdre mon billet reçu il y a plusieurs jours, en particulier mardi soir, en prison.
Après un tumultueux concours avec Cummings et Anne (Cummings) où (je ne sais pas mais j'en suis sûr) j'ai gagné le concours de cocktails, je me suis trouvé dans la gare Saint Clark aux environs de 3 heures du matin, jouant avec un airdale perdu. Le flic qui s'est précipité vers moi s'est entendu répondre d'une voix forte « qu'est ce que ça peut bien vous foutre ! »
A la suite de quoi j'ai été tiré brusquement dans un taxi et expédié au commissariat. (Jetant sournoisement en chemin par la fenêtre toutes les pièces à conviction telles que billets doux, adresses dangereuses etc). Et j'ai repris mes esprits lorsque la porte se referma violemment et que je me retrouvai derrière les barreaux. J'imitai assez bien Chaliapine jusqu'à ce que l'aube filtre à l'intérieur, ou plutôt qu'apparaissent quelques signes limités de la dite aube, tels que les sifflets et la foule pressée de pieds sales vers le comptoir du café.
J'étais plus que furieux. Ai fait un discours passionné devant un tribunal comble et fus relâché à 10 heures sans même une amende.
L'après-midi bière avec Cummings encore meilleure que celle de la veille au soir car les hyperboles de C. sont encore plus amusantes que notre propre conduite surtout lorsqu'il entreprend la description de ce dont on ne peut plus se souvenir.
De toute façon jamais je n'avais eu autant de plaisir à la fois en 24 heures, et si cela dépendait de moi j'emmènerai Cgs et Anne avec moi lorsque j'irai au Paradis.

* et ** on ignore les noms des destinataires de cette lettre.

Hart Crane, les Cahiers d'Obsidiane n°2 p.57

Il est fait allusion à la biographie de Hart Crane par Paul Mariani dans L'Amour l'Automne. La correspondance d'Hart Crane quant à elle paraît énorme. Si tout est de ce tonneau, cela vaut la peine d'être essayé.

(A ne pas confondre avec l'œuvre de Stephen Crane, et une préface apparemment célèbre d'Arnold Bloom. J'ai lu il y a une dizaine d'année "The Bride Comes to Yellow Sky", j'avais trouvé cela d'un ennui profond comparé (par exemple) aux nouvelles de Maupassant (nous avons été mal habitués; en particulier, un Français attend une "chute".))