Le Journal de Travers se caractérise avant tout par l'excès. Excès de précisions, excès de volonté de précisions, course contre le temps perdue avant même d'être entreprise, en toute connaissance de cause: écrire peut constituer le temps d'une vie quand on (d)écrit autre chose que sa vie, mais écrire ne peut décrire le temps même d'une vie sauf à écrire qu'on écrit, qu'on écrit qu'on écrit, qu'on écrit qu'on écrit qu'on écrit, etc.

La course ne pouvant être gagné, il faut imaginer d'autres raisons à cette description éperdue, maniaque, jubilatoire, de la vie qui passe. Citons, sans ordre hiérarchique : le souhait de garder une trace de la vie qui s'écoule et de la mort en marche, la volonté de constituer un stock de matière première pour les Eglogues et plus particulièrement les Travers, le désir aussi de s'exercer à l'écriture, de jouer avec elle, d'observer ce qu'il est possible de reproduire sur le papier de ses impressions nées à chaque instant. Raconter des événements minuscules est une chose, mais reproduire un état d'esprit dans lequel on ne se trouve plus est tout autre chose, et le journal est aussi l'occasion de ces esquisses, de cet entraînement à la peinture, il est à l'écrivain ce que les heures de barre sont à la danseuse.


Les pages du journal sont l'occasion de différentes expériences d'écriture et de mises en scène. Le journal gagne en maîtrise au fil des pages — ou peut-être simplement en audace.

Ainsi, au début, Renaud Camus relève l'influence de son état d'esprit au moment où il écrit quel que soit l'état d'esprit qui l'animait dans le moment qu'il décrit:

[Que le sentiment dominant qui animait l'auteur de ces pages-ci, quand il les écrivait, était une tristesse abominable (mercredi, sept heure et demie), elles n'en font pas état. Mais le récit de chaque journée subit inévitablement le poids de l'humeur où était l'auteur quand il le traçait: lundi soir, au Sept, grande gaieté. Mais le lendemain il n'en a pratiquement pas été question sur le papier.
Renaud Camus, Journal de Travers, p.335

Mais quatre cents pages plus tard, il reproduit avec une semaine de décalage les effets de la drogue, conservant de la soirée des souvenirs d'une extraordinaire précision:

Un jeune couple considère longuement un magasin de décoration, archiplein d'innombrables articles de rotin et de bambou, fauteuils aux larges dossiers évasés, façon Emmanuelle, tables basses, boîtes, boîtes et encore boîtes, le tout accumulé vertigineusement comme dans un dessin de Sempé. Je tiens à ce petit ménage éberlué un long discours:
«Mais oui, mais oui, un jour vous pourrez avoir tout ça si vous le désirez assez, si vous le désirez vraiment, si vous vous y consacrez entièrement, d'abord une boîte, et puis une autre, et puis encore une autre, et puis le fauteuil, et puis la table, et le porte-parapluie, et un jour, mais seulement si vous le désirez assez fort, si vous y consacrez toute votre énergie, un jour vous toucherez au but, et alors ça y sera, votre vie aura un sens votre appartement sera la copie exacte du magasin.»
Ibid., p.703

Le roi nain se prend les pieds dans ses bandes molletières. Il est coiffé d'un cylindre oblique, haut képi à très courte visière, lui-même surmonté d'un immense plumet. Roi d'Albanie et empereur d'Ethiopie (l'acide confond les époques et néglige les transitions). Bon, cette fois-ci, on s'en va. [...] Je le chanterai toute ma vie, il sera ma Béatrice — sa jeunesse, sa beauté, et qu'il soit si petit.
Ibid., p.707


Ailleurs commencent à se produire des interférences entre le passé et le présent du narrateur, l'écriture rendant compte à la fois de ce que le diariste souhaitait relater en s'asseyant à son bureau et de ce qui se passe pendant qu'il décrit ces événements passés. Si ces interférences s'expliquent naturellement par la volonté d'exhaustivité du journal, le fait qu'un mot puisse être coupé par des crochets contenant une page de digression relève de la mise en scène scripturale («con[Interruption..... pas! Etc.]tre», p.972-973). Cependant, il s'agit d'une écriture au fil de la plume sur des pages de cahier (rien qui ressemble à l'écriture au clavier sur laquelle on peut revenir sans laisser de traces), il faut donc admettre que le diariste a effectué spontanément cette mise en scène, sans remords ni retouche: peut-on dès lors parler de mise en scène s'il s'agit d'un premier jet?
De même, l'inextricable imbrication des niveaux temporels durant les pages de l'automne 1976 va de soi (quoi de plus simple que de raconter ce qui vient de se passer quand on reprend son stylo après une interruption) tout en construisant un récit très self conscious, un récit qui a toujours conscience d'être récit, qui ne se s'oublie jamais lui-même.


Le procédé poussé à son paroxysme nous plonge au cœur de l'action, comme s'il n'y avait plus personne pour écrire, ou comme si le diariste écrivait d'une main tout en menant moultes activités parallèles, ou comme si le diariste écrivait mentalement.
Ce passage me fait beaucoup rire par sa double invraisemblance: d'une part il est invraisemblable que l'auteur ait réellement parlé la bouche pleine, d'autre part s'agissant d'une telle scène, le lecteur ne peut oublier que l'impression que l'auteur décrit ce qu'il fait en même temps qu'il le fait est absolument illusoire.
En d'autres termes, nous sommes dans la fiction: écriture après coup d'une scène qui n'a pa eu lieue... racontée cependant dans un journal: c'est parce qu'elle ne peut être "vraie" qu'elle peut se permettre de figurer dans un journal sans que soit signalé son caractère fictionnel, son caractère de "vérité arrangée". C'est la connivence avec le lecteur qui permet ce dialogue digne du théâtre de boulevard.

J'étais donc en train de le sucer lorsque le téléphone a sonné. C'était Claude, la voix très triste (mais moi je lui parlais avec une queue dans la bouche):
«Est-ce que je peux venir te voir, j'aimerais te parler?
— Ouétouh ?
Hein ?
— Won, ju dihhh : deuwwwou ?
— Je comprends rien ! Articule, bon Dieu !
[— Surtout pas !!! crie Patrick.]
— Non, je dis : où es-tu ?
— Rue du Bac.
— Ah bon, ben viens...»
Il était ici cinq minutes après.
«Oh, mais je ne voulais pas vous déranger, a-t-il dit. Tu aurais dû me dire...
— J'ai essayé, mais tu m'a engueulé... Comment vas-tu? [Interruption: passage éclair de W. qui vient chercher un catalogue de photographies.]
— Mal.
Ibid, p.1161