En septembre 1985, après avoir terminé les épreuves de trois concours dans trois villes différentes, et malgré le désespoir de ma mère (que j'avais prévenu depuis longtemps mais qui ne m'avait pas crue), j'ai pris mon sac à dos et je suis partie, moitié à pied moitié en stop, visiter les châteaux cathares.
Pendant une semaine j'ai fait du camping sauvage, je me suis nourrie de raisins, de pommes et de diabolo-menthe.

Le dernier jour, sur les routes désertes entre Carcassonne et Peyrepertuse, un jeune automobiliste en cabriolet 304 s'est arrêté. Il avait le sourire d'enfant préconisé (c'était lui). C'était un garagiste d'Etampes qui passait lui aussi ses vacances à visiter les châteaux cathares.
Nous avons donc visité Peyrepertuse ensemble, un peu gênés et sans beaucoup parler.
A l'époque, seul un chemin de chèvres montait au château, vingt minutes d'efforts dans les broussailles de la pente abrupte, à se demander quel orgueil avait bien pu pousser des hommes à monter des pierres dans un endroit aussi impossible. Le château était encore sauvage, les pierres cédaient sous les pieds, les bords à pic en étaient à peine protégés.

Comme tous les soirs, il fallait trouver un lieu où dormir. J'ai interrogé le vendeur de billets. Il m'a indiqué une cabane au pied de la montagne, cachée par la végétation. C'était la cabane d'un berger monté dans les alpages, je pouvais l'utiliser, elle restait ouverte pendant son absence.
J'ai dormi cette nuit-là dans le lit du berger, dans la cabane sans électricité. Une source aurait dû couler sur l'évier, mais la canalisation était rompue, le filet d'eau coulait à l'extérieur, dans l'abreuvoir.
Je songeais à Alphonse Daudet, cela doit être l'une des dernières fois que j'ai vu la voie lactée.
Il n'y avait qu'un seul livre dans la cabane, j'en ai déchiffré le titre à la lueur des étoiles: Le Carnet d'or, de Doris Lessing.